La retraite dorée

                                            La retraite dorée   

             Maria Mens -Casas Vela

 

Il avait toujours vécu en égoïste. Marc le reconnaissait sans vergogne et même avec un certain cynisme. Il avait bien traité son personnel et sa famille lointaine ; il était célibataire, pour ne pas se compliquer la vie, ce qui ne l’avait pas empêché d’avoir de brèves idylles – très brèves en général et pour une raison simple : il était sympathique, bien de sa personne, il avait eu une bonne réussite en affaires et il était libre. Ainsi il suscitait la convoitise des donzelles avec lesquelles il sortait un peu plus longtemps et qui commençaient à parler d’un avenir commun, ce qui était pour lui un  signe sans équivoque d’avoir à déguerpir sans tarder.

 

Mais les années passèrent, la retraite arriva et il fallait qu’il pense à sa future vieillesse. Comme il ne voulait dépendre de personne, il commanda un robot – de la dernière fournée des robots sophistiqués – pour le servir et s’occuper des tâches ingrates. Celui-ci parlait six langues, les lisait et les écrivait toutes, calculait avec rapidité. Cela n’excluait pas les tâches quotidiennes nécessaires aux besoins d’une personne âgée. Il l’appela « Georges » et lui programme une série d’exercices destinés à maintenir son maître en  bonne santé : réveil à huit heures, gymnastique douce et respiration yoga. Douche et massages, réflexologie des pieds – il adorait cela ! -, petit déjeuner modéré et habillement pour une promenade dans le parc proche. Ah, et avant de partir, un petit compliment du genre : – Vous êtes très  élégant, monsieur ! (très bon pour le moral ! ).

 

En rentrant vers midi de la promenade, il rencontrait le fils de la concierge, d’origine espagnole, Miguelito, charmant garçonnet de huit ans, avec des yeux noirs malicieux   sous des cheveux bouclés très bruns et épais, comme ceux de ses parents, originaires de Séville. Marc se dit que le petit semblait encore le guetter pour venir à sa rencontre et , en tournant autour du pot, lui demander des nouvelles de son robot – tout le monde dans l’immeuble savait qu’il en avait un -, les détails de sa voix, de sa démarche et s’il fallait le recharger comme un aspirateur, etc. Ce jour-là, sa mère sortit pour s’en excuser mais Marc, amusé, proposa au petit de monter voir ce qui l’intriguait tant après l’école. Plus que ça, il lui proposa de monter avec un de ses jeux électroniques pour jouer un moment avec le robot. Mais sa mère lui rappela qu’il lui fallait faire auparavant les devoirs de l’école, qu’il laissait toujours pour le dernier moment, ce qui se voyait dans ses notes. Marc, voyant  la mine déconfite de Miguelito, ajouta : – Très bien ! Qu’il apporte  ses devoirs. Je vous promets qu’il va travailler ses maths avec mon robot, un vrai maître.

 

Le bonheur et la surprise de Miguelito se voyaient dans ses yeux et sans réfléchir il se lança vers Marc, le serrant très fort avec ses petits bras. Malgré la confusion de la mère, Marc fut ému de cet élan de tendresse, voyant, dans un éclair de  clairvoyance, ce qu’il avait perdu en se privant d’enfants.

 

Quelques années sont passées et, au coup de sonnette, Georges, très stylé, ouvre la porte à un beau jeun homme brun, qui donne une petite tape amicale au robot et crie de joie : – Parrain ! Je viens d’avoir la réponse du Japon. Je suis admis au Centre d’Intelligence Artificielle et Robotique de Tokyo !

– Entre, Miguel, tu n’as qu’à commander le billet d’avion sans perte de temps ! crie Marc, au comble du bonheur… partagé !

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Railleries

Railleries

jcls

C’était au temps du cinéma muet et cela continua bien après le Technicolor. Le train était encore un cheval de feu aux naseaux fumants qui stoppait son galop et s’arrêtait dans les relais petits ou grands, les gares. Jean voyagea dans ces machines à vapeur et patienta souvent dans les salles d’attente ou les halls.
Il n’est plus très jeune. Pas trop vieux non plus car il se comporte à présent en homme moderne : ordinateur, tablette, téléphone mobile, avion une fois l’an, voiture équipée d’un régulateur de vitesse et d’un GPS. Bientôt il osera les courses au Drive. Sa pratique de la langue française s’enrichit chaque jour de mots nouveaux : Google, Facebook, fake news, Youtube, Brexit et tant d’autres.
Le stylo lui sert encore pour les mots croisés qu’il affectionne. Il confesse écrire ses messages et SMS sur le clavier de son ordinateur… d’un seul doigt.
De quoi étions-nous en train de parler ? Du train justement. Reprenons-le en marche. Elle était haute, la marche, et souvent double. Je m’égare, je déraille. Vite revenir sur la bonne voie. Lorsque Jean était pensionnaire, c’était le cœur gros qu’il retournait au lycée le lundi matin au rythme lancinant des tac-tac tac-tac des wagons et des tchou-tchou de la locomotive. Plus tard le Rapide le déposa quasiment à la porte de la caserne où il devait accomplir ses classes de soldat. Le service militaire n’était pas une vocation mais ce n’était quand même pas la guerre !
Il était à 600 km de chez lui. Lors de sa première permission il décida de rentrer en autostop. Il ne voulait pas perdre une minute et le train partait deux heures plus tard.
C’était parti pour lui… ou plutôt non. Il leva souvent son pouce avant qu’une première guimbarde daigne s’arrêter. Une éternité passa (avec elle une myriade de voitures l’ignorèrent) avant qu’il soit enfin rendu chez lui. Par le rail il serait arrivé cinq heures plus tôt.
Depuis ce jour il ne snoba plus jamais le train ou la Micheline.
Jean est nostalgique des machines d’antan. Haro sur les trains d’enfer qui confondent vitesse et précipitation. Il prend son temps. Il défend le train-train quotidien qu’il combattait hier. Jean assume son rythme lent que d’aucuns nomment train de sénateur.
Hier il voulait aller vite. Aujourd’hui il va.

Gobe – Lune

Gobe-lune(1)

jcls

Georges² le savait pertinemment : c’était déjà une fake news. Les Américains faisaient gober la Lune au reste de la Terre. Que de naïfs ! Les images en noir et blanc de cette mission Apollo 11 ont inondé la planète ce 21 juillet 1969. Lorsque Neil Armstrong a foulé le sol après avoir quitté le module lunaire il a prononcé la phrase apprise et ressassée : Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité. Le monde entier s’extasia. Seuls quelques énergumènes crièrent à l’arnaque. Que croire et qui croire ? Les dirigeants des États-Unis nous en ont tellement fait voir.

Georges ne contestait pas la réalité de l’exploit. Il plaignait le pauvre Buzz Aldrin qui aurait dû jouer des coudes pour devancer son compatriote. Si vous terminez second vous êtes assurés de demeurer inconnu. Il eut fallu que le second s’appelât Poulidor pour que l’on parlât de lui !
Non, pensa Georges, cette pseudo-première foulée lunaire reste la grande mystification du XXᵉ siècle ! Armstrong ne fut pas le premier. L’exploit des Américains est surtout d’avoir lavé le cerveau de tous les terriens.
Qu’un jeune Belge ait réussi, au nez et à la barbe de la grande et glorieuse Amérique, était inconcevable. Pourtant, deux albums3 en attestent. C’était en 1953-1954.
La préparation fut longue, délicate, semée d’embûches. L’envol et l’alunissage, émaillés de mille péripéties, auraient pu anéantir les espoirs placés dans ces hommes et… ce chien. Ce fut une des plus mémorables aventures de l’éternel héros.
Le visage de Georges s’éclaira d’un large sourire à l’évocation de l’histoire abracadabrantesque du jeune reporter, de son fidèle Milou, du fougueux et intempérant capitaine Haddock, de l’inénarrable et lunatique professeur Tournesol, des clandestins maladroits Dupond et Dupont. Je dirais même plus Dupont et Dupond.
– Ça y est !… J’ai fait quelques pas !… Pour la première fois sans doute dans l’histoire de l’humanité ON A MARCHÉ SUR LA LUNE !
Telles furent les paroles prononcées par Tintin.

Le narrateur précise que tout ce qui est dit plus haut est vrai puisqu’il a tout inventé. Ne laissons pas aux Américains le monopole du droit de dire et de faire croire n’importe quoi !

1 Crédules.
² Clin d’œil à Georges Rémy, alias Hergé.
3 Objectif Lune suivi de On a marché sur la Lune.

 

En temps et en heure

En temps et en heure

jcls

Paul est à l’heure. Virginie a le temps. Ils se sont dit oui devant monsieur le maire, à dix heures pour lui, devant l’éternel pour elle. Mariage d’amour. Il l’aima de très bonne heure, elle avait le béguin depuis longtemps. Bonnes et subtiles raisons de s’unir.
Depuis ce jour, chaque matin au réveil, Paul regarde l’heure, Virginie scrute le temps. À la bonne heure et quel beau temps sont leurs premières pensées. Ils se sourient. Le temps passe, les heures s’égrènent, la vie s’écoule au long des jours et des saisons. Les années se succèdent aux rythmes accordés des deux amoureux.
Virginie consacre son temps à Paul. Il bénit les heures de bonheur vécues à deux, comme si les aiguilles s’étaient immobilisées. Qu’importe l’heure et qu’importe le temps !
Le temps n’est pas pressé mais il passe, imperturbable. Paul et Virginie vivront des heures claires et subiront des heures sombres. Le temps fera patiemment son œuvre. Il ne compte pas ses heures.
Le couple vit le temps présent. Ils ne se pourrissent pas les heures d’aujourd’hui à cause des aléas de demain.
Lorsque la dernière heure de Paul sera venue, le temps de Virginie sera compté. Ils cèderont la place, en temps et en heure. L’heure et le temps s’arrêteront. Il leur restera l’éternité.
Ils seront les maîtres d’un monde où les notions d’heure et de temps ne sont que vanités.

Le journal d’un confiné

JOURNAL D’UN CONFINÉ

Voyage dans les confins, et en une heure chrono.

Il fait beau, la température encore un peu fraîche , mais mon envie d’ailleurs est bien là, Je prends la route muni de mon petit sac à dos, le portable à portée de main.Une application sur mon mobile m’avertira quand la limite de déplacement dans un rayon d’un kilomètre sera atteinte. Je file le plus droit possible et traverse des lotissements endormis où la rumeur de la ville ne parvient plus. Les entours des maisons sont impeccables. De temps à autre je crois déceler un peu de fouillis dans un jardin, de la vie,quoi! J’avance dans des venelles inconnues, tiens ici on n’a pas goudronné.Serais-je déjà loin? Soudain mon portable sonne. J’arrive aux limites légales de mon périple. Je me trouve être en haut d’une côte. Que faire? Je plonge dans la vallée sans réfléchir. Je me souviens lors d’un voyage dans l’ancienne Yougoslavie avoir posé un pied en Albanie alors très fermée. Frissons garantis. Je remonte la vallée luxuriante,verger, pommiers, cascade, arbres centenaires, théâtre de verdure. Je longe la frontière virtuelle je croise un chat indifférent et un jogger qui me fuit.Je débouche tout en haut sur la route qui barre la vallée de Ty Dour. Ouf. Nul drone à l’horizon. Je suis un peu en sueur, consulte ma montre il est temps de rentrer. Je remonte jusqu’au rond point et emprunte la voie cyclable qui longe le canal du Midi aux arbres étêtés, enfin… l’avenue de Truro quoi, Le retour à la maison le coeur léger. On peut encore voyager loin, près de chez soi.

Dominique le GALL

Coronaventure

Coronaventure

jcls (5 avril 2020)

Tout a changé depuis quelques semaines. Nous sommes obnubilés par le virus qui s’immisce jusque dans nos cerveaux. Il s’impose à moi « à l’insu de mon plein gré ».
Ce matin j’ai même rédigé un poème pour fêter le coronanniversaire de ma sœur. C’est tout dire. C’est coronavrant, loin de mes coronhabitudes.
Que le monde entier puisse être secoué à ce point coronavait jamais été anticipé par les gouvernements, complètement dépassés, que ce soit en Coronasie ou en Coronamérique. Pourvu que la Coronafrique ne soit pas dévastée.
Croyants de toutes confessions et non croyants, unissez-vous, ne coronabdiquez pas. Chrétiens de France et de partout, sortez sur vos balcons (ou ailleurs) chaque soir à vingt heures. Chantez en chœur un coronavemaria salvateur. Jésus de Coronazareth, sauvez l’univers !
Je coronarrive plus à penser à autre chose, même et surtout à l’heure du coronapéro du samedi soir. C’est sûr, plus d’un coronami pense comme moi. Heureusement, il nous reste l’humour et mille coronadecdotes à raconter. Coronavez vous jamais imaginé Edith Piaf interprétant « mon coronamour, crois-tu qu’on s’ai-ai-me ». Dur à chanter ainsi ! Brassens bafouillerait « auprès de mon coronarbre je vivais heureux », on coronapprendrait « il était un petit coronavire qui coronavait ja-ja jamais coronavigué ohé ohé » à nos petits-enfants. Hors de question !
Il n’est franchement pas coronaturel d’accepter la dictature imposée par le virus. Démasquons l’ennemi ! Vade retro satana !
Gageons qu’au joli mois de mai, tous ensemble nous chanterons : « Il est revenu le temps du muguet, comme un vieil ami retrouvé ». Lire la suite

Transit quantique

Transit quantique                              

de Maria Mens -Casas Vela

Louis n’est pas rentré, depuis deux jours et la famille est inquiète. Ses camarades de travail ne savent rien , non plus. Il est adulte, donc libre de disparaître si bon lui semble. Mais mon frère est d’une discipline exemplaire. C’est mon ainé de six ans et je l’admire. En tant que fille je le trouve beau, mais il est aussi intelligent et un bon scientifique. Il travaille , depuis plusieurs années dans un laboratoire de recherche en physique avec un équipe de vrais savants, plus âgés que lui ,mais il m’a dit que ses confrères ne font pas de différences entre eux et les jeunes collaborateurs. Tout le monde participe à tout.
Nous vivons encore chez nos parents, étant célibataires, rien n’a changé pour nous et les parents son ravis de nous avoir. Le plaisir de notre mère est de préparer des petits plats , de temps en temps, qui nous changent des cantines et fast-foods Nous sommes unis mais très indépendants. Pourtant mon frère ne serait pas parti sans avertir à la famille. Il n’aurai jamais voulu qu’on s’inquiète.

Quatre semaines déjà sans nouvelles!On a cherché dans les hôpitaux, les faits divers avec de cadavres inconnus – éprouvant!- et on a contacté un détective, le tout sans succès. Il nous reste un espoir de quelque chose d’imprévu dans sa vie qui l’empêche de communiquer pour le moment.
Comme touts les soirs, après ma toilette, je suis affalée dans un fauteuil , en pyjama et robe de chambre pour regarder la télé, tard dans la nuit, pendant que les parents dorment ou lisent. J’ai un bon sommeil profond mais court. Si je me couche tôt, je me réveille dans la nuit pour plusieurs heures qui sont interminables, tentant de retrouver  le sommeil.
Quelques minutes après avoir vu le début d’un film policier, l’écran se brouille un instant et à mon grande terreur, j’entends la voix de mon frère: Lire la suite

Il pleut

Poéme ,           de la part de JCLS, membre du 1 er atelier d’écriture

avec une petite pensée personnelle :

Deux petites pensées me sont venues :
– Gageons que le méchant virus de février-mars ne deviendra pas un mauvais poison d’avril ce matin.
– Des masques arrivent par millions mais il ne faut pas pour autant se voiler la face.

 

Il pleut,

Les gros nuages pleurent des larmes de chagrin
Le temps est morne et triste de voir mourir les feuilles
Il déverse sa peine nous balance ses grains
Le ciel vêtu de noir entame son long deuil.

Des éclairs dans la nuit mille coups de tonnerre
Le ballet des avions prépare l’hécatombe
L’orage assourdissant bientôt touchera terre
L’ennemi a frappé en une pluie de bombes.

Elle ne comprend pas ses accès de fureur
Capable de tendresse coupable de violence
Les coups pleuvent encore elle a mal elle pleure
Mais ne se plaindra pas condamnée au silence. Lire la suite

Le féminisme fera-t-il disparaître les typiques cafés espagnols ? de Maria Mens-Casas Vela

Le féminisme fera-t-il disparaître les typiques cafés espagnols ?

de Maria Mens – Casas Vela

Cette question pourrait faire sourire, mais elle est grave. Surtout pour les cafés.

Un café espagnol typique (donc plutôt macho) diffère beaucoup de cafés d’autres nationalités, à tel point que si je faisais un atterrissage impromptu après un voyage dans le temps, je reconnaîtrais les lieux presque immédiatement. Et même, peut-être, l’heure.

Tout d’abord, c’est un lieu sans prétentions particulières, d’allure modeste, dans une rue quelconque. L’enseigne vous donne un avant-goût de sa mission, si l’on peut l’appeler comme cela : «Le café (ou le bar) des amis», La Peña (le club) del Valencia C.F. (club de football), Café «El Manolete» (torero célèbre) et ainsi de suite.

Pour ce qui est de l’intérieur, un comptoir et des tables : logique. Sauf que les habitués sont surtout au comptoir aux heures de l’apéritif avec des tapas, et que les ivrognes sont rares. Un café de quartier est, somme toute, un club où l’on discute de football, de toros, de tout, où l’on se retrouve tous les jours, avec les mêmes, aux mêmes heures : les actifs après le repas pour prendre un café, pendant que la femme fait le rangement de la table et la vaisselle, et partent après au bureau ; les retraités prennent la relève pour jouer aux cartes ou aux dominos, par petits groupes.

Le soir, après le dîner, les actifs reviennent, et c’est le moment de jouer aux dominos avec le café pour enjeu : celui qui gagne est invité par les autres. Mon père était très bon aux dominos et gagnait souvent. Il nous racontait ses exploits en riant. Ma mère était très indulgente pour ses escapades quotidiennes. Elle disait : Le pauvre, il travaille toute la journée, normal qu’il voie ses amis ! (C’est connu, les femmes au foyer, elles, ne travaillent pas !)

En tout cas, on ne s’alcoolisait pas dans ces cafés. Les cafetiers, très paternalistes, après quelques verres de trop, refusaient de servir davantage et même poussaient le client à rentrer dormir chez lui. Autre particularité, les femmes ne mettaient jamais les pieds dans cet univers éminemment masculin, où elles ne se trouveraient pas du tout à l’aise, et leurs maris encore moins.

En revanche, un jour, quand mon fils avait six mois, mon père l’a pris dans ses bras, en me disant : Je vais le montrer à mes amis (au café, évidemment). Il est revenu très fier du succès devant son public. Pour moi, c’était une sorte d’intronisation dans l’univers masculin !

Je venais juste de finir mon récit quand mon «petit dernier», d’1 m 87, qui avait lu mon texte, m’a envoyé une photo d’une annonce sur la vitrine d’un de ces cafés typiques qui avait compris l’enjeu.

«GARDERIE DE MARIS»

Est-il assommant à la maison ?

S’ennuie-t-il quand tu fais les achats ?

As-tu besoin de souffler ?

NOUS AVONS CE QUE TU CHERCHES

Laisse ici ton mari et tu le reprendras plus tard !

C’est gratuit. Il faut seulement qu’il paie sa boisson

NOUS N’EN AVONS JAMAIS PERDU UN SEUL !

Liberté de peindre ; peindre en liberté

Liberté de peindre ; peindre en liberté

de Mescam Marcel

Février 2019

Choisir, choisir ! Eh oui ! Tout est dit. Mais est-ce évident de choisir quand on vous demande de faire un choix parmi la chanson ou le livre que vous auriez aimé écrire ? Non, ça ne l’est pas ! Du moins pour moi. Je vais tout de même triturer mes méninges et en retirer la substantifique moelle pour orienter mes recherches.
Après mûres réflexions je retiens le livre « Paroles » de Jacques Prévert. Des 244 pages écrites par ce merveilleux poète, j’extrais 49 lignes du titre « Pour faire le portrait d’un oiseau » qu’il dédie à Elsa Henriquez*. Je ne retiens que ce texte, mais j’aurais pu en sélectionner d’autres, ou aussi des chansons que j’aime, tant les auteurs de talent sont nombreux. Aujourd’hui c’est celui qui me parle le plus, un autre jour j’en aurais peut-être choisi un différent. Il y a plusieurs textes que j’aurais aimé écrire, c’est un dilemme terrible, mais bon, je me lance dans quelques explications. Aujourd’hui, c’est seulement ce fragment d’écriture qui me parle, me touche le plus. J’ai adhéré dès la première ligne à cette histoire, je me suis laissé embarquer, transporter dans un rêve par ce court récit. Je ne sais pas dessiner, pas du tout peindre, et pourtant, n’ayant pas de toile, je prends une feuille à dessin, déniche une vieille boîte de peinture d’écolier, un pinceau, un gobelet d’eau et je peins une cage à oiseau avec la porte ouverte. J’imagine quelque chose de joli, de simple, d’utile pour un oiseau. Ce travail fini je me dis qu’il me faut aller punaiser cette feuille sur un des arbres de mon jardin. Ceci fait, je retourne à mon poste d’observation dans ma salle de séjour, et je me tiens immobile pour ne pas être repéré. L’oiseau arrive, parfois vite, mais s’en va aussitôt s’il détecte une présence. Je ne suis pas homme à me décourager, je m’arme de patience. Je sais attendre, longtemps s’il le faut. Je rêvasse, imagine l’oiseau qui va peut-être entrer dans la cage. Ça y est ! En voici un ! Une jolie mésange à tête noire est entrée.
Comme conseillé dans le texte, armé de mon pinceau, je m’approche dans le plus profond silence, je ferme doucement la porte, et j’efface un à un les barreaux, sans toucher à l’oiseau. Je prends le temps de faire le portrait de l’arbre, et choisis la plus belle de ses branches pour l’oiseau. Je mets du vert pour le feuillage et essaie tant bien que mal de faire apparaître la fraîcheur du vent et la poussière du soleil dans la chaleur de l’été. C’est beaucoup demander à un néophyte.
Aujourd’hui l’oiseau ne chante pas, ce n’est pas bon signe. Mon tableau est sûrement mauvais, je ne pourrai pas le signer. Dommage ! Mon récit est terminé, il m’a transporté dans un imaginaire où je me suis senti bien. J’en redemande encore. J’aimerais l’avoir écrit, mais rien ne m’empêche de coucher quelques lignes pour m’évader encore dans un monde merveilleux.
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Pour faire le portrait
d’un oiseau
À Elsa Henriquez*

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire sans bouger…
Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
Fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
Extrait de Paroles
De Jacques Prévert
*Elsa Henriquez
Artiste peintre et illustratrice née en Argentine.

Paul, ingénieur en chef

Paul, ingénieur en chef

de Maria Mens-Casas Vela

Avec le temps il était devenu tyrannique, exigeant et assez insupportable. Sa femme se souvenait avec nostalgie de l’homme prévenant, joyeux et simple qu’il avait été pendant les premières années de leur mariage.
À cette époque Paul était ingénieur salarié, sans grands soucis. Le couple menait une vie modeste, avec des amis comme eux qui aimaient le cinéma, les concerts, les rendez-vous dans divers bistrots parisiens, pour jouer aux dominos et s’amuser à écouter des personnages truculents qui parlaient de politique haut et fort. Ensemble ils pratiquaient un peu de sport pour se donner bonne conscience.
Leur tranquille existence avait changé le jour où Paul, dans le cadre de son travail, trouva un élément révolutionnaire qui transformait un moteur, multipliant sa capacité tout en réalisant une considérable économie d’énergie.
Il avait fait breveter sa découverte, gagné beaucoup d’argent, grimpé en flèche dans la hiérarchie et les responsabilités et… changé de caractère.
À la veille de son anniversaire -cinquante ans ! – il considérait son existence avec satisfaction : son cadre de vie élégant, sa luxueuse bibliothèque de livres rares, ses peintures de maître, signes sans équivoque d’une prospérité raffinée. Il y avait pourtant un objet qui dénotait dans l’ensemble par sa modestie : l’horloge, au balancier très simple mais très ancien, qui lui venait de ses ancêtres occitans. La tradition voulait que ce soit l’aîné qui la garde pour la génération suivante. De même pour le modeste anneau d’or, avec les initiales du nom de famille. Pour le moment tout allait bien. Paul avait deux fils et la source familiale ne risquait pas de se tarir.
Le lendemain du jour de son anniversaire, Paul reçut une lettre du notaire, qui l’invitait à passer à l’étude pour une affaire de famille le concernant. Sans savoir pourquoi, et sans raison apparente, Paul sentit une sourde angoisse lui monter dans la poitrine. Comme une vieille réminiscence acquise à travers les âges. Mais il ne servait à rien de tergiverser et il prit un rendez-vous le plus vite possible.
Ce fut un jour que Paul, ingénieur en chef, n’oublia jamais.
Après les salutations de rigueur, le notaire lui remit une grande enveloppe cachetée à la cire, comme jadis pour les missives délicates, non sans une certaine solennité, en lui disant qu’elle avait été cachetée par son propre père, avec son anneau, et que lui devrait faire de même après lecture, avant de la ramener chez le notaire. Paul ne put s’empêcher de regarder sa main. Jamais il n’aurait pensé que l’anneau pouvait être autre chose qu’une relique familiale à laquelle, il est vrai, son père était fortement attaché.
Avec une certaine fébrilité et l’aide du notaire, il ouvrit l’enveloppe. L’homme de loi le laissa seul , fermant la porte derrière lui.
Il y avait deux choses à l’intérieur : une liasse épaisse avec les noms de famille. Une généalogie ! Elle commençait vers 1500 et le dernier nom était le sien. Il devait être jeune quand son père l’avait ajouté. Celui-ci était décédé quand il avait dix-sept ans.
La deuxième liasse était une longue lettre de son père, accompagnée d’une autre d’un ancêtre qui devait être facilement identifiable dans la généalogie.
Paul ne savait par où commencer mais il prit la lettre de son père, inquiet et intrigué. Le début de la missive le mit tout de suite en garde :
« Mon cher fils, si je prends tant de précautions pour que tu saches la vérité sur les origines se la famille, en te demandant instamment de garder le secret, c’est parce que nous sommes sortis d’un destin entaché, aussi injuste qu’aléatoire, qui nous a persécutés pendant des siècles. Oui, j’ai bien dit des siècles ! Il a fallu la première guerre mondiale qui a fait se déplacer de leurs villages des centaines de jeunes, les a coupés de leurs racines et plongé certains dans l’anonymat des grandes villes, et qu’ils changent de vie et de personnalité, une fois la guerre terminée. C’est ce qu’a fait ton aïeul dont tu trouveras la lettre ci-jointe. Nous lui devons beaucoup. Et aussi au prêtre qui a fait sa généalogie et a cherché pour lui un peu de l’histoire des minorités et l’a aidé à la rédaction. Pour que tu comprennes ce qu’ont vécu tes ancêtres, tu la liras et tu la transmettras à ton aîné ». Paul se demanda s’il voulait en savoir plus, cependant il eut la force de continuer pour affronter la réalité. Il ne fut pas déçu.
La narration de l’aïeul commençait par « Nous somme des « cagots », ou plutôt nous l’avons été pendant des siècles, par la volonté et la méchanceté populaire, dictées par la peur. L’origine est obscure et lointaine. Il se peut qu’un ancêtre, le premier, ait contracté la lèpre et ait été mis à l’écart, avec sa famille, pour éviter la contagion. Ou bien il s’agit d’un infidèle maure ou d’un juif convers suspecté d’apostasie. Nous ne le saurons jamais mais cela n’est pas important ».
Il s’ensuivit une énumération des mesures vexatoires dans la vie sociale et quotidienne des « cagots » qui commençaient depuis le baptême car, à côté du nom dans le Registre paroissial, on posait un signe distinctif pour les signaler. Dans l’église, ils devaient se mettre au fond et ils n’avaient pas le droit de recevoir la communion en même temps que les autres, ni d’embrasser la croix de paix, ni de suivre la procession, ni d’entrer dans l’église par la même porte que les autres chrétiens. On leur avait réservé un carré spécial au cimetière, séparé des autres tombes.
Les autorités ecclésiastiques avaient interdit ces pratiques mais les curés ruraux, dans leur contexte, ne tenaient pas compte des interdictions.
Les « cagots » avaient un puits d’eau pour eux, ne pouvaient marcher pieds nus pour ne pas contaminer les autres, et ne pouvaient exercer aucun autre métier que cordeliers ou menuisiers, parce qu’on pensait que ces matières ne contaminaient pas.
Pour ce qui est des mariages, les difficultés pour s’unir dans le groupe et éviter la consanguinité avaient amené certains à chercher femme dans d’autres minorités, comme les tziganes. Les « cagots » n’étaient pas la seule minorité méprisée au Béarn, en Navarre, dans la Soule. Il y avait les « agotes » en Aragon, et les « cacous » en Bretagne, soumis à des vexations très proches où dominait surtout la peur. En Espagne, dans les Asturies, un groupe particulier, « les vachers d’Alzada », vivaient en vase clos, à l’écart. Les habitants proches affirmaient que ce groupe descendait des Maures.
La lettre se terminait par un vœu pieux, probablement suggéré par le prêtre : « Respectez les autres, surtout les plus humbles ». Lire la suite

E de J-C. Guichen

E

J-C Guichen

                                                     Einstein l’Energie en Equation

                                                     E=MC2 et youp la bombe

                                                            Être ou ne pas être

                                                           Eternelle question

                                                           Extraordinaire mal être

                                                           Et cause de déraison.

     Etoile mon petit astre lumineux

         Eclaire moi les portes du bonheur,

    Entraine-moi dans le grand jeu

                                                           Emaillé de ses mille couleurs.

                                                          E il te faut être accentué

                                                          E pour n’être pas muet.

LES VOLETS CLOS (L’adieu de l’ETA) par Maria Mens-Casas Vela

LES VOLETS CLOS ( ou l’adieu de l’ETA)

 

par Maria Mens-Casas Vela

Aujourd’hui prospère et embelli, le Pays Basque n’est en rien comparable à celui que j’ai connu dans les années 70. A l’époque, ce pays paraissait abandonné depuis de longues années. Humide et montagneux, on y pratiquait encore l’agriculture et l’élevage des bovins. Mais on n’y distinguait plus les signes de sa relative aisance au XX siècle. Et l’industrie s’était considérablement réduite.

Il y avait un énorme contraste entre la beauté naturelle des villages du littoral et ceux de l’intérieur pauvres. Le long des vallées et des routes montagneuses, on trouvait des bourgs tristes, aux maisons mal entretenues, dont les façades étaient maculées de graffitis vengeurs écrits en basque. Des graffitis que personne n’osait nettoyer par peur des représailles. Dans les faubourgs des grandes villes, des immeubles bon marché -des ruches de logements modestes -se mêlaient aux usines et à leur cheminées, parfois désaffectées. Tout cela donnait une impression, de misère et de négligence.

Buque Escuela Cuauhtémoc construit au Pays Basque

Le magnifique chantier naval Euscalduna construit à Bilbao en 1900 et les raffineries de pétrole, plus récentes, résistaient encore. Mais beaucoup des grandes industries avaient déserté le pays. Et le chômage avait apporté la pauvreté et le désespoir. Pourquoi cette désertion? A cause de l’ETA. Les entrepreneurs, grands et petits, mais aussi les membres de professions libérales et les commerçants, étaient régulièrement soumis à « l’impôt révolutionnaire » par ce groupe armé  et beaucoup avaient fini par abandonner devant tant d’insécurité. Car si l ‘argent exigé n’était pas versé, les menaces étaient multiples. Le risque d’enlèvement par les « etarras » (membres de l’ETA) avec demande de rançon était bien réelle.

Dans un de ces villages du long des routes, au rez-de-chaussée d’un des grands immeubles sans grâce, un appartement aux volets clos pouvait passer inaperçu. On savait qu’il était habité, mais les silhouettes que l’on devinait, le soir surtout, évitaient les rencontres. Alors les gens de l’immeuble préféraient ne pas faire des commentaires ou des suppositions. C’était une question de survie.

Un jour, à l’aube, une nuée de voitures de police prit d’assaut le quartier. Des agents casqués et armés, firent irruption dans l’entrée de l’immeuble, fracassant la porte de l’appartement, grimpant dans les étages pour empêcher les voisins de descendre.

Des hommes ensommeillés, à moitié habillés, furent emportés dans un fourgon, à grand renfort de sirènes, vers une direction inconnue. Ce ne fut que la première étape de l’assaut.

Pendant toute la journée, les policiers évacuèrent les habitants de l’immeuble, les éloignant le plus possible, sans explication. Ce n’est que le lendemain, que les journaux donnèrent le compte-rendu de la journée: dans l’appartement, des « etarras »avaient stocké des centaines d’armes de toutes sortes, depuis les grenades jusqu’aux armes plus redoutables et aussi des explosifs. De quoi faire sauter l’immeuble et même le quartier, au grand effroi des familles voisines.

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Qu’est ce qu’était l’ETA ? D’où venait-elle ? Et que signifiait ce sigle ? Les trois lettres ETA correspondent à « Euskadi ta Askatasuna » : Pays basque et liberté. L’organisation avait été fondée vers 1959, à Bilbao, lors de manifestations d’étudiants. Son but était la lutte contre le régime franquiste, la proclamation de l’indépendance du Pays Basque et la construction d’un régime socialiste. La revendication d’indépendance portait aussi bien sur les provinces basques espagnoles que françaises, car aux yeux de l’organisation, l’ensemble de ces territoires formaient Euskadi (le Pays Basque).

Au début, les membres d’ETA se contentaient de manifester avec des drapeaux et des pancartes, de publier des écrits politiques. L’escalade commença avec la tentative de déraillement d’un train qui conduisait à Madrid des partisans de Franco pour fêter l’anniversaire de la dictature.

La réaction très violente du gouvernement ne se fit pas attendre, poussant alors l’ETA à réagir. Les actes terroristes se succédèrent et le groupe indépendantiste perdit peu à peu de vue son projet démocratique du début. Les choses dégénèrent à tel point que beaucoup des fondateurs du groupe s’en désolidarisèrent. L’ETA organisa progressivement des commandos terroristes affectés chacun à une zone géographique, et coordonnés par une direction militaire.

Les attentats s’enchaînèrent, des assassinats, des enlèvements, souvent très cruels, avec demande de rançon. Amnesty International dénonça les crimes de l’ETA, mais aussi les mauvais traitements que l’État espagnol faisait subir aux prisonniers de la ETA.

L’ETA en cinquante années a fait 829 victimes, dont 343 policiers et militaires. Mais le nombre des blessées atteint 6.389 personnes,en plus de 77 enlèvements. Certains actes tenaient du raffinement perfide. Je me souviens que grâce à des indications précises livrées par les ravisseurs, on avait trouvé un homme assassiné, attaché à un arbre. Près de lui, dans l’herbe, ses lunettes abandonnées. Un garde civil obligeant les ramassa, mais un dispositif était relié à un explosif qui tua le jeune homme. Généralement, c’étaient de jeunes policiers célibataires qu’on envoyait au Pays Basque…

Attentat contre Carrero Blanco

L’ETA a changé l’histoire de l’Espagne le jour elle a assassiné l’amiral Carrero Blanco en 1973, alors premier ministre et considéré comme le dauphin de Franco, lequel, malade et affaibli, disparut en 1977. La mort du « Loup », surnom donné à Carrero Blanco par l’ETA, avait laissé le franquisme sans héritier. Elle a ainsi accéléré l’arrivée de la démocratie. Mais ce n’est pas pour autant que l’action d’ETA prit fin. Au contraire.

Après l’avènement de la démocratie en Espagne et l’adoption de la Constitution de 1979, le panorama politique a beaucoup changé. Dix-sept communautés autonomes ont été créées.

En 1979 le Pays Basque acquit ainsi son Statut d’Autonomie, les élections furent remportées par une formation politique modérée, le PNV (Partido Nacionalisto Vasco) et son Parlement régional fut légalement constitué.

En 1983, le GAL, un groupe clandestin formé en sous-main par la police, assassina vingt personnes dont quatorze membres de l’ETA. Son existence prit fin en 1987. Cette même année, l’ETA commit son attentat le plus sanglant à Barcelone, dans une grand surface, « Hipercor ». L’explosion d’une voiture piégée fit 21 morts.

En France , où elle se réfugiait et cachait des armes, l’ETA a tué trois fois. A Cap Breton deux gardes civils espagnols ont été exécutés a bout portant dans un parking. Ils aidaient la police française dans une enquête.

Il a fallu beaucoup de temps pour que l’ETA se décide à mettre fin à la lutte armée. Elle l’a fait en plusieurs étapes, la dernière a eu lieu en 2018. L’organisation a annoncé sa dissolution et a fait acte de repentance envers les familles des victimes. Mais le problème est complexe: certains crimes du groupe sont restés impunis et les familles endeuillées ne l’acceptent pas. Par ailleurs, des membres de l’ETA purgent toujours des peines de prison. Le gouvernement espagnol les avait dispersés dans des prisons de tout le pays, en invoquant des raisons de sécurité. Mais les proches des prisonniers demandent que cela cesse maintenant et qu’ils soient incarcérés dans des établissements pénitentiaires du Pays Basque.

La paix et la prospérité sont revenues au Pays Basque, mais les problèmes ne sont pas résolus et les rancunes demeurent. Il faudra peut-être plusieurs générations pour oublier soixante années de violence.

Quatre-vingts histoire courtes et poèmes de JCLS

Quatre-vingts histoire courtes et poèmes

Des amis persuasifs l’ont incité à regrouper un certain nombre de ses textes. Son livre a vu le jour le vendredi 20 avril chez chapitre.com. Le bébé mesure 150×230, il pèse 164 pages. Il se nomme « Quatre-vingts histoires courtes et poèmes ».

En 4ème de couverture : « Quatre-vingts textes sur des thèmes proposés dans le cadre de l’atelier d’écriture mis en place par l’université du temps libre (UTL) du pays de Morlaix.

S’y côtoient, en prose ou en vers, les récits sur l’enfance dans les années cinquante, sur l’adolescence, les choses drôles et moins drôles de la vie, les travers des humains, la musique, le sport, quelques portraits (parfois dressés par les animaux pas si bêtes qui, ici, prennent la parole). Viennent s’ajouter quelques exercices de jeux avec les mots.

Emotion et humour alternent dans ce recueil, avec la volonté de rester au plus près de l’esprit des nouvelles courtes ».

Le livre est vendu 15 euros sur chapitre.com ;

mais JCLS peut vous le fournir directement (ou le faire livrer par la Poste). Contactez-le : jclescour@orange.fr

Julien et René par Marcel Mescam

Julien et René

Marcel Mescam

Mars 2018

Mon cousin Julien est un ours mal léché, une vraie peau de vache. Il est têtu comme un âne, fort comme un bœuf, et myope comme une taupe. Mais je ne connais pas plus chaud lapin que lui. Frais comme un gardon, je l’aperçois souvent faire le pied de grue devant certains immeubles, là où les habitants sont serrés comme des sardines. C’est une fine mouche, malin comme un singe, rusé comme un renard. Il connaît les heures de sortie des plus jolies filles du quartier. Il avait confié cette mission d’observation à René, son ami d’enfance, avec qui il est copain comme cochon. Celui-ci a une tête de linotte et est doux comme un agneau. Pendant plusieurs semaines, il a surveillé, noté, les allées et venues de tout ce petit monde.

Julien n’est pas homme à faire entrer le loup dans la bergerie, ni à se faire prendre pour un pigeon, pas plus qu’à être le dindon de la farce. Fier comme un coq, fier comme un paon, il ne supporte pas de se faire poser un lapin, car ça lui arrive !

Il lui est facile de tirer les vers du nez de son copain. Ce dernier doit soigneusement éviter de sauter du coq à l’âne, de rouler des yeux de merlan frit, et surtout d’employer des expressions qui déplaisent à Julien : telles, cette poule a du chien, ou, elle ne doit pas casser trois pattes à un canard. Sinon mon cousin se met à gueuler comme un putois, à le traiter comme un chien, car il pense qu’il y a anguille sous roche. Alors son bouc émissaire se met à pleurer comme un veau, à verser des larmes de crocodile.

Il lui faut donc noyer le poisson, ne pas passer pour une poule mouillée, éviter de se regarder en chien de faïence, et revenir à ses moutons. Et surtout, surtout ne pas rire comme une baleine ! Julien le ferait devenir chèvre. Il devrait alors filer comme un lièvre, ce qui le ferait souffler comme un phoque, être rouge comme une écrevisse, et avoir une faim de loup.

Prendre le taureau par les cornes n’est pas son truc, il choisit donc de rester muet comme une carpe, avant d’être fait comme un rat.

Comme il aimerait avoir d’autres chats à fouetter, ne plus avoir le cafard, mais plutôt avoir l’envie de dormir comme un loir.

LE VENT BRETON de Maria Mens-Casas Vela

Le vent breton

 

                                                                                                                            de Maria Mens-Casas Vela

 

Le vent breton s’engouffre dans la dentelle en pierre

Réveillant en sursaut les clochers qui sommeillent

Il s’amuse comme un fou quand grognent les gouttières

Quand s’envolent les tuiles

Quand il trouve les failles dans les ruines altières

Le vent breton taquine

coiffe et décoiffe les nattes

Des guirlandes de lierre

Et transforme les dunes en vagues marinières

Il tord les nuages dessinant avec eux

des capricieux ouvrages

Il pousse les navires et fait perdre le nord aux oiseaux de passage

J’aime ce vent breton, violent et sauvage

Balance ton coq par JCLS

Balance ton coq

(lettre d’une poule anonyme)

jcls

Bonjour.

Je prends, littéralement, ma plus belle plume pour écrire ce pamphlet et dénoncer vos agissements. J’ai trop longtemps tergiversé, marché sur des œufs. Je me décide enfin et je serai la première du peloton. Je ne veux pas que l’on m’appelle la Poulidor de la basse-cour. D’autres me suivront, je l’espère. Nul ne pourra me clouer le bec, je ne suis pas une poule mouillée.

Vous vous comportez comme si vous étiez maître dans un harem. Chaque soir vous y allez d’un « salut ma poule » qui ne souffre aucune réplique. Vous avez l’ergot agressif et, pour un rien, l’une d’entre nous peut se retrouver nue, déplumée. Hier encore vous m’avez interpellée d’un narquois : « minute Cocotte, minute… par ici ma poulette ».

Vous assurez à qui veut bien le croire que nous sommes sous votre protection, que vous nous prenez sous votre aile. Sachez-le, nous n’avons pas la cuisse légère. Nous n’en pouvons plus. J’ai, si je puis dire, une dent contre vous, expression que j’emprunte à ceux qui en ont (des dents).

Je fonce, j’en ai ras le gésier de ce harcèlement dès potron-minet ! Vos fiers cocoricos en agacent plus d’une et plus d’un. Le renard est plus futé que vous. Lui, au moins, attend que la nuit vienne pour nous harceler. Il faut que cela cesse. Je suis prête à tout et tant mieux si le scandale éclate, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

J’accuse ! Vous vous croyez beau avec votre crête démesurée, maquillée d’un rouge ridicule. Pauvre coq ! Vous ne casseriez pas trois pattes à un canard. Je ne doute pas que ma diatribe vous fermera ce qui vous tient lieu de bouche et que vous vous retrouverez, au mieux, avec le bec dans l’eau. J’insiste, vous n’êtes qu’un blanc-bec, un fanfaron. Méditez mes propos, prenez-en de la graine. Bientôt vous ne vous égosillerez plus, vous pourrez tout juste vous souvenir des paroles, à une lettre près, chantées par ma cousine, la môme Piaf : « Entraîné par la poule qui s’élance et qui danse une folle farandole, je suis emporté au loin ». Mon ambition n’est nullement de devenir la poule aux œufs d’or devant laquelle chacun s’inclinerait. J’exige simplement que cessent vos agissements de mâle libidineux qui se hausse du col sans s’apercevoir qu’il a le plus souvent les pattes dans la merde. Je deviens vulgaire, à votre image. J’aimerais tant, à tire-d’aile, m’envoler vers des hauteurs paradisiaques où, chaque semaine, nous serions conviées à trinquer à la victoire des poules, victimes vengeresses qui ne se résignèrent pas. Comme au temps d’Henri IV, chose promise, chose due, on inviterait la poule au pot hebdomadaire…

J’arrête là ma missive, je m’égare et je doute que vous puissiez tout bien comprendre. Alors, monsieur le coq, à bon entendeur salut. Et bas les pattes !

Signé : une poule anonyme, pas un corbeau.

 

Pour épater la galerie de Marcel MESCAM

Pour épater la galerie

Marcel Mescam

Décembre 2017

Je feuillette les pages du livre de ma jeunesse et je m’arrête sur un passage du récit qui relate le travail que j’avais entrepris à l’âge de douze ou treize ans. Je m’étonne encore de l’audace que j’avais eue pour épater la galerie. J’avais entrepris, seul, à mes risques et périls, de réaliser un abri souterrain, et décidé d’ignorer mes copains pendant la réalisation du projet. Celui-ci achevé, nous pourrions nous y retrouver le jeudi, jour sans école à cette époque, pour y jouer.

Par une belle journée de printemps, je fourrai dans un sac, une corde et une petite pelle en fer. Vêtu d’un short, d’un pull, et chaussé de tennis, je partis pour l’après-midi vers le lieu que j’avais repéré pour l’ouvrage. En ce temps là, nous pouvions nous échapper plusieurs heures sans inquiéter la famille. Du moment que nous rentrions pour l’heure des repas, c’était suffisant. Je longeai le champ d’artichauts et me trouvai à pied d’œuvre, face à la mer retirée.

La falaise en surplomb avait peut-être sept à huit mètres de hauteur. Elle était bordée d’un talus où poussaient çà et là, quelques arbrisseaux. Après avoir testé une branche de celui que j’avais sélectionné, j’y accrochai ma corde. Mon passage chez les louveteaux m’avait appris à faire des nœuds. J’étais intrépide. Mes mains assurant mon maintien à la ramée supérieure, je m’avançai prudemment sur cette branche qui tendait ses doigts vers la mer. J’effectuai quelques petits sauts, et fus satisfait du test.

J’arrimai la corde en y faisant un nœud de chaise, et à l’autre extrémité un nœud simple, sur lequel je reposerais mes pieds. Je laissai filer la longe et commençai ma descente, comme je l’avais appris en gym, en enroulant une jambe autour de la corde, pour limiter la vitesse et éviter la chute. Je me positionnai à environ trois mètres du sol et commençai à creuser la falaise. C’était sportif, acrobatique, le filin imitait le mouvement de balancier. Heureusement la terre était friable, ce qui m’aidait énormément. Mais, pour ce premier jour, je ne travaillai pas longtemps : les crampes avaient vite fait leur apparition. Le minuscule terril d’argile rouge qui tranchait sur le sable faisait plaisir à voir. Il serait emporté par la marée montante.

Je revenais sur le chantier à chaque moment de loisir. L’ouvrage avançait, j’avais réussi à creuser sur une longueur de quelques mètres un boyau de diamètre suffisant pour progresser en rampant. J’avais même effectué un coude. Le travail était rendu maintenant plus pénible par les nombreux allers-retours effectués pour vider le sac de terre du haut de mon promontoire.

J’étais courageux, tenace. Je m’attaquai au creusement de la salle de réunion que j’avais prévue circulaire, et pouvant accueillir à peu près six gamins. À ce stade d’avancée, j’étais obligé de me munir d’une pile, et aussi d’une plus grande pelle.

Pour le moment je n’avais pas été découvert, malgré la curiosité de mes camarades. Ils me mettaient mal à l’aise par leurs insidieuses questions. J’éludais celles-ci du mieux que je pouvais, en inventant des punitions, des corvées, des visites à la famille et autres mensonges. Cependant mes efforts allaient être bientôt récompensés : la fin du chantier approchait. J’éprouvais pourtant de l’inquiétude. Depuis quelque temps, je trouvais à mon arrivée, des petits monticules de terre épars, sans avoir pu repérer leur origine.

Aujourd’hui, surprise ! Je suis accueilli par l’une des plus efficaces et courageuses travailleuses du sous-sol. Je devine, plutôt que je ne vois, ses petits yeux cachés par une épaisse fourrure. Elle ne m’aperçoit pas, mais elle m’a repéré grâce à son flair infaillible.

– Bonjour, me dit-elle.

– Bonjour.

– Dis donc, tu as bien travaillé, j’ai suivi avec attention l’évolution de ton ouvrage, et je t’ai trouvé courageux pour un garçon de ton âge.

– Je te remercie beaucoup.

– Tu es méritant, si tu veux je te ferai les finitions, je suis une spécialiste tu sais.

– Ma fois, je ne dis pas non. Il me tarde de faire découvrir cette cachette à mes meilleurs camarades.

– Eh bien, considère que dès jeudi prochain tu pourras les y emmener, lui dit la taupe.

Définitions (Exercice sur une suite imposée, avec syllabe dé) par JCLS

Définitions

(Exercice sur une suite imposée, avec syllabe dé)

de JCLS

Déambuler : Descendre de l’ambulance.

Déballer : Dégrafer le soutien-gorge.

Débarquement : Lorsque, enfin, on a compris.

Débarras : Agréable quand il est bon.

Débat : Parfois avec des hauts, comme dans la vie.

Débile : Égaré dans un monde fou.

Débraillé : Lu dans le noir.

Débrouiller : Reconstituer l’œuf à partir de l’omelette.

Début : Match de foot avec un gros score.

Décadence : L’avenir de piètres danseurs.

Décoller : Celui qui veut y arriver tentera-t-il de léviter ?

Décapsuleur : Sésame, ouvre-toi.

Décéder : Reprendre ce qu’on avait donné.

Décembre : Le petit dernier, tout près du radiateur et du sapin.

Déchaîné : Ne reçoit plus les programmes télé.

Déchet : Fréquent dans les caves à vins.

Déchiqueter : Mettre à mal l’élégance de l’homme ou de la femme.

Décisif : Rien à voir avec le mythe (de Sisyphe)

Décoiffer : C’est, en quelque sorte, chauve qui peut.

Décolleté : Au large d’Audierne, dunes sur Sein.

Décoratif : Bigoudis.

Découverte : Eureka !

Délégué : Déshérité.

Démodé : A eu raison trop tôt.

Déconner : situation tellement rare que ce verbe est tombé en désuétude.

Dépité : Décapité à qui on a coupé le ca.

Départ : Attendez-moi, j’arrive.

Délirer : Je sais très bien ce que c’est.

Désordonné : Prêtre défroqué.

Député : Personnage de science-fiction (là où on peut dire et faire n’importe quoi).


 

L’INGOUCHE de Maria Mens-Casas Vela

L’INGOUCHE

de Maria Mens-Casas Vela

 

Il attendait au seuil de la porte de l’association, assis sur ses talons, avec les mains posées sur les genoux. Il était maigre, pas très grand et jeune. Il semblait intimidé et moi-même je n’en menais pas large. C’était mon premier élève réfugié, tchétchène de la République d’Ingouchie, dont je n’avais pas entendu parler, ou alors je ne m’en souvenais pas. Évidemment, il ne parlait pas un mot de français ni d’anglais, mais par contre il avait été scolarisé en russe et il écrivait et parlait cette langue, m’avait-on dit.

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La « conversation » avait commencé par les présentations :

– Moi Maria et vous ?

– Youssoup.

Je vis un calendrier suspendu sur le mur et je lui montrais la date du jour : chic ! Il savait qu’on était lundi – puisqu’il avait rendez-vous – la date, le mois et l’année. Bon début pour deux muets en ce qui concernait nos langues respectives ! La matinée passa vite, de répétition en répétition des dates, de sourire en sourire et quelques éclats de rire, surtout de ma part car je perdais quelquefois le fil et voulais détendre l’atmosphère pour enlever un peu de la gravité de Youssoup. Nous nous séparâmes souriants et détendus, en répétant la date du prochain rendez-vous.

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Le vendredi suivant, j’avais travaillé ferme avec un dictionnaire russe que m’avait fourni la petite bibliothèque de l’association. Sur une grande feuille, j’avais écrit les mots du vocabulaire étudiés la première fois et en face de chaque mot en français le nom en russe écrit en cyrillique.
Heureusement, j’avais étudié l’alphabet grec, car au IXe siècle, le moine Cyril s’en était inspiré pour créer une écriture qui pouvait transcrire la langue des slaves. Il y avait des différences mais cela n’était pas un problème. Je me réjouissais de cet exotisme et plus encore en voyant l’expression de surprise joyeuse de Youssoup.

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Ma prochaine étape fut de connaître l’Ingouchie, sa situation géographique, ses ethnies, sa politique. C’était une république de Russie, située sur les pentes du mont Caucase, de 3626 km carrés de superficie. Sa capitale est Magas (ville du soleil), son drapeau a dans son centre un cercle entouré de trois petits crochets, rappelant les triskels des pays celtiques de l’Europe, lui donnant un air enfantin. Y avait-il une lointaine parenté celtique ?

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J’étais très intriguée car ils étaient musulmans sunnites et cela me poussa à approfondir mes recherches. J’ai su qu’ils se nommaient eux-mêmes « Ghalghaï », de Ghal = forteresse et ghaï = habitants ; leur langue est parlée par 415.000 personnes en Ingouchie mais aussi en Ossétie du Nord et en Tchétchénie voisines (avec lesquels ils ont une grande parenté), au Kazakhstan, en Ouzbékistan et en Russie. Ils avaient beaucoup souffert des persécutions sous Staline qui les avait déportés en masse. Certains sont rentrés mais même actuellement, n’ayant pu obtenir leur indépendance, des tyrans de leur ethnie, sous la protection de la Russie, dominent le peuple. Leur« président » imposé par Moscou utilise la police locale qui connaît les habitants et leurs idées, ce qui fait des villageois des proies faciles et pour leur malheur : leur sous -sol est riche en pétrole et gaz naturel »

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Le frère de Yousoup avait disparu mystérieusement après que la police l’avait amené pour l’interroger. Quant à lui, qui travaillait comme boulanger et n’avait jamais fait part de ses idées, il était devenu suspect, comme son frère, et il avait dû changer de ville et de travail, plusieurs fois jusqu’à devoir quitter le pays avec sa jeune femme et son bébé. C’est par une filière de compatriotes qu’il s’était retrouvé à Morlaix où il avait fait une demande de régularisation de papiers, et il avait été aidé par des associations, dont une catholique, pour qu’il puisse s’intégrer et apprendre la langue française.

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Deux fois par semaine pendant deux heures et demie, les leçons se succédaient par thèmes. Après les jours, les mois, les numéros, les heures, l’alphabet, j’avais continué par la famille avec les noms propres des siens car c’était plus facile de repérer la parenté avec sa propre famille. Youssoup était père d’un petit garçon et sa femme attendait un deuxième. Il avait ses parents et deux sœurs au pays, ainsi que son unique frère qui avait disparu. Il était très pudique, mais en me parlant, il avait les yeux humides.

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La connaissance de la vie en France était essentielle pour l’intégration de Youssoup, les courses journalières, la maison et ses dépendances, les commerces, les rues, les places, les voyages, les guichets, les trains et les autobus. Tout pouvait être utile pour la vie de tous les jours et l’obtention de ses papiers. A l’époque des élections municipales, j’en profitais pour lui expliquer le système de gouvernement français – députés, sénateurs, Président , le drapeau français, et, à travers tout cela, la démocratie.

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La jeune femme de mon élève avait accouché d’une petite fille et je suis allée la voir à l’ hôpital. Une jolie femme souriante qui me faisait penser aux poupées russes me montra un bébé qui lui ressemblait déjà beaucoup avec sa petite figure ronde. Nous ne manquions pas de matériel de travail, mais un jour Youssoup, angoissé, est venu me dire qu’il avait reçu un avis d’expulsion. Il était entré par la Pologne et selon les accords de Dublin, il devait retourner en Pologne qui les renverrait d’où ils étaient venus ! Maladroitement, je lui dis :
– On va faire quelque chose ! N’ayez pas peur !
– L’ingouchi n’a pas peur ! me répondit-il fièrement.

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J’ai dû ajouter que je parlais pour sa famille, évidemment. J’avertis immédiatement notre directeur de l’enseignement qui appela l’association d’aide aux réfugiés pour savoir s’ils étaient informés.C’était le début de l’été, et comme les aides officialisées cessèrent, ils furent logés dans des lieux différents, sans aucune garantie de rester en France. J’avais demandé l’intervention du député et de la mairie, alléguant que leur petite fille était née en France, mais rien ne fut possible et Youssoup devint dépressif. Les classes ayant cessé en été, je les voyais rarement mais je suivais leurs déplacements dans des campings de différentes plages où ils étaient logés pour de courts séjours.
Un jour, j’avais été invitée par une charmante jeune femme franco- russe, chanteuse d’opéra, qui recevait pour la journée la famille de Youssoup dans sa maison de plage. Celui-ci lui fit traduire, avec ses mots à lui, sa gratitude à mon égard. Je fus très émue et malheureuse de ne pouvoir faire davantage. Ce fut la dernière fois que je les vis. Un jour, aidés probablement par la même filière de compatriotes que les avait fait venir, ils disparurent subitement, en laissant sur la table un biberon.C’est comme cela que les membres de l’association pour l’aide aux réfugiés, trouvèrent la maison vide.

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Quelques semaines plus tard, on reçut un appel téléphonique de Youssoup pour remercier tous ceux qui l’avaient aidé, lui et sa famille à Morlaix et il ajoutait qu’ils allaient bien et qu’ils étaient installés en Hollande. Bon sang ne saurait mentir : je n’attendais pas moins du fier tchétchène d’Ingouchie que j’avais eu la chance de connaître !

Ensemble malgré tout de JCLS

Ensemble malgré tout

de jcls de l’atelier écriture

Le comte D’Ormesson naquit béni des dieux

Jean Bruno Wladimir François de Paule, Jean d’O,

Aristocrate, bien né, le sang et les yeux bleus,

La corbeille d’argent aux pieds de son berceau.

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Johnny, notre rockeur, était né Jean-Philippe,

Petit garçon perdu, seul et déraciné,

Gamin écorché vif mais qui, avec ses tripes,

Pour atteindre la gloire allait tout nous donner.

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Ces artistes brillaient dans des mondes opposés,

Ils grimpèrent aux sommets, chacun à sa manière.

Les unir sur la page, nous n’aurions pas osé,

La mort l’a décidé et brisé les frontières.

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Jean d’O, le politique, écrivain, journaliste,

Philosophe, amuseur, habit vert d’immortel,

Les médias, la Pléiade, abrégeons cette liste.

Il savait nous charmer, sa faconde était belle.

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Johnny c’était le twist et le mashed potato

Le rock, le pop, le blues, les musiques qu’il aimait.

Les nuits interminables, les Zénith, les plateaux,

Le Stade de France plein, son public se pâmait.

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Les mots de l’écrivain méritaient les labels,

Sa plume nous contait L‘histoire du juif errant,

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle,

Et Dieu, sa vie, son œuvre, pour sûr il était grand.

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Souvenirs souvenirs nous balançait Johnny

Et puis J’ai un problème et Allumez le feu,

Ou bien L’idole des jeunes avec Retiens la nuit.

Soixante années durant il fut maître du jeu.

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On a fini par croire qu’ils ne mourraient jamais

Jusqu’au jour où Jean d’O tira sa révérence.

Le lendemain Johnny à son tour s’en allait,

Après vous je vous prie, un geste d’élégance.

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Il s’en fallut d’un jour pour que le fataliste

Puisse répéter Comment s’étaient-ils rencontrés ?

Par hasard comme tout le monde. Scène surréaliste

Dans l’ascenseur mystère, en route vers l’Après.

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Deux hommes si différents pour un même au-revoir,

Textes de l’écrivain, musiques du chanteur,

Il est des jours comme ça qui se parent de noir.

Alors adieu Jean d’O, salut Johnny, c’est l’heure !

Chiens de ville. Maria Mens -Casas Vela

Chiens de ville.

de Maria Mens -Casas Vela

Au fil des rues , bordées d’arbres, je voudrais que tout soit parfait, que le parfum des feuilles imprègne ma promenade de fin d’été, que le silence feutré du soir accompagne mes flâneries.
Mais je ne suis pas seule. Le soir, des gens passent , qui traînent des chiens obèses, trop nourris. Des toutous malheureux d’appartement, qui attendent toute la journée que leurs maîtres reviennent du travail quotidien pour faire une courte promenade pressée, et toujours attachés à une laisse trop courte.
Des médors d’octogénaires à bout de souffle, débordant de tendresse, mais manquant d’énergie pour de longs périples.
Des chiens aimés, je ne doute pas, mais condamnés à une chasteté sans faille, comme des eunuques d’un harem de jadis. 
Des chiens qui doivent rêver pour ne pas se sentir seuls, des odeurs des « vestiges » des autres chiens qu’il ne sentiront pas, car l’hygiène est stricte et l’amende forte.
Des esclaves de notre égoïsme, qui rêvent de grands espaces, de courses magnifiques aboyant comme des fous , sans contrainte et sans limite, sans collier et… sans maître.

DANS LE NOIR de jcls

Dans le noir

jcls

Je me sens vraiment seul, enfermé dans le noir.

Je ne peux me lever, pas question de m’asseoir.

Je m’ennuie à mourir, personne ne m’écoute.

Qui m’ouvrira la porte, qui m’ôtera d’un doute ?

 

La société rejette qui s’écarte du groupe.

Haro sur le soldat qui n’est plus dans la troupe.

Elle bannit, elle combat, exécute ou malmène

D’un même mouvement tous les humains qui gênent.

 

Je n’ai pas fait de mal, j’ai même été honnête

J’ai parfois essayé d’oublier d’être bête.

Cela n’a pas suffi car tout est effacé.

Lors du dernier soupir, le ressort s’est cassé.

 

Je suffoque et j’enrage, puis-je sans offenser

Avoir une autre chance et tout recommencer ?

La mort est éternelle, revenir je ne peux ?

Inutile d’insister pour un ultime vœu ?

 

J’ouvrirai grands les yeux et pour tuer le temps

J’écrirai jour et nuit, j’éclairerai l’instant.

Quoi ? Le livre de ma vie a scellé mon destin ?

À la dernière page est inscrit le mot fin ?

 

Je ferai de vieux os, j’aurai, ne vous déplaise,

L’éternité pour moi, j’y serai à mon aise.

Je suis triste c’est vrai mais n’ai pas de rancune.

Je rêverai d’étoiles, de soleil et de lune.

 

 

 

 

 

 

 

 

Une rencontre extraordinaire par Marcel MESCAM

Une rencontre extraordinaire

Marcel Mescam

Janvier 2017

Lors d’un voyage au Pérou, j’ai fait une rencontre extraordinaire.

Du belvédère où nous sommes postés, mes compagnons, appareils photos prêts à tirer, guettent celui pour qui nous avons fait une halte. Moi, j’ai pris la sente pour aller me positionner à l’à-pic, à l’écart du groupe. Nous sommes silencieux. Le roi des Andes mérite le respect, la beauté des lieux aussi. De mon observatoire je savoure le calme et profite pleinement de cet isolement momentané. J’admire cette nature grandiose. Soudain, sur ma gauche, celui qu’on nous avait promis de découvrir, prend son envol d’un rocher escarpé. Quelle émotion ! Ça y est, je le vois enfin ! Il plane majestueusement à quelques dizaines de mètres de moi. Peu importe si les autres ne l’aperçoivent pas, je zoome et clic ! C’est dans la boîte. Je pourrai au moins leur fournir la preuve de ma découverte. Quel moment intense ! Je me sens seul au monde. Il est là, là, sous mes yeux ! Quel bonheur ! Il s’élève en tournoyant dans le ciel azuréen, puis il entame sa descente. Impressionnant ! Il est impressionnant. Clic !… Clic ! Mais… mais… il s’approche de moi ! Il se pose en douceur sur la roche, à mes côtés…je suis estomaqué.

– Bonjour. Quelle chance de te rencontrer. Ça ne te gêne pas si l’on se tutoie j’espère ?

– Euh … non… pas du tout.

– Tant mieux. Je t’ai observé, isolé, loin de ces chasseurs d’exclusivité. Tu m’as semblé sympathique et j’ai envie de te faire confiance. Veux-tu que je t’explique qui je suis, quelle est ma vie et quel est mon avenir ?

– Je le veux bien.

– Tout d’abord je suis le plus grand oiseau volant de l’hémisphère ouest. Je mesure 1,30m pour une envergure de 3,50m et je pèse 13 kg. Mon espérance de vie en liberté dépasse cinquante ans.

– En effet, tu en imposes.

– Comme tu le vois, je vis généralement entre 3 000 et 5 000 mètres d’altitude, voire plus. Je privilégie les endroits inaccessibles. Mon habitat se situe autour de prairies ouvertes et de montagnes boisées.

– Sûr que tu as fait le bon choix. C’est très beau.

– Les variations d’altitude et de pression d’air m’ont obligé à m’adapter physiologiquement. Pour économiser mes forces, je me laisse donc porter par les courants ascendants chauds. Ainsi je me déplace sur de grandes distances en planant.

– C’est bien pratique. Nous, à cette hauteur, on s’essouffle, on nous donne des pastilles de coca et, dans le car, la bouteille d’oxygène est prête.

– Oui, et en vérité vos gaz d’échappement polluent l’atmosphère !

– Je crois que le monde a commencé à prendre conscience du problème. Tous se disent écolos de nos jours.

– Bref ! Pour le bien-être de l’humanité, réglez au plus vite ce problème. Mais, sais-tu que je suis un charognard ? Je ne suis pas équipé pour la chasse, aussi, de mon poste d’observation imprenable, mes yeux exercés détectent les carcasses en décomposition et surveillent les troupeaux. J’arrive silencieusement, et, par surprise, j’écarte une bête du groupe, et l’amène à tomber et se blesser. Elle est alors à ma merci. Il faut bien vivre n’est-ce pas ?

– Bien sûr.

– J’aime les grandes carcasses, mes préférées sont celles de l’alpaga, mais je ne dédaigne pas celles des bovins ni des ovins.

– Dans ce cas tu dois te régaler.

– Oui, mais point trop. Au-delà de neuf cent grammes de viande je suis incapable de m’envoler.

– Ça alors, c’est surprenant.

– Peut-être bien. Sais-tu également que je suis le symbole national de plusieurs pays ? Mon rôle est important dans le folklore et la mythologie andine.

– Félicitations. Tu dois en être fier.

– Assez, merci. Seulement je suis menacé, mon habitat se réduit et ceux de mon espèce sont souvent empoisonnés par la nourriture qu’ils ingurgitent. Elle-même l’étant déjà. Pourtant mon rôle n’est pas négligeable pour l’écosystème, je nettoie les carcasses en putréfaction, assurant ainsi la non-contamination des sols et des sources d’eau.

– Et qu’attends-tu de moi ?

– Tu as ma confiance. Je serais très heureux que tu sois le protecteur de mon espèce. Nous avons bien besoin d’être entendus. Va dire au monde entier dans quelle situation nous sommes. Je peux compter sur toi ?

– Certainement.

– Merci, grand merci. Je savais qu’en me rapprochant de toi je trouverai une belle personne. Retourne maintenant auprès de tes amis. Dis-leur d’armer leurs appareils. Je vais alerter les miens. La famille des condors des Andes va vous faire une démonstration de vol.

– Adieu mon ami. Jamais je ne t’oublierai.