Liberté de peindre ; peindre en liberté

Liberté de peindre ; peindre en liberté
Mescam Marcel
Février 2019

Choisir, choisir ! Eh oui ! Tout est dit. Mais est-ce évident de choisir quand on vous demande de faire un choix parmi la chanson ou le livre que vous auriez aimé écrire ? Non, ça ne l’est pas ! Du moins pour moi. Je vais tout de même triturer mes méninges et en retirer la substantifique moelle pour orienter mes recherches.
Après mûres réflexions je retiens le livre « Paroles » de Jacques Prévert. Des 244 pages écrites par ce merveilleux poète, j’extrais 49 lignes du titre « Pour faire le portrait d’un oiseau » qu’il dédie à Elsa Henriquez*. Je ne retiens que ce texte, mais j’aurais pu en sélectionner d’autres, ou aussi des chansons que j’aime, tant les auteurs de talent sont nombreux. Aujourd’hui c’est celui qui me parle le plus, un autre jour j’en aurais peut-être choisi un différent. Il y a plusieurs textes que j’aurais aimé écrire, c’est un dilemme terrible, mais bon, je me lance dans quelques explications. Aujourd’hui, c’est seulement ce fragment d’écriture qui me parle, me touche le plus. J’ai adhéré dès la première ligne à cette histoire, je me suis laissé embarquer, transporter dans un rêve par ce court récit. Je ne sais pas dessiner, pas du tout peindre, et pourtant, n’ayant pas de toile, je prends une feuille à dessin, déniche une vieille boîte de peinture d’écolier, un pinceau, un gobelet d’eau et je peins une cage à oiseau avec la porte ouverte. J’imagine quelque chose de joli, de simple, d’utile pour un oiseau. Ce travail fini je me dis qu’il me faut aller punaiser cette feuille sur un des arbres de mon jardin. Ceci fait, je retourne à mon poste d’observation dans ma salle de séjour, et je me tiens immobile pour ne pas être repéré. L’oiseau arrive, parfois vite, mais s’en va aussitôt s’il détecte une présence. Je ne suis pas homme à me décourager, je m’arme de patience. Je sais attendre, longtemps s’il le faut. Je rêvasse, imagine l’oiseau qui va peut-être entrer dans la cage. Ça y est ! En voici un ! Une jolie mésange à tête noire est entrée.
Comme conseillé dans le texte, armé de mon pinceau, je m’approche dans le plus profond silence, je ferme doucement la porte, et j’efface un à un les barreaux, sans toucher à l’oiseau. Je prends le temps de faire le portrait de l’arbre, et choisis la plus belle de ses branches pour l’oiseau. Je mets du vert pour le feuillage et essaie tant bien que mal de faire apparaître la fraîcheur du vent et la poussière du soleil dans la chaleur de l’été. C’est beaucoup demander à un néophyte.
Aujourd’hui l’oiseau ne chante pas, ce n’est pas bon signe. Mon tableau est sûrement mauvais, je ne pourrai pas le signer. Dommage ! Mon récit est terminé, il m’a transporté dans un imaginaire où je me suis senti bien. J’en redemande encore. J’aimerais l’avoir écrit, mais rien ne m’empêche de coucher quelques lignes pour m’évader encore dans un monde merveilleux.
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Pour faire le portrait
d’un oiseau
À Elsa Henriquez*

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire sans bouger…
Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
Fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
Extrait de Paroles
De Jacques Prévert
*Elsa Henriquez
Artiste peintre et illustratrice née en Argentine.

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