Ploc, Ploc de Marcel Mescam

 

Ploc, Ploc

de Marcel Mescam (Décembre 2015)

Tout est calme, le robinet goutte comme toujours, on devine que je vais vite m’énerver. Et pourtant je suis si heureux de me plonger dans le poème « Ma Bohème », écrit par Arthur Rimbaud. Je suis assuré de ne pas être dérangé aujourd’hui, et d’ailleurs je m’inscris aux abonnés absents. Je vais essayer de comprendre, de décortiquer, et d’analyser ce texte. Je vais faire travailler mes méninges. Ploc ! Je suis bien calé entre deux coussins dans mon fauteuil, les pieds reposant sur la table basse. Ploc ! Je commence la lecture de ce poème datant d’octobre 1870.

Je m’en allais, les poings Ploc ! dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal :
J’allais sous le ciel, Muse ! Et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! Que Ploc ! d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon Ploci auberge était à la Grande Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de Ploc ! septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des Ploc ! lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Ploc !… Voilà ! Je suis un peu désappointé. Je pense que c’est une forme de sonnet de deux quatrains suivis de deux tercets en alexandrins, qu’affectionne tant mon ami Jean-Claude. Je m’aperçois que l’auteur utilise dès la première strophe le « je ». Il semble en colère « les poings dans mes poche crevées »… il s’en va… Ploc !… Je ne sais pas où, il erre, ce vagabond à « l’unique culotte au large trou ». Il s’identifie au Petit Poucet, mais pour lui, point de cailloux pour repères, mais les « étoiles au ciel ». Ploc !… Je commence à en avoir assez de ce robinet qui goutte !…Et d’Arthur qui n’arrête pas d’employer ce « je ». Ploc ! Moi aussi « je sens des gouttes » perler « à mon front » ; pas de « rosée », mais de sueur. Ploc ! Ça continue, Ploc ! Mon petit-fils, fidèle à son habitude, aura mal fermé le robinet de la cuisine. Ploc ! Je me trouve « au milieu des ombres fantastiques », j’estime que Rimbaud a pris quelques libertés dans les rimes des deux quatrains, et surtout le dernier vers que je ne comprends pas. Ploc ! Pour moi, « mes souliers » ne sont pas « blessés », mais mon cœur bat la chamade, au rythme des Ploc ! Ploc ! Ploc ! Je vais clore le bec de ce satané robinet.

ploc ploc

« Au commencement était le verbe. » par J-C Guichen

Au commencement était le verbe.

(Puis vint le charabia)

par J-C Guichen

Plumitifs, à mon commandement,
Sujet, verbe, complément.
Pas de fleurs de rhétorique,
Pas d’envolées lyriques.

Soyez précieux avec la ponctuation
Indispensable à votre élocution.
A bon escient utilisez les guillemets,
Pour inclure un proverbe guilleret.

Faites bien attention à l’apostrophe,
Elle peut-être catastrophe,
Si l’interpellé mécontent,
Vous renvoi l’acerbe compliment.

Point d’exclamation, soyez calme,
Ecrivez délicatement avec le calame.
L’impatience est un vilain défaut,
Choisissez d’amour, un joli mot.

Deux points, trois points, quoi encore ?
Des suspensions ! Suffit, il y a pléthore.
L’extravagance, ne la conduisons pas,
A pousser les voyelles au tréma.

Moi, j’aime la vibrionnante virgule,
Bravant hardiment le ridicule,
Je la sème sans discernement,
Entre sujet, verbe et complément.

Calame roseau taillé en pointe
Dont on se sert pour écrire.

43 pour les intimes… de Maria Mens-Casas Vela

43 pour les intimes…

Maria Mens-Casas Vela

A mes petits-enfants

Tout était calme dans la maison, le robinet gouttait comme toujours dans l’évier, et on devinait qu’il ne s’arrêterait de sitôt. « Cela commence à me courir sur le haricot » dit xccx4987543 (43 pour les intimes). Il aimait bien cette expression loufoque qu’il avait apprise dans les cours accélérés de la langue de ces humains qui s’appelaient eux-mêmes « français ». Il paraîtrait que l’expression venait du XIVe siècle de leur calendrier et que « le haricot » faisait référence à l’orteil, en langage familier.
Bien que la transmission de pensée fût le meilleur moyen de communication car on n’avait pas besoin de langues, pour lui la connaissance des rouages cérébraux des créatures d’autres planètes apportait un complément au travail de naturaliste, son travail. « Parachuté » d’un engin volant pour étudier secrètement les conséquences des transformations sur la flore de cette planète, il était venu préparer, au besoin, une vraie expédition qui éviterait les possibles catastrophes de certaines molécules inventées par ces imprudents pour accélérer la croissance des plantes. Ils n’étaient pas encore trop en avance, mais ils ne savaient pas où ils avaient mis les pieds. La consommation de ces végétaux – que d’autres avaient déjà trouvés – avaient eu à la longue des effets imprévisibles sur d’autres planètes, accélérant la combustion et la concentration des toxines dans les organes vitaux, provoquant des hécatombes.
On avait choisi pour lui cette contrée de la côte nord-ouest du pays parce qu’il avait un de ces laboratoires pas loin et il s’était « invité » à proximité dans cette petite maison habitée par une vieille dame gentille, mais fofolle et distraite, qui ne risquait pas de le découvrir pour la bonne raison qu’il était volontairement transparent et silencieux. Il l’avait étudiée à son insu et avait scruté ses pensées pendant qu’elle tricotait. Et ces pensées allaient surtout aux travaux que la maison nécessitait avec urgence. Le toit qui laissait passer de l’eau dans le grenier par temps de pluie, obligeant à mettre des vieilles bassines métalliques, bien réparties, sur le sol du grenier.
En cas de vent d’ouest, entre les rafales féroces par moments et le tintinnabulement de l’eau sur le métal, la maison prenait les allures d’un théâtre d’orchestre symphonique. Cela faisait rire 43 qui vivait dans un monde où les toits n’existent pas, remplacés par des forces magnétiques isolantes, indestructibles et protectrices, qui occultaient la lumière si nécessaire.
La vieille dame lui était sympathique : il voulait l’aider et respectait son intimité. Il n’avait pas besoin de sa chambre d’amis car il dormait en suspension dans le salon, près du plafond – en lévitation – pour éviter les surprises et les chocs. Ni besoin de couvertures parce que sa température intérieure s’accommodait aux circonstances extérieures. Pour ce qui était de la nourriture, on avait tout prévu : on lui avait préparé l’organisme à l’avance pour ralentir et combler ses besoins vitaux. La raison principale d’occuper la maison était de s’approcher des humains de cette planète et de connaître leurs réactions, dans leur milieu familier. Lui aussi était humain avec des sentiments, de l’humour et même des humeurs. Il avait la permission de se montrer en cas de besoin s’il rencontrait une confiance réciproque.
Louisette – ainsi répondait la dame au téléphone – avait deux amies de son âge et elle les invitait souvent à tricoter et à prendre un café. Toutes les trois papotaient et critiquaient un peu certaines personnes du village qui devenaient familières à 43 : le fils de la boulangère, par exemple, piquait dans la caisse de sa mère pour entretenir sa moto ; la vendeuse de l’épicerie, donnait en cachette des bonbons à la sœur de son copain et sa patronne la tenait à l’œil ; le boucher faisait les yeux doux aux femmes célibataires de moins de 40 ans mais il n’attirait personne avec sa voix de soprano…Bref, le village commençait à être familier à 43.
Les premiers temps, il avait visité à sa façon le laboratoire proche, observant d’une certaine hauteur pour apprécier l’avancée des travaux et il savait, par l’informatique, que plusieurs équipes travaillaient de concert pour la réussite de la recherche. Ils se réunissaient pour faire le point par vidéoconférence avec les chefs des autres équipes. Heureusement, ils cafouillaient encore pas mal. Il avait attendu d’être sollicité par son correspondant de transmission de pensée pour faire son compte-rendu et après cela il se sentit en vacances.
« Je vais aider Louisette, se dit-il. Je vais m’attaquer à ce maudit robinet qui me court sur le haricot. » Cela le fit sourire. Et comme Louisette était partie prendre le café avec ses copines, 43 put travailler tranquillement. Il aurait pu facilement démonter cela avec les doigts mais c’était moins amusant. Les outils primitifs étaient dans la cave, et une rondelle de caoutchouc et une pince – comme ils disaient – avaient été suffisantes. « Drôle d’engin, ce robinet » pensa-t-il. Il avait l’impression de se promener dans un musée de l’époque de Jules Verne, ce visionnaire qu’il avait découvert parmi les auteurs favoris des Français. « Après je m’attaquerai au toit, mais là il faut plus de temps. Si Jules Verne me voyait ! J’aimerais parler avec lui, nous aurions des choses à nous raconter ! »
Quand Louisette était rentrée, le robinet ne coulait plus, mais elle ne s’aperçut de rien. Comme elle avait trouvé naturel d’avoir encore du bois pour sa cheminée, coupé et bien rangé dans la remise du jardin. Ou les pommes du pommier sur les étagères bien au sec et séparées pour passer l’hiver. 43 aimait beaucoup jouer au génie protecteur, car Louisette, distraite comme d’habitude, ne s’alarmait pas. Elle se disait, cependant : « Tiens ! Je ne me souvenais pas de l’avoir fait. » Et elle était contente d’elle-même, ce qui amusait énormément 43, qui craignait d’aller trop loin. Mais Louisette était de ces personnes qui font une chose en pensant à une autre, surtout en ce qui concerne les tâches obligatoires et ingrates.
Les jours s’écoulaient entre les visites au laboratoire pour surveiller les avancées des recherches dangereuses des équipes et préparer, si besoin, un sabotage discret pour faire abandonner les découvertes. 43 n’était pas seul, car simultanément, tous les centres qui travaillaient à cette investigation, faisaient l’objet de surveillance. Mais si on se fiait aux algorithmes très poussés des visiteurs, cela ne saurait pas tarder et que faire s’ils persistaient ? Car cela faisait des années qu’ils avaient commencé et ils n’abandonneraient pas sans des sérieuses raisons, cependant, les plus tragiques on ne les découvrirait qu’à long terme. Alors, que faire ?
43 se promenait dans la campagne alentour à sa façon, c’est-à-dire invisible et plus ou moins en volant. C’est comme cela qu’il était monté sur les toits des voisins pour étudier la technique des constructeurs, qu’il trouvait ingénieuse, drôle et souvent artistique, quoique nécessitant un travail pénible avec leurs moyens primitifs, et possiblement dangereux. Car ces humains n’avaient pas encore la possibilité de se mettre en gravitation et une chute à ces hauteurs…. Ils avaient beaucoup à découvrir si, au moins, ils en avaient le temps avant d’ingérer la maudite molécule de croissance accélérée. Sur la planète de 43, l’éthique obligeait à ne pas intervenir dans l’évolution d’autres civilisations. Une subite vague de connaissances pouvait faire plus de mal que de bien, coupant les individus de leurs racines et leur faisant perdre totalement leurs repères. Il y arriveraient bien à leur rythme.
Quelques jours après, un incident bête arriva à Louisette : elle trébucha dans son potager et se tordit la cheville. 43 l’entendit se plaindre et en la voyant faire des efforts inutiles pour se mettre débout, il sut que le moment était venu de se présenter, de se dévoiler. Il accourut comme s’il venait de la route en demandant : « Êtes-vous tombée, madame ? Ne bougez pas, j’arrive pour vous aider ! » Louisette vit un jeune homme, grand et maigre comme un clou, habillé d’une combinaison blanche. qui se précipitait pour la secourir. A première vue, elle crut avoir affaire au neveu de son amie Hortensia, décédée l’année précédente.
– Vous êtes charmant, seriez-vous le neveu….?
– D’ Hortensia ? répliqua 43, sans répondre directement (Heureusement il lisait en Louisette comme dans un livre).
– Ah, il me semblait bien, vous êtes ici pour ventiler la maison. J’ai eu de la chance que vous soyez passé par là ! Je ne sais pas comment j’ai mis mon pied !
– Ne vous inquiétez pas. Je m’y connais en chevilles : je suis entraineur sportif d’un groupe de jeunes étourdis. Si vous avez une bande et un gel pour un massage, dans quelques jours tout sera fini.
Louisette fut conduite avec délicatesse jusqu’à son fauteuil et sa cheville, manipulée et massée, cessa de la faire souffrir. 43 s’intéressa à ce que la vieille dame avait encore à faire dans ses jardinet et potager et il proposa immédiatement de le faire à sa place.
– Vous êtes vraiment gentil, et je voudrais vous offrir un café, mais je ne crois pas que je pourrai le faire aujourd’hui !
– Merci, madame, mais je viens de sortir d’un intoxication alimentaire et je ne peux pas me permettre de manger ni boire quoi que ce soit pendant quelques jours, mon régime est très strict.
– Quel dommage ! Vous n’êtes déjà pas très épais. Mais vous avez bonne mine malgré tout.
43 faillit éclater de rire. Si la vieille dame voyait sa vraie mine…Il passait pour beau dans son monde, mais, dans celui-ci, sans son masque visuel extérieur, en trois dimensions, la dame aurait pu être victime d’une crise cardiaque. C’est simple, il ne ressemblait à personne ni a rien sur cette planète. Mais ce qui était réconfortant c’est que ses sentiments trouvaient un écho en ceux de Louisette et il l’aimait bien.
Les jours suivants, ils s’appelaient « Louisette » et « le petit », nom que la tante  Hortensia donnait toujours à ses neveux. Après la tonte de la pelouse – assez modeste – un nettoyage des mauvais herbes du potager et la cueillette très amusante de quelques légumes pour la soupe, 43 s’occupa du toit, en se cachant : un peu d’isolation, quelques ardoises à mettre en place, survolant le toit comme un papillon et quelques bassines en moins. Louisette rayonnait. Elle voulait présenter « le petit » à ses amies, mais il lui raconta une histoire qui se tenait : il préférait qu’elle garde le secret de sa venue pour éviter la jalousie des autres neveux qui ne voulaient pas qu’il garde la clef, de peur qu’il prenne des libertés. Mais enfin, quelles libertés ? elle n’avait rien ! Mais elle promit.
Et le moment de partir arriva. Les supérieurs de 43 avaient décidé que avant que les choses ne deviennent irrémédiables et les frais des recherche trop onéreux pour les abandonner volontairement sans preuves indubitables, il fallait tenter une action tout en gardant l’anonymat nécessaire. La solution était de passer en boucle, dans tous les ordinateurs de tous les laboratoires, les algorithmes introduisant des variables qu’ils avaient ignorées, seule façon de leur signaler l’erreur qui conduirait inexorablement à la catastrophe causée par la molécule. Les chercheurs se poseraient des questions, mais l’essentiel était qu’ils prennent conscience de l’erreur. Ils penseraient que l’un d’entre eux avait trouvé la faille et ne voulait pas se faire connaître, mais ce n’était pas plus mal.
43 dit à Louisette qu’il partirait le lendemain et pour la dernière fois le soir, il avait repris sa place pour dormir près du plafond. Au matin, il avait regardé, une fois de plus, la petite araignée, sa copine, qui tissait sa toile sur les bras de la lampe ancienne de son amie. Oui, son amie, charmante, sans malice et distraite. Et, d’ailleurs, que faisait-elle dans la cuisine aux aurores ? Un délicieux parfum vint chatouiller l’organe olfactif de 43.
Cela devint limpide quand 43 arrivant par la porte, comme il se doit, vit Louisette avec un paquet bien emballé : « Tiens, petit, c’est pour toi. Tu ne partiras pas sans mon far four, comme ceux que vous faisait ta tante. Tu dois aller mieux, maintenant. Salue tes parents de ma part et merci pour tout. Viens chez moi quand tu voudras ! »
43, ému, serra contre lui la petite dame, avec tendresse, et partit très vite. Il pensait à la tête de son chef quand il le verrait revenir avec son paquet au vaisseau spatial.
« Je ne lâcherai pas mon far four, quitte à devoir le passer par les rayons stérilisants ! » se dit-il.

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Coup de gueule de Marcel Mescam

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Coup de gueule

par Marcel Mescam  (janvier 2016)
 

Ça n’est pas encore fini, tu ne trouves pas que ce manège a assez duré ! Il faudrait que cela cesse ! J’en ai marre de tous ces volatiles jamais rassasiés, et ceci par ta faute. Pourquoi ma famille doit-elle payer un si lourd tribut ? C’est tout de même un peu facile de s’en prendre à plus petit que soi. Qu’avons-nous fait pour mériter une telle destruction ? Il me semble pourtant que nous sommes utiles, grâce à nous tu récoltes de beaux légumes et des belles fleurs. Tu n’es pas reconnaissant, bien au contraire et, je t’accuse d’être de connivence avec ces maudits oiseaux. Vous êtes des assassins ! Et je pèse mes mots. Ne t’arrive t-il pas de nous couper en deux, trois, voire en Lire la suite

« Le Père » de Nadine Cadoret

Le père

 de Nadine Cadoret

Dès le départ du train je réussis à me calmer : je ne tremblais plus. Sans délai et malgré l’agitation qui s’était emparée de mes membres j’avais pris un taxi qui m’avait conduite à la gare et j’étais montée dans le premier TGV en partance pour Paris. Il me faudrait encore me rendre de la gare de Lyon à Montparnasse pour prendre ma correspondance pour Brest. J’arriverais trop tard dans la soirée pour visiter mon père à l’hôpital. J’allais prendre une chambre à l’hôtel pour la durée de mon séjour. Pas question de remettre les pieds dans la maison de mon enfance pour me retrouver en tête-à-tête avec « elle ».
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« Le clone » par Maria Mens-Casas Vela

Le clone

par Maria Mens-Casas Vela

          Ce n’est pas difficile de me souvenir de la date où les bizarreries ont commencé : quelques jours après mon anniversaire. Pourtant je me suis beaucoup amusée ayant reçu chez moi ma famille et mes amis les plus chers. Et ils avaient été généreux ! Chacun avait fait de son mieux pour me faire plaisir : des dessins des plus jeunes, maladroitement coloriés, à un voyage à Madagascar offert par mes frères et mes enfants, avec des escales superbes Lire la suite

Éternels par J-C Le Scour

Éternels

(Nouvelle écrite à partir de textes précédents)

de J-C Le Scour

C’est aujourd’hui, 25 février 2015, qu’est prévu le rendez-vous dans la salle panoramique. Le repas sera suivi du Grand Bal.
Albert, le chef d’orchestre, arrive le premier. Il pose avec mille précautions son accordéon sur la petite table de coin. Il enlève son manteau qu’il remplacera, le moment venu, par sa veste dont le bleu tranche avec le rose de celle de ses partenaires. Il adresse un pâle sourire teinté de nostalgie à Pierre, le Maître de cérémonie qui, attentionné, courtois, lui propose de s’asseoir et lui demande si les autres convives le suivent. « Ils ne tarderont pas » répond Albert, un tantinet mystérieux. « J’ai donné le la, ils en prendront bonne note ».
Jeannot se présente bientôt. Il connaît la partition sur le bout des doigts, des doigts qui tant de fois ont manié l’archet pour caresser les cordes du violon jusqu’à fendre son âme et le cœur des danseurs. Il prend place près d’Albert. Une mèche libre et rebelle lui barre le front. La fine moustache renforce son petit air goguenard, frondeur, gentiment moqueur. Bon vivant, Jeannot aime la valse et la java.
Fernando ouvre la porte, trompette sous le bras. Racé, élégant comme aux plus beaux jours, le fils d’immigré espagnol qui avait fui le franquisme pour la France, s’installe en chantonnant. Sa voix venue d’ailleurs apporte à l’orchestre une savoureuse touche d’exotisme.
Georges est le quatrième. Personne ne l’a vu venir. Il est si discret en toute chose. Il se déplace toujours sur le mode piano-pianissimo-incognito.
François, la joie faite homme, sourire magnifique, franc et direct, salue à la cantonade. Il n’a pu se résoudre à choisir entre le bandonéon et l’accordéon. Il les pose délicatement sur la table où repose déjà l’instrument de son frère Albert. Il sait tirer de son bandonéon d’admirables sons plaintifs et lancinants. Il interprète des tangos inoubliables, à faire pleurer. Chacun, tour à tour, reçoit son amicale accolade.
Roger surgit un peu plus tard, d’humeur maussade. Il maugrée, comme souvent. Pas étonnant qu’il sache si bien faire pleurer son trombone à coulisse. C’est ça, l’ami Roger, un écorché vif, un révolté de chaque instant, mais un homme attachant, un touche-à-tout capable de troquer son trombone pour le violon ou de chanter des slows langoureux.
Il ne manque plus que l’autre Roger et sa guitare. Elle est swing, il est slow, jamais pressé. Il accompagne ses amis virtuoses vers des Everest de la musique, aussi discrètement qu’efficacement. Fidèle parmi les fidèles, son retard surprend et inquiète ses amis. Pourquoi n’est-il pas là ?
C’est le moment de passer à table. Roger les rejoindra plus tard. Le dîner se déroule dans une ambiance potache. Tous savourent les mets délicats, le potage aux perles de pluie, les fruits de la mer galaxie, les nuages de glace nappés de flocons de neige fine et sucrée, les croissants de lune aux lumières diaprées, sans négliger les divins nectars qui accompagnent la succession de plats pour le bonheur de tous.
Dieu que c’est bon ! L’absence de Roger le guitariste est le seul grain de sable. Pourquoi diable se fait-il attendre ? Faut-il prier pour le faire venir ? Les danseurs piaffent d »impatience. De là à souhaiter sa mort il n’y a qu’un pas que tous franchissent allègrement.
Rien n’échappe au grand Ordonnateur, il y va de sa réputation. Il pense d’ailleurs qu’un peu de détente en musique le sortira de la routine et de l’ennui qui se sont subrepticement installés au fil des siècles. Il juge, en son âme et conscience, qu’il est l’heure de rappeler Roger à lui. Roger a donc rendu l’âme et l’ascenseur céleste le conduit directement à la porte du paradis des musiciens. Il paraît à la fois triste d’avoir dû quitter ceux qu’il aimait sur terre et ravi de revoir ses amis qui ont quitté le bas monde avant lui.
Feu l’orchestre Scouarnec est maintenant au complet. En avant la musique, vive la danse ! Les musiciens s’installent sur l’estrade enfumée d’un halo de brume ouatée. Dès les premières notes la foule des danseuses et danseurs, aux anges, envahit la piste. Ils pourraient se croire en Argentine lorsque l’orchestre entame La Cumparsita, Violetta ou Adios muchachos. Nul ne risquera un malicieux « place aux jeunes ». En ce lieu il n’y a plus d’âge.
Le bal des éternels ne fait que commencer.

Morlaix et le déluge par J-C Guichen

Morlaix et le déluge

par J-C Guichen

Il n’avait pas plu pendant quarante jours et quarante nuits et Brassens avait depuis longtemps restitué le parapluie volé.
Morlaix fêtait noël. La jolie ville aux trois collines voyait brutalement ses rues et ses places transformées en réceptacle de bassin versant. La curiosité de l’eau est on le sait, sans limite. Visiter restaurants, librairies, magasins de chaussures, de vêtements, s’installer au volant d’une voiture font partie des tours pendables qu’elle aime jouer. Lire la suite

Eternel Goncourt par J-C Guichen

Eternel Goncourt

 par J-C Guichen

«  Partout où l’on parle Anglais, personne n’ignore le nom de Dingley, l’illustre écrivain. »

De temps en temps je visite la cabane où sont déposés, vieux journaux, revues, publicités… Du fatras, ce jour là émergeait une reliure cuir qui me semblait d’une bonne facture. Je la retire et j’ai dans la main un livre avec un dos Lire la suite

Délocalisée

Délocalisée

par J-C Guichen

J’étais une fille de l’Olympe

Passe pour avoir inventé la guitare.

Aujourd’hui neuve ou d’occasion

Je porte un losange sur le capot.

Et ma mortelle éternité vouée à la ferraille.

clio

 

 

 

 

 

La mythologie attribue à CLIO l’invention de la guitare

Mythique Irlande de Maria

Mythique Irlande

de   Maria Mens- Casas Vela

Et pourtant cela avait bien commencé.
Le voyage en Irlande, nous l’avons préparé depuis l’hiver, pour le mois d’août, avec toute la minutie que nous dictait notre enthousiasme. Grands et petits étions disposés à toute éventualité, comme à essuyer des tempêtes de vent et de pluie, à nous promener dans les landes humides, grimper dans les collines, parler aux habitants (dans la mesure du possible) écouter de la musique dans les « pubs » traditionnels… Bref, les clichés typiques des films irlandais, et l’envie de vivre la vie quotidienne dans ce mythique pays.
Nous avions les billets pour le bateau depuis plusieurs mois, et de la monnaie irlandaise. Nos trois derniers enfants qui nous accompagnaient, passablement survoltés, avaient préparé les planches-à-voile et mon mari marquait des sites sur les cartes et parlait de grands espaces à parcourir. Pour cela il y avait le camping-car, d’une marque italienne, dont le constructeur avait pensé à tout, pour notre commodité. C’était notre « maison de campagne » mobile, qui nous permettait de changer de paysage quand on voulait, vivre des aventures amusantes et visiter la famille sans trop déranger.
Mais pour la visite à Irlande on avait jugé plus prudent de louer à Connemara une petite maison, à cause du temps. Nous pourrions rayonner à partir de là, selon notre plaisir. Ah, l’Irlande! J’avais rêvé depuis des années de ses monuments préhistoriques, de ses moines de rite celtique qui christianisèrent l’Europe, de sa musique et de la fantaisie un peu extravagante des irlandais. Cela valait la peine d’avoir des courants d’air dans les oreilles.

Et le soir du départ arriva. Il y avait un bateau par semaine. Nous sommes arrivés au port de Roscoff avec deux heures d’avance, car nous avions l’expérience de la longueur de l’embarquement: camions, voitures, camping-cars; c’était très technique et interminable. Il y avait une foule de véhicules, mais le bateau était grand. Nous gardions la file et on nous demanda de nous grouper avec les autres camping-cars. C’était long et fastidieux pour tous mais surtout pour les enfants qui se chamaillaient sans cesse. Enfin on arriva devant le pont d’embarquement,-il était temps! et mon mari attendit le signal pour avancer.
Subitement, le pont du bateau se leva comme le pont d’un château-fort irlandais et nous vîmes, incrédules, le bateau s’éloigner du quai….On n’arrivait à croire ce qu’on voyait, stupéfaits, assommés, déçus.
Le moment qui suivit fut très animé. Les occupants des six camping-cars descendirent les uns après les autres, échangèrent des commentaires sur la compagnie navale appropriés aux circonstances, et chacun exposa sa situation : qui, retournait en Irlande, lieu de sa résidence , qui avait loué une une maison, qui, s’était donné rendez-vous avec des amis et ainsi de suite. C’est là que pour la première fois j’entendis le joli nom de « surbooking ». Quelques instants après, tous réunis dans le bureau du représentant de la compagnie, qui tenta des vaines explications et palabra pendant plusieurs heures pour chercher des solutions individuelles, nous acceptâmes -très à contre-cœur – un passage pour le pays de Galles et le dîner gratuits. L’assurance payait aussi la location de la maison irlandaise. Mon mari aurait préféré faire demi-tour et aller en Espagne, mais nous avions de vêtements inappropriés et la résolution de visiter un pays différent. Nous changeâmes la monnaie à perte, évidement.
Après une traversée mélancolique, nous arrivâmes en Cornouailles désireux de tirer le meilleur parti possible de la situation. Nous cherchâmes la côte et les plages , ce qui s’avéra difficile, surtout pour y accéder en voiture, pire encore, en camping-car. Celles que nous découvrions étaient au fond des criques, petites et coincées entre les rochers , où les gens s’entassaient sur un peu de sable.
Impossible de s’arrêter dans ces chemins étroits. Mais providentiellement, à l’entrée d’un champ en pente, fermé par une grille, un écriteau maladroit disait plus au moins: « La mer par là, derrière la colline. Pour passer par le haut des champs mettez 2 pennies dans la boite. »
Enfin! Les enfants déchargèrent leurs planches à voile, nous nous acquittâmes du droit de passage et allègrement, nous arrivâmes au sommet….pour trouver un deuxième grillage, devant un maquis sauvage et un ravin. Mais, oui, la mer était derrière, sans aucune doute! Ce fut la goutte de trop.

Nous décidâmes de visiter l’intérieur du pays et de chercher des lacs du Pays de Galles pour que les enfants puissent faire de la planche à voile, leur plus grand souhait. Nous sommes passés par quelques charmants villages avec des maisons fleuries et des ponts minuscules, sur des rivières aussi petites. Mais pour les grands espaces c’était plutôt maigre; il y avait de vertes collines et de magnifiques prairies…. pour les vaches! Celles-ci étaient protégées par des fils de fer et regardaient passer des files interminables de caravanes et voitures touristiques, que ne pouvaient pas s’arrêter dans les étroits chemins tournants, jusque l’arrivée à un village.
Comme nous avions besoin de recharger les batteries du véhicule et de prendre de l’eau, nous sommes rentrés dans un camping qui annonçait des jeux et une piscine entre autres avantages. Il était assez surpeuplé, pourtant il n’avait pas l’air brillant. Pour une nuit, ce n’était pas compliqué et de toutes façons notre « camping sauvage », depuis qu’on était en Grande-Bretagne, se limitait à des arrêts nocturnes sur la place d’un village, près des camionneurs qui passaient la nuit dans leur camion.
La visite du camping ne nous remonta pas le moral de prime abord. La piscine ressemblait à une immense marmite en plastique pas rassurante du tout, grouillant des nageurs , comme une marmite de lentilles en ébullition. Le bar convivial où se tenaient les jeux, c’était un vrai hall de gare avec un immense comptoir qui s’étendait tout du long de la pièce et qui en disait long sur les préférences du public; d’ailleurs il était plein.
Nos adolescents voulaient rester pour jouer au « baby-foot », pendant que nous continuerions l’exploration, trop heureux de trouver une distraction. Cela ne dura guère. Une demi-heure n’était passée qu’ils sont arrivés furieux au camping-car: un groupe de jeunes gallois étaient venus les empêcher de jouer, les avaient traités des noms variés avec l’intention de chercher la bagarre pour passer le temps, je pense.
Nous sommes partis assez vite pour contourner le mont Snawdon le plus haut du Pays de Galles, près des lacs. Nous étions seuls face à une étendue d’eau magnifique et nous nous installâmes au bord. Les planches à voile étaient prêtes à entrer en action, et nous commençâmes à apprécier, quand soudain, surgi de nulle parte, un garde forestier s’approcha et nous demanda si nous étions associés au club de voile de « ce » lac…
Nous reprîmes la route. Sans cesse, là ou il y avait des plages il y avait un hôtel qui en avait l’exclusivité, ou c’était un grand club de golf des plus chics, le tout convenablement encerclé de barrières . Mais les barrières morales pour les malheureux gallois sont pires. Ils peuvent regarder leur pays comme à travers une vitrine. Ce n’est pas le cas des écossais. Et c’est à partir de là que je me suis mise à chanter à tue-tête des chansons révolutionnaires pour soulager ma furie.
Je ne sait pas si depuis tout ce temps (vingt ans) les choses ont changé, mais j’ai des doutes. Les privilèges ont la vie dure dans certains pays.
Je préfère arrêter là. Nous sommes rentrés avec une semaine d’avance pour mettre les planches à voile dans nos libres côtes bretonnes, dont nous avons apprécié les grands espaces.
Mais avant je veux rendre hommage à un charmant gardien gallois d’un parc près de la mer très au nord du Pays de Galles. Nous sommes arrivés tard et il devait fermer à six heures ( comme tous les parkings des plages de là bas) en faisant sortir toutes les voitures, mais voyant notre déception il nous chercha un coin discret pour passer la nuit. Le matin un de mes fils put faire du footing dans la plage, pas loin d’un château fort en ruines. La mer était loin après une zone sablonneuse très accidentée. Ce n’est qu’après qu’il lut une affiche plantée au milieu qui disait :
ATTENTION, DANGER. SABLES MOUVANTS.