« La pratique chinoise dans le commerce international »

 

« La pratique chinoise dans le commerce international »

par le Général Daniel Schaeffer

 Le développement économique chinois, ses pratiques commerciales interrogent.L’Administration américaine prend des mesures de rétorsion à l’encontre de la Chine. L’Europe se vante des méga-contrats passés avec ce pays.

Où en sont les pays « occidentaux » dans leurs relations commerciales avec la Chine ? Quelles sont leurs pratiques commerciales? Comment sont-elles articulées?

A) UN EXCEDENT COMMERCIAL COMME FORCE DE FRAPPE ECONOMIQUE

a) un décollage économique
Depuis les années 1980, la Chine connaît une industrialisation massive et devient au fil des ans un acteur majeur dans les industries de main-d’œuvre, les industries textiles et les objets manufacturés de basse qualité. Grâce à une main-d’œuvre nombreuse et bon marché, elle peut exporter de très grandes quantités de produits d’entrée de gamme à des prix très bas. D’où le surnom d’« atelier du monde ».
L’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001 lui a permis de devenir un nouveau pôle économique de taille mondiale à l’instar des États-Unis, de l’Union européenne et du Japon.

Source : Banque Mondiale

b) Un taux de croissance annuel de l’économie chinoise impressionnant
Entre 2000 et 2009, le taux dépassait en moyenne les 10% , pour se situer la décennie suivante à 7,5% pour s’achever vers 6%

c) un excédent commercial permanent et considérable
Sur la dernière décennie, la Chine affichait un excédent commercial de 250 mds USD en moyenne par an, proche de l’excédent allemand (230 mds USD) alors que les USA accusaient un déficit annuel de 537mds d’USD et la France 30 mds d’USD

d) des entreprises chinoises de taille internationale
Inconnues du grand public occidental à l’exception de :
Huaweï smartphone, 5G
Lenovo 1er constructeur mondial de PC
Cosco 3ème armateur mondial

. Classement mondial des entreprises par Chiffre d’affaires 2017 (milliards de $). selon Fortune Global 500 (2017)
1-Walmart                                    500,343
2 State Grid                                  348,903 électricité            RPC
3 Sinopec Group                        326,953 pétrole et chimie RPC
4 China National Petroleum    326,008 pétrole                 RPC
5 Royal Dutch Shell                    311,870

. Secteur bancaire

Avec 18 établissements, l’Empire du milieu représente désormais un cinquième des plus importantes banques mondiales et un total de 23.761 milliards de dollars d’actifs à fin 2017.Les 4 plus grosses banques au monde sont chinoises.

e) des réserves de change considérables
Elles oscillent autour de 3000 Mds USD (entre 1/4 et 1/3 des réserves mondiales détenues par les banques centrales de la planète. Elles permettent de faire face à des fluctuations économiques imprévues.(type crise financière asiatique 1997/ mesures FMI)

e1 achat de la dette publique US et européenne jusqu’en 2013
en 2015, la Chine détenait encore 1270 mds d’USD (le Japon 2nd détenteur 1197 mds d’USD)

e2 abonder la quote part chinoise au FMI pour accroître son poids au sein de cette organisation
(contré par les USA)
e3 nouvelle répartition des réserves de change
constitution d’un stock d’or dont la valeur est moins volatile que l’USD

f) répercussion sur les économies développées
f1 Des pans entiers entiers des économies développées ont disparu, entraînant un chômage endémique dans les pays développés

f2 Les autorités chinoises assortissent pour l’accès au marché chinois une exigence d’un fort transfert de technologies que doivent concéder les entreprises candidates après de longues négociations. Transfert de technologies servant à concurrencer les entreprises des pays développés par la suite.

B) LA STRATEGIE COMMERCIALE CHINOISE

L’économie chinoise s’est développée avec un certain nombre de déséquilibres :
– développement d’activités spéculatives
– des investissements désordonnés , sur-dimensionnés et parfois peu rentables
– une dette publique conséquente (260% du PIB)
– un shadow banking échappant aux directives du pouvoir central
– un développement économique non équilibré sur le territoire
– une production centrée sur la production et/ou l’assemblage de produits d’entrée de gamme

Le décollage économique a également eu pour conséquences
– l’émergence d’un classe moyenne chinoise estimés à 300 000 millions d’individus
– un relèvement du salaire moyen chinois

Dans les années 2010,les autorités chinoises ont pris conscience de la nécessité d’un rééquilibrage de leur modèle de développement :

-développement de produits plus élaborés et de services pour satisfaire la demande intérieure (classe moyenne) mais aussi pour les marchés extérieurs
-un développement à l’international : « Go out Policy »

C) EVOLUTION DE LA STRATEGIE COMMERCIALE INTERNATIONALE

c1 les exportations chinoises
– 41 % des exportations chinoises proviennent d’entreprises intégralement chinoises.
– 39 % des exportations en provenance de Chine sont réalisées par des entreprises dont le capital est à 100 pour cent étrangers
20 % sont le fait de partenariat entre les sociétés étrangères et les sociétés chinoises
c2 dumping pour acquérir une position dominante ( subventions à l’export et/ou réduction taxe à l’export)
– acier : Entre 2000 et 2015, la Chine a triplé sa production d’acier; entre 2008 et 2015 : la production d’acier chinois est passée de 660 millions à 1,12 milliard de tonnes. La production chinoise d’acier représente 50 % de la demande mondiale et 20 % du commerce mondial.
En produisant plus d’un milliard de tonnes d’acier, la Chine est sur-capacitaire de 350 millions de tonnes. Cette surcapacité, pesant sur les prix est supérieure à la production européenne qui n’est que de 170 millions de tonnes.
– panneaux photovoltaïques
La Chine produit 60% des panneaux solaires, après avoir éliminé ses principaux concurrents par des prix cassés.
c3 utilisation des réserves de change
Après avoir acheté des bons du trésor des différents états développés et abondés le FMI au niveau qui leur a été concédé par les USA, le gouvernement chinois incite ses entreprises à investir à l’étranger
– dans les pays à bas coût de main d’œuvre pour sous-traiter les produits d’entrée de gamme
– dans des terres agricoles pour fournir de la nourriture à la population chinois
– dans les pays développés pour assurer leur développement économique futur

c4 les acquisitions -prises de participation – joint ventures

TGV chinois

Le gouvernement chinois a lancé sa « Go Out policy », stratégie de mondialisation encourageant les entreprises chinoises à investir dans les secteurs stratégiques des économies étrangères.
c41 achats de patrimoine foncier et de zones industrielles
ex :  Entre 2014 et 2016, 1700 ha de l’Ain sont devenus propriété chinoise ainsi que 1300 ha en Allier en 2017
c42 prises de participations dans des entreprises
ex entrée dans le capital de Peugeot avec centre de recherche à Shangaï et transfert de technologies à la clé
c43 acquisitions d’entreprises en Europe

-Champion du libre-échange, l’Europe sans barrière semble une cible privilégiée : Volvo, Baudoin, Manoir Industrie, Celtigon, Rhodia Silicon…..

-stratégie d’encerclement ( s’apparentant au jeu de go)

Dans le secteur de l’énergie, les acquisitions ou les prises de participation vont bon train : Portugal, Italie, Roumanie, Grèce Malte, Pologne , Grande Bretagne. Dans quelques années, qui contrôlera le réseau interconnecté européen ?
Le déficit commercial prolongé de certains états européens les mettent en situation de fragilité : ils cèdent leurs secteurs publics dans une course à la privatisation : un pillage des secteurs stratégiques. Les aéroports français sont à vendre … Les barrages hydroélectriques seront demain à vendre…Et la liste ne cessera de s’allonger.

C919 chinois

C44 mise en place de joint ventures après acquisition ou entrée au capital
Dongfeng Peugeot-Citroën Automobile
GV Automobile Technology (Ningbo) Co. Ltd (Volvo-Geely)

avec pour but : la RD et accessoirement des transferts de technologies (la création de joint ventures dans ce cadre n’est bien entendu pas exclusive :ex. de  Daimler-Geely)

c45 des méga-contrats pour rééquilibrer la balance commerciale : un leurre?

Ex France :

.Selon les données de la douane française,  la Chine a importé en France en 2017  pour près de 49 milliards d’euros de marchandises, quand la France n’exportait que 19 milliards € vers la Chine. Rapport Importations/Exportations = 2.6. Déficit commercial français : 30 Milliards (déficit  de 5.7mds € en 2000, de 22 mds € en 2010)

.Avec l’appui de l’appareil d’Etat français, des contrats importants viennent d’être passés avec la Chine dans l’aéronautique (Airbus), dans l’énergie (EDF/Areva), dans le secteur bancaire,la grande distribution…Ces contrats permettront-ils d’éponger le déficit commercial ? Peu probable…
Ces contrats avec les conditions émises par les Chinois (transferts de technologie, de savoir-faire, constructions sur le sol chinois,…) donneront naissance aux concurrents de demain car le « gap » technologique s’érodera sur le LT en raison des efforts de recherche engagés par la RPC.

Le rééquilibrage supposerait une plus forte pénétration des produits français en Chine (levée des restrictions chinoises) et/ou des restrictions françaises à l’entrée des produits chinois

c46 la nouvelle route de la soie
La nouvelle route de la soie est à la fois un ensemble de liaisons maritimes, de voies terrestres et de voies ferroviaires entre la Chine et l’Europe passant par le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, la Pologne, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni avec pour terminal principal en Europe Duisbourg, et ceci dans le but et de sécuriser l’accès aux sources d’approvisionnement de l »économie chinoise et d’assurer son développement sur le LT le long de ces axes (complexes industriels, comptoirs…).
Le port du Pirée est passée sous la direction de Cosco. Les ports de Gènes et de Trieste sont dans le collimateur.

c47 réactions des pays anciennement développés
– les USA
Pour enrayer le développement de « rust belts » américaines, les électeurs américains et leur administration  exigent le rééquilibrage des échanges avec la Chine en brandissant des mesures de rétorsion (droits de douanes,….)
– l’Europe semble prendre conscience du pillage de ses secteurs stratégiques. Des incantations politiques  ( Macron, Junker, Merkel) aux mesures de criblage (plus ou moins fin) des investissements…Situation paradoxale : l’Allemagne, leader économique de l’Europe est en position excédentaire dans ses échanges commerciaux avec la Chine (automobile + machine outil).

D)  VERS UNE HEGEMONIE ECONOMIQUE CHINOISE

Le $ est la monnaie des échanges internationaux et la monnaie de réserve des banques centrales (60%). La Chine est donc dépendante du dollar du $ avec l’éventualité d’interdiction de commercer avec certains pays. La Chine s’emploie à desserrer ce carcan en essayant de transformer le Yuan en moyen de paiement à l’international.(stratégie de contournement avec des accords bilatéraux SWAP)

a) L’initiative de Chiang Mai (concurrence directe au FMI)
La Chine , le Japon, la République de Corée et les dix pays membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du sud-ouest) signent un nouvel accord d’échange de devises à court terme ‘swap’, intitulé « Multi-latéralisation de l’Initiative de Chiang Mai » (CMIM).
Entré en vigueur le 25 mars 2010, le dispositif dispose de 120 milliards de dollars (soit plus de 100 milliards d’euros) de réserve de change, puis 240 milliards de dollars en 2012, afin d’ »accorder un soutien financier aux pays signataires de la CMIM en proie à un manque de liquidités à court terme« .
b) AIIB
En 2014, la Chine fonde la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) pour contrebalancer le poids des institutions financières issues du monde occidental. En mars 2015, le Royaume-Uni, suivi de la France, l’Allemagne et l’Italie annoncent leur souhait de devenir membres de la banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. La Suisse a fait de même quelques jours après et la Russie a également annoncé son accord fin mars 2015. Presque toute l’Europe occidentale, sauf la Belgique et l’Irlande, a officiellement adhéré à l’AIIB
Dotée de plusieurs dizaines milliards de dollars, elle a pour but de financer les besoins massifs en infrastructures en Asie (autoroutes, chemins de fer, télécommunications, etc.), à partir de réseaux financiers convergeant vers la Chine

c) L’Organisation de coopération de Shanghai 

Les membres de l’OCS regroupent 20 % des ressources mondiales de pétrole, 38 % du gaz naturel, 40 % du charbon, et 30 % de l’uranium.
Après l’adhésion de l’Inde et du Pakistan, les huit pays membres de l’OCS représentent plus de 60 % du continent eurasiatique, environ 50 % de la population mondiale et plus de 20 % du PIB mondial11.

Selon l’agence de presse chinoise Xinhua, le PIB combiné des six membres fondateurs de l’OCS a atteint 12 630 milliards de dollars en 2017 . Entre 2001 et 2017, leurs échanges commerciaux ont également été multipliés par sept, totalisant 4 900 milliards de dollars en 2017

d) le poids de la Chine en terme de PPA

Source : Banque Mondiale

………..

Fusée Longue Marche

Le redéploiement industriel à l’échelle mondiale dans les années 1990 a permis l’émergence d’un nouvel acteur économique majeur : la Chine.
Depuis lors, la Chine a démontré ses capacités dans des domaines de pointe (spatial, robotique, énergie solaire, 5G,…). Attiré par un marché de 1,4 milliard de consommateurs, par les capacités productrices et exportatrices chinoises, le flux d’IDE entrants (130 mds USD par an)ne se tarit pas. Selon un rapport de la CNUCED de 2018, l’économie du pays se classait 2nde en termes d’attractivité des entreprises multinationales sur la période 2017-2019, après les États-Unis. Le stock d’IDE en Chine(1 490 933 milliards de dollars en 2017) est le 2nd au monde après celui des USA.
L’économie chinoise au XXI ème siècle sera-t-elle en mesure de supplanter l’économie US et son $ , économie US qui avait elle-même détrôné au XXème siècle l’économie britannique et sa livre sterling  ? Les décennies à venir le diront.

Faute de temps, n’ont pas été abordés l’espionnage industriel, la main-mise sur les terres rares, les risques de la 5 développée par Huawéi

……………………………..

Réf : CY-J2019III27China

Annexes :

Source : Banque Mondiale

 

Source : Banque Mondiale

 

 

Lexique :
PIB ($US courant)
Le produit intérieur brut (PIB) est l’indicateur le plus retenu pour évaluer la production de biens et services d’un pays pendant une année. Il illustre l’importance de l’activité économique d’un pays.

PIB (Parité pouvoir d’achat) ($ international courant)
Pour des comparaisons internationales, le PIB (ppa) est très adéquat puisque la valeur tient compte des pouvoirs d’achats réels, très variables d’un pays à l’autre. Pour estimer la PPA, on compare le prix d’articles analogues,
IDE
Les investissements directs à l’étranger sont les mouvements internationaux de capitaux réalisés en vue de créer, développer ou maintenir une filiale à l’étranger et/ou d’exercer le contrôle (ou une influence significative) sur la gestion d’une entreprise étrangère.

Balance commerciale (US$ courant)
La balance commerciale des biens et services chiffre la différence entre les exportations de biens et services et les importations de biens et services. (Résultat : déficits commerciaux chez les uns, excédents commerciaux chez les autres)

USD : dollar américain
Yuan (ou renminbi) : monnaie de la Chine
joint-venture est un accord passé entre deux ou plusieurs entreprises qui acceptent de poursuivre ensemble un but précis pour une durée limitée.
Accord de SWAP : accord conclu entre deux banques centrales en vue de procéder à un échange de devises.

Épargne domestique brute ($US courant)
L’épargne domestique brute représente la différence entre le PIB et les dépenses de consommation finale  . Cet indicateur renseigne sur la capacité d’un pays à débloquer ses propres capitaux pour les investissements, autrement dit, la non dépendance vis-à-vis les capitaux étrangers.

Le shadow banking désigne des entités ou des activités qui participent au financement de l’économie, mais agissent en dehors du système bancaire traditionnel.

RPC : République Populaire de Chine

 

 

Général (2s) Daniel Schaeffer,
Membre du groupe de réflexion Asie 21

Diplômé de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr en 1965, breveté de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique option relations internationales / langues (chinois) en 1982, diplômé en chinois (maîtrise) de l’Institut national des langues et civilisations orientales en 1986, le général (2s) Schaeffer, à l’origine de l’arme du génie, a tenu dans la deuxième partie de sa carrière des fonctions liées aux relations internationales militaires (logistique opérationnelle, gestion de crises, relations militaires internationales). A ce titre, il a effectué trois séjours d’attaché de défense en Asie : Thaïlande (1986-89), Vietnam (1991-95), Chine (1997-2000). Il a eu l’honneur d’être le premier attaché de défense français au Vietnam où il a créé le poste.

A l’issue de son service actif il choisit de mettre son expérience sur l’Asie et sur les relations internationales avec les pays asiatiques à la disposition des entreprises françaises, voire européennes, et tient du 1er juillet 2001 au 31 décembre 2012, un cabinet de Conseil en stratégie d’entreprise à l’international (Chine et Vietnam).

Aujourd’hui, en tant que chercheur indépendant et membre actif du groupe de réflexion Asie21, il poursuit ses travaux de recherche selon deux axes focaux :
La situation stratégique en Asie Pacifique déclinée des ambitions de la Chine, de son interprétation du droit de la mer, de ses concepts de défense civile et militaire, du développement de son potentiel militaire.
les risques du partenariat européen avec la Chine : différences d’interprétation des conventions internationales ; vulnérabilités stratégiques européennes inhérentes au partage des ressources énergétiques et des matières premières ; vulnérabilités inhérentes aux transferts scientifiques et technologiques ; vulnérabilités liées aux pratiques chinoises de renseignement économique et à la stratégie chinoise d’influence ; problématique de la levée de l’embargo sur les armements et les technologies à double usage à l’encontre de la Chine.

 

 

 

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