L ‘Espagne d’aujourd’hui ou l’apprentissage de la démocratie

  L ‘Espagne  d’aujourd’hui

ou l’apprentissage de la démocratie   

 

de   Maria Mens-Casas Vela
 
 
INTRODUCTION
 

  Il faut reconnaître que si bon nombre d’Espagnols ont encore des difficultés à manier les règles démocratiques, ils ont quelques excuses. Difficile en effet de renouer avec des débats et une  politique pluraliste après le règne du parti unique imposé par Franco depuis la fin de la Guerre Civile (1939) jusqu’à sa mort (1975). Parti dans lequel il avait intégré les deux mouvements politico-militaires qui avaient aidé son armée à vaincre les Républicains, à savoir les Phalangistes (d’inspiration fascisante à l’italienne, le racisme en moins) et les Carlistes (ultra-conservateurs et intégristes catholiques).
 Ainsi, durant les premières années qui ont suivi la disparition de Franco, le pays dut avancer à petits pas pour ne pas réveiller les vieilles rancunes ni inciter les nostalgiques de la dictature à renverser la toute nouvelle démocratie (comme lors du coup d’État manqué du colonel Tejero en février 1981). C’est ainsi que le pays s’est acheminé vers un système dominé par deux partis, avec des alternances bien marquées : le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (qui a remporté les élections législatives en 1982 et a gardé le pouvoir jusqu’en 1996, avant de  le retrouver entre 2004 et 2011), et le Parti Populaire (au pouvoir entre 1996 et 2004, et depuis 2011). Les communistes, invités à former officiellement un parti après la mort de Franco, ont joué le jeu en dépit de la restauration de la monarchie, d’ailleurs prévue par le dictateur de son vivant.
L’entrée de l’Espagne dans la Communauté Européenne en 1986, après son intégration dans l’OTAN en 1982, a normalisé sa situation dans le continent, de même qu’elle a ouvert des perspectives à son économie, d’autant que le pays a bénéficié de l’aide financière de l’Europe pour rattraper son retard de développement. Mais la croissance de l’Espagne au cours des récentes décennies a été aussi en partie fondée sur le développement spectaculaire du secteur immobilier, lui-même fondé sur une expansion très risquée du crédit aux particuliers, les banques leur ayant proposé des mécanismes extrêmement périlleux.
Lorsque la « bulle immobilière » a explosé à la suite de la crise économique mondiale de 2008, révélant brutalement l’étendue de cette dette privée, le gouvernement a dû dépenser des sommes considérables pour sauver le système bancaire dont l’effondrement aurait mis en péril toute l’économie. Les nombreux chantiers de construction se sont brutalement arrêtés. Un nombre considérable d’espagnols se sont retrouvés au chômage, souvent incapables de rembourser leurs emprunts immobiliers aux banques. Celles-ci ont alors fait procéder à l’expulsion de ceux qui ne pouvaient payer. Mais, dans un marché immobilier où les prix s’étaient effondrés, même la saisie et la vente du logement ne suffisaient pas à

Ville fantôme en Espagne

apurer la dette. Les expulsés restent donc débiteurs à l’endroit de leur banque. Aujourd’hui des milliers de logements vides, parfois inachevés, se dégradent tandis que des familles avec enfants sont privées de toit. Beaucoup d’entre elles ont dû retourner vivres chez leurs vieux parents dont les retraites nourrissent toute  la famille.
Quant aux 600 milliards d’euros d’argent public injectés dans le capital des banques pour les sauver, l’État estime que 26,3 milliards le seront à fonds perdus. Des coupes sombres ont été effectuées dans les budgets sociaux quand Bruxelles a exigé un ajustement très sévère de 5,5 milliards d’euros  qui venaient s’ajouter aux coupes tout aussi sévères de 23 milliards des années précédentes : 6,6% dans la santé, 16,4% dans l’éducation et 9,7% pour la protection sociale. La dette publique a atteint les 100 % du Produit Intérieur Brut.

LA CORRUPTION ET LE SCANDALE DES ACTIONS PREFERENTIELLES.
 

Depuis la crise, des scandales de corruption, anciens ou plus récents, ont éclaté au grand jour. L’opinion a ainsi découvert d’étranges passe-droits, telle la mise à disposition de cartes de crédit accordées à des dirigeants de Bankia, en sus de leur salaire et dont ils pouvaient user à leur guise. Tout cela sans contrôle, ni comptes à rendre, et même avec la complaisance du fisc (Hacienda) puisque la pratique avait cours depuis 18 ans ! Certains cadres dirigeants ont même continué à utiliser leur carte de crédit après avoir quitté leurs fonctions…Seuls trois responsables en activité avaient renoncé à bénéficier d’un tel avantage, le jugeant anormal.
Les révélations concernant des personnalités de droite qui recevaient des enveloppes pour attribuer des travaux publics à des entreprises connues ont également révolté l’opinion. L’homme qui servait d’intermédiaire a parlé abondamment quand les choses ont été découvertes. Intarissable sur les détails, la façon et le lieu (Genève) où il distribuait les enveloppes, la presse lui a trouvé un nom : le « yonky » (junky), le drogué de l’argent.
Plus intolérable encore : des dirigeants de gauche, de la Communauté Autonome (région) d’Andalousie se sont

Siège de Bankia

approprié des aides destinées aux sans-emploi d’une région dont le taux de chômage est très supérieur à la moyenne nationale (35% contre 21%, et même 55% pour les jeunes). Dans une autre Communauté, celle de la région de Valencia, dirigée par la droite, c’est l’argent destiné à construire des écoles en dur, pour remplacer des préfabriqués en bois, qui a mystérieusement disparu. J’espère qu’on l’a trouvé à l’heure qu’il est !
Mais ce qui a touché plus de petits épargnants, puisque 10.000 affaires sont en cours devant les tribunaux, c’est le scandale des actions financières appelées préférentielles (terme mal traduit de l’anglais) destinées aux entreprises et aux grands investisseurs, comportant des grands risques et aussi des grands gains. Elles étaient de taux variable et perpétuelles (pour s’en défaire, il fallait les vendre) et venaient des années 90 : réalisées dans des paradis fiscaux, elles avaient été introduites en 1998 dans un marché organisé. Après la crise mondiale et la « bulle immobilière »,  les banques se trouvèrent en difficulté par manque de liquidité et solvabilité. Les seuls professionnels qui l’auraient pu, ne voulaient pas acheter les actions préférentielles à l’ancienne valeur. La Banque d’Espagne, de son côté, au lieu d’assainir les banques, sans rien tenter, les avait obligées à chercher plus de capital.
C’est ainsi que des Caisses d’Epargne et d’autres entités bancaires avaient commencé à vendre ces actions aux petits épargnants, qui ne connaissaient rien, alléchés par un intérêt plus fort,  qui passait de 2% d’intérêt fixe à 5 % et plus, sans avertir du risque (les taux étaient variables et la vente d’actions  pratiquement impossible). La Banque d’Espagne, cependant, avait donné l’ordre d’avertir des risques et même des contrats avaient été imprimés, mais il faut croire que les gens ne lisent pas les petites lettres…
Quand les acheteurs apprirent par la suite qu’ils avaient acheté des actions de la banque, qu’elles n’étaient pas couvertes par le Fonds de Dépôts et couraient le risque de liquidation pure et simple, les plaintes individuelles ou par association se multiplièrent. Ceci est  considéré comme une fraude financière sans précédent, puisque 10.000 jugements sont en cours. Le jugement se fera au cas par cas !

AUTONOMIES 

Quand on parle de l’Espagne actuelle, il faut tenir compte de l’importance du pouvoir des régions : les Autonomies, que l’on appelle aussi Communautés Autonomes. Elles sont au nombre de 17, auxquelles s’ajoutent deux villes situées sur la côte nord de l’Afrique : Ceuta et Melilla.
Ces régions sont le résultat de l’histoire de la formation de l’Espagne au fil des siècles, mais aussi de sa géographie physique, très montagneuse, qui a souvent isolé les régions les unes des autres, les conduisant à affirmer des personnalités très marquées. La volonté centralisatrice des monarques qui se sont succédé à Madrid leur a aliéné certaines provinces, notamment les plus excentrées.
Formées lors de l’adoption de la Constitution de 1978, les Communautés Autonomes qui composent « l’indissoluble nation espagnole » selon le texte, disposent de pouvoirs propres étendus dans un grand nombre de domaines (culture, santé, agriculture, patrimoine, fonction régionale, langue). Leur taille, leur population, leur richesse sont très variables. Leur statut lui-même n’est pas identique, notamment sur le plan fiscal où en raison de privilèges historiques (fors) deux d’entre elles, le Pays Basque et la Navarre, conservent l’essentiel des impôts qu’elles perçoivent alors que les autres n’en gardent que la moitié environ. La carte géographique détaillée des Pactes Autonomiques (1981 et 1992) fut approuvée par les deux principaux partis politiques mais pas par les Cortes Generales (Parlement National).
Certaines régions traditionnellement riches ont connu d’importants revers lors de la crise. Ainsi en Catalogne, le taux de chômage est passé  de 6,6% en 2007 à  22% aujourd’hui. Mais les dépenses sociales ne baissent pas et la relance de l’emploi coûte cher. La Catalogne est aujourd’hui, avec la Communauté valencienne, la plus endettée. C’est une humiliation pour cette région, qui a toujours affirmé sa puissance économique face à Madrid, que de devoir demander désormais l’aide de l’État. La Catalogne a voulu obtenir le même statut fiscal que la Navarre et le Pays Basque. Mais comme elle pèse à elle seule 18,7% du PIB espagnol, un tel statut priverait l’État espagnol de la possibilité de redistribuer une partie de la richesse du pays vers des régions très pauvres, comme l’Estrémadure, l’Andalousie et les Canaries pour  y améliorer les services de santé, d’éducation, de transports, etc. Il est vrai cependant que l’attribution des aides aux différentes Autonomies est quelquefois l’objet de transactions qui ont

davantage à voir avec la nécessité pour le gouvernement central de constituer une majorité au Parlement qu’avec les besoins des populations locales.
En tout état de cause, l’Espagne traverse depuis plusieurs années une grave crise institutionnelle qui menace son unité puisque les partis qui gouvernent la Communauté de Catalogne ont décidé, contre l’avis du pouvoir central, d’organiser un référendum sur l’indépendance de leur région. Option qui bénéficie d’un soutien réel, mais peut-être pas majoritaire, dans l’opinion catalane.

PARTIS POLITIQUES NOUVEAUX : UNE ADAPTATION DIFFICILE.

 Sous l’autorité de Mariano Rajoy, la droite espagnole (PP) a gouverné à partir de 2011 en bénéficiant d’une majorité absolue, ignorant les demandes de l’opposition. Mais, du fait de la crise, marquée par les expulsions de logement et le fort chômage des jeunes, et à la suite de l’avalanche des scandales de corruption, d’importants mouvements de contestation ont commencé à se manifester sous le nom d’Indignés. Le PP a perdu la majorité lors des élections de décembre 2015, et a été incapable de former un gouvernement. Son adversaire socialiste, le PSOE, non plus. Un deuxième scrutin, en juin 2016, a donné un résultat à peu près comparable. Pour éviter un troisième scrutin, les barons du parti socialiste ont alors imposé la démission du départ du leader du PSOE, Pedro Sanchez, qui refusait toute alliance avec le PP. La quasi-totalité des députés socialistes (83 sièges) se sont ensuite abstenus lors du vote d’investiture de Mariano Rajoy afin de permettre à ce dernier de former un gouvernement.
Les revers électoraux répétés du PP et du PSOE illustrent la fin (provisoire ?) du bipartisme apparu après la mort de Franco durant la Transition démocratique. Deux formations importantes sont apparues récemment sur la scène politique, Podemos et Ciudadanos.
Ciudadanos (C’s, Citoyens) est un parti du centre, plutôt libéral sur le plan économique et des mœurs, que l’on peut rapprocher d’En Marche, le mouvement d’Emmanuel Macron. C’s était prêt à s’allier avec le PP de Mariano Rajoy mais ne lui apportait pas assez de voix pour constituer une majorité qui est de 175 voix (PP : 137 voix ; Ciudadanos : 32).
Unidos Podemos (Unis nous pouvons, 67 voix) est  une formation de gauche, issue du mouvement des Indignés de Madrid et qui bénéficie d’une importante audience chez les jeunes. Podemos voudrait que l’Espagne se libère des règles budgétaires de la zone euro concernant le déficit public et la dette de façon à relancer l’économie espagnole. Il estime que’ « en cas de crise on a besoin de s’endetter ». Le parti veut instaurer un impôt de solidarité sur les transactions financières (1% sur l’achat et vente des actions financières et produits dérivés), supprimer les emprunts immobiliers une fois que le bien hypothéqué a été saisi, convertir les contrats de travail précaire en contrat à durée indéterminée une fois que le salarié a un an d’expérience dans l’entreprise et protéger de la précarité les 100.000 employés (des femmes surtout) du secteur touristique.
 Sur le plan tactique, l’objectif de Podemos est de dépasser le PSOE dans les urnes pour devenir la formation dirigeante de la gauche. Mais le parti commence à se diviser entre les partisans du numéro 1, le remuant Pablo Iglesias qui ne veut aucun compromis avec les socialistes, et le numéro 2, Iñigo Errejon, plus ouvert à une telle alliance.
Outre ces partis nationaux, l’Espagne compte un grand nombre de formations locales, surtout au Pays Basque, en Catalogne et en Galice. Certaines sont autonomistes, d’autres prônent l’indépendance de leur région.
En fonction de leurs affinités mais aussi de leurs intérêts du moment, des partis nationaux de gauche le plus souvent, mais aussi de droite à l’occasion, s’allient avec certaines de ces formations régionales.

 
SITUATION ACTUELLE

Aujourd’hui la situation est délicate pour les deux grands partis, le PP et le PSOE, qui doivent assurer ensemble la continuité du fonctionnement des institutions, mais sans trop se rapprocher pour ne pas s’aliéner leurs bases respectives, aux options idéologiques très différentes.
L’un des principaux défis pour le pays est la question du référendum d’indépendance catalan. Les partis nationaux y sont opposés, à l’exception de Podemos qui défend pour les Catalans « le droit à décider », même si Pablo Iglesias souhaite qu’ils restent dans le cadre de l’Espagne. La Présidente du Parlement de Catalogne, Carmen Forcadell, a été traduite en justice pour désobéissance et manque de loyauté, pour avoir préparé le chemin de l’indépendance.
Pour l’ensemble des citoyens espagnols, l’urgence se trouve plutôt dans la résolution des problèmes sociaux, en revenant sur la réforme du contrat de travail instituée par la droite, afin de donner les mêmes droits aux travailleurs sous-traitants qu’à ceux des entreprisses. Ou encore pour unifier les contrats de travail temporaire et limiter l’enchaînement des contrats à durée déterminée. La création des emplois dont se vante tant Mariano Rajoy repose sur la précarité. Des 478.000 emplois créés récemment, 22% sont payés 300 euros par mois (ils concernent généralement les jeunes) et 35%, 600 euros. Le seul avantage : leurs titulaires bénéficient de la Sécurité Sociale.
Autre menace qui pèse sur les (gentils) retraités qui ont accueilli leurs enfants expulsés, mais aussi sur tous les autres : le Fond des pensions est passé de 66 milliards en 2011 à 24 milliards en 2015. Son déficit est tel qu’en 2017, il sera épuisé. Or pour beaucoup de familles, c’est aujourd’hui  l’unique source de revenus pour eux et leurs descendants.

                               

Benidorm

GOD SAVE SPAIN
 

Sources :  La presse espagnole : Levante, El Pais, Le Monde, Radio, Télévision Espagnole
                 « Les riches Catalans ne veulent pas des pauvres Espagnols » de Yann Mens
              et «  Les autonomies » – articles d’Alternatives Internationales-n° 57 du même auteur.
                  « La grande escroquerie des actions privilégiées. Abus et impunité des banques pendant  la crise financière en Espagne »  par Andreu Missé
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Remerciements à  à Yann Mens qui a bien voulu vérifier l’exactitude des dates et faits politiques , améliorer quelques tournures hispaniques de mon fait, tout en respectant scrupuleusement mon plan et mes écrits.

Goal « qui perd » (Keeper) de Marcel Mescam

GOAL « qui perd » (keeper)

 

de Marcel Mescam

Novembre 2009

Les dimanches sont des jours bénis pour le football, c’est la fête. On joue à « l’extérieur » ou  à « domicile ». De ces années d’enfance les souvenirs affluent, des noms ressuscitent ! Il y a là : Jopic, Nadine, Laisse-tout, P’tit tank, Jean bibi, Chouï, Tante Fine… et autres vedettes  locales.

Quand on part en déplacement, l’équipe réserve jouant à 13 heures trente, il faut prendre le car à midi et demi, voire à midi. Ce qui oblige les joueurs et accompagnateurs à se mettre à table très tôt. Cela ne fait pas toujours le bonheur des cuisinières. L’équipe première ne joue qu’à quinze heures, aussi quelques particuliers partent-ils plus tard en voiture.

Le départ du car est au bourg, avec des arrêts à  Créachcaouet et Kerdanet ou Kerjeanne, selon la direction à suivre. Jean-Pierre H est le chauffeur attitré. Son béret basque rivé sur la tête, la cigarette roulée à la bouche, emmitouflé dans sa canadienne marron au col de fourrure noire, il retrousse son pantalon de velours côtelé, s’asseoit sur le siège et ôte ses galoches pour conduire.

Un grand vroum ! Et le Berliet jaune s’élance.

C’est la joie des retrouvailles d’un mélange intergénérationnel où la gent masculine est majoritaire. À l’aller règne un certain calme, le trac d’une défaite éventuelle s’installe ; on entonne seulement une chanson pour se donner le moral afin de remporter la victoire.

Au retour, en cas de victoire, il y a de l’ambiance. Les refrains s’enchaînent – « Qui c’est les plus forts »… « On les a vus chez Barbereau boire du Pernod avec des seaux, non, non, non, non, Carantec n’est pas mort, non, non, non, non, car il gueule encore, car… ». C’est la liesse. Le béret de Jean-Pierre passe de main en main, ce jour-là il a un bon pourboire.

En cas de défaite plane un silence de mort, et le trajet semble interminable.

Pour les rencontres à domicile, pas besoin de car, tout le monde se retrouve au Meneyer dans la minuscule maison mise gracieusement à disposition de l’Étoile Sportive Carantécoise par Gaby, le bossu, qui officie souvent comme arbitre de touche.

Sa petite taille provoque inévitablement quelques moqueries « Gaby, lève ton drapeau, on le voit pas ! ». L’étage est affecté aux visiteurs, le rez-de-chaussée en terre battue aux accueillants. Ici, l’espace est très restreint, chacun se débrouille pour se changer, on s’amuse, on échange vivement.

Les tenues sont fournies et entretenues par l’association. Elles sont utilisées par l’équipe réserve et première ! Les chaussures sont personnelles ; sur des barrettes de cuir sont fixés six crampons à pointes qu’il faut changer régulièrement afin de ne pas blesser l’adversaire. On entretient le cuir à la graisse de phoque.

Et le ballon ! En cuir, lui aussi, entretenu de la même façon, il se ferme par un lacet. Par temps pluvieux il n’y a pas que le terrain qui est lourd, le ballon également. Il faut bien le frapper du front, sinon vous avez l’impression que votre tête se désolidarise du cou.

Les pièces embaument le Dolpic, utilisé en massage, pour l’échauffement des muscles et, éviter les crampes. Les joueurs prêts, ils rejoignent l’aire de jeu toute proche, pas toujours en parfait état, mais jamais parsemée de trous de taupe à Carantec, comme c’est parfois le cas sur certains terrains.

En cas de derby, c’est-à-dire la rencontre de deux équipes de communes voisines, c’est l’effervescence, il y a concours de pronostics. L’enjeu est important pour les parieurs. Les chauvins stimulent leurs poulains, les encouragent, inquiets du résultat final.

À la mi-temps les sportifs reviennent aux vestiaires et reçoivent des rondelles de citron et une orange. L’entraîneur prodigue ses conseils. Puis c’est la reprise.

Si on mène, tout va bien, dans le cas contraire ça se gâte : la galerie des supporters et supportrices ne se prive pas d’invectiver les joueurs, et beaucoup de noms d’oiseaux fusent.

Après le coup de sifflet final, les équipes rejoignent les vestiaires, penauds ou joyeux, selon le résultat. En cas de victoire c’est la fête, dans le cas contraire c’est l’abattement. Les joueurs se changent rapidement, certains n’iront même pas boire le vin chaud offert, l’hiver, dans un café de la commune, où sont affichés au tableau, les résultats des autres rencontres du groupe.

Les moments forts et les plus distrayants ont lieu le lundi de Pâques. Tout le monde attend cette journée avec impatience. Il y a deux rencontres importantes de football. La première, à ne manquer sous aucun prétexte. C’est celle qui oppose les vétérans à une sélection d’autres joueurs. La seconde, est le match des mariés contre les célibataires.

Quand je dis vétérans, je précise que plusieurs, ont largement dépassé l’âge de jouer en seniors de 40 ans.

Il y a nos vedettes locales. Deux lascars qui patientent toute l’année, pour recueillir ce jour leurs instants de gloire. Il faut voir le cinéma qu’ils font, chacun dans sa spécialité ! Ces êtres si frêles, au passé et au présent, de personnes qui n’ont pas « une tête à sucer de la glace », paradent autour du stade en levant les bras, tels le boxeur après sa victoire. Leurs maillots sont trop larges et, des bretelles retiennent leurs shorts immenses. Ils exhibent leurs mollets de coq de leurs gambettes de héron pleines de varices, pour le plus grand bonheur du public. Une énorme casquette à carreaux, à visière, repose sur la tête de notre goal volant ; ses gants sont trois fois trop grands.

Les ovations fusent, le public en redemande. Hourra ! Les deux cabotins prennent le temps de discuter avec leurs fans, parfois même de boire un coup.

Après le tour de piste des artistes, la partie de rigolade se poursuit, avec la complicité de l ‘arbitre. En toute logique les vétérans sont moins véloces que leurs adversaires, ils n’ont aucune chance de gagner. Mais le jeu consiste, pour les chouchous du public, à pousser leurs adversaires à commettre une faute dans leurs seize mètres. Ils obtiennent alors réparation.

Ssss ! L’arbitre désigne le point de pénalty.

Là, interviennent nos deux experts, les spécialistes du tir au but. Jean J, pour son coup de pied magistral, et Jean B, dans la cage, pour son aptitude à se saisir du ballon.

Quand le spécialiste du « péno » se met en place, c’est du délire. Le rideau du théâtre peut s’ouvrir. Le paroxysme est atteint si son shoot ne propulse le ballon qu’à deux ou trois mètres, ou bien s’il frappe à côté de la balle. C’est granguignolesque.

Si le préposé aux plongeons spectaculaires encaisse un but, il va se plaindre auprès de l’arbitre pour lui signifier qu’il a été gêné par le soleil, ou quelque autre excuse. Alors, bien souvent le pénalty est tiré une deuxième fois, voire trois. Et là ! Le goal volant, d’un écart de côté, se saisit du ballon que l’adversaire a pris soin de diriger dans ses bras. C’est à pisser de rire. Les deux compères se retrouvent pour recueillir les bravos, et sont portés en triomphe. C’est la promesse d’une belle troisième mi-temps.

Atelier écriture : dates de réunion

les dates de réunion

Groupe 1  ( Marcel Mescam)

 1 er trimestre   = le  27 septembre. le 11 octobre, les 08 et  22 novembre.et les  6 et 20 décembre 2016.

2nd trimestre =  les 3  ;  17  et  31 janvier2017, les 14 et 28 février, les  14 et 28 mars.

 3 ème trimestre  = 11 et 25 avril ; 9 et 23 mai ; 6 et 20 juin 2017.

Groupe 2

la 1ère séance du second atelier d’écriture lundi 9 Janvier  à 14 h30 avec comme animateur Dominique Le Gall.

« Sacré bonhomme » de Marcel Mescam

Sacré bonhomme

de Marcel Mescam

Mars 2016

Les machines farfelues ou Illustre inconnu. Tels sont les thèmes proposés par l’atelier d’écriture. Je ne peux pas dire que cela me satisfait, comme souvent, ça ne m’inspire pas immédiatement. Quel choix vais-je faire ? Je ne vais tout de même pas chercher un autre sujet dans la liste des autres propositions, « un peu de réflexion Marcel, tu as tout ton temps pour rendre ta copie ». Cependant la page blanche me désespère, et mes nuits sont perturbées par la recherche d’idées. Je sais que cela peut durer plusieurs jours, jusqu’à ce que la lumière se fasse.

Enfin, c’est tout à fait par hasard, à la lecture d’un article dans le magazine Notre Temps, que je découvre ce qui peut m’intéresser. – Ça y est, je tiens mon fil conducteur ! –  Je vais donc relater brièvement la vie de Ray Tomlinson, qui, jusqu’à ce jour, était pour moi, un illustre inconnu. J’ignorais son existence, et il vient de mourir le 5 mars 2016 à l’âge de 74 ans.

Cet américain nous laisse en héritage un nouveau mode de communication devenu universel. Il est l’inventeur de l’e-mail. C’est lui qui a écrit le premier message électronique en 1971. Il a révolutionné le monde dans la façon de communiquer. Il avait tout simplement conçu le programme permettant d’envoyer un message d’un ordinateur à un autre, alors qu’il travaillait sur Arpanet, le réseau réservé aux chercheurs et aux militaires qui allait plus tard donner naissance à Internet. C’est lui aussi qui avait eu l’idée d’utiliser le caractère @– l’arobase– pour séparer l’identité de la personne du réseau auquel elle se rattache.

Je découvre avec plaisir ce sacré bonhomme qui disait : « Ne croyez pas tout ce que vous lisez sur le web. Rappelez-vous, il y a des humains derrière ces pages, et les humains font des fautes ». – Prévenait-il –.

Et il expliquait : « Le premier e-mail a été envoyé entre deux machines qui se trouvaient l’une à côté de l’autre, connectées via Arpanet. Je me suis envoyé un certain nombre de messages de test d’une machine à l’autre. Le premier était tout à fait oubliable, et je l’ai oublié ». – Moi Je n’oublie pas qu’il était chercheur, et que ces derniers ne notent pas toujours tout -.

Il poursuit : « Très probablement c’était un truc comme QWERTYUIOP ou quelque chose comme ça ». En référence à la première rangée de lettres du clavier en langue anglaise. « Une fois que j’ai été satisfait du fonctionnement du programme, je me suis adressé aux autres développeurs pour leur expliquer comment envoyer un message sur le réseau ».

Et il soulignait : « Le premier usage de l’e-mail a été d’annoncer sa propre existence ».

Je ne connaissais pas cet homme, maintenant disparu, mais pour moi il ne sera plus un illustre inconnu.

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Entre les mailles du filet de Marcel Mescam

Entre les mailles du filet

de Marcel Mescam

Ils arrivent tous les quatre au tribunal en tacaud pour se faire juger à propos d’une vieille histoire, une sombre affaire de malversations dans le Téléthon.
À cette occasion la salle d’audience est pleine, beaucoup d’amis des accusés sont venus pour les soutenir. Au premier ban on reconnaît monsieur Mareyeur, le maquereau, accompagné de sa morue et de sa roussette légèrement barbue.
– Le juge – Aujourd’hui nous allons étudier le cas Billaud de Bois, celui de Julienne et de Colin Maillard et de Ali Mande.
Prévenus, levez-vous ! Veuillez essayer de nous apporter la pieuvre de votre innocence, sans pour autant raconter de beaux bars.
Nos trois compères prient Saint-Pierre et espèrent que le juge d’instruction signera une ordonnance de non-lieu à leur encontre.
Les premiers interrogatoires terminés, une suspension de séance est demandée. C’est la raie thé. Monsieur Mulet est chargé de l’avitaillement tandis que monsieur Rouget de l’île noire en profite pour aller chez le merlan.
Le tribunal se remet en place. Des nouveaux curieux sont arrivés pour assister aux débats. Madame Baudroie se plie en quatre pour laisser passer la frétillante dame Dorade et son ami Encornet de Glace.
La séance traîne en longueur, les réparties ne sont plus très vives, et le juge d’instruction, impatient, décide de mettre le turbot. – Un petit malin se met à chanter Ô sole mio ! C’est un congre ! Hue ! – C’en est trop, le juge exaspéré lui dit : arête ! Et décide de faire écoper la salle. Monsieur Hareng saur le premier.
C’est ainsi que ce jugement se termine en queue de poisson, et ne fera le sujet que d’un entrefilet dans la presse locale.

Le chemin de Maria Mens-Casas Vela

Le chemin

 de Maria Mens-Casas Vela

Les fantasmes d’ailleurs peuplant les rêves des hommes

C’est un appel muet que nous lance le chemin.

Il est devant notre porte, nous attirant au loin,

Grimpe sur les montagnes, s’égarant dans les sommets,

S’étire à l’infini sur d’exotiques royaumes,

Cultive nos espoirs et ignore notre chagrin.

Car les chemins sont faits pour fuir et découvrir,

Ou enfin revenir, se retrouver enfant.

Le chat râleur mais fidèle de Maria Mens

Le chat râleur mais fidèle

Maria Mens

Et tous les jours c’est la même chose! – Mon gros minou, mon chaton à moi, le petit chéri de mémé et tout le tralala de bêtises! Mais elle ne voit pas que je suis un chat adulte et responsable?

Heureusement qu’elle a cessé de vouloir me faire jouer avec le fil qui pendouille, la p’tite pelote de laine, ou le grelot gagné dans un paquet de lessive. J’en ai par dessus la tête, « frito »! comme dit d’habitude le chien des voisins qui est d’origine espagnole, un épagneul noir et blanc qui a gardé un accent et le goût des aboiements en flamenco. Le pire c’est que son maître croit qu’il hurle à la mort, et le fait se taire immédiatement.

« Je suis en train de perdre ma voix! On ne me laisse pas pratiquer », m’a-t-il dit l’autre jour, car nous nous faisons des confidences. C’est pour cela que nous sommes tous les deux au courant des secrets de famille des deux voisins. Nous nous racontons tout et quand je dis tout, c’est tout.

Nous savons quand arrive la belle-mère des voisins car la belle-fille astique la maison, en disant des gros mots (qu’elle interdit à son fils) cache les souliers neufs que son mari trouvait si chers et se demande sans cesse quand sa belle-mère va partir, alors que elle n’est pas encore arrivée.

Quant à ma maîtresse, à l’annonce de la venue de sa famille, elle cache la bouteille du sirop pour la toux qu’elle boit avec ses copines tous les après-midis, quand elles ont finit de jouer aux cartes. Je dois vous dire qu’il est drôlement efficace, car un jour elles ont renversé la bouteille, j’ai lapé un peu et quelque chose à changé en moi : je me suis senti devenir un tigre qui poussait des rugissements et bondissait, semant la terreur dans la jungle- je veux dire dans la pièce-. Toutes les copines sont parties en moins de trois minutes.

Pendant quelques jours, ma maîtresse me regardait d’une drôle de façon….

Mais le pire , ce sont les secrets lourds à porter: nous savons tous les deux où nos maîtres gardent ce qu’ils appellent « le magot », qu’ils visitent régulièrement en secret, avec des mines mystérieuses. « C’est ça que le Fisc aura en moins », se délecte le voisin. Quant à la mienne c’est pareil. Un jour, à l’arrivée de sa fille, elle l’a fait entrer en grand secret dans la buanderie. -Viens voir « le magot », si le Fisc le savait ! Je regardais aussi, et j’ai vu des pièces jaunes très jolies dans une boîte en carton et vous savez où ? à l’intérieur de la machine à sécher le linge! On n’a pas d’idée ! Moi, si j’étais un voleur c’est là où j’irais voir en premier.

Mon copain et moi nous ne savons pas qui est ce Fisc, mais c’est sûrement un individu redoutable. Même s’ils nous embêtent, nos maîtres nous donnent à manger et nous caressent et nous grattent le dos et derrière les oreilles. Nous sommes décidés à défendre leur « magot», contre ce monsieur le Fisc. Pour le cas où il viendrait par ici, nous prendrons le « magot » et nous le cacherons le mieux que nous pourrons et personne le trouvera; nous avons pensé à un endroit sûr que je connais très bien. C’est un égout près d’ici, dans la campagne environnante, où je suis tombé il y a quelques années. Je dois la vie à un gamin qui m’a entendu et m’a repêché avec un filet à crevettes, car le trou est profond et glissant.

Avec mon copain, c’est décidé: pour que nos maîtres soient tranquilles une bonne fois, cet après-midi nous allons cacher là bas le « magot » qui les préoccupent tellement. Ah! j’ai hâte de voir leur tête, quand elles verront qu’elles n’ont rien à redouter de ce monsieur Fisc de malheur !

LES GIGOTS DE GIGIE de MARIA MENS-CASAS VELA

LES GIGOTS DE GIGIE  de MARIA MENS-CASAS VELA

Je ne comprends pas comment je suis arrivée là. A mon âge-canonique- me retrouver au Commissariat de Police-avec des majuscules- de la ville où j’habite avec des policiers goguenards qui connaissaient mon défunt époux ! Et lui? Qu’est -ce qu’il dirait? Je préfère ne pas y penser!

Par égard pour mon âge et parce que c’est la première fois « et j’espère la dernière »   a ajouté le commissaire, je suis seule dans ma cellule provisoire, en attendant qu’on décide de mon sort.

Si jamais on porte plainte je vais devoir payer une amende et c’est mon fils qui par chance n’habite pas ici, qui doit venir la régler et « me prendre en charge » comme si j’étais atteinte de folie sénile!

Comment tout cela a-t-il commencé? Dans l’alphabétisation et l’aide scolaire pour des enfants de 6 à 9 ans je me suis fait des vrais amis. On parle des choses sympathiques, mais je reçois parfois des confidences moins drôles ou on me demande un conseil. C’est facile de régler, il ne s’agit la plupart du temps que de quelques chamailleries ou conflits infantiles.

Mais dernièrement , la petite Anne est venue au cours avec les yeux rouges et si triste que cela m’a alertée. Cela ne semblait pas si léger, alors j’y suis allée avec tact.

-Ça va, Anne? La petite a éclaté en sanglots si déchirants et je me suis levée pour la conduire dans un endroit un peu plus intime et éviter les regards intrigués des autres. J’ai eu du mal à comprendre ses explications embrouillées entre deux hoquets, où le nom de Gigie revenait sans cesse.

En fin j’ai compris tout. Le papa d’Anne , un éleveur, avait eu des graves ennuis de travail et une partie des instruments et des animaux avait été saisie et vendue aux enchères, sur place.

Un boucher connu en ville, avait acheté le taureau et toutes les génisses, dont Gigie, que son père lui avait donnée en lui promettant qu’elle serai gardée pour la reproduction et jamais sacrifiée. On avait essayé de parlementer avec le boucher mais rien n’avait fait. Et Gigie fut embarquée avec les autres bêtes au grand désespoir d’Anne. Cela c’était passé la veille.

Mon sang n’a fait qu’un tour! Il était peut-être temps! Ah ! je me voyais en Don Quijote des génisses. Alors après une conversation avec la petite Anne nous ourdîmes un complot pour le lendemain matin , sans perdre du temps. Anne avec ses amis de l’école, préparerait des pancartes sans fautes d’orthographe et nous irions tous à la porte du boucher. Après j’alertais la presse.

Le lendemain je me suis retrouvée entourée d’enfants à la porte du boucher , tous munis d’une pancarte avec cet épitaphe: »Ci- gisent les gigots de la gentille génisse Gigie » Et pas une faute d’orthographe!

La presse a fait des gorges chaudes, le boucher a donne des ordres, Gigie est retournée chez Anne et je me suis retrouvée ici.

Et j’attends mon fils; en fin, je crois.

Ploc, Ploc de Marcel Mescam

 

Ploc, Ploc

de Marcel Mescam (Décembre 2015)

Tout est calme, le robinet goutte comme toujours, on devine que je vais vite m’énerver. Et pourtant je suis si heureux de me plonger dans le poème « Ma Bohème », écrit par Arthur Rimbaud. Je suis assuré de ne pas être dérangé aujourd’hui, et d’ailleurs je m’inscris aux abonnés absents. Je vais essayer de comprendre, de décortiquer, et d’analyser ce texte. Je vais faire travailler mes méninges. Ploc ! Je suis bien calé entre deux coussins dans mon fauteuil, les pieds reposant sur la table basse. Ploc ! Je commence la lecture de ce poème datant d’octobre 1870.

Je m’en allais, les poings Ploc ! dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal :
J’allais sous le ciel, Muse ! Et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! Que Ploc ! d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon Ploci auberge était à la Grande Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de Ploc ! septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des Ploc ! lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Ploc !… Voilà ! Je suis un peu désappointé. Je pense que c’est une forme de sonnet de deux quatrains suivis de deux tercets en alexandrins, qu’affectionne tant mon ami Jean-Claude. Je m’aperçois que l’auteur utilise dès la première strophe le « je ». Il semble en colère « les poings dans mes poche crevées »… il s’en va… Ploc !… Je ne sais pas où, il erre, ce vagabond à « l’unique culotte au large trou ». Il s’identifie au Petit Poucet, mais pour lui, point de cailloux pour repères, mais les « étoiles au ciel ». Ploc !… Je commence à en avoir assez de ce robinet qui goutte !…Et d’Arthur qui n’arrête pas d’employer ce « je ». Ploc ! Moi aussi « je sens des gouttes » perler « à mon front » ; pas de « rosée », mais de sueur. Ploc ! Ça continue, Ploc ! Mon petit-fils, fidèle à son habitude, aura mal fermé le robinet de la cuisine. Ploc ! Je me trouve « au milieu des ombres fantastiques », j’estime que Rimbaud a pris quelques libertés dans les rimes des deux quatrains, et surtout le dernier vers que je ne comprends pas. Ploc ! Pour moi, « mes souliers » ne sont pas « blessés », mais mon cœur bat la chamade, au rythme des Ploc ! Ploc ! Ploc ! Je vais clore le bec de ce satané robinet.

ploc ploc

« Au commencement était le verbe. » par J-C Guichen

Au commencement était le verbe.

(Puis vint le charabia)

par J-C Guichen

Plumitifs, à mon commandement,
Sujet, verbe, complément.
Pas de fleurs de rhétorique,
Pas d’envolées lyriques.

Soyez précieux avec la ponctuation
Indispensable à votre élocution.
A bon escient utilisez les guillemets,
Pour inclure un proverbe guilleret.

Faites bien attention à l’apostrophe,
Elle peut-être catastrophe,
Si l’interpellé mécontent,
Vous renvoi l’acerbe compliment.

Point d’exclamation, soyez calme,
Ecrivez délicatement avec le calame.
L’impatience est un vilain défaut,
Choisissez d’amour, un joli mot.

Deux points, trois points, quoi encore ?
Des suspensions ! Suffit, il y a pléthore.
L’extravagance, ne la conduisons pas,
A pousser les voyelles au tréma.

Moi, j’aime la vibrionnante virgule,
Bravant hardiment le ridicule,
Je la sème sans discernement,
Entre sujet, verbe et complément.

Calame roseau taillé en pointe
Dont on se sert pour écrire.

43 pour les intimes… de Maria Mens-Casas Vela

43 pour les intimes…

Maria Mens-Casas Vela

A mes petits-enfants

Tout était calme dans la maison, le robinet gouttait comme toujours dans l’évier, et on devinait qu’il ne s’arrêterait de sitôt. « Cela commence à me courir sur le haricot » dit xccx4987543 (43 pour les intimes). Il aimait bien cette expression loufoque qu’il avait apprise dans les cours accélérés de la langue de ces humains qui s’appelaient eux-mêmes « français ». Il paraîtrait que l’expression venait du XIVe siècle de leur calendrier et que « le haricot » faisait référence à l’orteil, en langage familier.
Bien que la transmission de pensée fût le meilleur moyen de communication car on n’avait pas besoin de langues, pour lui la connaissance des rouages cérébraux des créatures d’autres planètes apportait un complément au travail de naturaliste, son travail. « Parachuté » d’un engin volant pour étudier secrètement les conséquences des transformations sur la flore de cette planète, il était venu préparer, au besoin, une vraie expédition qui éviterait les possibles catastrophes de certaines molécules inventées par ces imprudents pour accélérer la croissance des plantes. Ils n’étaient pas encore trop en avance, mais ils ne savaient pas où ils avaient mis les pieds. La consommation de ces végétaux – que d’autres avaient déjà trouvés – avaient eu à la longue des effets imprévisibles sur d’autres planètes, accélérant la combustion et la concentration des toxines dans les organes vitaux, provoquant des hécatombes.
On avait choisi pour lui cette contrée de la côte nord-ouest du pays parce qu’il avait un de ces laboratoires pas loin et il s’était « invité » à proximité dans cette petite maison habitée par une vieille dame gentille, mais fofolle et distraite, qui ne risquait pas de le découvrir pour la bonne raison qu’il était volontairement transparent et silencieux. Il l’avait étudiée à son insu et avait scruté ses pensées pendant qu’elle tricotait. Et ces pensées allaient surtout aux travaux que la maison nécessitait avec urgence. Le toit qui laissait passer de l’eau dans le grenier par temps de pluie, obligeant à mettre des vieilles bassines métalliques, bien réparties, sur le sol du grenier.
En cas de vent d’ouest, entre les rafales féroces par moments et le tintinnabulement de l’eau sur le métal, la maison prenait les allures d’un théâtre d’orchestre symphonique. Cela faisait rire 43 qui vivait dans un monde où les toits n’existent pas, remplacés par des forces magnétiques isolantes, indestructibles et protectrices, qui occultaient la lumière si nécessaire.
La vieille dame lui était sympathique : il voulait l’aider et respectait son intimité. Il n’avait pas besoin de sa chambre d’amis car il dormait en suspension dans le salon, près du plafond – en lévitation – pour éviter les surprises et les chocs. Ni besoin de couvertures parce que sa température intérieure s’accommodait aux circonstances extérieures. Pour ce qui était de la nourriture, on avait tout prévu : on lui avait préparé l’organisme à l’avance pour ralentir et combler ses besoins vitaux. La raison principale d’occuper la maison était de s’approcher des humains de cette planète et de connaître leurs réactions, dans leur milieu familier. Lui aussi était humain avec des sentiments, de l’humour et même des humeurs. Il avait la permission de se montrer en cas de besoin s’il rencontrait une confiance réciproque.
Louisette – ainsi répondait la dame au téléphone – avait deux amies de son âge et elle les invitait souvent à tricoter et à prendre un café. Toutes les trois papotaient et critiquaient un peu certaines personnes du village qui devenaient familières à 43 : le fils de la boulangère, par exemple, piquait dans la caisse de sa mère pour entretenir sa moto ; la vendeuse de l’épicerie, donnait en cachette des bonbons à la sœur de son copain et sa patronne la tenait à l’œil ; le boucher faisait les yeux doux aux femmes célibataires de moins de 40 ans mais il n’attirait personne avec sa voix de soprano…Bref, le village commençait à être familier à 43.
Les premiers temps, il avait visité à sa façon le laboratoire proche, observant d’une certaine hauteur pour apprécier l’avancée des travaux et il savait, par l’informatique, que plusieurs équipes travaillaient de concert pour la réussite de la recherche. Ils se réunissaient pour faire le point par vidéoconférence avec les chefs des autres équipes. Heureusement, ils cafouillaient encore pas mal. Il avait attendu d’être sollicité par son correspondant de transmission de pensée pour faire son compte-rendu et après cela il se sentit en vacances.
« Je vais aider Louisette, se dit-il. Je vais m’attaquer à ce maudit robinet qui me court sur le haricot. » Cela le fit sourire. Et comme Louisette était partie prendre le café avec ses copines, 43 put travailler tranquillement. Il aurait pu facilement démonter cela avec les doigts mais c’était moins amusant. Les outils primitifs étaient dans la cave, et une rondelle de caoutchouc et une pince – comme ils disaient – avaient été suffisantes. « Drôle d’engin, ce robinet » pensa-t-il. Il avait l’impression de se promener dans un musée de l’époque de Jules Verne, ce visionnaire qu’il avait découvert parmi les auteurs favoris des Français. « Après je m’attaquerai au toit, mais là il faut plus de temps. Si Jules Verne me voyait ! J’aimerais parler avec lui, nous aurions des choses à nous raconter ! »
Quand Louisette était rentrée, le robinet ne coulait plus, mais elle ne s’aperçut de rien. Comme elle avait trouvé naturel d’avoir encore du bois pour sa cheminée, coupé et bien rangé dans la remise du jardin. Ou les pommes du pommier sur les étagères bien au sec et séparées pour passer l’hiver. 43 aimait beaucoup jouer au génie protecteur, car Louisette, distraite comme d’habitude, ne s’alarmait pas. Elle se disait, cependant : « Tiens ! Je ne me souvenais pas de l’avoir fait. » Et elle était contente d’elle-même, ce qui amusait énormément 43, qui craignait d’aller trop loin. Mais Louisette était de ces personnes qui font une chose en pensant à une autre, surtout en ce qui concerne les tâches obligatoires et ingrates.
Les jours s’écoulaient entre les visites au laboratoire pour surveiller les avancées des recherches dangereuses des équipes et préparer, si besoin, un sabotage discret pour faire abandonner les découvertes. 43 n’était pas seul, car simultanément, tous les centres qui travaillaient à cette investigation, faisaient l’objet de surveillance. Mais si on se fiait aux algorithmes très poussés des visiteurs, cela ne saurait pas tarder et que faire s’ils persistaient ? Car cela faisait des années qu’ils avaient commencé et ils n’abandonneraient pas sans des sérieuses raisons, cependant, les plus tragiques on ne les découvrirait qu’à long terme. Alors, que faire ?
43 se promenait dans la campagne alentour à sa façon, c’est-à-dire invisible et plus ou moins en volant. C’est comme cela qu’il était monté sur les toits des voisins pour étudier la technique des constructeurs, qu’il trouvait ingénieuse, drôle et souvent artistique, quoique nécessitant un travail pénible avec leurs moyens primitifs, et possiblement dangereux. Car ces humains n’avaient pas encore la possibilité de se mettre en gravitation et une chute à ces hauteurs…. Ils avaient beaucoup à découvrir si, au moins, ils en avaient le temps avant d’ingérer la maudite molécule de croissance accélérée. Sur la planète de 43, l’éthique obligeait à ne pas intervenir dans l’évolution d’autres civilisations. Une subite vague de connaissances pouvait faire plus de mal que de bien, coupant les individus de leurs racines et leur faisant perdre totalement leurs repères. Il y arriveraient bien à leur rythme.
Quelques jours après, un incident bête arriva à Louisette : elle trébucha dans son potager et se tordit la cheville. 43 l’entendit se plaindre et en la voyant faire des efforts inutiles pour se mettre débout, il sut que le moment était venu de se présenter, de se dévoiler. Il accourut comme s’il venait de la route en demandant : « Êtes-vous tombée, madame ? Ne bougez pas, j’arrive pour vous aider ! » Louisette vit un jeune homme, grand et maigre comme un clou, habillé d’une combinaison blanche. qui se précipitait pour la secourir. A première vue, elle crut avoir affaire au neveu de son amie Hortensia, décédée l’année précédente.
– Vous êtes charmant, seriez-vous le neveu….?
– D’ Hortensia ? répliqua 43, sans répondre directement (Heureusement il lisait en Louisette comme dans un livre).
– Ah, il me semblait bien, vous êtes ici pour ventiler la maison. J’ai eu de la chance que vous soyez passé par là ! Je ne sais pas comment j’ai mis mon pied !
– Ne vous inquiétez pas. Je m’y connais en chevilles : je suis entraineur sportif d’un groupe de jeunes étourdis. Si vous avez une bande et un gel pour un massage, dans quelques jours tout sera fini.
Louisette fut conduite avec délicatesse jusqu’à son fauteuil et sa cheville, manipulée et massée, cessa de la faire souffrir. 43 s’intéressa à ce que la vieille dame avait encore à faire dans ses jardinet et potager et il proposa immédiatement de le faire à sa place.
– Vous êtes vraiment gentil, et je voudrais vous offrir un café, mais je ne crois pas que je pourrai le faire aujourd’hui !
– Merci, madame, mais je viens de sortir d’un intoxication alimentaire et je ne peux pas me permettre de manger ni boire quoi que ce soit pendant quelques jours, mon régime est très strict.
– Quel dommage ! Vous n’êtes déjà pas très épais. Mais vous avez bonne mine malgré tout.
43 faillit éclater de rire. Si la vieille dame voyait sa vraie mine…Il passait pour beau dans son monde, mais, dans celui-ci, sans son masque visuel extérieur, en trois dimensions, la dame aurait pu être victime d’une crise cardiaque. C’est simple, il ne ressemblait à personne ni a rien sur cette planète. Mais ce qui était réconfortant c’est que ses sentiments trouvaient un écho en ceux de Louisette et il l’aimait bien.
Les jours suivants, ils s’appelaient « Louisette » et « le petit », nom que la tante  Hortensia donnait toujours à ses neveux. Après la tonte de la pelouse – assez modeste – un nettoyage des mauvais herbes du potager et la cueillette très amusante de quelques légumes pour la soupe, 43 s’occupa du toit, en se cachant : un peu d’isolation, quelques ardoises à mettre en place, survolant le toit comme un papillon et quelques bassines en moins. Louisette rayonnait. Elle voulait présenter « le petit » à ses amies, mais il lui raconta une histoire qui se tenait : il préférait qu’elle garde le secret de sa venue pour éviter la jalousie des autres neveux qui ne voulaient pas qu’il garde la clef, de peur qu’il prenne des libertés. Mais enfin, quelles libertés ? elle n’avait rien ! Mais elle promit.
Et le moment de partir arriva. Les supérieurs de 43 avaient décidé que avant que les choses ne deviennent irrémédiables et les frais des recherche trop onéreux pour les abandonner volontairement sans preuves indubitables, il fallait tenter une action tout en gardant l’anonymat nécessaire. La solution était de passer en boucle, dans tous les ordinateurs de tous les laboratoires, les algorithmes introduisant des variables qu’ils avaient ignorées, seule façon de leur signaler l’erreur qui conduirait inexorablement à la catastrophe causée par la molécule. Les chercheurs se poseraient des questions, mais l’essentiel était qu’ils prennent conscience de l’erreur. Ils penseraient que l’un d’entre eux avait trouvé la faille et ne voulait pas se faire connaître, mais ce n’était pas plus mal.
43 dit à Louisette qu’il partirait le lendemain et pour la dernière fois le soir, il avait repris sa place pour dormir près du plafond. Au matin, il avait regardé, une fois de plus, la petite araignée, sa copine, qui tissait sa toile sur les bras de la lampe ancienne de son amie. Oui, son amie, charmante, sans malice et distraite. Et, d’ailleurs, que faisait-elle dans la cuisine aux aurores ? Un délicieux parfum vint chatouiller l’organe olfactif de 43.
Cela devint limpide quand 43 arrivant par la porte, comme il se doit, vit Louisette avec un paquet bien emballé : « Tiens, petit, c’est pour toi. Tu ne partiras pas sans mon far four, comme ceux que vous faisait ta tante. Tu dois aller mieux, maintenant. Salue tes parents de ma part et merci pour tout. Viens chez moi quand tu voudras ! »
43, ému, serra contre lui la petite dame, avec tendresse, et partit très vite. Il pensait à la tête de son chef quand il le verrait revenir avec son paquet au vaisseau spatial.
« Je ne lâcherai pas mon far four, quitte à devoir le passer par les rayons stérilisants ! » se dit-il.

………………………….

Coup de gueule de Marcel Mescam

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Coup de gueule

par Marcel Mescam  (janvier 2016)

Ça n’est pas encore fini, tu ne trouves pas que ce manège a assez duré ! Il faudrait que cela cesse ! J’en ai marre de tous ces volatiles jamais rassasiés, et ceci par ta faute. Pourquoi ma famille doit-elle payer un si lourd tribut ? C’est tout de même un peu facile de s’en prendre à plus petit que soi. Qu’avons-nous fait pour mériter une telle destruction ? Il me semble pourtant que nous sommes utiles, grâce à nous tu récoltes de beaux légumes et des belles fleurs. Tu n’es pas reconnaissant, bien au contraire et, je t’accuse d’être de connivence avec ces maudits oiseaux. Vous êtes des assassins ! Et je pèse mes mots. Ne t’arrive t-il pas de nous couper en deux, trois, voire en (suite…)

« Le Père » de Nadine Cadoret

Le père

 de Nadine Cadoret

Dès le départ du train je réussis à me calmer : je ne tremblais plus. Sans délai et malgré l’agitation qui s’était emparée de mes membres j’avais pris un taxi qui m’avait conduite à la gare et j’étais montée dans le premier TGV en partance pour Paris. Il me faudrait encore me rendre de la gare de Lyon à Montparnasse pour prendre ma correspondance pour Brest. J’arriverais trop tard dans la soirée pour visiter mon père à l’hôpital. J’allais prendre une chambre à l’hôtel pour la durée de mon séjour. Pas question de remettre les pieds dans la maison de mon enfance pour me retrouver en tête-à-tête avec « elle ».
(suite…)

« Le clone » par Maria Mens-Casas Vela

Le clone

par Maria Mens-Casas Vela

          Ce n’est pas difficile de me souvenir de la date où les bizarreries ont commencé : quelques jours après mon anniversaire. Pourtant je me suis beaucoup amusée ayant reçu chez moi ma famille et mes amis les plus chers. Et ils avaient été généreux ! Chacun avait fait de son mieux pour me faire plaisir : des dessins des plus jeunes, maladroitement coloriés, à un voyage à Madagascar offert par mes frères et mes enfants, avec des escales superbes (suite…)

Éternels par J-C Le Scour

Éternels

(Nouvelle écrite à partir de textes précédents)

de J-C Le Scour

C’est aujourd’hui, 25 février 2015, qu’est prévu le rendez-vous dans la salle panoramique. Le repas sera suivi du Grand Bal.
Albert, le chef d’orchestre, arrive le premier. Il pose avec mille précautions son accordéon sur la petite table de coin. Il enlève son manteau qu’il remplacera, le moment venu, par sa veste dont le bleu tranche avec le rose de celle de ses partenaires. Il adresse un pâle sourire teinté de nostalgie à Pierre, le Maître de cérémonie qui, attentionné, courtois, lui propose de s’asseoir et lui demande si les autres convives le suivent. « Ils ne tarderont pas » répond Albert, un tantinet mystérieux. « J’ai donné le la, ils en prendront bonne note ».
Jeannot se présente bientôt. Il connaît la partition sur le bout des doigts, des doigts qui tant de fois ont manié l’archet pour caresser les cordes du violon jusqu’à fendre son âme et le cœur des danseurs. Il prend place près d’Albert. Une mèche libre et rebelle lui barre le front. La fine moustache renforce son petit air goguenard, frondeur, gentiment moqueur. Bon vivant, Jeannot aime la valse et la java.
Fernando ouvre la porte, trompette sous le bras. Racé, élégant comme aux plus beaux jours, le fils d’immigré espagnol qui avait fui le franquisme pour la France, s’installe en chantonnant. Sa voix venue d’ailleurs apporte à l’orchestre une savoureuse touche d’exotisme.
Georges est le quatrième. Personne ne l’a vu venir. Il est si discret en toute chose. Il se déplace toujours sur le mode piano-pianissimo-incognito.
François, la joie faite homme, sourire magnifique, franc et direct, salue à la cantonade. Il n’a pu se résoudre à choisir entre le bandonéon et l’accordéon. Il les pose délicatement sur la table où repose déjà l’instrument de son frère Albert. Il sait tirer de son bandonéon d’admirables sons plaintifs et lancinants. Il interprète des tangos inoubliables, à faire pleurer. Chacun, tour à tour, reçoit son amicale accolade.
Roger surgit un peu plus tard, d’humeur maussade. Il maugrée, comme souvent. Pas étonnant qu’il sache si bien faire pleurer son trombone à coulisse. C’est ça, l’ami Roger, un écorché vif, un révolté de chaque instant, mais un homme attachant, un touche-à-tout capable de troquer son trombone pour le violon ou de chanter des slows langoureux.
Il ne manque plus que l’autre Roger et sa guitare. Elle est swing, il est slow, jamais pressé. Il accompagne ses amis virtuoses vers des Everest de la musique, aussi discrètement qu’efficacement. Fidèle parmi les fidèles, son retard surprend et inquiète ses amis. Pourquoi n’est-il pas là ?
C’est le moment de passer à table. Roger les rejoindra plus tard. Le dîner se déroule dans une ambiance potache. Tous savourent les mets délicats, le potage aux perles de pluie, les fruits de la mer galaxie, les nuages de glace nappés de flocons de neige fine et sucrée, les croissants de lune aux lumières diaprées, sans négliger les divins nectars qui accompagnent la succession de plats pour le bonheur de tous.
Dieu que c’est bon ! L’absence de Roger le guitariste est le seul grain de sable. Pourquoi diable se fait-il attendre ? Faut-il prier pour le faire venir ? Les danseurs piaffent d »impatience. De là à souhaiter sa mort il n’y a qu’un pas que tous franchissent allègrement.
Rien n’échappe au grand Ordonnateur, il y va de sa réputation. Il pense d’ailleurs qu’un peu de détente en musique le sortira de la routine et de l’ennui qui se sont subrepticement installés au fil des siècles. Il juge, en son âme et conscience, qu’il est l’heure de rappeler Roger à lui. Roger a donc rendu l’âme et l’ascenseur céleste le conduit directement à la porte du paradis des musiciens. Il paraît à la fois triste d’avoir dû quitter ceux qu’il aimait sur terre et ravi de revoir ses amis qui ont quitté le bas monde avant lui.
Feu l’orchestre Scouarnec est maintenant au complet. En avant la musique, vive la danse ! Les musiciens s’installent sur l’estrade enfumée d’un halo de brume ouatée. Dès les premières notes la foule des danseuses et danseurs, aux anges, envahit la piste. Ils pourraient se croire en Argentine lorsque l’orchestre entame La Cumparsita, Violetta ou Adios muchachos. Nul ne risquera un malicieux « place aux jeunes ». En ce lieu il n’y a plus d’âge.
Le bal des éternels ne fait que commencer.

Morlaix et le déluge par J-C Guichen

Morlaix et le déluge

par J-C Guichen

Il n’avait pas plu pendant quarante jours et quarante nuits et Brassens avait depuis longtemps restitué le parapluie volé.
Morlaix fêtait noël. La jolie ville aux trois collines voyait brutalement ses rues et ses places transformées en réceptacle de bassin versant. La curiosité de l’eau est on le sait, sans limite. Visiter restaurants, librairies, magasins de chaussures, de vêtements, s’installer au volant d’une voiture font partie des tours pendables qu’elle aime jouer. (suite…)

Eternel Goncourt par J-C Guichen

Eternel Goncourt

 par J-C Guichen

«  Partout où l’on parle Anglais, personne n’ignore le nom de Dingley, l’illustre écrivain. »

De temps en temps je visite la cabane où sont déposés, vieux journaux, revues, publicités… Du fatras, ce jour là émergeait une reliure cuir qui me semblait d’une bonne facture. Je la retire et j’ai dans la main un livre avec un dos (suite…)

Délocalisée

Délocalisée

par J-C Guichen

J’étais une fille de l’Olympe

Passe pour avoir inventé la guitare.

Aujourd’hui neuve ou d’occasion

Je porte un losange sur le capot.

Et ma mortelle éternité vouée à la ferraille.

clio

 

 

 

 

 

La mythologie attribue à CLIO l’invention de la guitare