La traversée fantastique

La traversée fantastique

      Par une belle matinée d’été, après un séjour de six mois durant lequel j’avais exploité les moindres recoins de la bâtisse et tissé des relations plus ou moins amicales avec les résidents temporaires, j’estimais avoir purgé ma peine. Je sors donc par la grande porte et me retrouve sur le trottoir. Le soleil m’éblouit un peu. Cependant mes petits yeux bleus se fixent sur les lettres blanches d’un store rouge placé de l’autre côté de la rue. Je décrypte l’écriture : « Ici mieux qu’en face». Mon choix est vite fait, je décide de traverser la rue qui me sépare de cet endroit. Je jette un regard furtif à droite, puis à gauche, avant de m’engager dans la traversée de l’avenue. La voie est libre. À toute vitesse j’emprunte le passage clouté. Arrivée sur l’accotement, je fais une halte pour étudier l’environnement.
      Situé à un carrefour, un petit jardin en friche, délimité par un grillage rouillé, jouxte l’édifice de deux étages, assez vieillot. Il comprend au rez-de-chaussée une grande vitre sur la gauche, une porte en verre ouverte, et une autre vitre à sa droite. Dehors, autour d’une petite table ronde, protégé par un parasol de publicité, un couple se désaltère. Ils aspirent à l’aide d’une paille un breuvage à bulles, vert pour l’un, rouge pour l’autre. Un arrêt de bus est situé juste en face de la porte d’entrée.
      Je me hasarde à pénétrer dans un monde inconnu, franchis le seuil et vais immédiatement inventorier ce nouvel espace. Sur la gauche, une salle vide de tout occupant. Au centre trône un vieux billard au tissu vert feutré, élimé. À l’angle gauche du mur d’en face, un flipper, et sur la droite, un baby-foot. Un écart d’environ trois mètres me sépare d’un vieux comptoir en chêne. Le soubassement à petits carreaux de céramique est arrondi pour faciliter le balayage des mégots, nombreux à cette époque où il est encore autorisé de fumer dans les lieux publics. Je longe celui-ci en évitant les pieds des deux hauts tabourets. J’accède à une estrade et me trouve nez à nez avec une paire de chaussures et, glissés dedans, les pieds du patron sans doute. L’homme s’affaire à débrancher des tuyaux, puis se retourne et se baisse pour ouvrir une trappe.


Sans m’apercevoir, il emprunte une échelle escamotable pour accéder à la cave. Je m’empresse de le suivre. Le sol est en terre battue, il y a tout un bric-à-brac de vieilles choses et aussi les réserves nécessaires à l’alimentation du bar. Des bouteilles de sirops variés, des eaux, des bières, divers alcools et autres ravitaillements. Le patron s’empare d’un petit tonneau en inox pour remplacer celui qui est vide et le remonte pour le raccorder à la tuyauterie. Il fait des essais et la bière sous pression se met à couler.
Occupée à observer autour de moi, je ne prête plus attention à ses faits et gestes, quand soudainement il me découvre. « Tiens ! Bonjour la souris, bienvenue parmi nous. Tu as sans doute faim, voici un morceau de gruyère, tu es ici chez toi ».

      Fière de cet accueil chaleureux, je poursuis mon circuit découvertes. Je descends du plancher et vois sur ma droite une banquette en skaï rouge en forme de L. Des tables rectangulaires sont disposées devant. Enfin je me retrouve devant une pièce où je vois de profil une petite bonne femme boulotte, assise devant une table de cuisine. Elle est occupée à l’épluchage de divers légumes. Tout à son travail elle jette de temps à autre un coup d’œil à l’écran d’une petite télé. C’est là que je choisis d’élire mon domaine pour quelque temps.

      Il y a maintenant plusieurs semaines que je séjourne au bistrot, j’en connais tous  les recoins. J’ai mes habitudes et commence à connaître le rituel des clients et aussi celui de mes gentils hébergeurs.

     Chaque matin, le proprio approvisionne le bar, la patronne va au marché et, sitôt de retour, elle s’attèle à l’épluchage. Invariablement elle demande à son époux « Qu’est-ce que tu veux manger demain Doudou ? » – diminutif d’Édouard – « De la morue ! » répond-il invariablement. C’est un jeu entre eux, car elle n’en fait qu’à sa tête. J’ai découvert rapidement l’existence du chien de la maison avec lequel j’entretiens de bons rapports. À chaque fois qu’il jappe pour demander d’aller faire ses besoins, Doudou hèle sa moitié : « Mimi, je vais promener Youpi ». Mimi vient alors remplacer son époux derrière le bar. Ce n’est pas la même ambiance. Comme dans chaque couple, les caractères sont différents, mais je dois préciser qu’ils sont attachants.

     La clientèle hétéroclite des habitués m’amuse. Doudou m’a prise en affection et m’autorise à me placer dans le coin gauche derrière le bar, près du petit rince – verres.
C’est un lieu d’écoute formidable. Je peux suivre toutes les conversations sans être vue, comme une personne seule, attablée et tendant l’oreille. Je suis récompensée par les indiscrétions en provenance des échanges de la clientèle. Je savoure quotidiennement le spectacle. Lorsque nous sommes seuls, Doudou me parle. 

     Il y a les habitués du petit matin, les éboueurs, les vendeurs du marché, ceux qui vont au travail et ne peuvent se passer d’un petit café. L’après-midi quelques dames viennent s’asseoir pour prendre le thé, déguster une pâtisserie apportée et papoter. Eugène, le voisin qui habite au premier étage de l’immeuble, un homme corpulent, ancien déménageur, vient s’accouder au zinc, à droite de l’entrée : « Tiens Doudou, sers-moi donc un p’tit noir s’il-te-plaît ». Maintenant retraité, il assure aussi le remplacement du patron pendant ses absences. Le zinc, Doudou le nettoie chaque jour. Il verse quelques gouttes de Martini et frotte. Le résultat est spectaculaire, la brillance superbe. Le p’tit Michel fait souvent une entrée triomphale. Cet esquinté, balafré, au nez cassé, les cheveux longs poisseux, porte un bonnet d’une propreté douteuse, une parka bien lustrée, un pantalon de survêtement tire-bouchonnant, des baskets qui ont été blancs : « Salut la compagnie ! Allez Doudou ! Un demi ! ». – « Ouais, quand tu auras réglé ton ardoise ! ». À ce moment, le zigoto sort de sa poche des pièces et des petits billets qu’il jette sur le bar. « Tiens, sers-toi ! ». Il est fier d’annoncer qu’il a récolté trois cents balles (francs de l’époque) avec ces cons qui sortaient de la messe. Il disparaît pendant quelques jours et fait un retour remarqué, inattendu, habillé de propre.
– « Alors, où étais-tu passé ? ».
– « Ben, à l’hosto. L’autre connard m’a cassé la gueule… ».

     Un autre client, de bonne tenue, Roland, arrive, tenant par la laisse son caniche : « Bonjour messieurs – dames ! Allez monsieur Doudou, un petit demi vite fait, je suis pressé ». Une demi-heure après, il est toujours là. La salle de jeux est le plus souvent inoccupée. Parfois le patron, pour tuer le temps, fait un flipper. Puis deux frangins se pointent, s’accoudent au bar face à face, parlent de leur journée en s’enfilant leurs bières.

     La fermeture approche, Doudou sait s’y prendre pour guider vers la sortie les inévitables traînards, ceux qui ont le blues, ceux qui retardent l’échéance pour rentrer au bercail, les esseulés et autres amochés de la vie.

     Voilà une page de mon histoire, irai-je découvrir d’autres lieux ? Je n’en suis pas certaine. Pour l’instant je me trouve bien ici, j’y ai trouvé une famille.

Marcel Mescam
Mars 2019

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