Réflexions d’un été par M RIO

                                                           Réflexions d’un été

            Au moment de mettre sur le papier quelques réflexions qu’on est convenu de dire philosophiques , je crains de n’exprimer que des banalités. Les vrais philosophes ne semblent pas avoir ce souci ; ils savent introduire dans leur expression suffisamment d’abstraction pour obscurcir ce qui pourrait être trop clair. Je viens justement de lire le récent ouvrage de Luc Ferry : Apprendre à vivre. Il s’efforce d’y présenter l’évolution et l’état actuel de la philosophie sans jargon. On peut en retenir que la philosophie a renoncé à expliquer le monde, la vie et la pensée au profit des astronomes, des physiciens et des biologistes, plus qualifiés. Il reconnaît aussi qu’une loi morale « tombée du ciel » ou déduite de grands principes est de plus en plus contestée, et que l’éthique ne peut être qu’un choix de société.

            La philosophie est-elle encore l’art de bien penser ou de penser juste ? Les innombrables erreurs et contradictions des philosophes du passé permettent d’en douter. Pour l’auteur, après tous ces renoncements, la philosophie garde la plus belle part de ses raisons d’être ; elle doit être un art de vivre. On peut tout de même se demander si les conseils d’un philosophe patenté sont vraiment indispensables pour réussir sa vie, surtout s’ils se limitent à des généralités.

            Après ces propos en manière d’introduction, j’en viens à un sujet plus modeste quoique aussi philosophique, l’incompréhension devant les notions les plus élémentaires des sciences. Cette incompréhension se manifeste par le sens donné aux mots. Quand une science définit un concept, elle le désigne soit par un néologisme emprunté au grec ou au latin, soit, pour en éviter l’aspect trop rébarbatif, par un terme du langage courant à la définition plus ou moins subjective, auquel elle attribue un nouveau sens précis et une valeur quantitative, c’est à dire qu’elle en fait une grandeur exprimable par un nombre se rapportant à une unité.

            C’est ainsi que les physiciens, à partir de trois grandeurs fondamentales, longueur, masse et temps, et de leurs unités, mètre, kilogramme et seconde, définissent toutes les autres. Ainsi de la notion de force qui malheureusement, pour des générations d’étudiants, a été longtemps confondue avec celle de masse et exprimée par la même unité, le kilogramme, alors qu’en réalité les deux notions sont bien distinctes, la masse exprimant une quantité de matière : fruits et légumes s’achètent au kilo, et le poids une force mesurant l’attraction qu’exerce la pesanteur sur cette masse. Un kilo de pommes sur Terre ou sur la Lune, c’est toujours la même quantité, alors que la pesanteur y est très différente. Cette équivoque n’existe heureusement plus. L’unité de masse reste le kilogramme, l’unité de force le newton ; sur Terre, le poids d’un kilo de matière est de 9,81 newtons.

            Deux autres unités essentielles en physique, l’énergie et la puissance, n’ont qu’un vague rapport avec le sens habituel de ces mots, mais une signification précise : la facture de l’EDF s’exprime en kilowatt-heure, un multiple du joule (1 kwh vaut 3,6 millions de joules), et la puissance d’un moteur en kilowatts, multiple du watt, mais on n’a pas encore tout à fait oublié le cheval-vapeur, qui vaut 735 watts.

            Dans la conversation, on confond souvent chaleur et température, alors qu’il s’agit de deux notions liées mais bien distinctes. La chaleur est une forme d’énergie. Elle se mesure donc en joules, ou encore en calories( une calorie vaut 4,18 joules). Un radiateur électrique consomme de l’énergie électrique et la transforme en chaleur ; la quantité d’énergie reste la même, mais sous une forme différente et dégradée : l’opération n’est pas réversible.

            La température mesure le niveau de la chaleur et s’exprime en degrés, de même que la hauteur d’une chute d’eau est le niveau de la retenue, et sa capacité représente sa réserve d’énergie. Ces notions n’ont pas toujours été aussi claires : avant l’invention du thermomètre les idées d’Aristote prévalaient encore : le chaud et le froid, de même que le sec et l’humide étaient considérées comme des propriétés intrinsèques des minéraux, des végétaux et des animaux ; ainsi le diamant était considéré comme froid par nature, et son absorption mortelle pour cette raison.

            Avant la révolution des sciences expérimentales, on voyait dans le monde de la matière, visible et tangible, de la lumière, immatérielle mais visible et des esprits invisibles qui en étaient les animateurs. La matière s’impose par sa présence : nous sommes faits et entourés de matière, et sa connaissance s’est considérablement enrichie : elle est constituée d’une centaine d’éléments dont les combinaisons forment une infinité de substances différentes, minérales, végétales et animales, ces éléments étant eux mêmes constitués d’atomes. On peut ainsi définir la matière comme une association d’atomes ayant une masse, assemblés selon des règles précises, mais les atomes eux mêmes, contrairement à leur définition d’origine, sont formés de particules, électrons et quarks. Ces particules ne sont donc plus de la matière proprement dite ; elles ont des propriétés bien définies : masse, charge électrique, moment magnétique, spin, mais leur nature échappe totalement à notre intuition, et elles ne seraient finalement que des modes de vibration de l’espace.

            La lumière aussi est une vibration de l’espace, une onde électromagnétique qui se propage à une vitesse que rien ne peut dépasser. Paradoxalement, cette vitesse est indépendante de celle de sa source. Quand la lumière interagit avec la matière, elle se comporte aussi comme une particule. Finalement, ondes et particules associées sont à la base de toute réalité physique.

            Et les esprits ? Il semble que les cultures primitives aient pensé que comme l’homme, qui a un corps, mais aussi une pensée consciente et volontaire, tout, les montagnes, les eaux, les arbres et les animaux sont habités par des esprits bons ou mauvais, la pensée consciente paraissant d’une nature autre que le corps, et si l’on veut agir sur la matière, c’est à l’esprit qu’il faut s’adresser.

            Une meilleure connaissance du cerveau autorise à dire comme Laplace qu’on n’a plus besoin de cette hypothèse. Si l’idée que la pensée soit immatérielle a longtemps prévalu, il paraît maintenant inconcevable que la saisie et le traitement de l’information, dans un cerveau comme dans un ordinateur, puisse se faire sans un dispositif matériel hautement structuré. Il n’en subsiste pas moins un préjugé défavorable . On entend souvent le matérialisme comme une attitude amorale, égoïste, incapable de s’élever aux pensées les plus nobles, les plus désintéressées, le spiritualisme au contraire faisant fi de la matière, du corps, de sa santé et de son bien-être.

            Ces sentiments, les pensées les plus élevées ne sont finalement que le jeu de nos neurones et de leurs neurotransmetteurs, ce qui d’ailleurs n’enlève rien à leur valeur.

 Les neurotransmetteurs sont des substances matérielles  parfaitement définies. On peut dire que ces substances sont naturelles puisqu’elles se forment dans le cerveau sans intervention humaine, mais on peut aussi les synthétiser artificiellement. Ce sont exactement les mêmes molécules ayant la même structure et les mêmes propriétés, rien ne permet de les distinguer. Sont elles encore naturelles ? non, puisqu’il y a eu manipulation humaine. Ici apparaît l’équivoque largement exploitée par les inconditionnels de la Nature entre produits naturels et produits de synthèse. C’est ainsi qu’un préjugé tenace s’attache à l’idée de pureté : un produit « naturel » est considéré comme pur, sain, épithètes qu’on refuse aux produits dits chimiques, objets de répulsion. Si la publicité use et abuse de cette idée, c’est qu’un large public est tout  disposé à l’accepter. L’équivoque tient au sens qu’on donne à la pureté. Un produit obtenu par des techniques traditionnelles, un jus de fruit par exemple, est considéré comme pur tant qu’on ne l’a pas pollué d’additifs, conservateur, colorant ou édulcorant, même s’il est constitué de centaines de substances différentes, et dont la qualité varie selon les circonstances de sa préparation. Une autre façon plus objective de juger est de considérer comme pure une substance formée d’un constituant unique bien défini, perfection d’autant plus difficile à atteindre que les techniques d’analyse actuelles peuvent déceler des traces infimes d’impuretés. Dans ce sens, un produit dit naturel est le plus souvent un mélange de substances variées, alors qu’un produit de synthèse ne renferme qu’une très faible quantité de molécules étrangères s’il a été convenablement  préparé.

            Qu’est ce qui distingue finalement les produits dits naturels des produits dits chimiques ? Ils sont formés des mêmes atomes, des mêmes molécules, assemblés selon les mêmes règles, bien qu’ils proviennent de processus différents. Ce n’est donc pas leur constitution qui les différencie. Des produits dits chimiques existent dans la nature : de l’acide chlorhydrique est émis par les volcans. La décomposition des matières organiques libère de l’ammoniac. Les astronomes détectent dans l’espace de l’acide cyanhydrique et du méthanol ; l’atmosphère de Vénus renferme de l’acide sulfurique et celle de Titan du méthane.

            Le sel marin s’appelle aussi chlorure de sodium et le plâtre sulfate de calcium. C’est donc finalement le nom qu’on leur donne qui fait la différence, nom commun pour les produits naturels, chimique pour les produits chimiques, ce dernier apportant une information plus précise, mais il s’agit des mêmes substances. Pour conclure, tout produit, nécessairement formé d’atomes, est chimique si l’on s’intéresse à sa constitution ; tout produit est aussi naturel puisque formé d’atomes pris dans la nature, et les produits dits naturels ne sont finalement que des mélanges de produits chimiques.

            Cet été, des jeunes gens se sont amusés à jouer avec un ballon. Pronostics et résultats soulèvent des passions, même chez ceux que l’age et la raison auraient pu  modérer, mais c’est une drogue qui rend fou. Chacun à l’avance annonce avec assurance ce qu’il voudrait, ce qui va nécessairement arriver, mais ce jeu aléatoire est impitoyable et les déceptions douloureuses ; il n’y a qu’un vainqueur.

            C’est ainsi que les croyances les plus folles sont celles que l’on défend avec le plus d’acharnement. On ne supporte pas de ne pas savoir, alors, ce qu’on ne sait pas, on l’invente, et l’invention risque d’être dérisoire si la réalité apparaît. Des mythes, des fables naïves, trouvent parfois des intellectuels raisonneurs pour les réinterpréter, les approfondir et leur donner une apparence de rigueur. Faute de pouvoirs réels, on s’en invente d’imaginaires. On croit à l’efficacité de rites, de formules, de symboles, comme les radiesthésistes qui prétendent localiser sur une carte des  personnes ou des trésors disparus. On croit aussi aux aliments magiques qui font maigrir ou rajeunir, aux remèdes miracles.

            L’action à distance sans intermédiaire matériel est à la fois un thème de la sorcellerie et une réalité physique embarrassante. Si l’on ne croit pas aux maléfices des poupées de cire, on doit bien reconnaître que le Soleil retient ses planètes, qu’avec la Lune il est responsable des marées, qu’une pomme lâchée tombe au sol et qu’un aimant attire l’aiguille d’une boussole. Cette dernière action ne nous surprend plus maintenant que nous sommes habitués à la radio, à la télévision, aux téléphones portables, au GPS et aux télécommandes, et s’interprète selon les lois de l’électromagnétisme de Maxwell.

            L’attraction universelle de Newton reste plus abstraite, et nous ne savons pas la manipuler comme les ondes hertziennes : il n’existe pas d’écran à la pesanteur ; on ne sait ni la créer artificiellement ni l’annuler, ce qui faciliterait tellement les voyages dans l’espace. Si le photon, agent de l’interaction électromagnétique, nous est devenu familier, il n’en est pas de même de l’hypothétique graviton responsable de l’attraction des masses, tellement fugace qu’il paraît bien difficile à détecter, ainsi que les ondes gravitationnelles qui résulteraient d’évènements cataclysmiques dans l’univers. L’interprétation d’Einstein, celle de la Relativité générale, est que les masses déforment l’espace, mais il y manque une explication quantique pourtant indispensable. Les prochaines années apporteront-elles une solution ?

 

 

 

 

            Loin de ces préoccupations aux frontières de la connaissance, certaines des applications des sciences suscitent incompréhension et rejet. Incompréhension due au manque de culture scientifique. Combien de personnes qui se piquent de culture, littéraire et artistique s’entend, se flattent aussi de tout ignorer des sciences ? Combien d’étudiants se détournent des disciplines scientifiques pour des formations jugées plus faciles mais sans issue ou trop encombrées ?

            Aux Etats-Unis, pays le plus riche, le plus puissant, le plus performant en matière de sciences et de techniques, la moitié de la population rejette une science pourtant solidement établie, l’évolution des espèces, pour une interprétation littérale, puérile, de la Création selon la Bible.

            L‘incompréhension entraîne le rejet. Il est bien évident que toute innovation doit être accueillie avec une certaine prudence, qu’elle a souvent ses risques à côté de ses avantages, mais le refus borné n’est certainement pas la bonne solution. Peur de la nouveauté, préjugés d’un autre age, diabolisent l’énergie nucléaire, les organismes génétiquement modifiés. On reproche aux matières plastiques de ne pas se dégrader et le mythe du naturel fait qu’on trouve de moins en moins de textiles synthétiques malgré leurs qualités évidentes. Seuls , les médicaments de synthèse, dont on fait un usage abusif, échappent à cette prohibition. Des techniques biologiques prometteuses, le clonage, l’utilisation de cellules souches, les manipulations génétiques, sont condamnées d’avance comme des abominations qui scandalisent les défenseurs de préjugés religieux ou d’un moralisme sans nuances.

            Il est trop facile d’être pessimiste et de douter de l’intelligence de ses contemporains. Heureusement, personne n’oserait plus nier l’existence des atomes ou croire aux générations spontanées. Si des fossiles vivants refusent encore la réalité de l’évolution, ils sont dans une impasse. Malgré leurs opposants, les progrès des sciences et des techniques se poursuivent, mais de nouveaux défis les attendent : par quoi remplacer les combustibles fossiles et les perturbations qu’ils entraînent. Faut-il se résigner à une pénurie que les énergies dites renouvelables sont incapables de compenser.

            Ma deuxième lecture de l’été s’intitule  D’Abel à Toumaï de Michel Brunet « chercheur d’os ». En contraste total avec notre philosophe qui, du haut de sa chaire, prétend nous apprendre à vivre, c’est un ouvrage modeste qui raconte deux découvertes importantes concernant les origines de l’espèce humaine. Il nous résume l’état des connaissances depuis la première découverte, celle de l’homme de Neandertal en 1856. et montre comment chaque nouvelle trouvaille peut remettre en question les idées trop simplistes inspirées par les précédentes. Ce que l’on sait, ce ne sont que quelques points de repère dans une histoire en grande partie inconnue : les premiers hominidés, les Australopithèques, se succèdent depuis Orrorin au Kenya ( 5,7 à 6 millions d’années), qui utilise déjà des outils, Ardipithecus   et Lucy  en Ethiopie, Taung  en Afrique du sud.

            Vient ensuite le genre Homo: H. habilis (2 millions d’années); puis     H.erectus   , le premier qui sort d’Afrique pour peupler l’Europe et l’Asie, et disparaît avec l’Homme de Neandertal il y a 30 000 ans et H . floresiensis, une forme naine d’Indonésie il y a 18 000 ans. Enfin apparaît H. sapiens dont nous sommes, avec Herdo en Ethiopie, il y a   165 000 ans, et qui se répand dans le monde entier, dont Cro-Magnon en Dordogne qui a cohabité un temps avec Neandertal.

            La contribution de notre auteur et de son équipe, car, il insiste, il s’agit du travail de toute une équipe, se situe au Tchad. Délaissant l’Afrique de l’est et du sud, lieux de toutes les découvertes précédentes, il s’attaque à une région jusque là négligée, un désert presque invivable, dont on n’attendait rien. La recherche de fossiles humains exige la collaboration de différents spécialistes : géologues, paléontologues, généticiens, anatomistes, de différentes techniques, traitement, datation, identification des trouvailles, mais il faut d’abord pressentir les sites susceptibles de donner des résultats : la nature et l’age du terrain correspondant aux restes que l’on recherche

            Le premier fossile d’hominidé découvert en 1996 , appelé Abel en hommage à un collègue disparu, n’est représenté que par une mâchoire et quelques dents datant de 3 à 3,5 millions d’années, mais les spécialistes savent en tirer bien des informations :mode d’alimentation, posture …Le second, Toumaï, découvert en 2001, est beaucoup plus surprenant : c’est un crâne presque complet âgé de 7 millions d’années, auquel viennent s’ajouter par la suite les restes d’une douzaine de ses contemporains, et c’est un hominidé apparemment bipède, contrairement aux grands singes. L’ancêtre commun aux deux espèces est donc nécessairement plus ancien.

            Face à tous ces résultats, il ne reste aux créationnistes qu’une ressource : dire que c’est le Diable qui a semé les fossiles pour tromper les humains, puisque le monde n’a que 6 000 ans.

Dans le journal, un article qui ne cache pas ses buts publicitaires occupe toute une page pour vanter les vertus des algues marines, sources de jouvence et remèdes à tous les maux ; l’auteur les oppose aux affreux produits chimiques et aux organismes génétiquement modifiés. Depuis l’apparition des premières algues microscopiques, il y a plus d’un milliard d’année, il a pourtant fallu bien des modifications génétiques pour aboutir aux milliers d’espèces actuelles dont certaines atteignent plusieurs mètres. Il en a fallu beaucoup aussi pour  nous offrir les animaux venimeux, les virus et les bactéries causes de maladies, mais le grand mot est lâché : les algues sont naturelles : cette nature est une assurance de bienfaits et absout de tous les péchés. L’intérêt qui je porte aux algues ne va pas jusqu’à cette idolâtrie.                    

 Un article lyrique traitant des algues, de la Bretagne et de la mer ne pouvait pas manquer un autre thème, celui de l’iode et de ses vertus, l’air iodé vivifiant, l’odeur d’iode chère aux touristes enthousiastes qui croient la déceler dans les fonds de ports à marée basse au soleil, même si l’iode dans les algues est sous forme d’iodure inodore, mais un iodure, est-ce naturel ou chimique ?

Que retenir de ces quelques réflexions disparates ? D’abord que chacun a l’occasion de philosopher quand il s’agit d’apprécier la valeur de mots, d’opinions et de croyances. Seuls les faits concrets sont indiscutables, et chacun dans son domaine peut être plus autorisé qu’un philosophe généraliste pour porter un jugement nécessairement subjectif, mais qui doit être en accord avec la réalité.

L’ignorance, l’incompréhension et surtout la réticence face aux sciences expérimentales sont évidemment regrettables, d’autant plus qu’elles s’accompagnent d’un engouement pour des croyances, des pratiques, au mieux inefficaces, parfois dangereuses : fausses médecines, faux remèdes, faux prophètes, mais qu’y faire ?

Des sectes qui prétendent défendre la Nature jettent l’anathème sur les matières de synthèse et les manipulations génétiques, mais ne sont pas défavorables à l’addiction aux drogues, naturelles évidemment. Leurs outrances ne peuvent que nuire à la cause de notre environnement qui mérite de meilleurs défenseurs.

 

 

M RIO

Le Diben, été 2006.

LA SUBSTANCE DE L’ESPRIT par M RIO

                                  LA SUBSTANCE DE L’ESPRIT

 

 

            Dans son ouvrage « Comment Jésus est devenu dieu », Frédéric Lenoir raconte les longues querelles qui ont opposé les différents  fondateurs du christianisme. Pour tous, Jésus est homme mais aussi dieu. Comment concilier ses deux natures ? Est-il soumis à son père ou son égal ? Pour le Saint-Esprit, représenté par une colombe et non par une forme humaine, il a suscité beaucoup moins de passions.

            En relisant l’ouvrage, je me suis demandé ce que valaient les arguments des uns et des autres, quels étaient leurs préjugés, pourquoi tant d’obstination, de certitudes de part et d’autre. Pourquoi étaient-ils incapables de se mettre d’accord entre eux. Il a fallu que la majorité s’impose par la force faute d’arguments décisifs, excommuniant, exilant ou éliminant les opposants

            Cette façon de débattre est un aspect caractéristique de la pensée occidentale, depuis les philosophes grecs jusqu’au seuil du siècle des Lumières. S’il était admis que Dieu le Père est un pur esprit, et que le Fils est consubstantiel au  Père, c’est dans le mot consubstantiel que tient l’équivoque. Qu’est-ce que la substance qui constitue l’esprit ?

            La matière est pesante, elle se situe dans l’espace. Elle est tangible, visible, qu’elle soit solide ou fluide. Qu’en est-il de l’esprit ? On l’imaginait invisible, diffus, impalpable, mais conscient et couplé à la matière chez les humains, parce qu’une pensée consciente de nature purement matérielle paraissait inconcevable.

            L’origine du mot, le latin spiritus signifie à l’origine le souffle. Le vent est invisible, mais il emporte les feuilles mortes et les chapeaux et il fait tourner les moulins. Est-ce un esprit ? Les spiritueux, l’esprit de vin et l’esprit de sel ont la même origine et une idée commune : la volatilité.

            Quand ils parlaient de la substance de l’esprit, les théologiens comprenaient ils qu’un esprit peut être composé de différentes substances, les unes divines, les autres humaines ? qu’il possède une structure ? Il semble qu’ils aient été bien présomptueux, présentant comme rationnelles des opinions venant en réalité de leur intime conviction et non de connaissances objectives. Cherchant à concilier des idées contradictoires, ils ont abouti à des dogmes boiteux qui ont subsisté. Le dieu dont ils discouraient, ils l’avaient inventé conforme à l’idée qu’ils s’en faisaient.

            Comment concevaient-ils les relations de l’âme et du corps ? Si la pensée, la conscience étaient considérées comme purement spirituelles, donc le fait de l’âme, celle-ci n’en était pas moins reliée au corps, à ses organes de perception et à ses muscles.  D’où venait-elle ? Les Pères de l’Eglise considéraient qu’elle apparaissait dès la conception et que l’embryon était déjà une personne humaine, avec toutes les conséquences morales qui en résultaient, avant même qu’il possède un cœur et un cerveau.

            Nous avons appris beaucoup de choses depuis un siècle. Nous savons que la substance de la conscience et de la pensée est tangible, faite de neurones, d’influx nerveux et de neurotransmetteurs, et on ne sait plus trop que faire de l’âme. La conscience de soi et de l’extérieur semble être apparue progressivement au cours de l’évolution, sélectionnant d’abord les réflexes indispensables à la  survie, puis laissant de plus en plus de place à des choix volontaires.

            Cependant, nous ne savons pas encore à quelles conditions peut émerger la conscience de soi. Saura-t-on un jour fabriquer une espèce d’ordinateur conscient ? L’ordinateur et le cerveau, y compris celui des animaux, ont des points communs : systèmes traitant l’information à partir de données acquises, dotés de mémoire et capables de commander des systèmes  mécaniques ou électroniques, ils diffèrent aussi profondément, l’un par sa rigueur qui interdit toute fantaisie, l’autre par sa souplesse qui lui laisse une marge de liberté et le risque d’erreurs.

             L’abus d’abstraction est à la mode. A « que désirez vous «  on préfère « quel est votre problème » ou mieux encore «  votre problématique » pour faire plus intellectuel. L’administration de l’Education Nationale a fabriqué un jargon où il n’y a plus ni élèves, ni instituteurs ni parents mais des néologismes grotesques. On peut douter de la valeur des programmes conçus dans cet esprit. Serait-il indécent d’appeler «  chat » un chat et vaudrait- il mieux dire « animal moustachu » pour ne pas se compromettre. Bref,  un abus d’abstraction entraîne une perte de sens et ouvre la voie aux élucubrations les plus saugrenues.

 

 

             M RIO André –  Le Diben, été 2011.

OÙ ALLONS-NOUS ?

                                               OÙ ALLONS-NOUS ?

 

            L’électricité au XVII ème siècle, c’était un bâton de résine ou une baguette de verre qu’on frottait sur une peau de chat et qui attirait la poussière et des petits morceaux de papier. Versailles s’éclairait aux chandelles ; les médecins de Molière saignaient et purgeaient, les voyageurs et les nouvelles allaient à la vitesse des chevaux,  et personne ne  pouvait imaginer ce que seraient l’éclairage et la médecine, les transports et l’information plus de trois siècles plus tard. On peut se poser la question aujourd’hui : où en seront nos successeurs dans trois siècles.  Nous n’avons évidemment pas la réponse, mais on peut trouver quelques pistes et pressentir quelques obstacles.

            Les progrès de plus en plus rapides des connaissances et des techniques dont nous sommes spectateurs pourront-ils continuer indéfiniment. D’abord, les capacités intellectuelles suffiront-elles ? Le pouvoir d’abstraction appuyé par l’expérimentation s’est révélé capable de répondre aux défis qu’ont été la Relativité , la physique quantique et la complexité des mécanismes de la vie. Le cerveau humain, malgré ses faiblesses, est bien armé pour s’attaquer à des questions difficiles, théoriques ou concrètes, s’il n’est pas obscurci par des préjugés.

Ensuite, le coût : accélérateurs de particules, satellites artificiels, sondes spatiales, ordinateurs géants, sont de plus en plus performants mais aussi de plus en plus coûteux.

 L’environnement politique aussi est déterminant : allons nous vers des sociétés de plus en plus pacifiques, démocratiques, tolérantes et riches ou vers l’anarchie, la violence et la misère ? La transmission des connaissances est essentielle. Imaginons que pour différentes raisons on cesse de former des scientifiques, et qu’on se contente de conserver la documentation qu’ils ont laissée. Si, quelques générations plus tard, on éprouve le besoin de reprendre une activité scientifique, on rencontrera de grandes difficultés : les théories conservées comme des reliques risquent de paraître alors comme aussi factices que des élucubrations philosophiques, et surtout les techniques et les pratiques perdues qui se transmettaient de générations en générations de chercheurs et de laboratoires en laboratoires seront bien difficiles à retrouver. Il y faudra des pionniers très motivés, sinon les connaissances précédemment acquises seront définitivement perdues.

L’existence de notre univers est un défi. Si nous connaissons maintenant son age et ses dimensions, nous ignorons totalement s’il y avait quelque chose avant, ce qu’il pourrait y avoir ailleurs et nous n’avons aucun moyen de le savoir puisque nous en sommes complètement coupés. La vitesse de la lumière, énorme dans notre environnement proche, est désespérément lente dans le monde des galaxies : ce que nous voyons maintenant au fond de l’espace a disparu depuis des milliards d’années, et il est impossible d’en connaître l’état actuel.

La physique quantique explique remarquablement la structure des atomes et le comportement des particules élémentaires, mais nous ne savons pas aujourd’hui s’il existe d’autres particules encore non décelées comme celles prédites par la super- symétrie, celles qui pourraient constituer la matière noire pressentie par l’astronomie ou le boson de Higgs actuellement recherché. Pourra-t-on un jour montrer la réalité de la théorie des cordes ?

De toutes ces questions, qu’en sera-t-il dans trois siècles ? Seront-elles complètement dépassées, oubliées ou toujours sans réponses ? Quelles techniques nouvelles aujourd’hui inimaginables apparaîtront à moins que désintérêt et régression l’emportent ?

Une seule découverte inattendue pourrait  entraîner d’immenses possibilités : imaginons qu’on trouve un moyen de communication beaucoup plus rapide que la lumière ; ce serait l’ensemble de l’univers à notre portée immédiate.

            Un autre domaine devrait évoluer, c’est celui des sciences de la vie, qui ne fait pas intervenir comme la physique de grandes théories fondamentales, mais qui offre des possibilités illimitées dans le jeu des gènes et des mécanismes cellulaires. Les seules conditions qui paraissent nécessaires à l’apparition de la vie et à son évolution sont la présence d’eau liquide et suffisamment de temps. Sur la Terre, elle est apparue très tôt, mais l’apparition d’une espèce intellectuellement évoluée a demandé des milliards d’années et une seule y est parvenus parmi des millions d’autres. Un rien aurait suffi pour qu’elle n’apparaisse pas, et encore lui a-t-il fallu des centaines de milliers d’années pour qu’elle accède aux connaissances et aux techniques actuelles. La rencontre d’une autre civilisation évoluée paraît bien hypothétique, sinon tout à fait impossible.

            Ce qui caractérise la vie et fait sa richesse est sa complexité : la moindre bactérie, comme chacune de nos cellules, est une usine chimique très organisée et très performante qui possède ses programmes de fabrication, ses ateliers et ses machines, ses systèmes de commande et de contrôle, qui échange matière et énergie avec l’extérieur et qui peut se reproduire indéfiniment . ll en est de même de chacune de nos cellules. De nombreuses techniques sont apparues qui permettent d’intervenir dans ces mécanismes délicats ; leurs possibilités paraissent illimitées, mais tout ce qui touche à la vie entraîne des réactions de méfiance ou de rejet au nom de croyances ou d’idées reçues. Il est bien évident qu’on ne doit pas faire n’importe quoi, et surtout éviter de nuire, mais il n’est pas raisonnable non plus de tout interdire. De toutes façons, les idées évoluent constamment, et quelques succès spectaculaires, en médecine notamment, pourraient retourner une opinion encore méfiante. Si le XVIIème siècle croyait aux vertus de la thériaque, de l’orviétan et de la poudre de sympathie, aujourd’hui ridiculisés, notre époque idéalise les bienfaits de la nature, opposés à la chimie et aux manipulations génétiques diabolisées.

            Des publicités éhontées exploitent l’ignorance et les préjugés de leur clientèle au nom de la nature en proclamant par exemple que leur marchandise est d’origine 100% naturelle. Or, les producteurs prennent nécessairement leurs matières premières dans la nature, qu’il s’agisse d’air, d’eau, de minerais, de charbon, de pétrole, de gaz ou de matières végétales ou animales, et proclamer que ce qu’ils offrent est exempt de tout produit chimique   est une duperie. Si les industries de synthèse s’efforcent de fournir des produits aussi purs que possible, les produits dits naturels sont presque toujours des mélanges de centaines de produits tout aussi chimiques. C’est le nom qui fait la différence : sucre ou saccharose, sel ou chlorure de sodium, c’est exactement la même chose. Formés des mêmes atomes, assemblés selon les mêmes règles, les molécules sont identiques quelle que soit leur origine, mais la nature ne sait généralement pas isoler des substances pures parce qu’elle n’en a pas eu le besoin. L’idée de pureté elle même peut être équivoque si elle suggère une certaine perfection. La seule définition objective  est qu’un produit parfaitement pur doit être constitué de molécules toutes identiques, sans aucune impureté

            Qu’en sera-t-il de toutes  ces idées  dans trois siècles ? En attendant, et en manière de conclusion, ces quelques vers d’Alfred de Vigny :

                                   Ne me laisse jamais seul avec la Nature

                                   Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur

                                   Elle me dit » je suis l’impassible théâtre

                                   Que ne peut remuer le pied de ses acteurs

                                   Mes marches d’émeraude et mes parois d’albâtre

                                   Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs

                                   Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

                                   Je sens passer sur moi la comédie humaine

                                   Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs ».

            La nature nous a faits, mais elle n’est pas faite exclusivement pour nous, elle n’est pas à notre service, et c’est à nous de savoir l’utiliser raisonnablement.

 

         M RIO –   Le Diben, août 2011

D’où venons-nous ? par M RIO

D’où venons-nous ?

Réflexions d’un soir de Noël.

 

S’il n’y avait rien, il n’y aurait personne pour le constater, mais il se trouve que nous sommes là, sur la Terre. Comment ? Pourquoi ? Les petits enfants ne cessent d’interpeller les grands avec des Pourquoi, mais ils ne sont pas exigeants sur les Parce que. Le moindre, le premier venu, peut faire l’affaire. D’où viennent les cadeaux ? c’est le Père Noël, qui est descendu par la cheminée, dans des millions de cheminées pour des millions d’enfants en même temps.
Avec l’age, des réalités s’imposent : on ne peut pas être è la fois ici et là bas (Allez voir là bas si j’y suis) . On ne peut pas être soi-même et un autre, et les bottes de sept lieues ne marchent pas, alors que les engins lancés dans l’espace vont beaucoup plus vite, mais à quel prix ! On ne fait pas un carrosse d’une citrouille d’un coup de baguette magique, et pour faire une voiture c’est beaucoup plus compliqué. Les enfants ne naissent pas dans les choux, et si les contrariétés qu’on rêve s’évaporent au réveil, celles qu’on rencontre éveillé sont autrement tenaces.
Mais pourquoi le Monde est là, avec nous, pas de réponse, c’est insupportable. Alors, quand on ne sait pas, on imagine, on invente. L’invention est invraisemblable ? qu’importe ; on ne peut rien prouver, ni pour ni contre ; alors on peut s’en contenter, on est soulagé, inutile d’en chercher une autre, c’est même souvent défendu.
La Terre est au centre du Monde, immobile puisqu’on ne la sent pas bouger. Est elle plate ou ronde ? Elle n’a que 6000 ans, car la mémoire des peuples ne remonte pas au delà, mais elle a été astucieusement créée, avec ses couches de sédiments et ses fossiles, pour nous faire croire qu’elle est beaucoup plus vieille, mais qui veut nous tromper ? Pourquoi ? La lumière des étoiles, qui met des millions, des milliards d’années pour nous parvenir ? Elle n’est jamais partie ; elle a été créée juste au bon moment pour nous faire illusion en nous atteignant.
Avons nous quelque parenté avec des animaux si proches de nous par leur forme, la disposition de leurs organes internes ou externes ? Ce ne sont que des machines sans âme, encore des apparences pour nous tromper.
Les connaissances acquises depuis peu grâce à des techniques nouvelles vont elles balayer des croyances vénérables ? Il n’en est rien, et combien s’en soucient vraiment ? Combien de grands enfants refusent de renoncer au Père Noël, à des dogmes qui ont réponse à tout, alors que les connaissances actuelles, chaque fois qu’elles progressent, voient de nouvelles questions se poser. Si l’on progresse, c’est avec des moyens de plus en plus puissants, mais c’est de plus en plus difficile. Nos ressources et notre temps sont de plus en plus limités
A-t-on conscience de la situation exceptionnelle qui est la notre ? La vie pourrait bien être un phénomène ordinaire dès que les bonnes conditions sont remplies : de l’eau liquide, des molécules banales et beaucoup de temps. Mais, sur des millions d’espèces terrestres, une seule , la notre, a évolué suffisamment pour se poser toutes ces questions et créer des moyens pour tâcher d’y répondre. Elle a fait beaucoup plus de progrès en quelques dizaines d’années que pendant les 200 000 ans de son existence, mais pour combien de temps encore ? Sommes nous conscients du caractère exceptionnel de notre situation ? Il existe des milliards de milliards d’étoiles avec leurs planètes sur lesquelles combien de civilisations sont parvenues à notre niveau ou au delà ? Si l’on en juge par notre propre aventure, les chances doivent être bien faibles, les distances et les durées telles que nous n’avons à peu près aucune chance de les connaître et de les rencontrer un jour.
Mais sur Terre, chez nous, qu’observe t-on ? Existe-t-il une entente générale pour vivre au mieux ? Sans doute, la plupart des nations se sont entendues depuis peu pour vivre en paix et collaborer, mais aussi que de fanatismes basés sur des croyances tenaces, chaque secte excluant toutes les autres comme infidèles, mécréants, schismatiques, indignes de vivre, condamnés à une expiation perpétuelle, et en attendant cibles d’attentats pour la bonne cause. Bien plus dangereuse que les conflits d’intérêts ou le désir de puissance qui peuvent se résoudre par des compromis, et même si elle ne concerne que des minorités, l’intolérance est peut-être le plus grave danger qui nous menace, et c’est là qu’il reste beaucoup de progrès à faire.
Mais, au fait, d’où venons nous donc ? Jusqu’à 13,7 milliards d’années, avec l’apparition de la matière, nous avons une histoire vraisemblable, mais au delà nous ne savons absolument rien.

SEULS DANS L’UNIVERS ? par M André RIO

 

M André RIO
M André RIO

SEULS DANS  L’UNIVERS ?

Sommes- nous seuls dans l’Univers, seuls êtres vivants, seuls êtres pensante ? Notre histoire nous apprend tous les aléas par lesquels nous sommes passés pour aboutir à notre situation actuelle.

La matière de la vie.

La première apparition de la matière qui constitue tout ce qui vit remonte à l’origine de l’Univers. Dans les minutes qui suivent le Big-Bang, il y a environ 13,7 milliards d’années, apparaissent l’hydrogène, puis le deutérium, l’hélium et un peu de lithium. Ensuite, il ne se crée plus rien pendant quelque 200 millions d’années, quand se forment les premières étoiles. Les plus massives produisent d’abord de l’hélium, comme le fait actuellement le Soleil, puis, en fin d’existence, par une série de contractions et d’échauffements, du carbone, de l’oxygène, et finalement tous les éléments jusqu’au plus stable, le fer. Enfin, pendant un temps très bref d’implosion suivi d’explosion, le bombardement des éléments existants par des neutrons crée les éléments plus lourds que le fer jusqu’à l’uranium et même au delà, ainsi que les plus légers, lithium, glucinium et bore, par une réaction appelée spallation. , tandis que les éléments radioactifs instables disparaissent peu à peu. Tous ces éléments se retrouvent dans des nuages de gaz et de poussières qui forment ensuite de nouvelles étoiles, des planètes et leurs satellites.

La vie sur Terre.

Le Soleil a 5 milliards d’années, la Terre 4,5 milliards. Encore jeune et chaude, elle a subi une collision dont les débris ont constitué la Lune, puis s’est refroidie, et de l’eau liquide s’est condensée à sa surface. C’est alors que la vie a pu apparaître. Dans les années 50, un étudiant, Miller, a entrepris une série d’expériences qui établissent qu’à partir de la matière qui pouvait constituer l’atmosphère de la Terre primitive : vapeur d’eau, azote, ammoniac, gaz carbonique, soumis à des décharges électriques capables de casser ces molécules et d’en créer de nouvelles. Il a observé en quelques jours la formation d’acides aminés, constituants des protéines. On a montré par la suite que sans ammoniac, mais en présence de calcaire pour neutraliser les acides azotés qui se forment dans ces conditions on aboutissait à des résultats analogues. La formation de bases azotées, constituants des acides nucléiques, a également été observée. Certaines de ces molécules ont été trouvées également dans des météorites, mais il y a loin de la formation d ‘acides aminés, molécules relativement simples, à l’apparition de la vie avec ses mécanismes précis et ses molécules géantes. Il y a fallu beaucoup de temps et de péripéties, mais , dès 3,5 milliards d’années, la vie existait, du moins sous une forme rudimentaire de bactéries. Tout ce qui vit actuellement, végétal ou animal, a un ancêtre commun appelé LUCA (Last Universal Commun Ancestor) et les mêmes mécanismes fondamentaux, comme le code génétique qui permet de traduire les acides nucléiques en protéines. Avant LUCA, il peut y avoir eu d’autres tentatives qui n’ont pas abouti ou ont été supplantées par les plus aptes.

Des êtres pluricellulaires existaient peut-être déjà il y a 1 milliard d’années, les éponges et les cnidaires de 650 à 630 millions, la faune d’Ediacara de 635 à 540 millions n’était pas encore très diversifiée, mais au Cambrien (500 à 400 millions), avec la faune de Burgess, c’est une explosion dans l’abondance et la diversité des espèces. Une série de catastrophes, volcanisme et météorites, ont provoqué des extinctions massives toujours suivies de l’apparition de nouvelles espèces provenant des survivants. Des végétaux terrestres descendants des algues se sont établis sur les continents en s’adaptant à des conditions de vie complètement différentes et ont été suivis par des vertébrés terrestres issus des poissons ; batraciens, reptiles, mammifères se diversifiant, et parmi ces derniers les primates, nos lointains ancêtres, puis les Australopithèques en Afrique il y a 2 à 4 millions d’années, le genre Homo, 1 à 2 millions et enfin notre propre espèce H. sapiens qui n’a que 200 000 ans.

La science moderne a débuté il y a seulement 400 ans, la production et la détection des ondes radio il y a à peine un siècle, seul moyen connu actuellement de communiquer à longue distance, mais combien de temps peut subsister une civilisation comme la notre ? Peut-elle faire encore des progrès importants, ou sa fragilité la condamne-t-elle à disparaître ? Une forme de culture comparable peut-elle exister ailleurs, où et quand ?

Une autre civilisation avancée ailleurs ?

Un article récent ( Pour la science, octobre 2011, p. 54) décrit les conditions qui paraissent nécessaires pour que la vie et une civilisation puissent apparaître sur une planète ou un satellite. Le plus important est la présence d’eau liquide, en surface ou en profondeur sous une couche de glace, comme c’est le cas pour la Terre, pour Europe, satellite de Jupiter et Titan, satellite de Saturne ; Dans le premier cas, une atmosphère est également nécessaire pour éviter l’évaporation de l’eau et permettre des échanges gazeux avec l’eau et le sol. La présence d’eau liquide en surface n’est possible sur une planète que si elle est située dans une bande étroite entourant son étoile, plus près pour une petite étoile, plus loin pour une étoile plus importante. La Terre est située au milieu d’une telle zone, Mars à l’extrémité. Toutes les autres planètes du système solaire sont trop prés ou trop loin. Il faut aussi que l’étoile ne soit pas trop massive, car sa durée de vie dépend de sa masse. Celle du Soleil est de 10 milliards d’années, celle d’une étoile deux fois plus massive n’est que de 1,8 milliard, et une étoile de 8 masses solaires ne dure que quelques dizaines de millions d’années, ce qui est très insuffisant pour laisser le temps à la vie d’apparaître et de se développer. Si l’étoile est trop petite, la zone favorable en est trop proche, et la planète qui s’y trouverait risque, par l’effet de la gravité, d’avoir un hémisphère constamment

éclairé et l’autre dans l’ombre.                                                                                              Plus de la moitié des étoiles constituent des systèmes doubles. C’est une circonstance défavorable pour qu’une planète puisse se maintenir longtemps sur une orbite stable. La présence de planètes géantes trop proches est également une cause de perturbations. Des conditions stables exigent également que l’orbite de la planète soit peu excentrée : une orbite elliptique  allongée entraîne de grandes différences de température à sa surface. Il faudrait aussi que l’obliquité de l’axe de rotation de la planète soit modéré pour que les saisons soient stables. Celle de la Terre, 23°, est stabilisée par l’influence gravitationnelle de la Lune. Enfin, l’existence de continents et d’iles permet à la vie de se développer hors de l’eau. La Terre a réuni toutes les conditions favorables, mais il n’est pas certain que si elles sont réunies ailleurs la vie soit apparue automatiquement. Une note récente (Pour la science, décembre 2011      p. 23) remarque que toutes les conditions ci-dessus ne sont pas nécessairement indispensables.

Une civilisation avancée ailleurs ?

L’existence d’une civilisation avancée est beaucoup plus aléatoire que celle de la vie. La notre a nécessité plus de 3,5 milliards d’années d’évolution et n’a émergé qu’à la suite d’une série de coups de chance. Notre espèce est apparue fortuitement, au départ d’un petit nombre d’individus dont la survie n’était pas assurée, et la science moderne, si récente, doit son existence à quelques personnages qui ont du lutter contre les idées reçues de leur époque au péril de leur liberté et de leur vie.

Peut-on espérer communiquer avec d’autres civilisations ? Les étoiles les plus proches du système solaire sont distantes de quelques années lumières, et tous les systèmes  qu’on a pu observer jusqu’ici sont très différents du notre. Il existe des centaines de milliards de galaxies à des millions ou des milliards d’années lumières. La notre, la Voie Lactée, est un disque de 150 000 années lumières, épais de 5000. Elle renferme plus de mille milliards d’étoiles. Le Soleil, qui se trouve à 25 000 années lumière du centre, en fait le tour en 250 millions d’années. Dans un rayon de 1250 années lumières autour du système solaire il y a environ 30 millions d’étoiles. Il est clair que tout échange avec une autre civilisation, même à la vitesse de la lumière,                 (300 000 Km par seconde) chaque signal nécessiterait pour parvenir à destination bien des années ou des siècles, et encore en supposant que l’on dispose de techniques suffisamment sensibles pour détecter un signal dilué dans l’espace.

Un ouvrage récent (C. Magnon. Le théorème du jardin) aborde également la question de notre existence dans l’univers. Il insiste sur le fait que l’apparition de la vie est le résultat d’une cascade d’évènements aléatoires, comme le sont les phénomènes météorologiques symbolisés par l’effet papillon, qui rendent toute prévision à long terme impossible. Il ignore les expériences de Miller citées ci-dessus, et il ne prend pas en compte les particularités de la chimie du carbone, seul élément capable de constituer des assemblages indéfiniment variés qui permettent de réaliser des molécules ni trop stables ni trop rigides ni trop fragiles. S’il cite la méthionine, un des acides aminés qui constituent les protéines, et qui comme les autres peut exister sous deux formes symétriques , une droite et une gauche, et dont seule la forme gauche est métabolisée par les cellules vivantes, il attribue cette préférence à des phénomènes interstellaires, alors qu’une explication locale paraît beaucoup plus vraisemblable. Par des considérations statistiques, l’auteur conclut que la vie, telle qu’elle existe sur Terre, n’est apparue nulle part ailleurs et que l’existence d’une civilisation comparable à la notre est tout à fait invraisemblable.

Conclusions.

Si la vie a pu apparaître et se développer, c’est que la Terre  a gardé presque depuis son origine de l’eau liquide à sa surface et une atmosphère. Il est établi que des acides aminés et d’autres molécules constituants de la vie se forment spontanément. Suffisamment stables pour se conserver mais suffisamment fragiles pour évoluer par cassures et réarrangements, les mélanges dans lesquels ils sont apparus ont été soumis à divers aléas : température et humidité variables, décharges électriques, émanations volcaniques, irradiation par les rayonnements ultra violets. Ils ont évolué constamment sous forme de masses visqueuses et brunâtres. Tout chimiste a pu faire l’expérience d’une réaction conduisant, au lieu du produit simple souhaité, à une masse d’aspect goudronneux de composition complexe. Cette évolution peut se produire sur n’importe quelle planète analogue à la Terre. Une longue période de temps peut faire apparaître localement  une organisation progressive protégée par un support solide ou une membrane, tout en pouvant échanger matière et énergie avec l’extérieur. Par contre, l’existence d’une civilisation avec laquelle nous pourrions communiquer, compte tenu du temps et de la distance qui nous en sépare, ne laisse actuellement aucun espoir, même si chaque galaxie en a vu apparaître un certain nombre.

Les confessions du Grand Architecte par M André RIO

Les confessions du Grand Architecte

M RIO
M RIO

par André RIO

1) Les hommes et Moi.

Aussi longtemps qu’ils ont cru que la Terre était le centre du Monde, et qu’elle avait été aménagée spécialement pour eux, ils ont été persuadés qu’ils étaient mon principal souci et que je ne pouvais manquer d’intervenir constamment dans leurs affaires en aidant l’un, en abandonnant l’autre, en leur imposant des commandements et finalement en les jugeant. Il leur fallait bien constater qu’il n’y avait aucun semblant de cohérence dans les desseins qu’ils m’attribuaient et que mes voies étaient impénétrables.
J’avoue que je n’ai jamais eu de telles intentions et que j’ai toujours laissé les choses aller comme elles le pouvaient. Intervenir serait pire que ne rien faire, ce serait déclencher le chaos. Cependant, je les observe avec quelque curiosité. Depuis peu, ils ont commencé à comprendre que la Terre était un objet minuscule au regard de l’Univers qu’ils observent et que la vie, dont ils ne sont qu’un échantillon parmi tant d’autres, pourrait être répandue partout dès que les conditions sont favorables, dans le passé, maintenant ou dans l’avenir.
Ils ont découvert les atomes, les particules élémentaires, la nature de l’électricité et de la lumière, les mécanismes intimes de la vie, la fonction des acides nucléique. Jusqu’où iront-ils ? J’ai encore des secrets bien gardés. Auront-ils l’intelligence et les moyens de les percer ? J’attends leurs résultats avec sérénité.
Cependant, toutes leurs connaissances nouvelles n’intéressent vraiment qu’une toute petite minorité, sauf quand ils y trouvent un avantage pour leur fortune ou leur santé. Beaucoup croient à l’astrologie parce qu’elle prétend les concerner personnellement en faisant dépendre leur existence de l’influence des astres, plutôt qu’à l’astronomie qui ne les concerne pas, et qu’ils préfèrent ignorer.
Je m’étonne de leur entêtement à croire obstinément à des idées, des élucubrations qu’ils inventent pour tenter d’expliquer ce qu’ils ne comprennent pas et qui n’ont aucun fondement solidement établis qui ne répondent pas à leur attente.
Ils m’ont élevé des temples où ils prétendent m’enfermer ; mais je conteste les sentiments trop humains et les desseins qu’ils me prêtent, et qui sont d’ailleurs bien différents selon les croyances qui les opposent les uns aux autres car ils sont rarement d’accord entre eux.
Leur bilan n’est pas négligeable. Que de réalisations depuis l’âge des cavernes, mais leurs succès sont-ils assurés pour longtemps ? Bien des dangers les menacent : guerres, épuisement des ressources, cataclysmes, la Terre devenue inhabitable sans pouvoir leur échapper.
Je me demande parfois à quoi je sers. Sans jamais intervenir, je joue un rôle essentiel dans l’histoire de l’humanité. J’ai servi de prétexte aux querelles théologiques, aux croisades, aux guerres de religion, à des persécutions et à des massacres ; je sers à justifier le pouvoir des rois, des pontifes, des tyrans. Suis-je responsable de tout ce gâchis ? J’avais le choix : ne rien faire et me contempler éternellement face au néant ou tenter de faire quelque chose. Il me fallait alors un support consistant, la matière et ses formes infinies capables de former des roches, de l’eau, des nuages, et aussi des animaux et des végétaux, mais à la condition impérative de ne modifier en rien les lois qui avaient permis son existence, sous peine de retomber immédiatement dans le chaos : pas de miracles, pas d’interventions si discrètes soient elles et l’impossibilité de prévoir l’avenir dont les causes s’enchevêtrent de façon inextricable.
On croit partout qu’il existe des êtres sans corps ni cerveau, mais conscients et actifs et même tout un monde immatériel. En suis-je ?

2) Une fantaisie sur l’origine du monde, la vie et les hommes.

Le Grand Architecte ?
Autant que Je me souvienne, J’ai d’abord été de l’énergie pure, mais d’où venait-elle ? Elle a tôt fait de se condenser en particules de toutes sortes. C’était un chaos sans règles. L’un après l’autre, ou tous ensembles, Je ne sais plus, J’ai cherché à sélectionner un monde plus intéressant que les autres par la variété qu’il pouvait engendrer. Après bien des tâtonnements, Je tenais enfin le moyen de fabriquer quelque chose de stable, capable de se diversifier en toutes sortes de matériaux en nombre illimité, et aussi en de gros objets : étoiles, planètes et satellites.

1 les planètes

Une fois lancé, ce monde ne pouvait qu’évoluer selon ses lois propres, mais son destin n’était pas écrit au départ. Des actions infimes pouvaient entraîner des effets considérables. Rien ne m’a empêché de faire n’importe quoi, rien ne m’y a obligé non plus, mais une fois l’élan donné, il n’est plus possible de faire quoi que ce soit sans tout bouleverser, au risque de tout compromettre. Je ne dois plus intervenir, ou très rarement. Je peux tout juste modifier imperceptiblement des endroits sensibles, ce qui ne demande aucun effort et aucune tricherie, mais ne garantit pas l’avenir.
Jusque là, tout était assez simple. Il n’y avait rien qui puisse bouleverser mon projet. C’est ainsi que la vie est apparue là où c’était possible comme sur la Terre. Elle est arrivée d’abord très discrète, sans même que j’intervienne, et pendant longtemps elle a préparé en secret l’explosion des espèces, plantes et bêtes, si décidées à vivre qu’après les pires catastrophes elles repartaient plus fortes et plus variées. Je les connais très bien puisqu’elles font partie de moi même, mais les animaux ne me demandent rien puisqu’ils ne me connaissent pas. Les mieux apprivoisés ont appris à demander aux hommes nourriture, caresses, aide et soins, tandis que les hommes

2 fleurs3 animaux

…Ah, les hommes ; ce qu’ils ne savent pas, ils l’inventent plutôt que d’avouer leur ignorance. Leurs inventions sont souvent puériles et depuis qu’ils m’ont imaginé sous les traits d’un grand-père à barbe blanche ils ne cessent de me harceler. Au même moment, au même endroit, les uns me demandent la pluie, les autres le beau temps. Tout ce qu’ils désirent, ils le veulent tout de suite.

5 pluieMême si je le voulais, je ne pourrais pas les satisfaire sans perturber constamment la marche des choses, ce qui aboutirait bientôt à un chaos encore pire. Je me suis fait une règle de n’intervenir que le moins possible, de façon imperceptible. Je sais bien que ce monde n’est pas parfait, mais il vaut mieux que rien du tout ; même les plus misérables le préfèrent presque toujours au néant. Un monde parfait ne pourrait être qu’immuable et figé, sans quoi il cesserait d’être parfait, à moins de tourner en rond, ce qui serait aussi bien ennuyeux.
Plus imaginatifs que prudents, des hommes ont cru bien me connaître. Ils m’attribuent une volonté, des désirs, des exigences, des pouvoirs illimités. Je leur sers de prétexte pour qu’ils imposent aux autres leurs préjugés et leurs 5 gott mit unscaprices. Quand ils se font la guerre, c’est en mon nom, et chaque camp prétend que je suis avec lui. Ils m’ont conçu comme un pur esprit, exempt du poids de la matière. Des esprits, ils en voient partout, d’abord en eux mêmes, et dans toutes les choses qu’ils ne comprennent pas, pour se rassurer.

Bien que je sois le Tout, je ne possède rien de semblable qui serait le Rien. Pour penser, il faut un organe très compliqué, très subtil ; le mien, c’est l’univers lui-même tout entier, y compris tout ce qui pense, à moins que je ne sois moi-même qu’une fiction inventée par les hommes. On voudrait que je sois le juge du bien et du mal, mais le bien des uns peut être le mal des autres, ou l’inverse. Le véritable bien serait-il celui qui ne fait aucun mal, le vrai mal celui qui ne fait aucun bien ? Dans la réalité vécue c’est bien plus compliqué et les casuistes s’y perdent. Doivent-ils imposer des commandements impitoyables impossibles à suivre ou laisser faire sans trop de contraintes ? Qu’on ne compte pas sur moi pour trancher.
Depuis quelques temps, les hommes ont commencé à faire des progrès. Leurs philosophes et leurs pontifes avaient inventé des systèmes qui prétendaient expliquer le monde et justifier leur prestige et leur pouvoir. Ils se vantaient de m’avoir interrogé et de transmettre mes réponses, ce que je démens absolument : ils n’ont obtenu que mon silence. Faute de mieux, certains ont questionné leur propre pensée, qui ne leur a renvoyé que ce qu’ils voulaient entendre. D’autres, plus modestes, ont choisi d’interroger la nature. Je la laisse faire, et elle leur répond parfois, mais en ne lâchant ses secrets que par bribes et au prix de gros efforts. Peu à peu, cependant, ils ont accumulé des connaissances authentiques, mais ils sont encore bien loin de tout savoir. Ces connaissances acquises à grand-peine n’intéressent qu’un petit nombre. La plupart pensent que ce n’est pas leur affaire et que c’est trop difficile, mais ils ne dédaignent pas toutes les commodités qui résultent de ce savoir, à moins qu’ils les condamnent comme contraires à la nature, tout en se passionnant pour des sujets plus faciles comme des jeux de ballon ou des performances musculaires.
6 troncheOn m’attribue bien des noms et des avatars. Suis-je Zeus, Yahvé, Allah, Brahmâ ou je ne sais quoi ? Tous mes portraits ne se ressemblent guère et leurs adorateurs se combattent. Qu’on ne compte pas sur moi pour me montrer tel que je suis, et d’ailleurs que suis-je ? Je n’ai que faire de ces prières sans cesse ressassées, de ces liturgies qui ne sont que des faux-semblants, mais dont la pompe impressionne les fidèles, de ces dogmes, élucubrations de théologiens embrouillés dans leurs incohérences. Peut-être que je n’existe que dans l’esprit de ceux qui y croient, mais c’est aussi une façon d’exister.

LA GUERRE SAINTE

LA GUERRE SAINTE

 

M RIO
M RIO

Il était une fois une très vieille entreprise qui fabriquait toutes sortes de remèdes, et elle était si ancienne et si respectable que presque tout le monde lui faisait confiance, tellement qu’on pouvait s’étonner qu’il y eut encore des malades incurables, tant ses panacées étaient efficaces et sans danger. Cependant, il arriva un jour que de nouvelles venues osèrent la concurrencer. Par modestie, elles ne prétendaient pas tout guérir, mais elles se vantaient d’utiliser des pratiques nouvelles et d’obtenir des substances plus pures.

Il est vrai que la vieille entreprise n’était pas très rigoureuse là dessus. Dans ses alambics et ses chaudrons elle savait fabriquer une quantité prodigieuse de mixtures diverses, souvent très compliquées, que ses nouvelles rivales étaient incapables de reproduire, mais elle n’était pas très experte dans l’art de les purifier, et, d’une fois à l’autre, selon le temps, l’humeur du moment, un rien, elle obtenait des mélanges où l’on pouvait trouver un peu plus de ceci, un peu moins de cela, ou même plus grand chose de bon.

Il s’ensuivit une longue guerre entre les défenseurs de l’une et des autres. Certains prétendaient que les vieilles recettes étaient périmées, leurs drogues douteuses, qu’on pouvait certes y trouver quantité de substances utiles, mais qu’il valait mieux les obtenir, quand c’était possible, par des méthodes plus rigoureuses qui garantissent leur pureté. Dans l’autre camp, on était persuadé qu’une entreprise millénaire avait depuis longtemps fait la preuve de ses mérites, que d’ailleurs les lois, très sévères à juste titre avec les nouvelles, leur imposant des contrôles très rigoureux d’innocuité et d’efficacité, étaient beaucoup plus indulgentes avec l’ancienne ; il fallait des diplômes pour avoir le droit d’ordonner les produits nouveaux ; n’importe qui pouvait prescrire les anciens, sans danger car issus d’une tradition vénérable, à quoi les autres répliquaient que parmi les vieilles recettes il y avait des poisons mille fois, des millions de fois plus dangereux que ceux qu’on savait faire artificiellement, que ces poisons traînaient partout et qu’il et qu’il suffisait de se baisser pour les récolter ; parfois même il n’était pas besoin de se baisser, on les trouvait à portée de main.

Cette guerre n’est pas finie et durera encore longtemps, car c’est une guerre de religion qui oppose les fidèles de la Nature divinisée, car c’est bien d’Elle qu’il s’agit, aux mécréants qui ne craignent pas de la profaner en démontant ses mécanismes intimes. Ce que nous offre la Nature ne peut en aucune façon être imité par artifice, car il s’y trouve quelque chose comme une âme, source de toutes ses vertus, alors que sa copie, strictement matérielle, en est totalement dépourvue. C’est cette âme aussi qui donne aux astres le pouvoir d’influencer nos destinées, sans aucun intermédiaire physique, ce que les infidèles ne peuvent pas comprendre. C’est sans doute aussi son âme qui fait qu’une substance, si diluée qu’on en a retiré toute trace matérielle, est encore capable de soigner et de guérir.

La guerre continue sur d’autres champs de bataille. Celle de l’atome a commencé il y a longtemps. Déjà, le clan d ‘Aristote, puis les chrétiens, le tenaient pour hérétique : comment transformer une substance en une autre en quelques mots si l’on bute sur un atome récalcitrant et indivisible. Beaucoup plus tard, de métaphysique l’atome se concrétise. Il y a deux siècles, avec la naissance de la chimie, son idée reprend des forces mais suscite une opposition violente venant cette fois de matérialistes purs et durs qui ne croient que ce qu’ils voient. Elle durera un siècle. Pour compléter sa victoire, l’atome, d’insécable, apparaît comme un assemblage de pièces détachées. Les transmutations rêvées par les alchimistes, seraient donc possibles ? Oui, mais hélas il serait plus facile de transformer l’or en plomb que l’inverse, et si même on y parvient cet or reviendrait beaucoup plus cher que l’or naturel ; on ne bafoue pas la Nature.

Quelques années plus tard, l’atome se révèle à la fois très dangereux et très riche de ressources. Une nouvelle guerre commence. Les âmes bien pensantes ne peuvent plus le nier ; elles le diabolisent et lancent l’anathème sur ceux qui se vouent à son culte : on ne fait pas de pacte avec Satan, quelles que soient les merveilles qu’il promet.

Un jardinier de Louis XIV, lointain successeur de Le Nôtre- nous ne sommes plus au XVIIème siècle- fort savant en botanique mais guère en chimie, science qu’il exècre et dont il ignore ou feint d’ignorer les principes –sait-il ce qu’est une molécule- discourant sur la vanille et son principe odorant la vanilline, nous laisse entendre que quand nous dégustons un dessert parfumé avec sa copie de synthèse, c’est en réalité du pétrole que nous ingurgitons. Outre les éléments de l’eau, la vanilline, naturelle ou pas, renferme aussi du carbone. Si dans la synthèse on incorporait du carbone provenant du gaz carbonique de l’air, du sucre ou du charbon de bois, ce qu’on saurait faire à condition d’y mettre le prix, la vanilline en serait-elle plus naturelle, exempte du péché originel du pétrole, et parée des vertus du produit du vanillier ?

D’ autres batailles continuent, et elles concernent l’histoire du monde et la plus belle création de la Nature, la vie. Le monde a 6000 ans, c’est écrit. Récemment encore, personne n’en doutait sauf à courir le risque de s’en repentir, et voilà que des impies, peu à peu, le vieillissent et prétendent que la Terre, ce n’est pas le Monde, mais c’en est seulement une infime partie, qu’elle aurait des millions, des milliards d’années et l’Univers encore bien davantage. Face à ces blasphèmes, le pays le plus riche, le plus puissant et le plus civilisé oppose la sainte armée de la foi et de la vérité sacrée aux faux savants sataniques, les mêmes qui osent affirmer que l’Homme descend du Singe ou tout au moins d’une créature qui y ressemble, qu’il n’est qu’un des membre de la grande famille de tout ce qui vit, plantes et bêtes, qu’il n’a rien de particulier sauf un cerveau un peu plus développé qui lui permet d’inventer des théories, des mythes, et aussi toutes sortes de machines. Les vrais croyants n’admettront jamais ces thèses abominables ; leur foi est plus forte que tout, fussent ils la risée de la vieille Europe.

Toutes ces guerres ne ressemblent pas à celles de 70 ou de 14-18 qui se sont terminées par un armistice, mais parfois plutôt à la Guerre des Boutons. Elles opposent des clans entre lesquels aucun compromis, aucun cessez le feu n’est possible. Elles ne peuvent s’achever que par la fin des combattants. C’est ainsi que la plupart de ceux qui ne voulaient pas croire aux atomes ont disparu sans connaître leur défaite.

Que sais-je ?

Que sais-je ?

 

M RIO
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Très tôt, j’ai répudié les mythes qu’on avait imposés à mon enfance, n’y trouvant que naïveté et incohérence, fétichisme et asservissement. J’attendais de la philosophie une révélation ; j’ai été déçu par sa suffisance et son verbiage obscur qui masque généralement son inanité, mais j’y ai trouvé le goût de l’analyse des idées et du sens des mots. J’étais surtout attiré par les sciences, qui, elles, ne m’ont pas déçu. A la fin de mon adolescence, les sciences de la vie étaient surtout descriptives : botanique et zoologie constituaient l’essentiel de l’enseignement ; les mécanismes de la cellule vivante étaient encore totalement incompris.

Les sciences physiques étaient en pleine maturité ; La physique classique semblait n’avoir plus grand-chose à découvrir ; la relativité générale s’imposait et la physique quantique , celle de l’infiniment petit, avait établi les lois paradoxales des constituants de base de la matière, électrons, protons et neutrons. Elle découvrait de nouvelles particules exotiques dont on ne savait trop que penser et qui attendaient un nouveau Mendeleïev pour y mettre de l’ordre.

La chimie, qui avait ma préférence, savait synthétiser une variété illimitée de molécules nouvelles et commençait à découvrir un nouveau domaine, celui des molécules géantes ou macromolécules, constituants des matières plastiques, des fibres synthétiques, mais aussi de la matière vivante ; cependant, elle restait encore très évasive sur les protéines.

En astronomie, on savait peu de choses des planètes, et encore moins de leurs satellites, qui n’étaient que des points brillants dans le ciel. On avait découvert qu’il existait de nombreuses galaxies , mais un voyage dans la Lune paraissait bien utopique.

A la fin des études secondaires, je ne savais pas encore grand-chose de tout cela. La littérature y jouait le rôle principal, et j’en ai retenu le goût des classiques et du siècle de Louis XIV. Les études supérieures au contraire allaient être dominées par trois disciplines, les mathématiques, la physique et la chimie, et je rêvais de faire de cette dernière ma profession .

Que de progrès en un demi siècle ! Que de questions résolues ,et combien d’autres imprévues qui se posent aujourd’hui. Le système solaire tout entier visité, tout l’univers appréhendé jusqu’à son origine datée précisément à 13,7 milliards d’années, grâce au rayonnement fossile, image de sa jeunesse, quand il n’avait que 380 000 ans, et les phénomènes cataclysmiques qui s’y déroulent : vie et mort des étoiles, supernovae, étoiles à neutrons, trous noirs. Mais qu’est-ce que la matière noire qui agit sur le mouvement des étoiles et des galaxies mais que rien ne permet de détecter. Est-ce une particule encore inconnue. Et l’énergie sombre, qui semble accélérer l’expansion de l’univers, en contradiction avec nos connaissances actuelles en physique.

Les particules élémentaires qui constituent la matière et leurs interactions sont maintenant classées et hiérarchisées. Elles ont été observées, leurs propriétés mesurées et conformes aux prévisions théoriques, en particulier celles de l’interaction faible. Reste à détecter l’hypothétique boson de Higgs qu’on espère pour bientôt, et l’insaisissable graviton responsable de l’attraction universelle.

Les propriétés des particules sont exactement telles qu’elles permettent l’existence de la matière, juste assez stable pour que la vie soit possible. Est-ce un hasard , le résultat d’une évolution ? L’idée d’un dessein intelligent n’est qu’une façon d’escamoter le problème par un mythe. Si le souci principal dans ce dessein était l’existence des hommes sur la Terre, à quoi bon les milliards d’années et de galaxies, sauf s’il n’était vraiment pas possible de faire autrement. La physique échafaude là dessus des hypothèses qui, si elles paraissent encore très hasardeuses , sont peut-être à l’origine d’une nouvelle compréhension du monde.

L’univers est un immense laboratoire de physique où l’on trouve les conditions les plus extrêmes. Faute de pouvoir y expérimenter, son observation nous apporte des données essentielles. Si nous connaissons maintenant son age, et qu’il est né d’une gigantesque explosion, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander s’il y avait quelque-chose avant, s’il n’est qu’un épisode local dans un ensemble beaucoup plus vaste et plus ancien. Une loi fondamentale de la physique, constamment vérifiée, est que l’énergie ne peut être ni créée ni détruite. Puisque l’univers : rayonnement, matière, agitation de la matière, n’est qu’énergie, d’où vient cette énergie ? Peut-elle se créer spontanément dans des conditions qui nous échappent totalement ? La physique quantique admet qu’on peut emprunter de l’énergie au vide, à condition de la restituer aussitôt, mais la concentration de cette réserve d’énergie divise profondément astronomes et physiciens, et aucun résultat concret ne justifie encore les uns ou les autres.

Les propriétés des particules élémentaires laissent entrevoir que l’espace, qui nous paraît homogène, pourrait être finement structuré et que ces particules seraient les différents modes de vibration de cette structure. Plus nous apprenons et plus de nouvelles questions fondamentales se posent. A une époque où les connaissances étaient encore très rudimentaires, Spinosa prétendait que les atomes ne pouvaient pas exister, considérant que devant nécessairement occuper un certain volume, ce volume pouvait être divisé en volumes plus petits ; les atomes n’auraient donc pas été insécables, contrairement à leur définition. Nous savons maintenant que les atomes sont sécables, puisqu’ils sont composés de particules élémentaires, et qu’ils occupent bien un certain volume. Si l’on applique l’argumentation simpliste de Spinosa à une particule élémentaire comme l’électron, la physique quantique nous apprend qu’il est réellement insécable : on ne coupe pas un électron en deux ; ce n’est pas une petite bille.

Personne n’ignore l’extraordinaire développement de l’électronique et de l’informatique que rien ne semble pour le moment limiter. Les progrès de la chimie ont été beaucoup moins spectaculaires, car elle ne pose plus de questions aussi fondamentales que la physique. Des atomes, elle ne fait intervenir que les électrons superficiels, et pas les noyaux, qui ne sont pas affectés par leurs réactions. Les différentes liaisons entre atomes qui constituent les molécules, fortes ou faibles, sont dues uniquement à leurs électrons.

La chimie macromoléculaire, née dans les années 20, a connu un grand développement industriel vers le milieu du siècle avec l’apparition d’une grande variété de matières plastiques et de fibres synthétique, mais elle s’est bientôt heurtée à l’hostilité des adorateurs d’une Nature divinisée. Est-ce la nature qui produit spontanément des vêtements de laine ou de coton, ou une industrie textile hautement mécanisée et tout à fait artificielle ? Ces fibres, produites dans des conditions très peu naturelle, n’avaient pas pour destination première de nous vêtir, mais de protéger l’existence des espèces dont elles sont issues.

La plupart de nos contemporains sont persuadés qu’il existe une différence fondamentale entre les produits dits naturels et ceux de l’industrie chimique. Les cellules vivantes fabriquent toutes sortes de molécules, en présence d’eau et à température ambiante, grâce à des catalyseurs très efficaces, les enzymes. L’industrie chimique emploie des conditions plus variées, solvants, température, pressions et catalyseurs, ce qui lui permet d’obtenir des produits en grande quantité et en peu de temps, et de les obtenir purs alors que le vivant opère lentement et obtient le plus souvent des mélanges d’un grand nombre de substances diluées. Cependant, isolées et purifiées, elles sont identiques aux molécules de synthèse, formées des mêmes atomes disposés exactement de la même façon, et possèdent exactement les mêmes propriétés, ce qui n’empêche pas la publicité d’abuser du mythe du naturel et d’entretenir des préjugés fondés sur l’ignorance.

Qu’est-ce que la vie ? Pendant longtemps, on pouvait seulement dire que les êtres vivants sont des systèmes organisés qui naissent, croissent, se reproduisent et finalement meurent. Depuis quelques dizaines d’années, on peut définir la vie de façon beaucoup plus précise, et son origine n’est plus un mystère total. J’ai assisté au cours de ces années aux découvertes qui se sont succédées : structure de l’ADN, support du patrimoine génétique, rôle d’intermédiaire de l’ARN dans la synthèse des protéines, structure des enzymes, déchiffrement progressif du code génétique qui fait correspondre les bases de l’ADN aux acides aminés constituant les protéines ; rôle des différents organites de la cellule : noyaux, ribosomes, mitochondries ; manipulations génétiques. La théorie de l’évolution s’est trouvée confirmée et précisée. Nos gènes sont un héritage de toutes les espèces dont nous descendons, vertébrés, invertébrés et même des bactéries. Les mécanismes fondamentaux de la vie sont les mêmes pour tous, le code génétique unique, et la vie sur Terre a une origine unique, un ancêtre commun ; si d’autres formes primitives ont pu apparaître, elles ont avorté.

La compréhension de l’origine de la vie commence dans les années 50 avec l’expérience de Miller. A partir de petites molécules très répandues, eau, méthane, ammoniac, et sous l’effet de rayons UV ou de décharges électriques, se forment spontanément les molécules fondamentales de la vie, acides aminés et bases des acides nucléiques. On en trouve dans les météorites, dans les nuages de gaz et de poussières des galaxies, et bien entendu sur Terre. Il ne faut pas en conclure que la vie nous vient de l’espace. Entre ces molécules et les cellules les plus primitives il y a un énorme fossé. Seule la Terre (ou des planètes qui lui ressemblent) , avec l’eau liquide de ses océans, de ses lacs ou de ses mares, offrait un milieu favorable à l’élaboration des mécanismes délicats qui ont abouti aux premières cellules vivantes.

Il est remarquable que la vie soit apparue sur une Terre encore très jeune, quelques centaines de millions d’années, alors qu’elle est maintenant âgée de plus de 4 milliards d’années, dès que les conditions ont été favorables. Par contre, il a fallu beaucoup plus de temps pour qu’apparaissent les cellules eucaryotes pourvues d’un noyau, puis les premiers organismes pluricellulaires, il y a à peine 600 millions d’années. C’est alors que sont apparues les premières ébauches d’un système nerveux et d’un cerveau, mais notre espèce (Homo sapiens) n’existe que depuis 200 000 ans ; l’agriculture et l’élevage ont quelques milliers d’années, l’origine de la science moderne à peine quatre siècles , la physique quantique et les engins spatiaux quelques dizaines d’années. S’il paraît vraisemblable que la vie ait pu apparaître sur d’autres planètes favorisées au cours de l’histoire de l’univers, l’existence de civilisations ayant atteint ou dépassé notre niveau de connaissances doit être beaucoup plus rare, et nous avons très peu de chances de les rencontrer un jour, ne serais-ce que par l’immensité de temps et d’espace qui nous en sépareraient.

Au cours de son histoire, la Terre a connu bien des péripéties, tantôt plus chaude, tantôt plus froide, ses océans gelés ; la dérive des continents qui n’a jamais cessé et entraîne des changements de climat ; la composition variable de l’atmosphère, le volcanisme, les impacts d’astéroïdes . La vie s’est maintenue malgré des destructions massives, sources de renouveau, mais la plupart des espèces du passé ont disparu, et la nôtre, si récente, n’est pas à l’abri d’un cataclysme ou d’une dégénérescence, quelles que soient ses connaissances et l’efficacité de ses techniques. Aurait-elle un remplaçant ?

Le Diben, août 2009

La mémoire d’un philosophe.

La mémoire d’un philosophe.

 

 

M RIO
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Je reçois de temps en temps la revue d’un organisme universitaire où j’ai enseigné autrefois la chimie macromoléculaire, dans un institut qui formait des ingénieurs chimistes et physiciens. J’y ai connu des physiciens, des chimistes, des biologistes, des botanistes, des géologues, mais aussi des théologiens et des philosophes qui remplissent cette revue d’articles généralement à peu près illisibles à force d’abstraction. Cette fois, c’est un philosophe qui a entrepris de traiter de la mémoire et de l’oubli. D’un philosophe il ne fallait évidemment pas attendre un exposé technique sur le fonctionnement du cerveau, mais des considérations plus générales inspirées des connaissances actuelles.
Il n’en est rien : l’existence du cerveau est à peine mentionnée et son rôle ignoré. Sa référence principale, c’est Aristote, celui qui a fourvoyé la pensée occidentale dans une impasse pour des siècles. C’était certainement un esprit brillant qui a eu le mérite d’essayer d’expliquer le Monde et la Vie autrement que par des mythes puérils, mais il a été bien présomptueux en bâtissant une synthèse factice devenue complètement caduque. Ses idées s’accordaient avec ce qu’on pouvait observer à son époque, et un contradicteur n’aurait rien eu de solide à lui opposer, mais s’il avait disposé d’un télescope et d’un microscope, sa vision en aurait été complètement transformée.
En se référant à Aristote, notre philosophe ignore-t-il délibérément les connaissances actuelles ? Est-ce mépris des sciences ou manque d’information difficile à admettre chez un homme cultivé, ou une vision complètement dépassée de la nature humaine, un refus de tout ce qui est matériel ? A lire son texte, il semble que pour lui la pensée et la mémoire sont les caractères d’un esprit immatériel qui ne doit rien aux neurones et aux neurotransmetteurs. Pour Aristote aussi le cerveau n’était qu’un organe subalterne.
L’article est essentiellement une compilation d’opinions favorables à celle de l’auteur. Parmi ses références, il cite aussi Platon, quelques théologiens et philosophes du passé, Descartes, Bergson, tous persuadés que la pensée et la mémoire sont des phénomènes immatériels, et même Heidegger connu pour son obscurité. Est-ce là la marque d’un esprit replié sur lui-même, dédaigneux des connaissances concrètes. Faut-il en déduire que la philosophie n’est qu’un jeu stérile, une mystification intellectuelle, un discours dont il ne reste pas grand-chose quand on essaie de le traduire en clair. Est-ce au mieux de la littérature, au pire du galimatias.
Il existe heureusement des philosophes plus ouverts qui acceptent de prendre en compte les réalités tangibles, mais qui oserait aujourd’hui soutenir les doctrines des médecins du dix-septième siècle, inspirés eux aussi par Aristote.

Le Diben, août 2012

Les philosophes grecs et la science moderne.

Les philosophes grecs et la science moderne.

Le miracle grec, c’est l’apparition de la logique, de la pensée rationnelle inspirée par la géométrie. Les penseurs grecs, dont beaucoup étaient géomètres, ont tenté de l’appliquer au monde réel. Cependant, la réalité concrète n’est

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pas rigoureusement définie comme le sont les objets mathématiques. Appliquant l’apparence d’un raisonnement rigoureux à des idées qui leur étaient chères, le beau, le bien, le juste, le vrai, qui ne se laissent pas traiter comme des cercles et des triangles, idées approximatives et souvent subjectives, c’était s’engager dans des discussions infinies où chacun défendait ses préférences personnelles. Ces discussions faisaient leurs délices.

Qu’ont-ils apporté à la connaissance en dehors de la géométrie ? Sans doute, comme Aristote, ils savaient observer, mais les conclusions, les interprétations qu’ils en tiraient leur suffisaient, et ils n’éprouvaient pas le besoin de les confirmer par une expérimentation rigoureuse, d’autant qu’ils avaient un grand mépris pour les techniques et les pratiques manuelles. On leur doit toutefois la première estimation précise de la forme et des dimensions de la Terre.

La science moderne leur doit-elle aussi les notions d’élément et d’atome qu’ils ont apportés? Il n’en est rien ; seuls les mots ont été conservés. Leurs éléments n’étaient que le symbole des différents états de la matière, solide, liquide, peut-être gazeux, bien qu’ils n’aient sans doute pas eu une notion très nette de ce qu’était l’air, qui ne se manifestait à eux que par le souffle du vent ou de la respiration.

Pour nous, ni l’air, ni l’eau ni la terre ne sont plus des éléments, mais des mélanges ou des combinaisons d’éléments, le feu pas davantage, qui n’est que de la matière échauffée par la combustion, et nos éléments, plus d’une centaine, des associations , selon des règles très précises, de trois particules élémentaires, électron, proton et neutron.

Les atomes de Démocrite, d’Epicure et de Lucrèce ne sont qu’une spéculation, et ce n’est qu’au début du XIXème siècle qu’on aura de nos atomes la première approche expérimentale, et à celui du XXème une confirmation définitive.

Après les Grecs, il a fallu attendre longtemps avant que réapparaissent en Occident autant d’esprits aussi brillants et que des progrès décisifs soient possibles. C’est seulement au début du XVIIème siècle qu’est apparue la méthode expérimentale, base de la science moderne, dialogue permanent entre théorie et expérimentation. Elle ne s’est imposée que progressivement : lois de Kepler, étude de la chute des corps et du mouvement du pendule par Galilée, hydrostatique de Pascal, optique des miroirs et des lentilles. Elle a aussi des ratés : Descartes, grand mathématicien, prend souvent ses cogitations pour des réalités en physique et en biologie ; il s’affranchit bien vite des règles rigoureuses qu’il s’est imposées, et son disciple Spinoza démontre péremptoirement que les atomes ne peuvent pas exister. Le grand Newton lui même, qui domine de très loin ses contemporains, s’embourbe dans l’alchimie.

Il faudra la fin du XVIIIème siècle pour que la méthode expérimentale fonctionne pleinement. Des professionnels succèdent aux amateurs. L’électricité, le magnétisme, la chimie prennent forme, c’est le départ d’un extraordinaire développement des connaissances qui se poursuit et s’accélère encore aujourd’hui, tandis que la philosophie, qui englobait autrefois toutes les sciences, et qui a du leur céder leur autonomie, ne se réduit trop souvent qu’à un verbiage stérile.

Qu’en auraient pensé nos philosophes grecs ?

Modestes propositions pour une vie plus naturelle.

Modestes propositions pour une vie plus naturelle.

M RIO
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Les défenseurs de la nature se sont inquiétés récemment du projet d’abattre quelques loups dans les Alpes. Comment accepter en effet que la vie d’un loup , magnifique animal sauvage, soit mise en balance avec celle de quelques centaines ou quelques milliers de moutons, animaux dégénérés, presque des clones, création factice des bergers, organismes génétiquement modifiés, non pas sans doute par les abominables techniques récentes, mais par une sélection artificielle millénaire à peine plus recommandable, des bêtes qui ne saurait subsister à l’état sauvage.

Si le loup est actuellement protégé, il n’en a pas toujours été de même. Des siècles de persécutions barbares avaient fini par en venir à bout en France jusqu’à sa réapparition récente. Mais à côté des loups, que d’espèces menacées : si les animaux favoris du public comme les oiseaux, les mammifères marins et les poissons exotiques, excitent des sentiments favorables, que d’espèces sont juste tolérées ou franchement détestées. Qui s’inquiète pour les vipères, pourtant légalement protégées ; et les crapauds, les moustiques, les araignées, les mouches tsé-tsé, les scorpions, les sauterelles africaines, les puces et les poux. ?

Pire encore : qui défend des créatures encore plus modestes et discrètes, les bactéries et les virus ? Contre eux, aucun scrupule, c’est le génocide organisé. On a éradiqué le virus de la variole ; celui de la poliomyélite est gravement menacé, celui du sida traqué. Contre le bacille de Koch, celui de la lèpre et tant d’autres, c’est la guerre ouverte .

Et l’homme, qui mène ces combats, doit-il vivre aux dépens de toutes les autres espèces ? Sans doute, il peut se protéger, mais à condition de ne pas se considérer comme privilégié. Aucune épidémie ne l’a éradiqué ; il est donc en mesure de se défendre naturellement, et il doit donc laisser se rétablir un équilibre entre lui et toutes les autres formes de vie, et dans ce but revenir à une vie plus naturelle.

D’abord, ne pas chercher à subsister dans les régions où il ne peut survivre qu’à coups d’artifices : sans vêtements, il ne peut se maintenir dans les zones froides ou dans l’hiver des zones tempérées. Qu’il retourne là où il est apparu , dans les climats tropicaux et équatoriaux, et qu’il laisse les autres aux animaux à plumes ou à fourrures qui y vivent normalement. Qu’il renonce à toutes les techniques superflues qui n’ont pour résultat que de faire subsister des individus inadaptés aux dépens de l’environnement : plus d’ordinateurs ni de moulins à vent. Qu’il ne se nourrisse que de cueillette, en ne prélevant que le strict nécessaire à sa survie. Qu’il se serve de bâtons ou de pierres ramassées, soit, mais en se gardant bien de les tailler. Qu’il renonce au feu, sauf si un incendie spontané met à sa disposition des animaux surpris par les flammes et encore comestibles. Alors, et alors seulement, il pourra prétendre vivre de façon naturelle.

Quelles conséquences aurait pour l’humanité un retour à la nature ? Sans doute une réduction sensible des populations, mais leur expansion actuelle conduit irrémédiablement à une catastrophe écologique pire que tous les fléaux que les hommes ont connu jusqu’ici : guerres, famines, épidémies, fanatismes religieux, et maintenant déforestation, pollution, désertification, persécutions de toutes sortes, épuisement des ressources naturelles, perturbation du climat.

On peut objecter que le retour à une vie tout à fait naturelle ramènerait l’humanité au rang des bêtes sauvages. Il n’en est rien, car elle conserverait ce qui fait sa spécificité : un cerveau performant modelé par l’évolution. Mais à quoi lui servirait ce cerveau s’il s’interdit toute action perturbant si peu que ce soit la nature ? Plus de livres, plus d’instruments de musique, plus d’arts plastiques, plus de sciences expérimentales. Il lui resterait ce que spontanément il préfère : jouer, se battre, rêver, imaginer sans contraintes, inventer des rites, des idoles et des amulettes, des dieux, des esprits, des croyances, des pouvoirs imaginaires, proclamer des jugements sur toute chose, fondés sur son intime conviction.

Mais ne rêvons pas : les plus ardents défenseurs de la nature n’oseraient pas aller jusque là : trop heureux de leur confort, de leur santé préservée par des vaccins et des médicaments de synthèse, du pouvoir qu’ils ont de se faire entendre et approuver partout grâce aux techniques les plus récentes, cela vaut bien quelques accommodements. Mais si leurs programmes et leurs projets sont irréalisables, laissons leur, à eux aussi, le droit de rêver.

Quant à ceux qui ne se font pas une religion de défendre une nature idéalisée, mais qui s’en préoccupent cependant sérieusement et cherchent des solutions concrètes, ils doivent se contenter de compromis.

ADRESSE AUX LITTERAIRES PURS ET DURS

AUX LITTERAIRES PURS ET DURS

M RIO
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qui ne veulent pas entendre parler de sciences

Vous n’aimez pas les sciences, et vous êtes bien excusables, car vous avez gardé un mauvais souvenir de l’enseignement secondaire, qui donne les bases pour faire des scientifiques, mais en laisse aux autres une idée fausse et rébarbative, comme si en littérature on ne considérait dans un texte que l’orthographe et la grammaire.
Vous n’aimez pas les mathématiques, leur abstraction et leur rigueur impitoyable, et votre aversion s’étend naturellement aux formules de la physique et de la chimie, mais derrière ces formules il y a toujours des idées que vous pourrez comprendre si vous daignez vous les faire expliquer. Votre répugnance s’étend-t-elle aussi aux sciences de la vie, dont une bonne partie n’utilise pas de formules ?
Vous êtes cependant curieux de comprendre le monde, la vie et la pensée, et vous préférez les philosophes qui eux aussi s’y sont attachés, mais s’il n’y avait pas eu les scientifiques on croirait encore :
Aux 4 éléments d’Aristote, qui ne sont justement pas des éléments.
A la Terre immobile au centre du monde.
A Spinoza, qui a démontré de façon péremptoire que les atomes n’existent pas.
A la médecine d’Hippocrate et de Galien, avec ses humeurs, mais qui ignore la circulation du sang, les microbes, les antibiotiques et les médicaments de synthèse que vous utilisez.
Comme Heidegger, qui lui aussi n’aimait pas les sciences, vous croyez peut-être que la science ne pense pas. L’histoire des sciences prouve largement le contraire : non seulement les scientifiques pensent, et leur pensée est bien plus claire, cohérente et constructive que celle des philosophes, mais ils se font leur propre philosophie des sciences de leur domaine où les philosophes s’empêtrent, et leurs idées progressent avec le progrès des connaissances :
Connaissance de l’Univers, de son origine, de son histoire.
Exploration des planètes du système solaire et de leurs satellites
Compréhension des mécanismes fondamentaux de la vie avec le rôle des acides nucléiques, supports de l’hérédité, programme spécifique des espèces.
Exploration du cerveau et de son fonctionnement : un cerveau est une espèce d’ordinateur chimique, mais beaucoup plus souple qu’un ordinateur électronique, ce qui lui permet de reconnaître immédiatement un visage et de comprendre ce qu’il lit.
A côté de toutes ces découvertes, l’imagination est une pauvresse, y compris celle des auteurs de science-fiction.

La science est elle matérialiste ? Qu’en est-il de la matière et de l’esprit ? Par un curieux retournement des idées, la matière , étudiée dans ses ultimes constituants , n’est plus qu’une abstraction, une vibration du vide, alors que votre pensée la plus éthérée, vos émotions, sont l’effet de l’activité de vos neurones, des charges électriques et des neurotransmetteurs qu’ils renferment—des produits chimiques, quelle horreur !

Autant que les arts et les lettres, la science aussi est une culture, une activité de l’esprit. Comment l’avenir jugera-t-il le vingtième siècle ? Le dix septième a été l’apogée du classicisme, le dix huitième celui des lumières, le dix neuvième celui du romantisme, puis du réalisme, et le début d’une prodigieuse épopée scientifique.
Le vingtième se caractérise dans les arts par un affranchissement de toute règle, pour le meilleur ou pour le pire, mais dans les sciences c’est une extraordinaire explosion des connaissances qui se produit. Plus que les arts, plus que son histoire souvent atroce, c’est probablement ce qui le marquera le plus pour nos lointains successeurs.
Voulez-vous ignorer cet acquis ou le tenir pour négligeable, vous qui en utilisez tous les jours les retombées : les transports, l’électronique, la médecine ? Vous pouvez très bien laisser la technique aux techniciens, mais les idées et les connaissances fondamentales ?
Si vous ne voulez pas rester dans l’ignorance, essayez de surmonter votre répugnance, vous ne le regretterez sûrement pas, mais, si je ne vous ai pas convaincu, faites comme il vous plaira.

L’HOMME,UN ANIMAL RAISONNABLE ?

M RIO
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L’HOMME,UN ANIMAL RAISONNABLE ?

L’homme est- il un animal raisonnable ? Un animal, sans doute, héritier par son corps, ses organes, son cerveau, de toutes les espèces qui l’ont précédé depuis l’origine de la vie. Il voit, il entend, il sent, il marche et il court, mais ses performances sont assez modestes, d’autres animaux font beaucoup mieux. S’il sait nager, il ne peut pas rester très longtemps dans l’eau, et il peine à grimper aux arbres.
Cependant, il a appris depuis longtemps à semer et à récolter, à domestiquer des animaux rendus dociles. Il a édifié des temples, des palais, construit des navires. Plus récemment, il a fabriqué des machines volantes, il a inventé l’électronique et l’informatique. Il est allé sur la Lune et au fond des océans et a déchiffré les mécanismes fondamentaux de la vie. Tout cela grâce à la raison ? Est-il raisonnable ou raisonneur ?
Les auteurs anciens ont sous-estimé l’importance du cerveau considéré comme un organe subalterne. Ils étaient persuadés que la pensée, la conscience, étaient des phénomènes immatériels, que si l’âme est rattachée au corps elle peut s’en dégager et avoir une vie autonome plus heureuse, qu’elle seule réfléchit, décide, est douée de raison, c’est à dire qu’elle sait déduire les conséquences logiques de données préalables. Malheureusement, on peut raisonnes juste sur des idées fausses. C’est ainsi que sont nées des sciences aujourd’hui caduques : les astronomes n’ont que faire de l’astrologie, les chimistes de l’alchimie, les physiciens de la métaphysique, et les théologies ne reposent que sur des mythes. Comment la raison s’est elle ainsi égarée ?
Au départ, il y a donc eu des idées fausses ou trop simplistes : la Terre immobile au centre du Monde, le ciel tout près, immatériel, et l’homme but ultime de la création. Des notions floues, subjectives, comme le vrai, le beau, le bien, le juste et leurs contraires- le bien de l’un peut être le mal de l’autre- l’ignorance du monde microscopique qui conditionne le monde visible, l’intime conviction considérée comme source de la connaissance, et une apparence de logique conduisant à l’erreur.
Peut-on cependant raisonner juste ? oui sans doute dans des domaines où tout est parfaitement défini comme en géométrie. Dans les choses concrètes, le raisonnement est beaucoup moins créatif et moins efficace que l’intuition et l’imagination , si elles ont sévèrement contrôlées. Le contact avec la réalité matérielle est plus enrichissant que de vaines spéculations : les sciences expérimentales sont bâties sur des grandeurs mesurables : masse, longueur, temps …ce qui leur confère toute leur efficacité.
Dans le même temps où les philosophes du passé accumulaient erreurs et non-sens, les hommes de métier créaient et perfectionnaient des techniques de plus en plus efficaces, avant même que les sciences expérimentales bouleversent les connaissances. Ils créaient des merveilles d’architecture, de peinture, de sculpture pour glorifier des mythes, mai aussi des armes pour tuer et faire des guerres où personne ne gagnait.
Vrai et faux s’entremêlent. Nous vivons dans un océan d’idées fausses et de préjugés, les uns anciens, d’autres apparus en opposition aux nouvelles conditions d’existence, produits nouveaux, techniques nouvelles mœurs nouvelles. Sont-ils indéracinables ? Le cerveau est programmé pour la survie de l’individu et de l’espèce. Avant d’agir, il tient compte de la situation et réfléchit, mais pas toujours. Les animaux aussi ont du bon sens. Ils n’ont pas inventé la machine à vapeur, fierté du dix neuvième siècle, mais ce ne sont pas des automates et ils agissent selon les circonstances.
Où est l’animal raisonnable quand un seul coup de pied dans un ballon soulève l’enthousiasme d’une foule en délire et plonge les autres dans un profond désespoir ?

Philosophie et Science

PHILOSOPHIE ET SCIENCEriobravo

par M RIO

1.Est-il permis de juger la philosophie.

2.Qu’est ce que la philosophie?

3.La méthode expérimentale.

4.Les philosophes et la science.

5.Les scientifiques et la philosophie.

6.Que reste-t-il à la philosophie?

7.Vrais et faux problèmes.

8.Les deux cultures.

9.Les philosophes et la philosophie.

10.Conclusions.

Tout le jeu consiste à faire semblant d’ignorer ce que l’on sait et de savoir ce qu’on ignore. Paul Valéry; Mon Faust, Acte III,scène V.

Plus de dix ans de fonctionnement d’un groupe fidèle et souvent passionné ont permis d’aborder un grand nombre de thèmes scientifiques, de l’astronomie et de la physique à la chimie et la biologie. Les participants n’avaient pas vocation à devenir des scientifiques, notre but était plus modeste, mais ils souhaitaient avoir un aperçu des différents aspects de la science moderne.
Leur intérêt et leur curiosité ont suscité bien des discussions où la philosophie revenait constamment, et si les acquis de la science ne prêtaient guère à contestation, les opinions philosophiques étaient nécessairement diverses et ont évolué ou se sont précisées peu à peu.
Il m’a paru utile de rassembler en un texte l’essentiel des idées abordées, même si elles ne font pas l’unanimité. Il pourra servir de base à de nouvelles discussions.

1.Est-il permis de juger la philosophie?

La philosophie peut-elle être considérée encore comme la science suprême, la science des sciences? Est-il nécessaire d’être philosophe reconnu pour en juger, de même qu’il faudrait être scientifique pour juger la science, astrologue pour juger l’astrologie, théologien pour apprécier la valeur des religions?
Les philosophes considèrent comme de leur domaine d’appréhender les sciences; certains en font même profession, mais les scientifiques ne leur reconnaissent pas toujours la compétence nécessaire, de même que les philosophes n’acceptent pas toujours que des scientifiques empiètent sur leur domaine; :S.Hawking(1)reproche aux philosophes leur incompétence et leur arrogance; R.Feynmann(2), physicien d’une grande finesse, e craint pas de parler de cuistrerie, mais Heidegger prétend que la science ne pense pas!
Avant d’aller plus loin, il faut lever une ambiguïté. Si la fonction des sciences parait assez bien définie, qu’en est-il de la philosophie? Quelles sont les règles du jeu?
Est-ce de la littérature, comme le suggère Paul Valéry(3),et il s’agit alors de décrire ou de susciter des émotions en se servant du langage, ou bien la philosophie vise-t-elle à des jugements objectifs, ce qui implique une discipline stricte, et interdit de dire n’importe quoi, sous peine de critiques sévères? Pour la suite, nous conviendrons que tel est bien l’objectif des philosophes.

2.Qu’est ce que la philosophie?

Il serait vain de tenter une définition concise de la philosophie, comme de tout ce qui a un contenu incertain dans des limites floues. Il vaut mieux faire apparaître ce qu’elle a été et ce qu’elle est devenue au cours de son évolution.
Elle a été une réponse au besoin inné de connaître et de comprendre, mais qu’est-ce que comprendre? C’est ramener ce qu’on veut expliquer à des choses considérées comme connues, soit par une image mécanique: fonctionnement d’une horloge, d’un moteur, soit par une interprétation abstraite cohérente de ce qui ne peut se visualiser.
La philosophie a été la réflexion d’intellectuels qui s’intéressaient à tous les domaines de la connaissance et des activités humaines: qu’est-ce que le monde, la vie, a pensée? Comment les expliquer? Ils ont parfois été inspirés par le raisonnement mathématique qui, à partir de notions simples et définies permet de déduire des conclusions rigoureuses, ce qui a encouragé le recours à l’abstraction dans les autres domaines: traduire la réalité concrète, le plus souvent incompréhensible dans ses manifestations, en notions abstraites susceptibles d’un raisonnement logique.
L’abstraction et la cogitation sont le fondement de la pensée philosophique. Elle emprunte un minimum de données à l’expérience banale de la vie courante, à partir desquelles elle crée des systèmes qui tâchent d’être cohérents. Elle dédaigne volontiers le recours à l’observation: nos sens nous trompent ,et le monde physique est imparfait et incertain; la raison est la faculté supérieure qui doit conduire à la vérité.
Telle a été l’attitude des philosophes anciens, mais aussi des théologiens qu’ils ont inspirés, et même de philosophes plus contemporains. Descartes et Newton considéraient l’expérimentation plutôt comme une illustration de leurs théories que comme la base des connaissances.
Cependant, les différentes sciences expérimentales, physique, chimie et biologie, ont acquis progressivement leur autonomie ,sont devenues des disciplines distinctes et se sont détachées de la philosophie traditionnelle; la métaphysique, l’alchimie, l’astrologie, scories de la physique, de la chimie et de l’astronomie naissantes.
La philosophie, élaguée sinon amputée, n’en a pas moins continué d’exister, tantôt purement abstraite et spéculative, tantôt s’intéressant aux différents aspects de la vie sociale et parfois aux sciences.

3.La méthode expérimentale.

La vérité est ce qu’on vérifie ,non ce qu’on croit.

Une révolution s’est amorcée au début du XVIIème siècle dans la façon de penser et d’appréhender la réalité, mais elle ne s’est faite que lentement, et la majorité de nos contemporains ne l’ont pas encore bien assimilée.
Le dogmatisme et la pensée raisonneuse des philosophes n’avaient produit que du discours, et l’on s’est progressivement rendu compte que l’observation et l’expérimentation étaient beaucoup plus enrichissantes que la cogitation pure,à condition de respecter des règles strictes:
Utiliser des notions bien définies, quantifiables , susceptibles d’être traitées mathématiquement, mais sans perdre de vue que les notions abstraites ne sont que des créations de l’esprit, des modèles.
Expérimenter de façon rigoureuse et reproductible, de telle façon que les résultats soient indiscutables: un témoignage isolé n’a pas grande valeur.
interpréter les faits par des théories cohérentes et vérifiables, l’expérience devant toujours avoir le dernier mot en cas de contestation, et les idées préconçues devant être traitées avec la plus grande méfiance.
Cette façon de faire a été extraordinairement efficace, et nous lui devons tout ce que nous savons actuellement du monde et de nous mêmes. Un ensemble cohérent s’est constitué, de la physique à la biologie. Une idée du réel s’en dégage: c’est tout ce qui se manifeste d’une manière quelconque accessible à l’observation ou à l’expérience, de façon objective et reproductible. Ce réel s’oppose à l’imaginaire, création de notre esprit, exprimé sous forme de mots ou de symboles.
La méthode expérimentale a ses limites: elle ne prétend pas tout expliquer tout de suite, mais seulement dans la mesure où des données concrètes suffisantes sont disponibles. Elle ne prétend pas à une vérité définitive: ses théories ne sont que des modèles, quelle que soit leur efficacité elles ne prétendent pas représenter une réalité absolue, pure chimère, mais seulement ce que nous en percevons, directement ou indirectement. Elle s’applique à ce qui est et non à ce qui doit être: elle ne peut rien dire lorsqu’il s’agit de faire des choix éthiques ou esthétiques ou de se prononcer sur des croyances invérifiables qui ne relèvent que de l’imaginaire, mais elle peut toutefois guider les choix en fournissant des données objectives.
Une seconde révolution s’est faite au début de ce siècle: la physique, que l’on avait cru pratiquement achevée parce qu’elle avait mis en équations presque tous les phénomènes alors connus de son domaine, s’est heurtée à des faits dont la théorisation heurtait le bon sens tenu jusque là comme une évidence, mais ce bon sens n’est que la formalisation de la réalité qui nous est familière, comme la notion d’objet matériel, de temps, d’espace. Très loin de nos repères habituels, il n’en va plus de même, et il faut s’habituer à penser autrement, même si c’est beaucoup plus difficile.
Notre conscience des choses est comme un écran sur lequel défilent des perceptions ressenties comme venant de l’extérieur, mais aussi des représentations créées par notre cerveau. Ces représentations sont limitées et plus ou moins fugaces. Nous avons en tête des schémas, acquis ou innés, une représentation visuelle ou tactile de l’espace, des objets, des forces, des mouvements, des quantités et des nombres. Ces schémas sont tributaires de nos perceptions et de notre expérience. Ils nous donnent une représentation simplifiée du réel qui nous permet d’imaginer le mouvement des astres, le fonctionnement d’un moteur, d’un circuit électrique, et nous les utilisons constamment dans la vie courante. La compréhension qu’ils nous permettent peut être plus ou moins détaillée, partielle ou globale, mais leurs possibilités sont vite limitées. Nous ne pouvons pas retenir simultanément un grand nombre d’informations, ni simuler ensemble tous les détails d’un mécanisme compliqué.
Pour faire des opérations plus précises, il faut opérer tout autrement: partir de la mesure de notions bien définies et objectives: positions, forces, durées, et utiliser des postulats: lois de conservation ou de variation des différentes grandeurs, et appliquer à ces grandeurs les traitements mathématiques convenables. Nous sommes satisfaits si les résultats du calcul confirment notre intuition, et plus encore si l’expérience les justifie.
Cependant, les théories de la physique moderne sont abstraites et incompatibles avec le sens commun. Que devient comprendre dans ces conditions, puisque nous ne pouvons plus nous en faire une représentation intuitive? La compréhension ne peut plus porter que sur la cohérence du système de calcul utilisé et sur l’accord des conclusions avec la réalité expérimentale.

4.Les philosophes et la science.

l arrive que des philosophes s’intéressent aux sciences; certains même s’efforcent d’acquérir une culture scientifique suffisante pour analyser les idées, les procédés, les résultats de la méthode expérimentale, ses possibilités, ses limites et sa valeur, en quoi ils sont bien dans leur rôle légitime de philosophes. Cependant, ils ne semblent pas toujours à leur aise dans ce domaine si différent du leur. Métaphysiciens face à la physique, ils dédaignent souvent les choses concrètes, leur préfèrent un discours abstrait et plus subjectif.
Rebutés par une masse de connaissances d’accès difficile qui ne supportent pas les interprétations fantaisistes, saisissant mal le rôle fondamental d’une expérimentation rigoureuse, source de toute connaissance et arbitre des contestations, ils ont tendance à ne voir que l’aspect qualitatif des théories, considérées comme une espèce de métaphysique analogue à celle qui leur est plus familière.
Mais il existe une autre sorte de métaphysiciens qui, eux, maîtrisent parfaitement la physique: ce sont les physiciens théoriciens qui tentent de construire des modèles nouveaux pour mieux interpréter les faits et suggèrent de nouvelles expériences pour les tester. Leur travail est indispensable aux progrès de la physique, même si beaucoup de ces théories sont appelées à être périmées tôt ou tard. Celles qui survivront auront permis de nouveaux pas en avant. Ces nouveaux philosophes préfigurent la science future, tout en ayant conscience du caractère provisoire et aléatoire des théories. Eux aussi savent penser, et plus profondément que bien des philosophes traditionnels.
En conclusion si ces derniers ne sont pas des plus qualifiés dans les domaines scientifiques, on ne peut pas leur reprocher de s’y intéresser, bien au contraire. Le dialogue entre philosophes et scientifiques est souhaitable, peut être fructueux, et il n’est pas exclus qu’il apporte de temps en temps des idées inattendues et des critiques profitables à tous.

5.Les scientifiques et la philosophie.

Que pensent les scientifiques de la philosophie? Certains s’en désintéressent complètement, les autres ont des avis variés, ce qui est normal dans ce domaine où tout est discutable. Il en est aussi qui ont le goût de philosopher.
Cependant, l’habitude de la rigueur, des idées qui doivent être claires, sans être nécessairement simples et faciles, du souci d’être compréhensible pour être valable, du sens des réalités concrètes, l’obligation de ne parler que de choses bien définies, tout celà peut les amener à avoir un jugement sévère, sans être totalement négatif, en face d’un fatras d’opinions trop souvent contradictoires et invérifiables ou inconsistantes.
Si les scientifiques ont pour eux des réalisations concrètes, les philosophes n’ont que des mots pour exprimer le résultat de leurs cogitations. Or les mots ont pour fonction de transmettre tantôt du sens, tantôt des émotions, ou les deux ensemble, d’où une infinité d’équivoques s’ils n’ont pas une définition unique et rigoureuse. Trop souvent, e discours philosophique apparaît plus obscur que profond. Si l’on tente de le traduire en langage clair, on risque de n’y trouver que des idées simplistes et beaucoup de non-sens. N’ayant pas de critère pour départager des opinions opposées, les philosophes résistent mal à la tentation d’orienter leur argumentation dans le sens de leurs idées préconçues.
Faut-il en conclure que la philosophie n’est qu’un jeu stérile? A condition de l’élaguer de tout ce qu’elle a de factice, on peut y trouver un entraînement profitable à l’analyse désintéressée, à la réflexion approfondie dans tous les domaines, à la valeur des idées et des jugements, et ce n’est pas rien.

6.Que reste-t-il à la philosophie?

SPINOZAL’importance de la philosophie est-elle surfaite? Les différents domaines du savoir s’en étant détachés depuis longtemps, elle n’est plus en mesure de nous apporter quelque connaissance que ce soit, si ce n’est ce qu’ont dit et écrit les philosophes du passé, et si l’on en attend une révélation, on risque fort d’être déçu.
La métaphysique traditionnelle, coupée de la physique moderne comme de la biologie, est complètement dépassée, et sa prétention à la compréhension du monde et de la vie n’est qu’un verbiage creux. .Il lui reste la réflexion, C’est le cas de l’éthique, de l’esthétique et des affaires publiques qui sont aussi des domaines d’action. Philosophie et Religion ont fait aussi un long chemin ensemble.
Mais il n’y a pas de vérité philosophique, il n’y a que des opinions. Les choix et les jugement moraux, politiques et artistiques sont affaire de sensibilité personnelle et de tradition, et peuvent donner lieu à des discussions infinies si l’on tente de les justifier ou de les combattre. C’est le domaine de ceux qui se disent intellectuels, mais ont-ils le monopole de l’intelligence?
Il y a donc une bonne et une mauvaise philosophie: mauvaise quand elle est stérile et prétentieuse et qu’elle parle de ce qu’elle ignore, tel Spinoza (4)qui démontre de façon péremptoire qu’il n’existe point d’atomes, et à qui il répugne qu’il y ait un vide.

La bonne philosophie, plus modeste, se doit de s’exprimer avec des mots simples et des idées claires. Gymnastique de la pensée plutôt que matière à enseignement, elle peut être une aide aux jugements et aux décisions.
En conclusion, la philosophie devrait tenir pour caduc le fatras qu’elle a accumulé au cours de son existence, et le ranger au musée des chimères et autres curiosités monstrueuses, ne pas trop prendre au sérieux les élucubrations des philosophes du passé, si illustres fussent-ils, moyennant quoi on ne leur disputera pas le plaisir de philosopher, qui exige d’ailleurs des aptitudes intellectuelles certaines, et tant pis pour ceux dont les discours n’intéressent personne, sauf eux-mêmes, parce qu’ils sont seuls à se comprendre. S’ils sont illisibles, il n’est pas surprenant qu’on ne les lise pas, si ce n’est par curiosité ou par snobisme.
Spécialistes de l’universel, mais sans spécialité définie, si ce n’est de tout ce qui est humain, les bons philosophes peuvent mériter le nom d’humanistes.

7.Vrais et faux problèmes.

Jouant sur l’équivoque du sens des mots, les philosophes ont posé bien des faux problèmes, sans doute pour le plaisir d’en discuter sans jamais pouvoir les résoudre. Ils ont souvent pensé, par exemple, qu’il existait une réalité au delà du réel, un monde invisible qui gouverne le monde réel.
C’est le risque de trop abstraire, qui substitue l’imaginaire au réel, et traite les mots comme s’il s’agissait d’objets tangibles. Pour éviter de tomber dans ce travers, il faut toujours revenir au concret pour définir une notion abstraite, et à la façon dont nous percevons ce concret. Si cette base concrète existe, la notion abstraite peut être une image utile, sinon ce n’est qu’un mot vide de sens.
L’idée d’un temps absolu en est un exemple: en fait, il existe une notion intuitive du temps, et d’autre part un temps physique abstrait, mais mesurable objectivement. Ce que nous percevons, c’est l’écoulement des évènements immédiats, ou plus précisément l’empreinte de ces évènements dans notre cerveau. Cette empreinte a une certaine épaisseur qui nous permet de percevoir les mouvements tandis qu’ils s’enregistrent dans notre mémoire.
Le temps physique est tout autre chose: c’est la mesure de l’intervalle entre deux évènements au moyen d’un phénomène répétitif considéré comme invariable: rotation de la terre; oscillation d’un pendule; vibration d’un système quelconque. La Relativité en donne une idée plus subtile qui n’est pas fondamentalement différente.
La vie était récemment encore un phénomène mystérieux, et il est amusant d’entendre des philosophes pourtant contemporains en discuter(5).Depuis Aristote et Platon, et jusqu’à Descartes, les philosophes se plaisaient à discourir sur la notion de vie. A-t-on une âme, trois âmes ou pas d’âme du tout? Qu’est ce qui anime la matière pour la rendre vivante? Est-ce l’esprit? Est-ce Dieu? Est-on animiste, vitaliste? Les êtres vivants sont-ils des machines? Qu’y fait l’âme, où loge-t-elle, en quoi consiste-t-elle? Commande-t-elle la machine ou se contente-t-elle de penser?
ANIMISTEDepuis Claude Bernard et les biologistes, rien ne va plus. Eux ne s’intéressent pas à ces questions; ils ne veulent rien être, ni vitalistes ni antivitalistes, ni prendre parti dans la discussion. Ils ne s’occupent que de questions bassement matérielles: molécules; mécanismes physico-chimiques, et même ils s’y salissent les mains! Tout celà ennuie les philosophes, et ils aimeraient bien ne pas avoir à en tenir compte et rester dans le domaine de la pensée pure, dans un monde d’idées qu’ils fabriquent à leur gré.
Décidément, a science ne pense pas, ou si mal, et Jacques Monod(6)que nos philosophes ne jugent pas digne de siéger parmi eux, n’est peut-être finalement à leur avis qu’un vitaliste qui s’ignore, car il faut bien qu’il soit quelque chose, qu’il le veuille ou non.

Quand il s’agit de définir la vie,(7)les philosophes aimeraient bien une formule abstraite qui englobe tous les êtres vivants passés, ,réels ou imaginaires. esprits rationnels.
En fait, ce qui existe et qui intéresse les biologistes, ce sont bien les êtres vivants. La vie n’est qu’un mot abstrait auquel le langage courant donne d’ailleurs souvent des sens qui n’ont rien à voir avec la biologie
L’âme des animistes amène naturellement à l’opposition traditionnelle entre matière et esprit. La pensée a longtemps été une énigme. Si les autres fonctions des êtres vivants pouvaient à la rigueur s’envisager comme des effets mécaniques ou physiques, la conscience de soi et du monde extérieur paraissait d’une tout autre nature, et il était tentant de considérer qu’elle était indépendante de tout support matériel. Sous le nom d’âme ou d’esprit, on en faisait donc l’animatrice de corps inertes par eux-mêmes, mais faute d’autre explication, on ne faisait que donner un nom à quelque chose d’inexplicable. évidemment plus noble. Dire que c’était une sécrétion du cerveau n’était aussi qu’un constat d’ignorance et d’opposition idéologique au spirituel.
L’introspection indique bien que la pensée réside bien dans le corps, mais où et comment ? On sait que Platon la situait dans le cerveau et Aristote dans le cœur, et que Descartes la reliait au cerveau par la glande pituite (l’hypophyse). Les connaissances actuelles sont heureusement beaucoup plus consistantes et plus sérieuses, et si elles sont encore, et peut-être pour longtemps, incomplètes, elles ont profondément transformé l’aspect de la question. Nous savons maintenant, non seulement que le cerveau est bien le siège de la pensée, mais nous possédons une masse considérable d’informations sur sa structure et sur son fonctionnement.
Comme les machines de l’informatique, c’est un système qui possède une mémoire, qui reçoit des données de l’extérieur et qui les traite, mais de façon beaucoup plus souple et plus subtile, et l’analogie ne va pas très loin. Les ordinateurs ne sont évidemment pas conscients de ce qu’ils font, et personne ne peut dire actuellement à quelles conditions précises ils pourraient le devenir, si toutefois c’est possible avec des circuits électroniques.
Que devient l’esprit, ou l’âme, dans cette nouvelle approche? Le mot a bien des sens différents, et pour celui dont il s’agit ici, on peut toujours, sans préjuger en rien de sa nature, dire que c’est l’activité de la pensée consciente, mais cette définition ne satisfait évidemment pas ceux qui veulent absolument que la pensée soit irréductible à un système de molécules et de circuits nerveux convenablement organisé, si perfectionné soit-il. La seule preuve indiscutable serait de réaliser artificiellement un tel système, mais nous en sommes encore loin.
Cependant, nous savons maintenant que la matière, autrefois si méprisée: c’était de la boue, de la poussière, une masse inerte, est en réalité très finement structurée, extraordinairement riche en possibilités, et quand on l’analyse jusqu’à ses constituants ultimes, elle devient quelque chose qui échappe à nos représentations concrètes, tout en s’interprétant remarquablement grâce à des théories très abstraites, si bien que se dire matérialiste n’a guère plus de sens que spiritualiste.
Quant au pur esprit immatériel, mais capable d’agir sur la matière, il faut bien reconnaître que c’est une hypothèse difficilement vérifiable, et l’on peut douter qu’elle explique quoi que ce soit mieux que nos théories actuelles .Il faut donc la laisser en dehors de toute considération scientifique.
Encore un faux problème, celui de l’infini: il est bien clair que la suite des nombres entiers par exemple est illimitée. Aussi grand que soit un nombre qu’on imagine, on peut toujours en imaginer un plus grand encore, mais quand on parle d’infini, il ne faut pas comprendre un nombre plus grand que tous les autres et le traiter comme tel: c’est une convention qui signifie seulement qu’il n’existe pas de limite définie.
Quant aux grandeurs physiques mesurables, si grandes soient-elles, elles sont nécessairement finies, ans quoi elles cesseraient d’être mesurables et utilisables, et parler de quelque chose de réel qui serait infini n’est qu’un abus de langage et n’a tout simplement pas de sens, et, quand il s’agit d’une notion qualitative, ce n’est qu’une image littéraire: bonté infinie; précautions infinies.
Quelles conclusions tirer grâce à ces quelques exemples? On peut aligner des mots sans que le discours ait nécessairement un sens précis, en particulier si les mots sont abstraits et mal définis. Si on se laisse aller à affirmer des choses invérifiables, dans un langage abstrait qui tente d’en masquer l’inanité, on ne peut produire qu’un verbiage qui n’aura au mieux qu’un charme littéraire. Combien de mots utilisés tous les jours: justice; liberté; intelligence; bêtise, sont la source d’équivoques continuelles et ne reflètent que les sentiments particuliers de ceux qui les emploient. Considérer qu’ils signifient quelque chose de bien défini, de concret et de quantifiable comme une longueur ou une durée n’aboutit qu’à des non-sens, et c’est trop souvent ainsi qu’on veut les comprendre.

MESURE INTELLIGENCEMesure de l’intelligence Poids et mesures pour les idées
philosophiques

Substituer à la réalité concrète incomprise, et qu’on ne cherche pas à comprendre, un monde de mots auxquels on attribue arbitrairement un certain nombre de caractères, et raisonner là-dessus ne peut être qu’un jeu qui ne mène à rien, si ce n’est à des opinions extravagantes.

Il existe donc finalement diverses sortes de problèmes, vrais ou faux, certains demandent non pas une solution mais un choix entre des solutions dont aucune n’est entièrement satisfaisante. POIDS ET MESURECeux des philosophes viennent le plus souvent de l’ambiguïté des mots, et ceux des scientifiques, s’ils ne sont pas de nature mathématique, ne peuvent être résolus que par l’observation de faits concrets.

8.Les deux cultures.

On peut dire que la culture est tout ce qui enrichit l’esprit. Faisant l’inventaire de ce qu’on y met habituellement, on y trouve les lettres, les arts, les spectacles et les traditions populaires. On place souvent la littérature au premier rang, sans doute parce que les auteurs ont le privilège de parler d’eux mêmes et des autres, tandis que les artistes n’ont que leurs techniques pour s’exprimer. Vouloir les expliquer par du discours n’est que les dénaturer: un tableau est fait pour être vu, une symphonie pour être écoutée, et les commentaires verbeux deviennent vite fastidieux.
Cependant, quand on parle de cette culture, qui fait largement appel à l’imagination et à la fiction, on oublie souvent qu’il existe aussi une autre culture orientée vers la connaissance des choses concrètes: c’est la culture scientifique. Qu’est-ce que la matière, l’énergie, la vie, la pensée? Se poser ces questions, c’est bien du domaine de la culture, et si les réponses des philosophes ne sont que des discours stériles, celles de la science, plus modestes, plus partielles, sont aussi bien plus consistantes. Peut-on se prétendre cultivé si on les ignore délibérément?
Les arts, les lettres et la philosophie ont pour eux l’ancienneté, une longue tradition, auprès de laquelle la science est une nouvelle venue. Elle souffre aussi d’exiger un apprentissage qui ne tolère pas la fantaisie, alors que les autres semblent plus conformes aux tendances naturelles de l’esprit qui préfère la spontanéité des émotions à la rigueur de la pensée. Mais les acquis de la science ont bouleversé la façon de vivre, es techniques et surtout la façon de penser, et il n’est plus possible de ne pas en tenir compte, qu’on le veuille ou non.
Cependant, pour y atteindre, l’apprentissage des sciences dans l’enseignement secondaire parait à beaucoup rebutant, et ceux qui ne poursuivent pas dans cette voie n’en retiennent souvent pas grand-chose. Si c’est une formation de base indispensable pour les futurs scientifiques, il est mal adapté aux autres parce que trop technique et scolaire, et a plus en vue la préparation d’examens faciles à noter que la culture générale. Il en résulte que si la science fait partie de la culture de notre temps, beaucoup de nos contemporains s’en tiennent complètement à l’écart: dépassées mais toujours vivaces.
Si beaucoup de scientifiques savent apprécier les arts et les lettres, ils sont plus rarement payés de retour il existe une coquetterie assez répandue qui consiste à déclarer qu’on ne sait rien, qu’on ne comprend rien aux sciences et qu’on préfère ne pas en entendre parler, en laissant entendre qu’on est bien trop subtil pour s’abaisser à ces choses matérielles, et on fait volontiers l’amalgame entre la culture scientifique, qui est affaire de compréhension autant, sinon plus, que de connaissance, et les technologies qu’on peut très bien laisser aux spécialistes.
Souvent, plus modestement, on s’avoue dépassé ou peu intéressé. C’est alors le rôle des scientifiques de montrer que des domaines les plus difficiles on peut tirer quelques idées fondamentales accessibles à tous, et, sans prétendre tout comprendre, en avoir au moins un aperçu, et qu’il suffit d’un peu de curiosité pour y trouver de l’intérêt.

9.Les philosophes et la philosophie.

Les différents aspects de la pensée philosophique se situent entre deux attitudes opposées. L’une est la cogitation sur des notions abstraites considérées comme le fondement de la réalité, qui n’aboutit qu’à des discours stériles. L’autre est l’analyse critique du sens et de la valeur des mots et des idées, qui s’efforce d’éclairer la compréhension des choses.
Beaucoup de notions usuelles ne résistent pas à cette analyse à cause de leurs significations floues, multiples, entachées de préjugés: le bien, e mal, la justice, ’égalité…
Les attitudes des philosophes fluctuent entre ces deux extrèmes. Ceux du passé, avec un désir immodéré de tout expliquer tout de suite, avaient l’excuse de l’ignorance, mais leurs affirmations catégoriques et souvent saugrenues dans des domaines dont ils ne connaissaient rien montrent leur présomption et les failles de leurs jugements. Presque aucun des plus grands parmi eux n’a échappé à ce travers dont Montaigne (8) avait déjà compris et montré toute la vanité. Déjà cité (3),Paul Valéry aussi a fait une critique subtile et très pertinente des philosophes et de la philosophie.
Parmi les philosophes contemporains, il s’en trouve qui sont bien informés des connaissances actuelles et dont les analyses souvent très lucides s’expriment en langage clair. Il en est aussi d’attardés, parfois tout à fait ignares et naïfs, qui en sont restés à Aristote et aux médecins de Molière. On en trouve enfin trop souvent qui ne veulent pas, qui ne cherchent pas à être compris, et qui camouflent des idées creuses ou délirantes sous un galimatias hermétique.

10.Conclusions.

Ce qui précède pourra sembler bien sévère pour les philosophes; cependant, l ne s’agissait pas de condamner en bloc toute la philosophie, mais d’opposer deux modes de pensée dont l’un, beaucoup plus ancien, se ressent notoirement de son archaïsme; .En manque de connaissances et de pouvoirs réels, ils s’en sont inventés d’imaginaires. La science fait de temps en temps son aggiornamento; la philosophie saura-t-elle faire un jour le sien?
La cogitation pure ne mène pas très loin, et la réalité est infiniment plus riche que l’imagination. Quelle différence, par exemple, entre les conceptions simplistes et purement spéculatives des anciens philosophes sur l’atome, et la connaissance approfondie que nous en avons maintenant, et dont les applications pratiques sont innombrables.
Mais les scientifiques aussi sont des hommes, avec leurs faiblesses et leurs défauts, et il est bien évident qu’il existe des philosophes clairvoyants et des scientifiques bornés. Tous, quels qu’ils soient, ont tout à gagner à confronter leurs idées.

Références.

1.S.Hawking.Une brève histoire du temps; Trous noirs et bébés univers.

2.R.Feynmann.La nature de la physique.

3.Paul Valéry.Variétés III.Léonard et les philosophes.

4.Spinosa.Principes de philosophie.

5.La Science et les Hommes. France Culture,2 février 1994.

6.Jacques Monod. Le hasard et la nécessité.

7.La Science et les Hommes. France Culture,22 février 1995.

8.Montaigne.Essais,Livre II, ch. XII. Apologie de Raimond Sebond