Les Jésuites : les Hussards noirs du Vatican

Les Jésuites : les Hussards noirs du Vatican

Conférence du 6 février

par Monsieur François Yven, professeur de Lettres

(avec la collaboration technique de Jean Le Guillou)

 

 

 

Le  XVe siècle est un siècle de foisonnement de réalisations architecturales et d’inventions (Léonard de Vinci), mais aussi un essor du commerce, de guerres (guerre de Cent Ans, guerres d’Italie), d’expansions et de ruptures (prise de Constantinople puis Inquisition espagnole), de nouvelles questions (avec le développement de l’humanisme chrétien) ainsi que des bouleversements religieux .Il marque une nouvelle connaissance du monde, surtout avec la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Entre 1490 et 1500 se côtoient Christophe Colomb, Vasco de Gama, Magellan, Copernic, Erasme, Machiavel, Michel Ange, Rabelais, Luther et ..Ignace de Loyola

Le Vatican des Borgia, Médicis et Farnese est un cloaque et dans cette ambiance délétère va naître le projet jésuite.

I DE LA FONDATION DE LA SOCIETAS JESU (Compagnie de Jésus)

a) le fondateur : Ignace de Loyola

a1 le joyeux drille, va-t’en guerre, coureur de jupons jusqu’à ses 30 ans

a2 le pèlerin

Blessé à Pampelune, alité, il est pris d’une exaltation mystique.

A 31 ans,clochard halluciné, il s’en va pour Jérusalem.

A son retour, il rédige un manuel Exercices spirituels, livre de prière et de méditation.

a3 étudiant à 33 ans en Espagne puis à la Sorbonne (collège Montaigu puis collège Ste Barbe) où il se frotte aux idées d’Erasme (études des lettres antiques, tolérance, charité, réformes des mœurs).

Etude de théologie chez les dominicains.

a4 chef de 6 disciples

qui seront la base de la future compagnie créée en 1534 et qui feront le vœu d’aller en Terre Sainte ou à défaut à Rome se mettre sous l’autorité du Pape (possibilisme et pragmatisme)

Le Pape Paul III officialise la Societas Jesu en 1540 avec les règles suivantes

  • obéissance eu préposé général (Général par la suite)
  • vœu de chasteté
  • vœu de pauvreté
  • vœu de rester groupé
  • respect des règles rituelles ou disciplinaires (prière individuelle, efficacité, refus de toute dignité écclésiastique…)

La règle : l’obéissance avec pour devise Perinde ac cadaver in omnibus ubi peccatum non cerneretur,c-à-d une obéissance aveugle au Général et au Pape (avec une clause de conscience).

Recommandations :

  • parler peu, écouter longuement
  • adapter son caractère aux hommes
  • risquer sa vie sans témérité

« Ad majorem dei gloriam » et » Ite inflammate »

De Loyola s’éteint en 1556 : à ses disciples de poursuivre son œuvre.

II A LA CONQUETE DU MONDE

Après leur noviciat à Rome, les disciples s’en vont à travers le monde

A) de la méthode jésuite

  • obtenir la confiance des puissants par des cadeaux
  • se convertir à la culture du pays avant de convertir (vêtement, apprentissage de l’idiome local
  • la diplomatie
  • la diffusion de leurs connaissances scientifiques

Dans leur entreprise, ils devront contourner quelques obstacles :

  • le caprice des puissants et la rivalité de leurs cours
  • le message chrétien pouvant heurter les croyances ancestrales
  • l’obéissance à l’autorité (le Pape ou l’empereur/roi)

B) l’Asie

  • François Xavier : le Japon

Il se heurte à une résistance boudhiste. Un siècle après son départ, 300 000 chrétiens.

  • Ricci en Chine : 2 000 conversions en 30 ans
  • Rhodes au Vietnam

Bilan plus que mitigé au final.

C.Amérique du Sud :  TORRES et MONTOYA

Pour les conquistadores espagnols qui découvrent l’Amérique, la colonisation doit aller de pair avec une évangélisation massive. Plus de cinq mille clercs, issus de divers ordres, font la traversée de l’Atlantique

Pour protéger les Indiens guaranis de l’esclavage colonial et des razzias des chasseurs d’esclaves, le supérieur général des jésuites C. Acquaviva autorise ses troupes à fonder un État autonome dans le Paraguay.

Au Paraguay, les jésuites fondent des “réductions” —c’est-à-dire des territoires de regroupement — afin de favoriser la propagation de la foi. Sur ces terres de mission, les Indiens sont libres. Dans les agglomérations qui peuvent compter jusqu’à quelques dizaines de milliers d’habitants, l’enseignement est prodigué en langue indigène par les jésuites. Des livres sont imprimés en latin et en guarani.

Trente réductions guaranis sont ainsi organisées dans lesquelles il est interdit aux Européens non jésuites de pénétrer. La richesse provient de la culture du maté, qui sert à la fabrication de cette boisson. Dans cette république chrétienne,  l’utopie est devenue réalité.

Mais un siècle plus tard, en 1750, l’Espagne et le Portugal, qui se sont partagé l’Amérique latine, procèdent à un nouveau découpage. L’Espagne abandonne sept réductions au Portugal. Les Guaranis doivent donc s’installer de l’autre côté du fleuve Uruguay. Les Indiens se révoltent, soutenus par les jésuites. En 1759, les jésuites sont expulsés des territoires portugais d’Amérique. La couronne espagnole n’est pas mécontente de cette décision : avec 150 000 Indiens et un territoire grand comme les deux tiers de la France, les jésuites ont fini par former un État dans l’État.

Le pape Clément XIV n’a obtenu son siège pontifical que contre la promesse faite à l’Espagne et à la France de supprimer la Compagnie de Jésus. Il signe  le 21 juillet 1773 un Dominus ac Redemptor noster, décret de dissolution de la Compagnie.

  1. Amérique du Nord :  De SMET le «diplomate» auprès des 300 000 Peaux-Rouges (100 tribus)

En 1837, François Jean De Smet ouvre une petite école auprès des Sioux.

En 1838, une délégation des Têtes-Plates vient demander la présence des « Soutanes noires » parmi eux. De Smet  part en avril 1840 dans les Montagnes Rocheuses du nord De Smet y parle du «Grand-Esprit» et tente de les sédentariser en créant des réductions à la manière de celles du Paraguay. Il y installe une mission.

Il circule dans les Montagnes Rocheuses, contactant diverses tribus, obtenant une trêve entre les féroces Pieds-Noirs et les Têtes plates.

Sa réputation comme « indigénophile » lui vaut d’être invité comme médiateur à la conférence de Fort-Laramie, en 1851, où les représentants du gouvernement américains négocient avec les chefs Cheyenne et Sioux l’autorisation du passage de colons blancs se rendant vers l’ouest. Les incursions et installations sauvages des chercheurs d’or créant de nouvelles tensions De Smet est de nouveau mis à contribution pour «pacifier» les tribus indiennes. En 1862, l’accord de Fort Laramie n’étant pas respecté les Sioux « prennent le sentier de la guerre ». Un bon millier de colons sont assassinés. En pleine guerre civile, Abraham Lincoln le nomme plénipotentiaire. À la conférence de Fort Rice, en juin 1868, il obtient de nouveau la paix en négociant avec Sitting Bull, le chef légendaire des Sioux.

Au final : échec

III A LA CONQUETE DES ESPRITS

Depuis sa fondation, l’ordre s’est fixé comme priorité l’instruction de la jeunesse. Par leur action, l’Eglise s’est rendu compte du pouvoir et de l’importance de la mission de l’éducation.

Les jésuites sont à l’origine de nombreux collèges, écoles ou universités à travers l’Europe et le monde. A Paris, le prestigieux lycée Louis-Le-Grand a par exemple été fondé par les jésuites, tout comme, en Argentine, la première université du pays créée à Córdoba. L’enseignement jésuite repose sur des règles de discipline très strictes, avec une éducation morale et religieuse. Il s’appuie sur le « ratio studiorum », manuel rédigé en 1598, puis ré-actualisé.

La force de leur enseignement reposait initialement sur :

  • la gratuité
  • l’excellence de leurs enseignants
  • une pédagogie innovante (humanisme, théâtre, rhétorique, perméabilité à la société, reconnaissance du rôle du corps)

L’enseignement jésuite a formé énormément de personnes à travers le monde : Descartes, Corneille, Molière, Bunuel, de Gaulle, Castro, Clinton , Leclerc, Macron, Le Pen….

Au cours des 4 derniers siècles, la Compagnie a connu des hauts et des bas : critique de Voltaire et Diderot, suppression de la compagnie en 1773, renaissance au 19ème en une compagnie métamorphosée : conservatrice et ennemie des sciences, développement au début de la 3ème République, affrontement avec la République après 1878.

En 1974, la 32e congrégation générale des jésuites à Rome adopte le « décret 4 ». Désormais, les Compagnons de Jésus doivent se consacrer en priorité aux pauvres et à la justice sociale,

A travers le monde, les Jésuites dirigent 400 collèges et 100 établissements supérieurs centrés sur la formation des élites (ex :La Providence à Amiens, St Louis de Gonzague, Sainte Geneviève à Versailles, Université Fordham Université de Georgetown, Université de St-Louis)

IV LA PLACE DE LA COMPAGNIE AU SEIN DE L’EGLISE CATHOLIQUE

La Compagnie de Jésus est présente dans 112 pays et sur tous les continents. Avec ses 16 986 membres, la Compagnie représente le deuxième effectif religieux masculin au sein de l’Église catholique, derrière la branche franciscaine.

Comme pour la plupart des ordres religieux catholiques, leur nombre est en diminution : les jésuites étaient 36 000 en 1966 et encore 30 000 en 1973 , 26 000 en 1984, 23 000 en 1994 et 20 000 en 2004, 17 000 en 2019.  En perte de vitesse en Europe, ils sont maintenant majoritairement répartis en Asie (3 800 en Inde), en Amérique latine et en Afrique.

L’éducation demeure la principale activité des jésuites dont le nombre de missionnaires — 30 % de la Compagnie —, particulièrement en Asie et en Afrique, dépasse celui de tout autre ordre religieux.

Le 13 mars 2013, le jésuite argentin Jorge Mario Bergoglio (« 15 ans d’études pour devenir pleinement jésuite »), est choisi comme Pape et prend le nom de François. Le supérieur général actuel des jésuites, élu en 2016, est le P. Arturo Sosa, de nationalité vénézuélienne.

Radio Vatican a été confiée, depuis sa création en 1931, à la congrégation.

V DE L’OBEISSANCE mais A QUEL PRIX.

  • les confesseurs des rois de France

A partir du 16ème siècle, les rois de France ont choisi comme confesseurs des Jésuites. Situation compliquée : contrôle du roi, influence des jésuites sur la politique suivie par le monarque, fidélité au roi, au général, au pape).

Cotton sous Henri IV, pour sa cécité, se verra récompensé du Château de la Flèche.

Le Père Lachaise, pour la même infirmité recevra un pavillon et de la terre (le futur cimetière)

  • les jésuites et la nazisme

Le Pape, et le Général des Jésuites ont apporté leur soutien au Gouvernement de Vichy, et n’ont pas excellé dans la dénonciation du nazisme. Quelques 200 clercs désobéissants ont fini dans les camps de concentration ou été fusillés.

  • Pierre Teilhard de Chardin

Ce scientifique s’est soumis à l’obéissance et au silence sur des questions relevant de la science.

  • Pedro Aruppe, le 28ème Général

Ce Général pousse la Compagnie à prendre sa part dans la lutte sociale et à s’engager en faveur des pauvres et des marginaux, comme de toutes les victimes de l’injustice. Pedro Aruppe resté fidèle à la ligne définie par les Congrégations générales est désavoué quasi publiquement par Jean-Paul II…

 

L’histoire e la Compagnie est riche et complexe : elle est inépuisable. Evoquer l’attitude à l’égard des Juifs, l’absence des femmes dans la compagnie, leur combat contre les jansénistes, l’étude de l’admiration pour les Jésuites et les fantasmes qui leur collent à la peau(penchant pour le secret, art consommé de se mouvoir dans les ombres du pouvoir) compléteraient certainement le tableau...

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Réf : JYCreig2020II06 JESES

 

 

 

 

 

Présentation

Aux Jésuites  sont associés soit  l’hypocrisie, le goût du secret et du complot soit l’excellence, le courage,  la fidélité. Il est exceptionnel que l’on fasse preuve de modération dans le jugement porté sur les disciples d’Ignace de Loyola. Qui sont- ils donc ces hommes en noir de la « Compagnie de Jésus »? – Des aventuriers sûrement qui ont souvent payé de leur vie leurs engagements et leurs audaces. – Des éducateurs qui ont formé les élites depuis plusieurs siècles: Molière, Voltaire, De Gaulle, Macron et combien d’autres ont fréquenté leurs écoles. – Des compagnons qui ont dès l’origine (XVIème siècle) juré obéissance totale au pape noir ( leur Général), et au pape blanc, le Souverain Pontife. Ces hommes d’une trempe exceptionnelle ont vu l’un des leurs accéder pour la première fois, le 13 mars 2013, au trône de Saint- Pierre. Il est donc intéressant de s’interroger sur l’héritage aussi riche que controversé de François, ce 266 ème pape qui a déclaré le jour de son élection: « Je voudrais une église pauvre pour les pauvres ». Qu’en auraient pensé Loyola et ses successeurs?

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