Les confessions du Grand Architecte par M André RIO

Les confessions du Grand Architecte

M RIO
M RIO

par André RIO

1) Les hommes et Moi.

Aussi longtemps qu’ils ont cru que la Terre était le centre du Monde, et qu’elle avait été aménagée spécialement pour eux, ils ont été persuadés qu’ils étaient mon principal souci et que je ne pouvais manquer d’intervenir constamment dans leurs affaires en aidant l’un, en abandonnant l’autre, en leur imposant des commandements et finalement en les jugeant. Il leur fallait bien constater qu’il n’y avait aucun semblant de cohérence dans les desseins qu’ils m’attribuaient et que mes voies étaient impénétrables.
J’avoue que je n’ai jamais eu de telles intentions et que j’ai toujours laissé les choses aller comme elles le pouvaient. Intervenir serait pire que ne rien faire, ce serait déclencher le chaos. Cependant, je les observe avec quelque curiosité. Depuis peu, ils ont commencé à comprendre que la Terre était un objet minuscule au regard de l’Univers qu’ils observent et que la vie, dont ils ne sont qu’un échantillon parmi tant d’autres, pourrait être répandue partout dès que les conditions sont favorables, dans le passé, maintenant ou dans l’avenir.
Ils ont découvert les atomes, les particules élémentaires, la nature de l’électricité et de la lumière, les mécanismes intimes de la vie, la fonction des acides nucléique. Jusqu’où iront-ils ? J’ai encore des secrets bien gardés. Auront-ils l’intelligence et les moyens de les percer ? J’attends leurs résultats avec sérénité.
Cependant, toutes leurs connaissances nouvelles n’intéressent vraiment qu’une toute petite minorité, sauf quand ils y trouvent un avantage pour leur fortune ou leur santé. Beaucoup croient à l’astrologie parce qu’elle prétend les concerner personnellement en faisant dépendre leur existence de l’influence des astres, plutôt qu’à l’astronomie qui ne les concerne pas, et qu’ils préfèrent ignorer.
Je m’étonne de leur entêtement à croire obstinément à des idées, des élucubrations qu’ils inventent pour tenter d’expliquer ce qu’ils ne comprennent pas et qui n’ont aucun fondement solidement établis qui ne répondent pas à leur attente.
Ils m’ont élevé des temples où ils prétendent m’enfermer ; mais je conteste les sentiments trop humains et les desseins qu’ils me prêtent, et qui sont d’ailleurs bien différents selon les croyances qui les opposent les uns aux autres car ils sont rarement d’accord entre eux.
Leur bilan n’est pas négligeable. Que de réalisations depuis l’âge des cavernes, mais leurs succès sont-ils assurés pour longtemps ? Bien des dangers les menacent : guerres, épuisement des ressources, cataclysmes, la Terre devenue inhabitable sans pouvoir leur échapper.
Je me demande parfois à quoi je sers. Sans jamais intervenir, je joue un rôle essentiel dans l’histoire de l’humanité. J’ai servi de prétexte aux querelles théologiques, aux croisades, aux guerres de religion, à des persécutions et à des massacres ; je sers à justifier le pouvoir des rois, des pontifes, des tyrans. Suis-je responsable de tout ce gâchis ? J’avais le choix : ne rien faire et me contempler éternellement face au néant ou tenter de faire quelque chose. Il me fallait alors un support consistant, la matière et ses formes infinies capables de former des roches, de l’eau, des nuages, et aussi des animaux et des végétaux, mais à la condition impérative de ne modifier en rien les lois qui avaient permis son existence, sous peine de retomber immédiatement dans le chaos : pas de miracles, pas d’interventions si discrètes soient elles et l’impossibilité de prévoir l’avenir dont les causes s’enchevêtrent de façon inextricable.
On croit partout qu’il existe des êtres sans corps ni cerveau, mais conscients et actifs et même tout un monde immatériel. En suis-je ?

2) Une fantaisie sur l’origine du monde, la vie et les hommes.

Le Grand Architecte ?
Autant que Je me souvienne, J’ai d’abord été de l’énergie pure, mais d’où venait-elle ? Elle a tôt fait de se condenser en particules de toutes sortes. C’était un chaos sans règles. L’un après l’autre, ou tous ensembles, Je ne sais plus, J’ai cherché à sélectionner un monde plus intéressant que les autres par la variété qu’il pouvait engendrer. Après bien des tâtonnements, Je tenais enfin le moyen de fabriquer quelque chose de stable, capable de se diversifier en toutes sortes de matériaux en nombre illimité, et aussi en de gros objets : étoiles, planètes et satellites.

1 les planètes

Une fois lancé, ce monde ne pouvait qu’évoluer selon ses lois propres, mais son destin n’était pas écrit au départ. Des actions infimes pouvaient entraîner des effets considérables. Rien ne m’a empêché de faire n’importe quoi, rien ne m’y a obligé non plus, mais une fois l’élan donné, il n’est plus possible de faire quoi que ce soit sans tout bouleverser, au risque de tout compromettre. Je ne dois plus intervenir, ou très rarement. Je peux tout juste modifier imperceptiblement des endroits sensibles, ce qui ne demande aucun effort et aucune tricherie, mais ne garantit pas l’avenir.
Jusque là, tout était assez simple. Il n’y avait rien qui puisse bouleverser mon projet. C’est ainsi que la vie est apparue là où c’était possible comme sur la Terre. Elle est arrivée d’abord très discrète, sans même que j’intervienne, et pendant longtemps elle a préparé en secret l’explosion des espèces, plantes et bêtes, si décidées à vivre qu’après les pires catastrophes elles repartaient plus fortes et plus variées. Je les connais très bien puisqu’elles font partie de moi même, mais les animaux ne me demandent rien puisqu’ils ne me connaissent pas. Les mieux apprivoisés ont appris à demander aux hommes nourriture, caresses, aide et soins, tandis que les hommes

2 fleurs3 animaux

…Ah, les hommes ; ce qu’ils ne savent pas, ils l’inventent plutôt que d’avouer leur ignorance. Leurs inventions sont souvent puériles et depuis qu’ils m’ont imaginé sous les traits d’un grand-père à barbe blanche ils ne cessent de me harceler. Au même moment, au même endroit, les uns me demandent la pluie, les autres le beau temps. Tout ce qu’ils désirent, ils le veulent tout de suite.

5 pluieMême si je le voulais, je ne pourrais pas les satisfaire sans perturber constamment la marche des choses, ce qui aboutirait bientôt à un chaos encore pire. Je me suis fait une règle de n’intervenir que le moins possible, de façon imperceptible. Je sais bien que ce monde n’est pas parfait, mais il vaut mieux que rien du tout ; même les plus misérables le préfèrent presque toujours au néant. Un monde parfait ne pourrait être qu’immuable et figé, sans quoi il cesserait d’être parfait, à moins de tourner en rond, ce qui serait aussi bien ennuyeux.
Plus imaginatifs que prudents, des hommes ont cru bien me connaître. Ils m’attribuent une volonté, des désirs, des exigences, des pouvoirs illimités. Je leur sers de prétexte pour qu’ils imposent aux autres leurs préjugés et leurs 5 gott mit unscaprices. Quand ils se font la guerre, c’est en mon nom, et chaque camp prétend que je suis avec lui. Ils m’ont conçu comme un pur esprit, exempt du poids de la matière. Des esprits, ils en voient partout, d’abord en eux mêmes, et dans toutes les choses qu’ils ne comprennent pas, pour se rassurer.

Bien que je sois le Tout, je ne possède rien de semblable qui serait le Rien. Pour penser, il faut un organe très compliqué, très subtil ; le mien, c’est l’univers lui-même tout entier, y compris tout ce qui pense, à moins que je ne sois moi-même qu’une fiction inventée par les hommes. On voudrait que je sois le juge du bien et du mal, mais le bien des uns peut être le mal des autres, ou l’inverse. Le véritable bien serait-il celui qui ne fait aucun mal, le vrai mal celui qui ne fait aucun bien ? Dans la réalité vécue c’est bien plus compliqué et les casuistes s’y perdent. Doivent-ils imposer des commandements impitoyables impossibles à suivre ou laisser faire sans trop de contraintes ? Qu’on ne compte pas sur moi pour trancher.
Depuis quelques temps, les hommes ont commencé à faire des progrès. Leurs philosophes et leurs pontifes avaient inventé des systèmes qui prétendaient expliquer le monde et justifier leur prestige et leur pouvoir. Ils se vantaient de m’avoir interrogé et de transmettre mes réponses, ce que je démens absolument : ils n’ont obtenu que mon silence. Faute de mieux, certains ont questionné leur propre pensée, qui ne leur a renvoyé que ce qu’ils voulaient entendre. D’autres, plus modestes, ont choisi d’interroger la nature. Je la laisse faire, et elle leur répond parfois, mais en ne lâchant ses secrets que par bribes et au prix de gros efforts. Peu à peu, cependant, ils ont accumulé des connaissances authentiques, mais ils sont encore bien loin de tout savoir. Ces connaissances acquises à grand-peine n’intéressent qu’un petit nombre. La plupart pensent que ce n’est pas leur affaire et que c’est trop difficile, mais ils ne dédaignent pas toutes les commodités qui résultent de ce savoir, à moins qu’ils les condamnent comme contraires à la nature, tout en se passionnant pour des sujets plus faciles comme des jeux de ballon ou des performances musculaires.
6 troncheOn m’attribue bien des noms et des avatars. Suis-je Zeus, Yahvé, Allah, Brahmâ ou je ne sais quoi ? Tous mes portraits ne se ressemblent guère et leurs adorateurs se combattent. Qu’on ne compte pas sur moi pour me montrer tel que je suis, et d’ailleurs que suis-je ? Je n’ai que faire de ces prières sans cesse ressassées, de ces liturgies qui ne sont que des faux-semblants, mais dont la pompe impressionne les fidèles, de ces dogmes, élucubrations de théologiens embrouillés dans leurs incohérences. Peut-être que je n’existe que dans l’esprit de ceux qui y croient, mais c’est aussi une façon d’exister.

LA GUERRE SAINTE

LA GUERRE SAINTE

 

M RIO
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Il était une fois une très vieille entreprise qui fabriquait toutes sortes de remèdes, et elle était si ancienne et si respectable que presque tout le monde lui faisait confiance, tellement qu’on pouvait s’étonner qu’il y eut encore des malades incurables, tant ses panacées étaient efficaces et sans danger. Cependant, il arriva un jour que de nouvelles venues osèrent la concurrencer. Par modestie, elles ne prétendaient pas tout guérir, mais elles se vantaient d’utiliser des pratiques nouvelles et d’obtenir des substances plus pures.

Il est vrai que la vieille entreprise n’était pas très rigoureuse là dessus. Dans ses alambics et ses chaudrons elle savait fabriquer une quantité prodigieuse de mixtures diverses, souvent très compliquées, que ses nouvelles rivales étaient incapables de reproduire, mais elle n’était pas très experte dans l’art de les purifier, et, d’une fois à l’autre, selon le temps, l’humeur du moment, un rien, elle obtenait des mélanges où l’on pouvait trouver un peu plus de ceci, un peu moins de cela, ou même plus grand chose de bon.

Il s’ensuivit une longue guerre entre les défenseurs de l’une et des autres. Certains prétendaient que les vieilles recettes étaient périmées, leurs drogues douteuses, qu’on pouvait certes y trouver quantité de substances utiles, mais qu’il valait mieux les obtenir, quand c’était possible, par des méthodes plus rigoureuses qui garantissent leur pureté. Dans l’autre camp, on était persuadé qu’une entreprise millénaire avait depuis longtemps fait la preuve de ses mérites, que d’ailleurs les lois, très sévères à juste titre avec les nouvelles, leur imposant des contrôles très rigoureux d’innocuité et d’efficacité, étaient beaucoup plus indulgentes avec l’ancienne ; il fallait des diplômes pour avoir le droit d’ordonner les produits nouveaux ; n’importe qui pouvait prescrire les anciens, sans danger car issus d’une tradition vénérable, à quoi les autres répliquaient que parmi les vieilles recettes il y avait des poisons mille fois, des millions de fois plus dangereux que ceux qu’on savait faire artificiellement, que ces poisons traînaient partout et qu’il et qu’il suffisait de se baisser pour les récolter ; parfois même il n’était pas besoin de se baisser, on les trouvait à portée de main.

Cette guerre n’est pas finie et durera encore longtemps, car c’est une guerre de religion qui oppose les fidèles de la Nature divinisée, car c’est bien d’Elle qu’il s’agit, aux mécréants qui ne craignent pas de la profaner en démontant ses mécanismes intimes. Ce que nous offre la Nature ne peut en aucune façon être imité par artifice, car il s’y trouve quelque chose comme une âme, source de toutes ses vertus, alors que sa copie, strictement matérielle, en est totalement dépourvue. C’est cette âme aussi qui donne aux astres le pouvoir d’influencer nos destinées, sans aucun intermédiaire physique, ce que les infidèles ne peuvent pas comprendre. C’est sans doute aussi son âme qui fait qu’une substance, si diluée qu’on en a retiré toute trace matérielle, est encore capable de soigner et de guérir.

La guerre continue sur d’autres champs de bataille. Celle de l’atome a commencé il y a longtemps. Déjà, le clan d ‘Aristote, puis les chrétiens, le tenaient pour hérétique : comment transformer une substance en une autre en quelques mots si l’on bute sur un atome récalcitrant et indivisible. Beaucoup plus tard, de métaphysique l’atome se concrétise. Il y a deux siècles, avec la naissance de la chimie, son idée reprend des forces mais suscite une opposition violente venant cette fois de matérialistes purs et durs qui ne croient que ce qu’ils voient. Elle durera un siècle. Pour compléter sa victoire, l’atome, d’insécable, apparaît comme un assemblage de pièces détachées. Les transmutations rêvées par les alchimistes, seraient donc possibles ? Oui, mais hélas il serait plus facile de transformer l’or en plomb que l’inverse, et si même on y parvient cet or reviendrait beaucoup plus cher que l’or naturel ; on ne bafoue pas la Nature.

Quelques années plus tard, l’atome se révèle à la fois très dangereux et très riche de ressources. Une nouvelle guerre commence. Les âmes bien pensantes ne peuvent plus le nier ; elles le diabolisent et lancent l’anathème sur ceux qui se vouent à son culte : on ne fait pas de pacte avec Satan, quelles que soient les merveilles qu’il promet.

Un jardinier de Louis XIV, lointain successeur de Le Nôtre- nous ne sommes plus au XVIIème siècle- fort savant en botanique mais guère en chimie, science qu’il exècre et dont il ignore ou feint d’ignorer les principes –sait-il ce qu’est une molécule- discourant sur la vanille et son principe odorant la vanilline, nous laisse entendre que quand nous dégustons un dessert parfumé avec sa copie de synthèse, c’est en réalité du pétrole que nous ingurgitons. Outre les éléments de l’eau, la vanilline, naturelle ou pas, renferme aussi du carbone. Si dans la synthèse on incorporait du carbone provenant du gaz carbonique de l’air, du sucre ou du charbon de bois, ce qu’on saurait faire à condition d’y mettre le prix, la vanilline en serait-elle plus naturelle, exempte du péché originel du pétrole, et parée des vertus du produit du vanillier ?

D’ autres batailles continuent, et elles concernent l’histoire du monde et la plus belle création de la Nature, la vie. Le monde a 6000 ans, c’est écrit. Récemment encore, personne n’en doutait sauf à courir le risque de s’en repentir, et voilà que des impies, peu à peu, le vieillissent et prétendent que la Terre, ce n’est pas le Monde, mais c’en est seulement une infime partie, qu’elle aurait des millions, des milliards d’années et l’Univers encore bien davantage. Face à ces blasphèmes, le pays le plus riche, le plus puissant et le plus civilisé oppose la sainte armée de la foi et de la vérité sacrée aux faux savants sataniques, les mêmes qui osent affirmer que l’Homme descend du Singe ou tout au moins d’une créature qui y ressemble, qu’il n’est qu’un des membre de la grande famille de tout ce qui vit, plantes et bêtes, qu’il n’a rien de particulier sauf un cerveau un peu plus développé qui lui permet d’inventer des théories, des mythes, et aussi toutes sortes de machines. Les vrais croyants n’admettront jamais ces thèses abominables ; leur foi est plus forte que tout, fussent ils la risée de la vieille Europe.

Toutes ces guerres ne ressemblent pas à celles de 70 ou de 14-18 qui se sont terminées par un armistice, mais parfois plutôt à la Guerre des Boutons. Elles opposent des clans entre lesquels aucun compromis, aucun cessez le feu n’est possible. Elles ne peuvent s’achever que par la fin des combattants. C’est ainsi que la plupart de ceux qui ne voulaient pas croire aux atomes ont disparu sans connaître leur défaite.

Que sais-je ?

Que sais-je ?

 

M RIO
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Très tôt, j’ai répudié les mythes qu’on avait imposés à mon enfance, n’y trouvant que naïveté et incohérence, fétichisme et asservissement. J’attendais de la philosophie une révélation ; j’ai été déçu par sa suffisance et son verbiage obscur qui masque généralement son inanité, mais j’y ai trouvé le goût de l’analyse des idées et du sens des mots. J’étais surtout attiré par les sciences, qui, elles, ne m’ont pas déçu. A la fin de mon adolescence, les sciences de la vie étaient surtout descriptives : botanique et zoologie constituaient l’essentiel de l’enseignement ; les mécanismes de la cellule vivante étaient encore totalement incompris.

Les sciences physiques étaient en pleine maturité ; La physique classique semblait n’avoir plus grand-chose à découvrir ; la relativité générale s’imposait et la physique quantique , celle de l’infiniment petit, avait établi les lois paradoxales des constituants de base de la matière, électrons, protons et neutrons. Elle découvrait de nouvelles particules exotiques dont on ne savait trop que penser et qui attendaient un nouveau Mendeleïev pour y mettre de l’ordre.

La chimie, qui avait ma préférence, savait synthétiser une variété illimitée de molécules nouvelles et commençait à découvrir un nouveau domaine, celui des molécules géantes ou macromolécules, constituants des matières plastiques, des fibres synthétiques, mais aussi de la matière vivante ; cependant, elle restait encore très évasive sur les protéines.

En astronomie, on savait peu de choses des planètes, et encore moins de leurs satellites, qui n’étaient que des points brillants dans le ciel. On avait découvert qu’il existait de nombreuses galaxies , mais un voyage dans la Lune paraissait bien utopique.

A la fin des études secondaires, je ne savais pas encore grand-chose de tout cela. La littérature y jouait le rôle principal, et j’en ai retenu le goût des classiques et du siècle de Louis XIV. Les études supérieures au contraire allaient être dominées par trois disciplines, les mathématiques, la physique et la chimie, et je rêvais de faire de cette dernière ma profession .

Que de progrès en un demi siècle ! Que de questions résolues ,et combien d’autres imprévues qui se posent aujourd’hui. Le système solaire tout entier visité, tout l’univers appréhendé jusqu’à son origine datée précisément à 13,7 milliards d’années, grâce au rayonnement fossile, image de sa jeunesse, quand il n’avait que 380 000 ans, et les phénomènes cataclysmiques qui s’y déroulent : vie et mort des étoiles, supernovae, étoiles à neutrons, trous noirs. Mais qu’est-ce que la matière noire qui agit sur le mouvement des étoiles et des galaxies mais que rien ne permet de détecter. Est-ce une particule encore inconnue. Et l’énergie sombre, qui semble accélérer l’expansion de l’univers, en contradiction avec nos connaissances actuelles en physique.

Les particules élémentaires qui constituent la matière et leurs interactions sont maintenant classées et hiérarchisées. Elles ont été observées, leurs propriétés mesurées et conformes aux prévisions théoriques, en particulier celles de l’interaction faible. Reste à détecter l’hypothétique boson de Higgs qu’on espère pour bientôt, et l’insaisissable graviton responsable de l’attraction universelle.

Les propriétés des particules sont exactement telles qu’elles permettent l’existence de la matière, juste assez stable pour que la vie soit possible. Est-ce un hasard , le résultat d’une évolution ? L’idée d’un dessein intelligent n’est qu’une façon d’escamoter le problème par un mythe. Si le souci principal dans ce dessein était l’existence des hommes sur la Terre, à quoi bon les milliards d’années et de galaxies, sauf s’il n’était vraiment pas possible de faire autrement. La physique échafaude là dessus des hypothèses qui, si elles paraissent encore très hasardeuses , sont peut-être à l’origine d’une nouvelle compréhension du monde.

L’univers est un immense laboratoire de physique où l’on trouve les conditions les plus extrêmes. Faute de pouvoir y expérimenter, son observation nous apporte des données essentielles. Si nous connaissons maintenant son age, et qu’il est né d’une gigantesque explosion, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander s’il y avait quelque-chose avant, s’il n’est qu’un épisode local dans un ensemble beaucoup plus vaste et plus ancien. Une loi fondamentale de la physique, constamment vérifiée, est que l’énergie ne peut être ni créée ni détruite. Puisque l’univers : rayonnement, matière, agitation de la matière, n’est qu’énergie, d’où vient cette énergie ? Peut-elle se créer spontanément dans des conditions qui nous échappent totalement ? La physique quantique admet qu’on peut emprunter de l’énergie au vide, à condition de la restituer aussitôt, mais la concentration de cette réserve d’énergie divise profondément astronomes et physiciens, et aucun résultat concret ne justifie encore les uns ou les autres.

Les propriétés des particules élémentaires laissent entrevoir que l’espace, qui nous paraît homogène, pourrait être finement structuré et que ces particules seraient les différents modes de vibration de cette structure. Plus nous apprenons et plus de nouvelles questions fondamentales se posent. A une époque où les connaissances étaient encore très rudimentaires, Spinosa prétendait que les atomes ne pouvaient pas exister, considérant que devant nécessairement occuper un certain volume, ce volume pouvait être divisé en volumes plus petits ; les atomes n’auraient donc pas été insécables, contrairement à leur définition. Nous savons maintenant que les atomes sont sécables, puisqu’ils sont composés de particules élémentaires, et qu’ils occupent bien un certain volume. Si l’on applique l’argumentation simpliste de Spinosa à une particule élémentaire comme l’électron, la physique quantique nous apprend qu’il est réellement insécable : on ne coupe pas un électron en deux ; ce n’est pas une petite bille.

Personne n’ignore l’extraordinaire développement de l’électronique et de l’informatique que rien ne semble pour le moment limiter. Les progrès de la chimie ont été beaucoup moins spectaculaires, car elle ne pose plus de questions aussi fondamentales que la physique. Des atomes, elle ne fait intervenir que les électrons superficiels, et pas les noyaux, qui ne sont pas affectés par leurs réactions. Les différentes liaisons entre atomes qui constituent les molécules, fortes ou faibles, sont dues uniquement à leurs électrons.

La chimie macromoléculaire, née dans les années 20, a connu un grand développement industriel vers le milieu du siècle avec l’apparition d’une grande variété de matières plastiques et de fibres synthétique, mais elle s’est bientôt heurtée à l’hostilité des adorateurs d’une Nature divinisée. Est-ce la nature qui produit spontanément des vêtements de laine ou de coton, ou une industrie textile hautement mécanisée et tout à fait artificielle ? Ces fibres, produites dans des conditions très peu naturelle, n’avaient pas pour destination première de nous vêtir, mais de protéger l’existence des espèces dont elles sont issues.

La plupart de nos contemporains sont persuadés qu’il existe une différence fondamentale entre les produits dits naturels et ceux de l’industrie chimique. Les cellules vivantes fabriquent toutes sortes de molécules, en présence d’eau et à température ambiante, grâce à des catalyseurs très efficaces, les enzymes. L’industrie chimique emploie des conditions plus variées, solvants, température, pressions et catalyseurs, ce qui lui permet d’obtenir des produits en grande quantité et en peu de temps, et de les obtenir purs alors que le vivant opère lentement et obtient le plus souvent des mélanges d’un grand nombre de substances diluées. Cependant, isolées et purifiées, elles sont identiques aux molécules de synthèse, formées des mêmes atomes disposés exactement de la même façon, et possèdent exactement les mêmes propriétés, ce qui n’empêche pas la publicité d’abuser du mythe du naturel et d’entretenir des préjugés fondés sur l’ignorance.

Qu’est-ce que la vie ? Pendant longtemps, on pouvait seulement dire que les êtres vivants sont des systèmes organisés qui naissent, croissent, se reproduisent et finalement meurent. Depuis quelques dizaines d’années, on peut définir la vie de façon beaucoup plus précise, et son origine n’est plus un mystère total. J’ai assisté au cours de ces années aux découvertes qui se sont succédées : structure de l’ADN, support du patrimoine génétique, rôle d’intermédiaire de l’ARN dans la synthèse des protéines, structure des enzymes, déchiffrement progressif du code génétique qui fait correspondre les bases de l’ADN aux acides aminés constituant les protéines ; rôle des différents organites de la cellule : noyaux, ribosomes, mitochondries ; manipulations génétiques. La théorie de l’évolution s’est trouvée confirmée et précisée. Nos gènes sont un héritage de toutes les espèces dont nous descendons, vertébrés, invertébrés et même des bactéries. Les mécanismes fondamentaux de la vie sont les mêmes pour tous, le code génétique unique, et la vie sur Terre a une origine unique, un ancêtre commun ; si d’autres formes primitives ont pu apparaître, elles ont avorté.

La compréhension de l’origine de la vie commence dans les années 50 avec l’expérience de Miller. A partir de petites molécules très répandues, eau, méthane, ammoniac, et sous l’effet de rayons UV ou de décharges électriques, se forment spontanément les molécules fondamentales de la vie, acides aminés et bases des acides nucléiques. On en trouve dans les météorites, dans les nuages de gaz et de poussières des galaxies, et bien entendu sur Terre. Il ne faut pas en conclure que la vie nous vient de l’espace. Entre ces molécules et les cellules les plus primitives il y a un énorme fossé. Seule la Terre (ou des planètes qui lui ressemblent) , avec l’eau liquide de ses océans, de ses lacs ou de ses mares, offrait un milieu favorable à l’élaboration des mécanismes délicats qui ont abouti aux premières cellules vivantes.

Il est remarquable que la vie soit apparue sur une Terre encore très jeune, quelques centaines de millions d’années, alors qu’elle est maintenant âgée de plus de 4 milliards d’années, dès que les conditions ont été favorables. Par contre, il a fallu beaucoup plus de temps pour qu’apparaissent les cellules eucaryotes pourvues d’un noyau, puis les premiers organismes pluricellulaires, il y a à peine 600 millions d’années. C’est alors que sont apparues les premières ébauches d’un système nerveux et d’un cerveau, mais notre espèce (Homo sapiens) n’existe que depuis 200 000 ans ; l’agriculture et l’élevage ont quelques milliers d’années, l’origine de la science moderne à peine quatre siècles , la physique quantique et les engins spatiaux quelques dizaines d’années. S’il paraît vraisemblable que la vie ait pu apparaître sur d’autres planètes favorisées au cours de l’histoire de l’univers, l’existence de civilisations ayant atteint ou dépassé notre niveau de connaissances doit être beaucoup plus rare, et nous avons très peu de chances de les rencontrer un jour, ne serais-ce que par l’immensité de temps et d’espace qui nous en sépareraient.

Au cours de son histoire, la Terre a connu bien des péripéties, tantôt plus chaude, tantôt plus froide, ses océans gelés ; la dérive des continents qui n’a jamais cessé et entraîne des changements de climat ; la composition variable de l’atmosphère, le volcanisme, les impacts d’astéroïdes . La vie s’est maintenue malgré des destructions massives, sources de renouveau, mais la plupart des espèces du passé ont disparu, et la nôtre, si récente, n’est pas à l’abri d’un cataclysme ou d’une dégénérescence, quelles que soient ses connaissances et l’efficacité de ses techniques. Aurait-elle un remplaçant ?

Le Diben, août 2009

La mémoire d’un philosophe.

La mémoire d’un philosophe.

 

 

M RIO
M RIO

Je reçois de temps en temps la revue d’un organisme universitaire où j’ai enseigné autrefois la chimie macromoléculaire, dans un institut qui formait des ingénieurs chimistes et physiciens. J’y ai connu des physiciens, des chimistes, des biologistes, des botanistes, des géologues, mais aussi des théologiens et des philosophes qui remplissent cette revue d’articles généralement à peu près illisibles à force d’abstraction. Cette fois, c’est un philosophe qui a entrepris de traiter de la mémoire et de l’oubli. D’un philosophe il ne fallait évidemment pas attendre un exposé technique sur le fonctionnement du cerveau, mais des considérations plus générales inspirées des connaissances actuelles.
Il n’en est rien : l’existence du cerveau est à peine mentionnée et son rôle ignoré. Sa référence principale, c’est Aristote, celui qui a fourvoyé la pensée occidentale dans une impasse pour des siècles. C’était certainement un esprit brillant qui a eu le mérite d’essayer d’expliquer le Monde et la Vie autrement que par des mythes puérils, mais il a été bien présomptueux en bâtissant une synthèse factice devenue complètement caduque. Ses idées s’accordaient avec ce qu’on pouvait observer à son époque, et un contradicteur n’aurait rien eu de solide à lui opposer, mais s’il avait disposé d’un télescope et d’un microscope, sa vision en aurait été complètement transformée.
En se référant à Aristote, notre philosophe ignore-t-il délibérément les connaissances actuelles ? Est-ce mépris des sciences ou manque d’information difficile à admettre chez un homme cultivé, ou une vision complètement dépassée de la nature humaine, un refus de tout ce qui est matériel ? A lire son texte, il semble que pour lui la pensée et la mémoire sont les caractères d’un esprit immatériel qui ne doit rien aux neurones et aux neurotransmetteurs. Pour Aristote aussi le cerveau n’était qu’un organe subalterne.
L’article est essentiellement une compilation d’opinions favorables à celle de l’auteur. Parmi ses références, il cite aussi Platon, quelques théologiens et philosophes du passé, Descartes, Bergson, tous persuadés que la pensée et la mémoire sont des phénomènes immatériels, et même Heidegger connu pour son obscurité. Est-ce là la marque d’un esprit replié sur lui-même, dédaigneux des connaissances concrètes. Faut-il en déduire que la philosophie n’est qu’un jeu stérile, une mystification intellectuelle, un discours dont il ne reste pas grand-chose quand on essaie de le traduire en clair. Est-ce au mieux de la littérature, au pire du galimatias.
Il existe heureusement des philosophes plus ouverts qui acceptent de prendre en compte les réalités tangibles, mais qui oserait aujourd’hui soutenir les doctrines des médecins du dix-septième siècle, inspirés eux aussi par Aristote.

Le Diben, août 2012

Les philosophes grecs et la science moderne.

Les philosophes grecs et la science moderne.

Le miracle grec, c’est l’apparition de la logique, de la pensée rationnelle inspirée par la géométrie. Les penseurs grecs, dont beaucoup étaient géomètres, ont tenté de l’appliquer au monde réel. Cependant, la réalité concrète n’est

M RIO
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pas rigoureusement définie comme le sont les objets mathématiques. Appliquant l’apparence d’un raisonnement rigoureux à des idées qui leur étaient chères, le beau, le bien, le juste, le vrai, qui ne se laissent pas traiter comme des cercles et des triangles, idées approximatives et souvent subjectives, c’était s’engager dans des discussions infinies où chacun défendait ses préférences personnelles. Ces discussions faisaient leurs délices.

Qu’ont-ils apporté à la connaissance en dehors de la géométrie ? Sans doute, comme Aristote, ils savaient observer, mais les conclusions, les interprétations qu’ils en tiraient leur suffisaient, et ils n’éprouvaient pas le besoin de les confirmer par une expérimentation rigoureuse, d’autant qu’ils avaient un grand mépris pour les techniques et les pratiques manuelles. On leur doit toutefois la première estimation précise de la forme et des dimensions de la Terre.

La science moderne leur doit-elle aussi les notions d’élément et d’atome qu’ils ont apportés? Il n’en est rien ; seuls les mots ont été conservés. Leurs éléments n’étaient que le symbole des différents états de la matière, solide, liquide, peut-être gazeux, bien qu’ils n’aient sans doute pas eu une notion très nette de ce qu’était l’air, qui ne se manifestait à eux que par le souffle du vent ou de la respiration.

Pour nous, ni l’air, ni l’eau ni la terre ne sont plus des éléments, mais des mélanges ou des combinaisons d’éléments, le feu pas davantage, qui n’est que de la matière échauffée par la combustion, et nos éléments, plus d’une centaine, des associations , selon des règles très précises, de trois particules élémentaires, électron, proton et neutron.

Les atomes de Démocrite, d’Epicure et de Lucrèce ne sont qu’une spéculation, et ce n’est qu’au début du XIXème siècle qu’on aura de nos atomes la première approche expérimentale, et à celui du XXème une confirmation définitive.

Après les Grecs, il a fallu attendre longtemps avant que réapparaissent en Occident autant d’esprits aussi brillants et que des progrès décisifs soient possibles. C’est seulement au début du XVIIème siècle qu’est apparue la méthode expérimentale, base de la science moderne, dialogue permanent entre théorie et expérimentation. Elle ne s’est imposée que progressivement : lois de Kepler, étude de la chute des corps et du mouvement du pendule par Galilée, hydrostatique de Pascal, optique des miroirs et des lentilles. Elle a aussi des ratés : Descartes, grand mathématicien, prend souvent ses cogitations pour des réalités en physique et en biologie ; il s’affranchit bien vite des règles rigoureuses qu’il s’est imposées, et son disciple Spinoza démontre péremptoirement que les atomes ne peuvent pas exister. Le grand Newton lui même, qui domine de très loin ses contemporains, s’embourbe dans l’alchimie.

Il faudra la fin du XVIIIème siècle pour que la méthode expérimentale fonctionne pleinement. Des professionnels succèdent aux amateurs. L’électricité, le magnétisme, la chimie prennent forme, c’est le départ d’un extraordinaire développement des connaissances qui se poursuit et s’accélère encore aujourd’hui, tandis que la philosophie, qui englobait autrefois toutes les sciences, et qui a du leur céder leur autonomie, ne se réduit trop souvent qu’à un verbiage stérile.

Qu’en auraient pensé nos philosophes grecs ?

Modestes propositions pour une vie plus naturelle.

Modestes propositions pour une vie plus naturelle.

M RIO
M RIO

Les défenseurs de la nature se sont inquiétés récemment du projet d’abattre quelques loups dans les Alpes. Comment accepter en effet que la vie d’un loup , magnifique animal sauvage, soit mise en balance avec celle de quelques centaines ou quelques milliers de moutons, animaux dégénérés, presque des clones, création factice des bergers, organismes génétiquement modifiés, non pas sans doute par les abominables techniques récentes, mais par une sélection artificielle millénaire à peine plus recommandable, des bêtes qui ne saurait subsister à l’état sauvage.

Si le loup est actuellement protégé, il n’en a pas toujours été de même. Des siècles de persécutions barbares avaient fini par en venir à bout en France jusqu’à sa réapparition récente. Mais à côté des loups, que d’espèces menacées : si les animaux favoris du public comme les oiseaux, les mammifères marins et les poissons exotiques, excitent des sentiments favorables, que d’espèces sont juste tolérées ou franchement détestées. Qui s’inquiète pour les vipères, pourtant légalement protégées ; et les crapauds, les moustiques, les araignées, les mouches tsé-tsé, les scorpions, les sauterelles africaines, les puces et les poux. ?

Pire encore : qui défend des créatures encore plus modestes et discrètes, les bactéries et les virus ? Contre eux, aucun scrupule, c’est le génocide organisé. On a éradiqué le virus de la variole ; celui de la poliomyélite est gravement menacé, celui du sida traqué. Contre le bacille de Koch, celui de la lèpre et tant d’autres, c’est la guerre ouverte .

Et l’homme, qui mène ces combats, doit-il vivre aux dépens de toutes les autres espèces ? Sans doute, il peut se protéger, mais à condition de ne pas se considérer comme privilégié. Aucune épidémie ne l’a éradiqué ; il est donc en mesure de se défendre naturellement, et il doit donc laisser se rétablir un équilibre entre lui et toutes les autres formes de vie, et dans ce but revenir à une vie plus naturelle.

D’abord, ne pas chercher à subsister dans les régions où il ne peut survivre qu’à coups d’artifices : sans vêtements, il ne peut se maintenir dans les zones froides ou dans l’hiver des zones tempérées. Qu’il retourne là où il est apparu , dans les climats tropicaux et équatoriaux, et qu’il laisse les autres aux animaux à plumes ou à fourrures qui y vivent normalement. Qu’il renonce à toutes les techniques superflues qui n’ont pour résultat que de faire subsister des individus inadaptés aux dépens de l’environnement : plus d’ordinateurs ni de moulins à vent. Qu’il ne se nourrisse que de cueillette, en ne prélevant que le strict nécessaire à sa survie. Qu’il se serve de bâtons ou de pierres ramassées, soit, mais en se gardant bien de les tailler. Qu’il renonce au feu, sauf si un incendie spontané met à sa disposition des animaux surpris par les flammes et encore comestibles. Alors, et alors seulement, il pourra prétendre vivre de façon naturelle.

Quelles conséquences aurait pour l’humanité un retour à la nature ? Sans doute une réduction sensible des populations, mais leur expansion actuelle conduit irrémédiablement à une catastrophe écologique pire que tous les fléaux que les hommes ont connu jusqu’ici : guerres, famines, épidémies, fanatismes religieux, et maintenant déforestation, pollution, désertification, persécutions de toutes sortes, épuisement des ressources naturelles, perturbation du climat.

On peut objecter que le retour à une vie tout à fait naturelle ramènerait l’humanité au rang des bêtes sauvages. Il n’en est rien, car elle conserverait ce qui fait sa spécificité : un cerveau performant modelé par l’évolution. Mais à quoi lui servirait ce cerveau s’il s’interdit toute action perturbant si peu que ce soit la nature ? Plus de livres, plus d’instruments de musique, plus d’arts plastiques, plus de sciences expérimentales. Il lui resterait ce que spontanément il préfère : jouer, se battre, rêver, imaginer sans contraintes, inventer des rites, des idoles et des amulettes, des dieux, des esprits, des croyances, des pouvoirs imaginaires, proclamer des jugements sur toute chose, fondés sur son intime conviction.

Mais ne rêvons pas : les plus ardents défenseurs de la nature n’oseraient pas aller jusque là : trop heureux de leur confort, de leur santé préservée par des vaccins et des médicaments de synthèse, du pouvoir qu’ils ont de se faire entendre et approuver partout grâce aux techniques les plus récentes, cela vaut bien quelques accommodements. Mais si leurs programmes et leurs projets sont irréalisables, laissons leur, à eux aussi, le droit de rêver.

Quant à ceux qui ne se font pas une religion de défendre une nature idéalisée, mais qui s’en préoccupent cependant sérieusement et cherchent des solutions concrètes, ils doivent se contenter de compromis.

ADRESSE AUX LITTERAIRES PURS ET DURS

AUX LITTERAIRES PURS ET DURS

M RIO
M RIO

qui ne veulent pas entendre parler de sciences

Vous n’aimez pas les sciences, et vous êtes bien excusables, car vous avez gardé un mauvais souvenir de l’enseignement secondaire, qui donne les bases pour faire des scientifiques, mais en laisse aux autres une idée fausse et rébarbative, comme si en littérature on ne considérait dans un texte que l’orthographe et la grammaire.
Vous n’aimez pas les mathématiques, leur abstraction et leur rigueur impitoyable, et votre aversion s’étend naturellement aux formules de la physique et de la chimie, mais derrière ces formules il y a toujours des idées que vous pourrez comprendre si vous daignez vous les faire expliquer. Votre répugnance s’étend-t-elle aussi aux sciences de la vie, dont une bonne partie n’utilise pas de formules ?
Vous êtes cependant curieux de comprendre le monde, la vie et la pensée, et vous préférez les philosophes qui eux aussi s’y sont attachés, mais s’il n’y avait pas eu les scientifiques on croirait encore :
Aux 4 éléments d’Aristote, qui ne sont justement pas des éléments.
A la Terre immobile au centre du monde.
A Spinoza, qui a démontré de façon péremptoire que les atomes n’existent pas.
A la médecine d’Hippocrate et de Galien, avec ses humeurs, mais qui ignore la circulation du sang, les microbes, les antibiotiques et les médicaments de synthèse que vous utilisez.
Comme Heidegger, qui lui aussi n’aimait pas les sciences, vous croyez peut-être que la science ne pense pas. L’histoire des sciences prouve largement le contraire : non seulement les scientifiques pensent, et leur pensée est bien plus claire, cohérente et constructive que celle des philosophes, mais ils se font leur propre philosophie des sciences de leur domaine où les philosophes s’empêtrent, et leurs idées progressent avec le progrès des connaissances :
Connaissance de l’Univers, de son origine, de son histoire.
Exploration des planètes du système solaire et de leurs satellites
Compréhension des mécanismes fondamentaux de la vie avec le rôle des acides nucléiques, supports de l’hérédité, programme spécifique des espèces.
Exploration du cerveau et de son fonctionnement : un cerveau est une espèce d’ordinateur chimique, mais beaucoup plus souple qu’un ordinateur électronique, ce qui lui permet de reconnaître immédiatement un visage et de comprendre ce qu’il lit.
A côté de toutes ces découvertes, l’imagination est une pauvresse, y compris celle des auteurs de science-fiction.

La science est elle matérialiste ? Qu’en est-il de la matière et de l’esprit ? Par un curieux retournement des idées, la matière , étudiée dans ses ultimes constituants , n’est plus qu’une abstraction, une vibration du vide, alors que votre pensée la plus éthérée, vos émotions, sont l’effet de l’activité de vos neurones, des charges électriques et des neurotransmetteurs qu’ils renferment—des produits chimiques, quelle horreur !

Autant que les arts et les lettres, la science aussi est une culture, une activité de l’esprit. Comment l’avenir jugera-t-il le vingtième siècle ? Le dix septième a été l’apogée du classicisme, le dix huitième celui des lumières, le dix neuvième celui du romantisme, puis du réalisme, et le début d’une prodigieuse épopée scientifique.
Le vingtième se caractérise dans les arts par un affranchissement de toute règle, pour le meilleur ou pour le pire, mais dans les sciences c’est une extraordinaire explosion des connaissances qui se produit. Plus que les arts, plus que son histoire souvent atroce, c’est probablement ce qui le marquera le plus pour nos lointains successeurs.
Voulez-vous ignorer cet acquis ou le tenir pour négligeable, vous qui en utilisez tous les jours les retombées : les transports, l’électronique, la médecine ? Vous pouvez très bien laisser la technique aux techniciens, mais les idées et les connaissances fondamentales ?
Si vous ne voulez pas rester dans l’ignorance, essayez de surmonter votre répugnance, vous ne le regretterez sûrement pas, mais, si je ne vous ai pas convaincu, faites comme il vous plaira.

L’HOMME,UN ANIMAL RAISONNABLE ?

M RIO
M RIO

L’HOMME,UN ANIMAL RAISONNABLE ?

L’homme est- il un animal raisonnable ? Un animal, sans doute, héritier par son corps, ses organes, son cerveau, de toutes les espèces qui l’ont précédé depuis l’origine de la vie. Il voit, il entend, il sent, il marche et il court, mais ses performances sont assez modestes, d’autres animaux font beaucoup mieux. S’il sait nager, il ne peut pas rester très longtemps dans l’eau, et il peine à grimper aux arbres.
Cependant, il a appris depuis longtemps à semer et à récolter, à domestiquer des animaux rendus dociles. Il a édifié des temples, des palais, construit des navires. Plus récemment, il a fabriqué des machines volantes, il a inventé l’électronique et l’informatique. Il est allé sur la Lune et au fond des océans et a déchiffré les mécanismes fondamentaux de la vie. Tout cela grâce à la raison ? Est-il raisonnable ou raisonneur ?
Les auteurs anciens ont sous-estimé l’importance du cerveau considéré comme un organe subalterne. Ils étaient persuadés que la pensée, la conscience, étaient des phénomènes immatériels, que si l’âme est rattachée au corps elle peut s’en dégager et avoir une vie autonome plus heureuse, qu’elle seule réfléchit, décide, est douée de raison, c’est à dire qu’elle sait déduire les conséquences logiques de données préalables. Malheureusement, on peut raisonnes juste sur des idées fausses. C’est ainsi que sont nées des sciences aujourd’hui caduques : les astronomes n’ont que faire de l’astrologie, les chimistes de l’alchimie, les physiciens de la métaphysique, et les théologies ne reposent que sur des mythes. Comment la raison s’est elle ainsi égarée ?
Au départ, il y a donc eu des idées fausses ou trop simplistes : la Terre immobile au centre du Monde, le ciel tout près, immatériel, et l’homme but ultime de la création. Des notions floues, subjectives, comme le vrai, le beau, le bien, le juste et leurs contraires- le bien de l’un peut être le mal de l’autre- l’ignorance du monde microscopique qui conditionne le monde visible, l’intime conviction considérée comme source de la connaissance, et une apparence de logique conduisant à l’erreur.
Peut-on cependant raisonner juste ? oui sans doute dans des domaines où tout est parfaitement défini comme en géométrie. Dans les choses concrètes, le raisonnement est beaucoup moins créatif et moins efficace que l’intuition et l’imagination , si elles ont sévèrement contrôlées. Le contact avec la réalité matérielle est plus enrichissant que de vaines spéculations : les sciences expérimentales sont bâties sur des grandeurs mesurables : masse, longueur, temps …ce qui leur confère toute leur efficacité.
Dans le même temps où les philosophes du passé accumulaient erreurs et non-sens, les hommes de métier créaient et perfectionnaient des techniques de plus en plus efficaces, avant même que les sciences expérimentales bouleversent les connaissances. Ils créaient des merveilles d’architecture, de peinture, de sculpture pour glorifier des mythes, mai aussi des armes pour tuer et faire des guerres où personne ne gagnait.
Vrai et faux s’entremêlent. Nous vivons dans un océan d’idées fausses et de préjugés, les uns anciens, d’autres apparus en opposition aux nouvelles conditions d’existence, produits nouveaux, techniques nouvelles mœurs nouvelles. Sont-ils indéracinables ? Le cerveau est programmé pour la survie de l’individu et de l’espèce. Avant d’agir, il tient compte de la situation et réfléchit, mais pas toujours. Les animaux aussi ont du bon sens. Ils n’ont pas inventé la machine à vapeur, fierté du dix neuvième siècle, mais ce ne sont pas des automates et ils agissent selon les circonstances.
Où est l’animal raisonnable quand un seul coup de pied dans un ballon soulève l’enthousiasme d’une foule en délire et plonge les autres dans un profond désespoir ?

Philosophie et Science

PHILOSOPHIE ET SCIENCEriobravo

par M RIO

1.Est-il permis de juger la philosophie.

2.Qu’est ce que la philosophie?

3.La méthode expérimentale.

4.Les philosophes et la science.

5.Les scientifiques et la philosophie.

6.Que reste-t-il à la philosophie?

7.Vrais et faux problèmes.

8.Les deux cultures.

9.Les philosophes et la philosophie.

10.Conclusions.

Tout le jeu consiste à faire semblant d’ignorer ce que l’on sait et de savoir ce qu’on ignore. Paul Valéry; Mon Faust, Acte III,scène V.

Plus de dix ans de fonctionnement d’un groupe fidèle et souvent passionné ont permis d’aborder un grand nombre de thèmes scientifiques, de l’astronomie et de la physique à la chimie et la biologie. Les participants n’avaient pas vocation à devenir des scientifiques, notre but était plus modeste, mais ils souhaitaient avoir un aperçu des différents aspects de la science moderne.
Leur intérêt et leur curiosité ont suscité bien des discussions où la philosophie revenait constamment, et si les acquis de la science ne prêtaient guère à contestation, les opinions philosophiques étaient nécessairement diverses et ont évolué ou se sont précisées peu à peu.
Il m’a paru utile de rassembler en un texte l’essentiel des idées abordées, même si elles ne font pas l’unanimité. Il pourra servir de base à de nouvelles discussions.

1.Est-il permis de juger la philosophie?

La philosophie peut-elle être considérée encore comme la science suprême, la science des sciences? Est-il nécessaire d’être philosophe reconnu pour en juger, de même qu’il faudrait être scientifique pour juger la science, astrologue pour juger l’astrologie, théologien pour apprécier la valeur des religions?
Les philosophes considèrent comme de leur domaine d’appréhender les sciences; certains en font même profession, mais les scientifiques ne leur reconnaissent pas toujours la compétence nécessaire, de même que les philosophes n’acceptent pas toujours que des scientifiques empiètent sur leur domaine; :S.Hawking(1)reproche aux philosophes leur incompétence et leur arrogance; R.Feynmann(2), physicien d’une grande finesse, e craint pas de parler de cuistrerie, mais Heidegger prétend que la science ne pense pas!
Avant d’aller plus loin, il faut lever une ambiguïté. Si la fonction des sciences parait assez bien définie, qu’en est-il de la philosophie? Quelles sont les règles du jeu?
Est-ce de la littérature, comme le suggère Paul Valéry(3),et il s’agit alors de décrire ou de susciter des émotions en se servant du langage, ou bien la philosophie vise-t-elle à des jugements objectifs, ce qui implique une discipline stricte, et interdit de dire n’importe quoi, sous peine de critiques sévères? Pour la suite, nous conviendrons que tel est bien l’objectif des philosophes.

2.Qu’est ce que la philosophie?

Il serait vain de tenter une définition concise de la philosophie, comme de tout ce qui a un contenu incertain dans des limites floues. Il vaut mieux faire apparaître ce qu’elle a été et ce qu’elle est devenue au cours de son évolution.
Elle a été une réponse au besoin inné de connaître et de comprendre, mais qu’est-ce que comprendre? C’est ramener ce qu’on veut expliquer à des choses considérées comme connues, soit par une image mécanique: fonctionnement d’une horloge, d’un moteur, soit par une interprétation abstraite cohérente de ce qui ne peut se visualiser.
La philosophie a été la réflexion d’intellectuels qui s’intéressaient à tous les domaines de la connaissance et des activités humaines: qu’est-ce que le monde, la vie, a pensée? Comment les expliquer? Ils ont parfois été inspirés par le raisonnement mathématique qui, à partir de notions simples et définies permet de déduire des conclusions rigoureuses, ce qui a encouragé le recours à l’abstraction dans les autres domaines: traduire la réalité concrète, le plus souvent incompréhensible dans ses manifestations, en notions abstraites susceptibles d’un raisonnement logique.
L’abstraction et la cogitation sont le fondement de la pensée philosophique. Elle emprunte un minimum de données à l’expérience banale de la vie courante, à partir desquelles elle crée des systèmes qui tâchent d’être cohérents. Elle dédaigne volontiers le recours à l’observation: nos sens nous trompent ,et le monde physique est imparfait et incertain; la raison est la faculté supérieure qui doit conduire à la vérité.
Telle a été l’attitude des philosophes anciens, mais aussi des théologiens qu’ils ont inspirés, et même de philosophes plus contemporains. Descartes et Newton considéraient l’expérimentation plutôt comme une illustration de leurs théories que comme la base des connaissances.
Cependant, les différentes sciences expérimentales, physique, chimie et biologie, ont acquis progressivement leur autonomie ,sont devenues des disciplines distinctes et se sont détachées de la philosophie traditionnelle; la métaphysique, l’alchimie, l’astrologie, scories de la physique, de la chimie et de l’astronomie naissantes.
La philosophie, élaguée sinon amputée, n’en a pas moins continué d’exister, tantôt purement abstraite et spéculative, tantôt s’intéressant aux différents aspects de la vie sociale et parfois aux sciences.

3.La méthode expérimentale.

La vérité est ce qu’on vérifie ,non ce qu’on croit.

Une révolution s’est amorcée au début du XVIIème siècle dans la façon de penser et d’appréhender la réalité, mais elle ne s’est faite que lentement, et la majorité de nos contemporains ne l’ont pas encore bien assimilée.
Le dogmatisme et la pensée raisonneuse des philosophes n’avaient produit que du discours, et l’on s’est progressivement rendu compte que l’observation et l’expérimentation étaient beaucoup plus enrichissantes que la cogitation pure,à condition de respecter des règles strictes:
Utiliser des notions bien définies, quantifiables , susceptibles d’être traitées mathématiquement, mais sans perdre de vue que les notions abstraites ne sont que des créations de l’esprit, des modèles.
Expérimenter de façon rigoureuse et reproductible, de telle façon que les résultats soient indiscutables: un témoignage isolé n’a pas grande valeur.
interpréter les faits par des théories cohérentes et vérifiables, l’expérience devant toujours avoir le dernier mot en cas de contestation, et les idées préconçues devant être traitées avec la plus grande méfiance.
Cette façon de faire a été extraordinairement efficace, et nous lui devons tout ce que nous savons actuellement du monde et de nous mêmes. Un ensemble cohérent s’est constitué, de la physique à la biologie. Une idée du réel s’en dégage: c’est tout ce qui se manifeste d’une manière quelconque accessible à l’observation ou à l’expérience, de façon objective et reproductible. Ce réel s’oppose à l’imaginaire, création de notre esprit, exprimé sous forme de mots ou de symboles.
La méthode expérimentale a ses limites: elle ne prétend pas tout expliquer tout de suite, mais seulement dans la mesure où des données concrètes suffisantes sont disponibles. Elle ne prétend pas à une vérité définitive: ses théories ne sont que des modèles, quelle que soit leur efficacité elles ne prétendent pas représenter une réalité absolue, pure chimère, mais seulement ce que nous en percevons, directement ou indirectement. Elle s’applique à ce qui est et non à ce qui doit être: elle ne peut rien dire lorsqu’il s’agit de faire des choix éthiques ou esthétiques ou de se prononcer sur des croyances invérifiables qui ne relèvent que de l’imaginaire, mais elle peut toutefois guider les choix en fournissant des données objectives.
Une seconde révolution s’est faite au début de ce siècle: la physique, que l’on avait cru pratiquement achevée parce qu’elle avait mis en équations presque tous les phénomènes alors connus de son domaine, s’est heurtée à des faits dont la théorisation heurtait le bon sens tenu jusque là comme une évidence, mais ce bon sens n’est que la formalisation de la réalité qui nous est familière, comme la notion d’objet matériel, de temps, d’espace. Très loin de nos repères habituels, il n’en va plus de même, et il faut s’habituer à penser autrement, même si c’est beaucoup plus difficile.
Notre conscience des choses est comme un écran sur lequel défilent des perceptions ressenties comme venant de l’extérieur, mais aussi des représentations créées par notre cerveau. Ces représentations sont limitées et plus ou moins fugaces. Nous avons en tête des schémas, acquis ou innés, une représentation visuelle ou tactile de l’espace, des objets, des forces, des mouvements, des quantités et des nombres. Ces schémas sont tributaires de nos perceptions et de notre expérience. Ils nous donnent une représentation simplifiée du réel qui nous permet d’imaginer le mouvement des astres, le fonctionnement d’un moteur, d’un circuit électrique, et nous les utilisons constamment dans la vie courante. La compréhension qu’ils nous permettent peut être plus ou moins détaillée, partielle ou globale, mais leurs possibilités sont vite limitées. Nous ne pouvons pas retenir simultanément un grand nombre d’informations, ni simuler ensemble tous les détails d’un mécanisme compliqué.
Pour faire des opérations plus précises, il faut opérer tout autrement: partir de la mesure de notions bien définies et objectives: positions, forces, durées, et utiliser des postulats: lois de conservation ou de variation des différentes grandeurs, et appliquer à ces grandeurs les traitements mathématiques convenables. Nous sommes satisfaits si les résultats du calcul confirment notre intuition, et plus encore si l’expérience les justifie.
Cependant, les théories de la physique moderne sont abstraites et incompatibles avec le sens commun. Que devient comprendre dans ces conditions, puisque nous ne pouvons plus nous en faire une représentation intuitive? La compréhension ne peut plus porter que sur la cohérence du système de calcul utilisé et sur l’accord des conclusions avec la réalité expérimentale.

4.Les philosophes et la science.

l arrive que des philosophes s’intéressent aux sciences; certains même s’efforcent d’acquérir une culture scientifique suffisante pour analyser les idées, les procédés, les résultats de la méthode expérimentale, ses possibilités, ses limites et sa valeur, en quoi ils sont bien dans leur rôle légitime de philosophes. Cependant, ils ne semblent pas toujours à leur aise dans ce domaine si différent du leur. Métaphysiciens face à la physique, ils dédaignent souvent les choses concrètes, leur préfèrent un discours abstrait et plus subjectif.
Rebutés par une masse de connaissances d’accès difficile qui ne supportent pas les interprétations fantaisistes, saisissant mal le rôle fondamental d’une expérimentation rigoureuse, source de toute connaissance et arbitre des contestations, ils ont tendance à ne voir que l’aspect qualitatif des théories, considérées comme une espèce de métaphysique analogue à celle qui leur est plus familière.
Mais il existe une autre sorte de métaphysiciens qui, eux, maîtrisent parfaitement la physique: ce sont les physiciens théoriciens qui tentent de construire des modèles nouveaux pour mieux interpréter les faits et suggèrent de nouvelles expériences pour les tester. Leur travail est indispensable aux progrès de la physique, même si beaucoup de ces théories sont appelées à être périmées tôt ou tard. Celles qui survivront auront permis de nouveaux pas en avant. Ces nouveaux philosophes préfigurent la science future, tout en ayant conscience du caractère provisoire et aléatoire des théories. Eux aussi savent penser, et plus profondément que bien des philosophes traditionnels.
En conclusion si ces derniers ne sont pas des plus qualifiés dans les domaines scientifiques, on ne peut pas leur reprocher de s’y intéresser, bien au contraire. Le dialogue entre philosophes et scientifiques est souhaitable, peut être fructueux, et il n’est pas exclus qu’il apporte de temps en temps des idées inattendues et des critiques profitables à tous.

5.Les scientifiques et la philosophie.

Que pensent les scientifiques de la philosophie? Certains s’en désintéressent complètement, les autres ont des avis variés, ce qui est normal dans ce domaine où tout est discutable. Il en est aussi qui ont le goût de philosopher.
Cependant, l’habitude de la rigueur, des idées qui doivent être claires, sans être nécessairement simples et faciles, du souci d’être compréhensible pour être valable, du sens des réalités concrètes, l’obligation de ne parler que de choses bien définies, tout celà peut les amener à avoir un jugement sévère, sans être totalement négatif, en face d’un fatras d’opinions trop souvent contradictoires et invérifiables ou inconsistantes.
Si les scientifiques ont pour eux des réalisations concrètes, les philosophes n’ont que des mots pour exprimer le résultat de leurs cogitations. Or les mots ont pour fonction de transmettre tantôt du sens, tantôt des émotions, ou les deux ensemble, d’où une infinité d’équivoques s’ils n’ont pas une définition unique et rigoureuse. Trop souvent, e discours philosophique apparaît plus obscur que profond. Si l’on tente de le traduire en langage clair, on risque de n’y trouver que des idées simplistes et beaucoup de non-sens. N’ayant pas de critère pour départager des opinions opposées, les philosophes résistent mal à la tentation d’orienter leur argumentation dans le sens de leurs idées préconçues.
Faut-il en conclure que la philosophie n’est qu’un jeu stérile? A condition de l’élaguer de tout ce qu’elle a de factice, on peut y trouver un entraînement profitable à l’analyse désintéressée, à la réflexion approfondie dans tous les domaines, à la valeur des idées et des jugements, et ce n’est pas rien.

6.Que reste-t-il à la philosophie?

SPINOZAL’importance de la philosophie est-elle surfaite? Les différents domaines du savoir s’en étant détachés depuis longtemps, elle n’est plus en mesure de nous apporter quelque connaissance que ce soit, si ce n’est ce qu’ont dit et écrit les philosophes du passé, et si l’on en attend une révélation, on risque fort d’être déçu.
La métaphysique traditionnelle, coupée de la physique moderne comme de la biologie, est complètement dépassée, et sa prétention à la compréhension du monde et de la vie n’est qu’un verbiage creux. .Il lui reste la réflexion, C’est le cas de l’éthique, de l’esthétique et des affaires publiques qui sont aussi des domaines d’action. Philosophie et Religion ont fait aussi un long chemin ensemble.
Mais il n’y a pas de vérité philosophique, il n’y a que des opinions. Les choix et les jugement moraux, politiques et artistiques sont affaire de sensibilité personnelle et de tradition, et peuvent donner lieu à des discussions infinies si l’on tente de les justifier ou de les combattre. C’est le domaine de ceux qui se disent intellectuels, mais ont-ils le monopole de l’intelligence?
Il y a donc une bonne et une mauvaise philosophie: mauvaise quand elle est stérile et prétentieuse et qu’elle parle de ce qu’elle ignore, tel Spinoza (4)qui démontre de façon péremptoire qu’il n’existe point d’atomes, et à qui il répugne qu’il y ait un vide.

La bonne philosophie, plus modeste, se doit de s’exprimer avec des mots simples et des idées claires. Gymnastique de la pensée plutôt que matière à enseignement, elle peut être une aide aux jugements et aux décisions.
En conclusion, la philosophie devrait tenir pour caduc le fatras qu’elle a accumulé au cours de son existence, et le ranger au musée des chimères et autres curiosités monstrueuses, ne pas trop prendre au sérieux les élucubrations des philosophes du passé, si illustres fussent-ils, moyennant quoi on ne leur disputera pas le plaisir de philosopher, qui exige d’ailleurs des aptitudes intellectuelles certaines, et tant pis pour ceux dont les discours n’intéressent personne, sauf eux-mêmes, parce qu’ils sont seuls à se comprendre. S’ils sont illisibles, il n’est pas surprenant qu’on ne les lise pas, si ce n’est par curiosité ou par snobisme.
Spécialistes de l’universel, mais sans spécialité définie, si ce n’est de tout ce qui est humain, les bons philosophes peuvent mériter le nom d’humanistes.

7.Vrais et faux problèmes.

Jouant sur l’équivoque du sens des mots, les philosophes ont posé bien des faux problèmes, sans doute pour le plaisir d’en discuter sans jamais pouvoir les résoudre. Ils ont souvent pensé, par exemple, qu’il existait une réalité au delà du réel, un monde invisible qui gouverne le monde réel.
C’est le risque de trop abstraire, qui substitue l’imaginaire au réel, et traite les mots comme s’il s’agissait d’objets tangibles. Pour éviter de tomber dans ce travers, il faut toujours revenir au concret pour définir une notion abstraite, et à la façon dont nous percevons ce concret. Si cette base concrète existe, la notion abstraite peut être une image utile, sinon ce n’est qu’un mot vide de sens.
L’idée d’un temps absolu en est un exemple: en fait, il existe une notion intuitive du temps, et d’autre part un temps physique abstrait, mais mesurable objectivement. Ce que nous percevons, c’est l’écoulement des évènements immédiats, ou plus précisément l’empreinte de ces évènements dans notre cerveau. Cette empreinte a une certaine épaisseur qui nous permet de percevoir les mouvements tandis qu’ils s’enregistrent dans notre mémoire.
Le temps physique est tout autre chose: c’est la mesure de l’intervalle entre deux évènements au moyen d’un phénomène répétitif considéré comme invariable: rotation de la terre; oscillation d’un pendule; vibration d’un système quelconque. La Relativité en donne une idée plus subtile qui n’est pas fondamentalement différente.
La vie était récemment encore un phénomène mystérieux, et il est amusant d’entendre des philosophes pourtant contemporains en discuter(5).Depuis Aristote et Platon, et jusqu’à Descartes, les philosophes se plaisaient à discourir sur la notion de vie. A-t-on une âme, trois âmes ou pas d’âme du tout? Qu’est ce qui anime la matière pour la rendre vivante? Est-ce l’esprit? Est-ce Dieu? Est-on animiste, vitaliste? Les êtres vivants sont-ils des machines? Qu’y fait l’âme, où loge-t-elle, en quoi consiste-t-elle? Commande-t-elle la machine ou se contente-t-elle de penser?
ANIMISTEDepuis Claude Bernard et les biologistes, rien ne va plus. Eux ne s’intéressent pas à ces questions; ils ne veulent rien être, ni vitalistes ni antivitalistes, ni prendre parti dans la discussion. Ils ne s’occupent que de questions bassement matérielles: molécules; mécanismes physico-chimiques, et même ils s’y salissent les mains! Tout celà ennuie les philosophes, et ils aimeraient bien ne pas avoir à en tenir compte et rester dans le domaine de la pensée pure, dans un monde d’idées qu’ils fabriquent à leur gré.
Décidément, a science ne pense pas, ou si mal, et Jacques Monod(6)que nos philosophes ne jugent pas digne de siéger parmi eux, n’est peut-être finalement à leur avis qu’un vitaliste qui s’ignore, car il faut bien qu’il soit quelque chose, qu’il le veuille ou non.

Quand il s’agit de définir la vie,(7)les philosophes aimeraient bien une formule abstraite qui englobe tous les êtres vivants passés, ,réels ou imaginaires. esprits rationnels.
En fait, ce qui existe et qui intéresse les biologistes, ce sont bien les êtres vivants. La vie n’est qu’un mot abstrait auquel le langage courant donne d’ailleurs souvent des sens qui n’ont rien à voir avec la biologie
L’âme des animistes amène naturellement à l’opposition traditionnelle entre matière et esprit. La pensée a longtemps été une énigme. Si les autres fonctions des êtres vivants pouvaient à la rigueur s’envisager comme des effets mécaniques ou physiques, la conscience de soi et du monde extérieur paraissait d’une tout autre nature, et il était tentant de considérer qu’elle était indépendante de tout support matériel. Sous le nom d’âme ou d’esprit, on en faisait donc l’animatrice de corps inertes par eux-mêmes, mais faute d’autre explication, on ne faisait que donner un nom à quelque chose d’inexplicable. évidemment plus noble. Dire que c’était une sécrétion du cerveau n’était aussi qu’un constat d’ignorance et d’opposition idéologique au spirituel.
L’introspection indique bien que la pensée réside bien dans le corps, mais où et comment ? On sait que Platon la situait dans le cerveau et Aristote dans le cœur, et que Descartes la reliait au cerveau par la glande pituite (l’hypophyse). Les connaissances actuelles sont heureusement beaucoup plus consistantes et plus sérieuses, et si elles sont encore, et peut-être pour longtemps, incomplètes, elles ont profondément transformé l’aspect de la question. Nous savons maintenant, non seulement que le cerveau est bien le siège de la pensée, mais nous possédons une masse considérable d’informations sur sa structure et sur son fonctionnement.
Comme les machines de l’informatique, c’est un système qui possède une mémoire, qui reçoit des données de l’extérieur et qui les traite, mais de façon beaucoup plus souple et plus subtile, et l’analogie ne va pas très loin. Les ordinateurs ne sont évidemment pas conscients de ce qu’ils font, et personne ne peut dire actuellement à quelles conditions précises ils pourraient le devenir, si toutefois c’est possible avec des circuits électroniques.
Que devient l’esprit, ou l’âme, dans cette nouvelle approche? Le mot a bien des sens différents, et pour celui dont il s’agit ici, on peut toujours, sans préjuger en rien de sa nature, dire que c’est l’activité de la pensée consciente, mais cette définition ne satisfait évidemment pas ceux qui veulent absolument que la pensée soit irréductible à un système de molécules et de circuits nerveux convenablement organisé, si perfectionné soit-il. La seule preuve indiscutable serait de réaliser artificiellement un tel système, mais nous en sommes encore loin.
Cependant, nous savons maintenant que la matière, autrefois si méprisée: c’était de la boue, de la poussière, une masse inerte, est en réalité très finement structurée, extraordinairement riche en possibilités, et quand on l’analyse jusqu’à ses constituants ultimes, elle devient quelque chose qui échappe à nos représentations concrètes, tout en s’interprétant remarquablement grâce à des théories très abstraites, si bien que se dire matérialiste n’a guère plus de sens que spiritualiste.
Quant au pur esprit immatériel, mais capable d’agir sur la matière, il faut bien reconnaître que c’est une hypothèse difficilement vérifiable, et l’on peut douter qu’elle explique quoi que ce soit mieux que nos théories actuelles .Il faut donc la laisser en dehors de toute considération scientifique.
Encore un faux problème, celui de l’infini: il est bien clair que la suite des nombres entiers par exemple est illimitée. Aussi grand que soit un nombre qu’on imagine, on peut toujours en imaginer un plus grand encore, mais quand on parle d’infini, il ne faut pas comprendre un nombre plus grand que tous les autres et le traiter comme tel: c’est une convention qui signifie seulement qu’il n’existe pas de limite définie.
Quant aux grandeurs physiques mesurables, si grandes soient-elles, elles sont nécessairement finies, ans quoi elles cesseraient d’être mesurables et utilisables, et parler de quelque chose de réel qui serait infini n’est qu’un abus de langage et n’a tout simplement pas de sens, et, quand il s’agit d’une notion qualitative, ce n’est qu’une image littéraire: bonté infinie; précautions infinies.
Quelles conclusions tirer grâce à ces quelques exemples? On peut aligner des mots sans que le discours ait nécessairement un sens précis, en particulier si les mots sont abstraits et mal définis. Si on se laisse aller à affirmer des choses invérifiables, dans un langage abstrait qui tente d’en masquer l’inanité, on ne peut produire qu’un verbiage qui n’aura au mieux qu’un charme littéraire. Combien de mots utilisés tous les jours: justice; liberté; intelligence; bêtise, sont la source d’équivoques continuelles et ne reflètent que les sentiments particuliers de ceux qui les emploient. Considérer qu’ils signifient quelque chose de bien défini, de concret et de quantifiable comme une longueur ou une durée n’aboutit qu’à des non-sens, et c’est trop souvent ainsi qu’on veut les comprendre.

MESURE INTELLIGENCEMesure de l’intelligence Poids et mesures pour les idées
philosophiques

Substituer à la réalité concrète incomprise, et qu’on ne cherche pas à comprendre, un monde de mots auxquels on attribue arbitrairement un certain nombre de caractères, et raisonner là-dessus ne peut être qu’un jeu qui ne mène à rien, si ce n’est à des opinions extravagantes.

Il existe donc finalement diverses sortes de problèmes, vrais ou faux, certains demandent non pas une solution mais un choix entre des solutions dont aucune n’est entièrement satisfaisante. POIDS ET MESURECeux des philosophes viennent le plus souvent de l’ambiguïté des mots, et ceux des scientifiques, s’ils ne sont pas de nature mathématique, ne peuvent être résolus que par l’observation de faits concrets.

8.Les deux cultures.

On peut dire que la culture est tout ce qui enrichit l’esprit. Faisant l’inventaire de ce qu’on y met habituellement, on y trouve les lettres, les arts, les spectacles et les traditions populaires. On place souvent la littérature au premier rang, sans doute parce que les auteurs ont le privilège de parler d’eux mêmes et des autres, tandis que les artistes n’ont que leurs techniques pour s’exprimer. Vouloir les expliquer par du discours n’est que les dénaturer: un tableau est fait pour être vu, une symphonie pour être écoutée, et les commentaires verbeux deviennent vite fastidieux.
Cependant, quand on parle de cette culture, qui fait largement appel à l’imagination et à la fiction, on oublie souvent qu’il existe aussi une autre culture orientée vers la connaissance des choses concrètes: c’est la culture scientifique. Qu’est-ce que la matière, l’énergie, la vie, la pensée? Se poser ces questions, c’est bien du domaine de la culture, et si les réponses des philosophes ne sont que des discours stériles, celles de la science, plus modestes, plus partielles, sont aussi bien plus consistantes. Peut-on se prétendre cultivé si on les ignore délibérément?
Les arts, les lettres et la philosophie ont pour eux l’ancienneté, une longue tradition, auprès de laquelle la science est une nouvelle venue. Elle souffre aussi d’exiger un apprentissage qui ne tolère pas la fantaisie, alors que les autres semblent plus conformes aux tendances naturelles de l’esprit qui préfère la spontanéité des émotions à la rigueur de la pensée. Mais les acquis de la science ont bouleversé la façon de vivre, es techniques et surtout la façon de penser, et il n’est plus possible de ne pas en tenir compte, qu’on le veuille ou non.
Cependant, pour y atteindre, l’apprentissage des sciences dans l’enseignement secondaire parait à beaucoup rebutant, et ceux qui ne poursuivent pas dans cette voie n’en retiennent souvent pas grand-chose. Si c’est une formation de base indispensable pour les futurs scientifiques, il est mal adapté aux autres parce que trop technique et scolaire, et a plus en vue la préparation d’examens faciles à noter que la culture générale. Il en résulte que si la science fait partie de la culture de notre temps, beaucoup de nos contemporains s’en tiennent complètement à l’écart: dépassées mais toujours vivaces.
Si beaucoup de scientifiques savent apprécier les arts et les lettres, ils sont plus rarement payés de retour il existe une coquetterie assez répandue qui consiste à déclarer qu’on ne sait rien, qu’on ne comprend rien aux sciences et qu’on préfère ne pas en entendre parler, en laissant entendre qu’on est bien trop subtil pour s’abaisser à ces choses matérielles, et on fait volontiers l’amalgame entre la culture scientifique, qui est affaire de compréhension autant, sinon plus, que de connaissance, et les technologies qu’on peut très bien laisser aux spécialistes.
Souvent, plus modestement, on s’avoue dépassé ou peu intéressé. C’est alors le rôle des scientifiques de montrer que des domaines les plus difficiles on peut tirer quelques idées fondamentales accessibles à tous, et, sans prétendre tout comprendre, en avoir au moins un aperçu, et qu’il suffit d’un peu de curiosité pour y trouver de l’intérêt.

9.Les philosophes et la philosophie.

Les différents aspects de la pensée philosophique se situent entre deux attitudes opposées. L’une est la cogitation sur des notions abstraites considérées comme le fondement de la réalité, qui n’aboutit qu’à des discours stériles. L’autre est l’analyse critique du sens et de la valeur des mots et des idées, qui s’efforce d’éclairer la compréhension des choses.
Beaucoup de notions usuelles ne résistent pas à cette analyse à cause de leurs significations floues, multiples, entachées de préjugés: le bien, e mal, la justice, ’égalité…
Les attitudes des philosophes fluctuent entre ces deux extrèmes. Ceux du passé, avec un désir immodéré de tout expliquer tout de suite, avaient l’excuse de l’ignorance, mais leurs affirmations catégoriques et souvent saugrenues dans des domaines dont ils ne connaissaient rien montrent leur présomption et les failles de leurs jugements. Presque aucun des plus grands parmi eux n’a échappé à ce travers dont Montaigne (8) avait déjà compris et montré toute la vanité. Déjà cité (3),Paul Valéry aussi a fait une critique subtile et très pertinente des philosophes et de la philosophie.
Parmi les philosophes contemporains, il s’en trouve qui sont bien informés des connaissances actuelles et dont les analyses souvent très lucides s’expriment en langage clair. Il en est aussi d’attardés, parfois tout à fait ignares et naïfs, qui en sont restés à Aristote et aux médecins de Molière. On en trouve enfin trop souvent qui ne veulent pas, qui ne cherchent pas à être compris, et qui camouflent des idées creuses ou délirantes sous un galimatias hermétique.

10.Conclusions.

Ce qui précède pourra sembler bien sévère pour les philosophes; cependant, l ne s’agissait pas de condamner en bloc toute la philosophie, mais d’opposer deux modes de pensée dont l’un, beaucoup plus ancien, se ressent notoirement de son archaïsme; .En manque de connaissances et de pouvoirs réels, ils s’en sont inventés d’imaginaires. La science fait de temps en temps son aggiornamento; la philosophie saura-t-elle faire un jour le sien?
La cogitation pure ne mène pas très loin, et la réalité est infiniment plus riche que l’imagination. Quelle différence, par exemple, entre les conceptions simplistes et purement spéculatives des anciens philosophes sur l’atome, et la connaissance approfondie que nous en avons maintenant, et dont les applications pratiques sont innombrables.
Mais les scientifiques aussi sont des hommes, avec leurs faiblesses et leurs défauts, et il est bien évident qu’il existe des philosophes clairvoyants et des scientifiques bornés. Tous, quels qu’ils soient, ont tout à gagner à confronter leurs idées.

Références.

1.S.Hawking.Une brève histoire du temps; Trous noirs et bébés univers.

2.R.Feynmann.La nature de la physique.

3.Paul Valéry.Variétés III.Léonard et les philosophes.

4.Spinosa.Principes de philosophie.

5.La Science et les Hommes. France Culture,2 février 1994.

6.Jacques Monod. Le hasard et la nécessité.

7.La Science et les Hommes. France Culture,22 février 1995.

8.Montaigne.Essais,Livre II, ch. XII. Apologie de Raimond Sebond