LA SUBSTANCE DE L’ESPRIT par M RIO

                                  LA SUBSTANCE DE L’ESPRIT

 

 

            Dans son ouvrage « Comment Jésus est devenu dieu », Frédéric Lenoir raconte les longues querelles qui ont opposé les différents  fondateurs du christianisme. Pour tous, Jésus est homme mais aussi dieu. Comment concilier ses deux natures ? Est-il soumis à son père ou son égal ? Pour le Saint-Esprit, représenté par une colombe et non par une forme humaine, il a suscité beaucoup moins de passions.

            En relisant l’ouvrage, je me suis demandé ce que valaient les arguments des uns et des autres, quels étaient leurs préjugés, pourquoi tant d’obstination, de certitudes de part et d’autre. Pourquoi étaient-ils incapables de se mettre d’accord entre eux. Il a fallu que la majorité s’impose par la force faute d’arguments décisifs, excommuniant, exilant ou éliminant les opposants

            Cette façon de débattre est un aspect caractéristique de la pensée occidentale, depuis les philosophes grecs jusqu’au seuil du siècle des Lumières. S’il était admis que Dieu le Père est un pur esprit, et que le Fils est consubstantiel au  Père, c’est dans le mot consubstantiel que tient l’équivoque. Qu’est-ce que la substance qui constitue l’esprit ?

            La matière est pesante, elle se situe dans l’espace. Elle est tangible, visible, qu’elle soit solide ou fluide. Qu’en est-il de l’esprit ? On l’imaginait invisible, diffus, impalpable, mais conscient et couplé à la matière chez les humains, parce qu’une pensée consciente de nature purement matérielle paraissait inconcevable.

            L’origine du mot, le latin spiritus signifie à l’origine le souffle. Le vent est invisible, mais il emporte les feuilles mortes et les chapeaux et il fait tourner les moulins. Est-ce un esprit ? Les spiritueux, l’esprit de vin et l’esprit de sel ont la même origine et une idée commune : la volatilité.

            Quand ils parlaient de la substance de l’esprit, les théologiens comprenaient ils qu’un esprit peut être composé de différentes substances, les unes divines, les autres humaines ? qu’il possède une structure ? Il semble qu’ils aient été bien présomptueux, présentant comme rationnelles des opinions venant en réalité de leur intime conviction et non de connaissances objectives. Cherchant à concilier des idées contradictoires, ils ont abouti à des dogmes boiteux qui ont subsisté. Le dieu dont ils discouraient, ils l’avaient inventé conforme à l’idée qu’ils s’en faisaient.

            Comment concevaient-ils les relations de l’âme et du corps ? Si la pensée, la conscience étaient considérées comme purement spirituelles, donc le fait de l’âme, celle-ci n’en était pas moins reliée au corps, à ses organes de perception et à ses muscles.  D’où venait-elle ? Les Pères de l’Eglise considéraient qu’elle apparaissait dès la conception et que l’embryon était déjà une personne humaine, avec toutes les conséquences morales qui en résultaient, avant même qu’il possède un cœur et un cerveau.

            Nous avons appris beaucoup de choses depuis un siècle. Nous savons que la substance de la conscience et de la pensée est tangible, faite de neurones, d’influx nerveux et de neurotransmetteurs, et on ne sait plus trop que faire de l’âme. La conscience de soi et de l’extérieur semble être apparue progressivement au cours de l’évolution, sélectionnant d’abord les réflexes indispensables à la  survie, puis laissant de plus en plus de place à des choix volontaires.

            Cependant, nous ne savons pas encore à quelles conditions peut émerger la conscience de soi. Saura-t-on un jour fabriquer une espèce d’ordinateur conscient ? L’ordinateur et le cerveau, y compris celui des animaux, ont des points communs : systèmes traitant l’information à partir de données acquises, dotés de mémoire et capables de commander des systèmes  mécaniques ou électroniques, ils diffèrent aussi profondément, l’un par sa rigueur qui interdit toute fantaisie, l’autre par sa souplesse qui lui laisse une marge de liberté et le risque d’erreurs.

             L’abus d’abstraction est à la mode. A « que désirez vous «  on préfère « quel est votre problème » ou mieux encore «  votre problématique » pour faire plus intellectuel. L’administration de l’Education Nationale a fabriqué un jargon où il n’y a plus ni élèves, ni instituteurs ni parents mais des néologismes grotesques. On peut douter de la valeur des programmes conçus dans cet esprit. Serait-il indécent d’appeler «  chat » un chat et vaudrait- il mieux dire « animal moustachu » pour ne pas se compromettre. Bref,  un abus d’abstraction entraîne une perte de sens et ouvre la voie aux élucubrations les plus saugrenues.

 

 

             M RIO André –  Le Diben, été 2011.

OÙ ALLONS-NOUS ?

                                               OÙ ALLONS-NOUS ?

 

            L’électricité au XVII ème siècle, c’était un bâton de résine ou une baguette de verre qu’on frottait sur une peau de chat et qui attirait la poussière et des petits morceaux de papier. Versailles s’éclairait aux chandelles ; les médecins de Molière saignaient et purgeaient, les voyageurs et les nouvelles allaient à la vitesse des chevaux,  et personne ne  pouvait imaginer ce que seraient l’éclairage et la médecine, les transports et l’information plus de trois siècles plus tard. On peut se poser la question aujourd’hui : où en seront nos successeurs dans trois siècles.  Nous n’avons évidemment pas la réponse, mais on peut trouver quelques pistes et pressentir quelques obstacles.

            Les progrès de plus en plus rapides des connaissances et des techniques dont nous sommes spectateurs pourront-ils continuer indéfiniment. D’abord, les capacités intellectuelles suffiront-elles ? Le pouvoir d’abstraction appuyé par l’expérimentation s’est révélé capable de répondre aux défis qu’ont été la Relativité , la physique quantique et la complexité des mécanismes de la vie. Le cerveau humain, malgré ses faiblesses, est bien armé pour s’attaquer à des questions difficiles, théoriques ou concrètes, s’il n’est pas obscurci par des préjugés.

Ensuite, le coût : accélérateurs de particules, satellites artificiels, sondes spatiales, ordinateurs géants, sont de plus en plus performants mais aussi de plus en plus coûteux.

 L’environnement politique aussi est déterminant : allons nous vers des sociétés de plus en plus pacifiques, démocratiques, tolérantes et riches ou vers l’anarchie, la violence et la misère ? La transmission des connaissances est essentielle. Imaginons que pour différentes raisons on cesse de former des scientifiques, et qu’on se contente de conserver la documentation qu’ils ont laissée. Si, quelques générations plus tard, on éprouve le besoin de reprendre une activité scientifique, on rencontrera de grandes difficultés : les théories conservées comme des reliques risquent de paraître alors comme aussi factices que des élucubrations philosophiques, et surtout les techniques et les pratiques perdues qui se transmettaient de générations en générations de chercheurs et de laboratoires en laboratoires seront bien difficiles à retrouver. Il y faudra des pionniers très motivés, sinon les connaissances précédemment acquises seront définitivement perdues.

L’existence de notre univers est un défi. Si nous connaissons maintenant son age et ses dimensions, nous ignorons totalement s’il y avait quelque chose avant, ce qu’il pourrait y avoir ailleurs et nous n’avons aucun moyen de le savoir puisque nous en sommes complètement coupés. La vitesse de la lumière, énorme dans notre environnement proche, est désespérément lente dans le monde des galaxies : ce que nous voyons maintenant au fond de l’espace a disparu depuis des milliards d’années, et il est impossible d’en connaître l’état actuel.

La physique quantique explique remarquablement la structure des atomes et le comportement des particules élémentaires, mais nous ne savons pas aujourd’hui s’il existe d’autres particules encore non décelées comme celles prédites par la super- symétrie, celles qui pourraient constituer la matière noire pressentie par l’astronomie ou le boson de Higgs actuellement recherché. Pourra-t-on un jour montrer la réalité de la théorie des cordes ?

De toutes ces questions, qu’en sera-t-il dans trois siècles ? Seront-elles complètement dépassées, oubliées ou toujours sans réponses ? Quelles techniques nouvelles aujourd’hui inimaginables apparaîtront à moins que désintérêt et régression l’emportent ?

Une seule découverte inattendue pourrait  entraîner d’immenses possibilités : imaginons qu’on trouve un moyen de communication beaucoup plus rapide que la lumière ; ce serait l’ensemble de l’univers à notre portée immédiate.

            Un autre domaine devrait évoluer, c’est celui des sciences de la vie, qui ne fait pas intervenir comme la physique de grandes théories fondamentales, mais qui offre des possibilités illimitées dans le jeu des gènes et des mécanismes cellulaires. Les seules conditions qui paraissent nécessaires à l’apparition de la vie et à son évolution sont la présence d’eau liquide et suffisamment de temps. Sur la Terre, elle est apparue très tôt, mais l’apparition d’une espèce intellectuellement évoluée a demandé des milliards d’années et une seule y est parvenus parmi des millions d’autres. Un rien aurait suffi pour qu’elle n’apparaisse pas, et encore lui a-t-il fallu des centaines de milliers d’années pour qu’elle accède aux connaissances et aux techniques actuelles. La rencontre d’une autre civilisation évoluée paraît bien hypothétique, sinon tout à fait impossible.

            Ce qui caractérise la vie et fait sa richesse est sa complexité : la moindre bactérie, comme chacune de nos cellules, est une usine chimique très organisée et très performante qui possède ses programmes de fabrication, ses ateliers et ses machines, ses systèmes de commande et de contrôle, qui échange matière et énergie avec l’extérieur et qui peut se reproduire indéfiniment . ll en est de même de chacune de nos cellules. De nombreuses techniques sont apparues qui permettent d’intervenir dans ces mécanismes délicats ; leurs possibilités paraissent illimitées, mais tout ce qui touche à la vie entraîne des réactions de méfiance ou de rejet au nom de croyances ou d’idées reçues. Il est bien évident qu’on ne doit pas faire n’importe quoi, et surtout éviter de nuire, mais il n’est pas raisonnable non plus de tout interdire. De toutes façons, les idées évoluent constamment, et quelques succès spectaculaires, en médecine notamment, pourraient retourner une opinion encore méfiante. Si le XVIIème siècle croyait aux vertus de la thériaque, de l’orviétan et de la poudre de sympathie, aujourd’hui ridiculisés, notre époque idéalise les bienfaits de la nature, opposés à la chimie et aux manipulations génétiques diabolisées.

            Des publicités éhontées exploitent l’ignorance et les préjugés de leur clientèle au nom de la nature en proclamant par exemple que leur marchandise est d’origine 100% naturelle. Or, les producteurs prennent nécessairement leurs matières premières dans la nature, qu’il s’agisse d’air, d’eau, de minerais, de charbon, de pétrole, de gaz ou de matières végétales ou animales, et proclamer que ce qu’ils offrent est exempt de tout produit chimique   est une duperie. Si les industries de synthèse s’efforcent de fournir des produits aussi purs que possible, les produits dits naturels sont presque toujours des mélanges de centaines de produits tout aussi chimiques. C’est le nom qui fait la différence : sucre ou saccharose, sel ou chlorure de sodium, c’est exactement la même chose. Formés des mêmes atomes, assemblés selon les mêmes règles, les molécules sont identiques quelle que soit leur origine, mais la nature ne sait généralement pas isoler des substances pures parce qu’elle n’en a pas eu le besoin. L’idée de pureté elle même peut être équivoque si elle suggère une certaine perfection. La seule définition objective  est qu’un produit parfaitement pur doit être constitué de molécules toutes identiques, sans aucune impureté

            Qu’en sera-t-il de toutes  ces idées  dans trois siècles ? En attendant, et en manière de conclusion, ces quelques vers d’Alfred de Vigny :

                                   Ne me laisse jamais seul avec la Nature

                                   Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur

                                   Elle me dit » je suis l’impassible théâtre

                                   Que ne peut remuer le pied de ses acteurs

                                   Mes marches d’émeraude et mes parois d’albâtre

                                   Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs

                                   Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

                                   Je sens passer sur moi la comédie humaine

                                   Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs ».

            La nature nous a faits, mais elle n’est pas faite exclusivement pour nous, elle n’est pas à notre service, et c’est à nous de savoir l’utiliser raisonnablement.

 

         M RIO –   Le Diben, août 2011

D’où venons-nous ? par M RIO

D’où venons-nous ?

Réflexions d’un soir de Noël.

 

S’il n’y avait rien, il n’y aurait personne pour le constater, mais il se trouve que nous sommes là, sur la Terre. Comment ? Pourquoi ? Les petits enfants ne cessent d’interpeller les grands avec des Pourquoi, mais ils ne sont pas exigeants sur les Parce que. Le moindre, le premier venu, peut faire l’affaire. D’où viennent les cadeaux ? c’est le Père Noël, qui est descendu par la cheminée, dans des millions de cheminées pour des millions d’enfants en même temps.
Avec l’age, des réalités s’imposent : on ne peut pas être è la fois ici et là bas (Allez voir là bas si j’y suis) . On ne peut pas être soi-même et un autre, et les bottes de sept lieues ne marchent pas, alors que les engins lancés dans l’espace vont beaucoup plus vite, mais à quel prix ! On ne fait pas un carrosse d’une citrouille d’un coup de baguette magique, et pour faire une voiture c’est beaucoup plus compliqué. Les enfants ne naissent pas dans les choux, et si les contrariétés qu’on rêve s’évaporent au réveil, celles qu’on rencontre éveillé sont autrement tenaces.
Mais pourquoi le Monde est là, avec nous, pas de réponse, c’est insupportable. Alors, quand on ne sait pas, on imagine, on invente. L’invention est invraisemblable ? qu’importe ; on ne peut rien prouver, ni pour ni contre ; alors on peut s’en contenter, on est soulagé, inutile d’en chercher une autre, c’est même souvent défendu.
La Terre est au centre du Monde, immobile puisqu’on ne la sent pas bouger. Est elle plate ou ronde ? Elle n’a que 6000 ans, car la mémoire des peuples ne remonte pas au delà, mais elle a été astucieusement créée, avec ses couches de sédiments et ses fossiles, pour nous faire croire qu’elle est beaucoup plus vieille, mais qui veut nous tromper ? Pourquoi ? La lumière des étoiles, qui met des millions, des milliards d’années pour nous parvenir ? Elle n’est jamais partie ; elle a été créée juste au bon moment pour nous faire illusion en nous atteignant.
Avons nous quelque parenté avec des animaux si proches de nous par leur forme, la disposition de leurs organes internes ou externes ? Ce ne sont que des machines sans âme, encore des apparences pour nous tromper.
Les connaissances acquises depuis peu grâce à des techniques nouvelles vont elles balayer des croyances vénérables ? Il n’en est rien, et combien s’en soucient vraiment ? Combien de grands enfants refusent de renoncer au Père Noël, à des dogmes qui ont réponse à tout, alors que les connaissances actuelles, chaque fois qu’elles progressent, voient de nouvelles questions se poser. Si l’on progresse, c’est avec des moyens de plus en plus puissants, mais c’est de plus en plus difficile. Nos ressources et notre temps sont de plus en plus limités
A-t-on conscience de la situation exceptionnelle qui est la notre ? La vie pourrait bien être un phénomène ordinaire dès que les bonnes conditions sont remplies : de l’eau liquide, des molécules banales et beaucoup de temps. Mais, sur des millions d’espèces terrestres, une seule , la notre, a évolué suffisamment pour se poser toutes ces questions et créer des moyens pour tâcher d’y répondre. Elle a fait beaucoup plus de progrès en quelques dizaines d’années que pendant les 200 000 ans de son existence, mais pour combien de temps encore ? Sommes nous conscients du caractère exceptionnel de notre situation ? Il existe des milliards de milliards d’étoiles avec leurs planètes sur lesquelles combien de civilisations sont parvenues à notre niveau ou au delà ? Si l’on en juge par notre propre aventure, les chances doivent être bien faibles, les distances et les durées telles que nous n’avons à peu près aucune chance de les connaître et de les rencontrer un jour.
Mais sur Terre, chez nous, qu’observe t-on ? Existe-t-il une entente générale pour vivre au mieux ? Sans doute, la plupart des nations se sont entendues depuis peu pour vivre en paix et collaborer, mais aussi que de fanatismes basés sur des croyances tenaces, chaque secte excluant toutes les autres comme infidèles, mécréants, schismatiques, indignes de vivre, condamnés à une expiation perpétuelle, et en attendant cibles d’attentats pour la bonne cause. Bien plus dangereuse que les conflits d’intérêts ou le désir de puissance qui peuvent se résoudre par des compromis, et même si elle ne concerne que des minorités, l’intolérance est peut-être le plus grave danger qui nous menace, et c’est là qu’il reste beaucoup de progrès à faire.
Mais, au fait, d’où venons nous donc ? Jusqu’à 13,7 milliards d’années, avec l’apparition de la matière, nous avons une histoire vraisemblable, mais au delà nous ne savons absolument rien.