La résistance en Pologne pendant la guerre 39-45

La résistance en Pologne pendant la guerre 39-45

par Mme Elisabeth Sledziewski , agrégée en philosophie

L’histoire de la Pologne est-elle connue en France ? L’histoire de la Résistance du peuple polonais au nazisme n’est-elle pas tombée dans les neiges de l’oubli  ?

Le devoir de mémoire (si cher aux Français) ne devrait-il pas s’appliquer à l’égard de cet ancien allié ?

 

Présentation de la conférence
« Quatre-vingts ans après la double invasion de l’automne 1939, le calvaire du peuple polonais pendant la Seconde Guerre mondiale et son rôle exceptionnel dans la résistance au nazisme méritent d’être remis à l’honneur. Elisabeth G. Sledziewski, fille de résistant polonais et auteure de Varsovie 44, récit d’insurrection (Autrement, 2004), rouvre ce tragique dossier

I LA POLOGNEquelques rappels historiques

a) avant 1918
La République des 2 nations (Pologne-Littuanie) créée en 1569 succombe à sa 3ème partition en 1795 (démantèlement opéré par la Prusse, l’Empire russe et l’Autriche). Pays essentiellement agricole ne prenant pas part au développement naissant de l’industrie en Europe.
Du congrès de Vienne à 1918, ne subsiste que le Duché de Varsovie

 

 

b) la renaissance de la Pologne comme pays en 1918 : la 2nde République
– « quatorze points de Wilson »
13éme point : « Un État polonais indépendant devrait être créé, qui inclurait les territoires habités par des populations indiscutablement polonaises, auxquelles on devrait assurer un libre accès à la mer, et dont l’indépendance politique et économique ainsi que l’intégrité territoriale devraient être garanties par un accord international. »
– La Pologne obtient son indépendance de facto le 11 novembre 1918, S’ensuit une guerre avec l’Ukraine indépendante . Les premières élections libres pour élire la Diète le 26 janvier 1919 sont remportées par la droite nationaliste .
– Le 28 juin1919 le petit traité de Versailles reconnaît la Pologne comme un État de plein droit
recevant de l’Empire allemand la majeure partie de la province prussienne de Posnanie, déjà contrôlée par le nouveau gouvernement polonais, une partie de la Prusse-Occidentale afin de fournir à la Pologne un accès à la mer Baltique, créant le corridor polonais  ou couloir de Dantzig.

 

 

Toukhatchevski

c) la guerre russo polonaise de 1920
Le 24 avril 1920, s’engage une opération militaire polonaise visant à prendre le contrôle de l’Ukraine centrale et orientale.Les armées polonaises sont repoussées par l’Armée Rouge qui se lance dans une contre-offensive la conduisant aux portes de Varsovie. L’armée de Toukhatchevski qui avait déclaré « La route de l’incendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne ! » subit une lourde défaite en affrontant les troupes de Pilsudski à la bataille de Varsovie (le miracle de la Vistule) entre le 6 et le 16 août.
En mars 1921,la paix de Riga confère à la Pologne d’importants territoires en Ukraine occidentale.
Sur la frontière allemande, un plébiscite le 20 mars 1921 débouche sur de nouveaux changements territoriaux en faveur de la Pologne.
Le 17 mars 1921, une constitution instaurant la démocratie est votée (Constitution de Mars)

d) l’entre-deux-guerres
Le régime évolue vers une forme semi-autoritaire, notamment sous l’influence du maréchal Józef Piłsudski, qui reprend le pouvoir en 1926,
Selon le recensement de 1921, la deuxième République de Pologne compte 27 000 000 habitants. En 1939, avant le déclenchement de la 2nd WW, sa population est estimée à 35 000 000 habitants ( population rurale 70%)
– un pays multi-éthnique, avec des minorités juive et ukrainienne importantes Selon le recensement de 1931, la population compte 68,9% de Polonais, 13,9% d’Ukrainiens, 8,6% de Juifs, 3,1% de Biélorusses, 2,3% d’Allemands
– un pays multiconfessionnel En 1921 16 057 229 de Polonais ( 62 %) sont catholiques romains, 3 031 057 (12%) sont catholiques d’orient , 2 815 817 ( 11%) sont orthodoxes, 2 771 949 ( 11%) sont juifs, et 940 232 (4%) sont protestants . En 1931 la Pologne compte la 2nde plus grande population juive dans le monde, soit1/5 des Juifs de la planète.

. 1935-1939. Dérives antisémites
A l’appel de groupes antisémites (ONR, nationalistes radicaux) liés au gouvernement, les attaques de boutiques juives, les agressions individuelles et même les attaques à la bombe se multiplient au milieu des années trente. Une vague de violences se répand dans les confins de l’est

des traités : une protection illusoire
, pacte de non-agression soviéto-polonais en 1932
, Pacte de non-agression germano-polonais en 1934
, l’Alliance franco-polonaise de 1921 complété par la convention Kasprzycki-Gamelin du 19 mai 1939
, l’accord anglo-polonais en 1939 et après addendum de 1940 pour une assistance mutuelle en cas d’invasion militaire de l’ Allemagne

II LE DELUGE (référence à la République des 2 nations en ruines)

a) l’invasion
Le 1er septembre 1939, sans déclaration de guerre , l’armée allemande envahit la Pologne. Le 3 septembre, en soutien à la Pologne, les deux puissances déclarent la guerre à l’Allemagne et aussitôt… laissent la Pologne se débrouiller toute seule : la 2nde guerre mondiale a commencé.
Le 17 septembre, 500 000 soldats de l’Armée rouge envahissent la Pologne orientale, conformément aux clauses secrètes du Pacte germano-soviétique. L’Armée rouge s’arrête sur la ligne Curzon,
L’armée polonaise, mal préparée et moins bien équipée que ses adversaires, résiste difficilement jusqu’au 6 octobre 1939 . Le soutien militaire occidental prévu dans les accords ne vient pas…
La population de Varsovie bombardée résiste jusqu’au 28. Mais le pays ne signe pas de capitulation…
Bilan :L’armée allemande compte 13 000 tués et 30 000 blessés contre 65 000 et 133 000 du côté polonais. Plus de 700 000 prisonniers polonais.

b) le démembrement
.A l’ouest , la zone allemande comprend 48 % du territoire polonais et 63 % de la population
(22,1 millions). Une partie (Toruń, Poznań, Łódź et Katowice) est intégrée, avec la ville de Gdańsk, au IIIe Reich tandis qu’est formé avec les 4 provinces centrales un Gouvernement général, sous l’autorité d’une administration allemande dirigée par le général Hans Frank
milieu des années trente.
.A l’est, la zone occupée par les soviétiques englobe 13,1 millions d’habitants sur les 52 %
du territoire polonais. Ils sont intégrés dès novembre 1939 aux républiques soviétiques d’Ukraine, de Biélorussie et, en août 1940, de Lituanie. Les élites locales, principalement polonaises, sont démantelées ; nombre de responsables civils ou religieux sont arrêtés ; les petits propriétaires et commerçants expropriés.( Katyn = + 25 000 exécutions de l’élite polonaise)

c) un lourd tribut pour la population civile
-la destruction des élites « les Juifs, l’intelligentsia, le clergé, la noblesse »
Le nombre de victimes d’ exécutions sommaires est estimé à 60 000 pour cette période. Ainsi, 531 villes et villages sont brûlés en un mois ; le 6 novembre, 183 professeurs de l’université de Cracovie sont envoyés dans des camps du non-retour. Les établissements scolaires du secondaire et du supérieur sont fermés le15 novembre, ceux du primaire le 4 décembre
-Dans l’ensemble de la zone allemande, l’occupant met immédiatement en place un appareil répressif redoutable : des milliers de camps de travail et de transit, 18 camps de concentration (Stutthof, septembre 1939 ; Auschwitz,mai 1940 ; etc.), 500 prisons de la gestapo où la torture est régulière
La terreur contre les populations civiles est d’emblée raciale et exterminatrice. A l’arrière des troupes de la Wehrmacht , des unités spéciales ( Einsatzgruppen) multiplient les arrestations et les exécutions de masse de Juifs, de prêtres et de l’élite polonaise, jugés « anti-allemands »
Des « transferts » de centaines de milliers de personnes sont organisés d’une zone à l’autre, en vue de dégager un «espace vital » sans Juifs ni Tsiganes, avec un minimum de « Slaves » réduits à l’esclavage. Tout citoyen polonais est contraint au travail dès l’âge de 14 ans (12 ans pour les Juifs). L’administration nazie les réquisitionne et les envoie en Allemagne – 2,85 millions de 1939 à 1944 à l’exception des Juifs qui sont dirigés vers des chantiers et des camps de travail sur le territoire occupé.
Dès les premiers jours d’occupation, les Juifs sont recensés, marqués(port d’un brassard blanc avec une étoile de David bleue) et isolés des autres populations. A partir d’octobre 1939, les Allemands les parquent dans des quartiers séparés par des murs ou des barbelés (400 ghettos). Des « Conseils juifs » (Judenrat ) et une « police juive » ont été nommés pour « une parfaite exécution » des ordres nazis
Pour Reinhard Heydrich , la ghettoïsation des Juifs doit servir à la germanisation complète de l’« espace vital ». étape intermédiaire vers une « solution finale de la question juive »

III LA RESISTANCE POLONAISE

Le gouvernement polonais se réfugie en Roumanie pendant la nuit du 17au 18 septembre , puis en France avant d’arriver en Angleterre;

sur les théâtres d’opérations extérieurs
Forte de plus de 80 000 hommes, l’Armée polonaise participe à la bataille de France en tant qu’armée alliée sous ses propres drapeaux mais sous le commandement de l’état major français.
de 20 000 à 35 000 hommes furent évacués vers la Grande-Bretagne 
Après le déclenchement de l’opération Barbarossa et les accords entre Moscou et le Gouvernement polonais en exil à Londres pour la formation d’une armée polonaise en Union soviétique (Accords Sikorski-Maïski) le Général Anders devient le 4 août 1941 le commandant des forces armées polonaises en URSS Il obtient de Staline l’évacuation vers l’Iran de cette armée en mars 1942 (40 000 personnes y compris les femmes et les enfants), puis durant l’été de 1942 (55 000 hommes). Il réussit à faire évacuer au total 115 000 personnes. Cette Armée polonaise au Moyen-Orient (en Iran, en Irak, puis en Palestine) deviendra le Deuxième corps polonais, intégré à la 8e armée britannique.

Rowecki

la résistance intérieure
L’Armia Krajowa (AK) est fondée en février 1942, fédérant divers groupes de résistance. Elle forme l’aile armée de l’État polonais clandestin.
Le but de l’armée clandestine était l’insurrection générale ,se bornant aux actions courantes à la propagande, au renseignement, à la diversion, au sabotage, à la défense de la population, à l’exécution des sentences contre les collaborateurs ou les plus dangereux représentants des autorités d’occupation. Entre 1940 et 1944, les troupes de l’AK menèrent environ 730 actions de ce type.
Ainsi la lutte ouverte fut menée à partir au milieu de l’année 1944(effectif en 1944 300 000, pertes 100 000 ), dans le cadre de l’Action « Burza »dont le point culminant fut l’insurrection de Varsovie.

 

IV L’INSURRECTION DE VARSOVIE

Rokossovski

opération Bagration (18 juillet – 02 Août 1944)
Le maréchal C. Rokossovski perce jusqu’à la rive est de la Vistule le 25 juillet. Lublin est prise le 24 juillet. La 2e armée blindée soviétique vire vers le nord, vers Varsovie, pour couper la retraite des forces du groupe d’armées allemandes Centre et s’empare de têtes de pont sur la rive gauche de la Vistule le 2 août.
Le reste de l’été est consacré à des efforts de défense pour casser une série de contre-offensives allemandes visant les têtes de pont.

 

 

 

Stuka

l’insurrection de Varsovie
Devant l’avancée des troupes soviétiques,Varsovie se vide de ses structures administratives allemandes, les troupes allemandes refluent de l’est. L’AK, forte de 50 000 combattants mal armés, décide de déclencher l’insurrection le 01er Août 44 afin de libérer Varsovie avant l’arrivée de l’Armée rouge.
Malgré une guerre de rue féroce menée par les insurgés, les Allemands (40 000 militaires engagés) finissent par les écraser (bombardements aériens en piqué et d’artillerie) et détruisent la ville tandis que les troupes soviétiques restent l’arme au pied aux abords de la ville, refusant tout secours aux insurgés (y compris en refusant l’ouverture des pistes d’atterrissage aux quelques avions alliés)
Les combattants polonais résistent jusqu’au 2 octobre soit 63 jours au total.

Bilan :
.pertes humaines :
Les pertes polonaises s’élevèrent à 18 000 soldats tués, 25 000 blessés et entre 160 000 et 180 000 civils tués.
Après leur capitulation, les soldats de l’AK, désarmés, obtinrent le statut de prisonniers de guerre et furent internés dans le Reich. La population civile, traumatisée et décimée par les épidémies fut brutalement évacuée puis en grande partie déportée, soit vers des camps de concentration, soit vers des camps de travail,
Du côté allemand 17 000 soldats furent tués et 9 000 blessés.
Les Soviétiques ne prennent le contrôle de la ville qu’en janvier 1945,
. destructions :
Durant les combats environ 25 % de la ville ont été complètement détruits et après la fin des hostilités, sur ordre

personnel de Hitler, 35 % supplémentaires ont été systématiquement anéantis. Pendant le bombardement et le siège de la ville en septembre 1939, environ 10 % des bâtiments avaient été détruits et encore 15 % en 1943 à la suite de la liquidation du ghetto de Varsovie. Au total, à la fin de la guerre la ville était rasée à hauteur d’environ 85 %.
Zbigniew Sledziewski, le père de la conférencière a été soldat de l’AK. Comme plusieurs membres de sa famille, il a participé aux combats de la Résistance polonaise et à l’insurrection de Varsovie.
Fait prisonnier, interné à l’Ouest , il décida d’y rester après-guerre.
« Varsovie 44 : récit d’insurrection » relate ces évènements
La défaite marqua également la fin de l’action active de l’AK.

En conclusion, un gouvernement polonais qui s’exile pour continuer le combat, une résistance active, une absence de collaboration : difficile de ne pas faire un parallèle avec la France

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Réf JYCREIG2019XII05Poland

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 Maréchal Józef Klemens Piłsudski (1867 – 1935)

Condamné à l’exil en Sibérie pour complot contre le régime tsariste, Piłsudski membre du Parti socialiste polonais, fondateur de l’Organisation militaire polonaise (POW), organisation secrète anti-russe mène une lutte armée pour obtenir l’indépendance de la Pologne. En 1914, il anticipe le déclenchement d’une guerre européenne, la défaite de l’Empire russe par les Empires centraux et la défaite de ces derniers par les puissances occidentales. Au début de la Première Guerre mondiale, il fonde les légions polonaises qui combattent avec les troupes austro-hongroises et allemandes contre la Russie. Avec l’effondrement de l’Empire russe en 1917, Piłsudski met fin à son soutien aux Empires centraux et est emprisonné à Magdebourg…

 

 

 

One thought to “La résistance en Pologne pendant la guerre 39-45”

  1. C’est de Londres qu’est venu la décision du soulèvement de la ville de Varsovie. Le torchon brulait entre les occidentaux et « le conseil national du peuple créé par les communistes et sympathisants en Janvier 44. En juillet 44, les premières troupes de la division « Kosciuszko »recrutée parmi les Polonais dispersés en URSS pénètrent sur les terres polonaises . Le 17 Janvier 1945, Varsovie est libre  » Texte de Lucyna Firlej.
    Similitude avec les hommes à Leclerc qui ont libéré Paris ?
    Ma question : cette division « Kosciuszko » était une fraction de » l’Armée Rouge polonaise » ? Ce qui expliquerait pourquoi l’Armée Rouge soviétique n’ est-elle pas allée au secours de Varsovie .
    Je souhaite la réponse cet après midi. Merci

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