Afghanistan : bilan d’une faillite et redéfinitions de la géopolitique régionale

 

 

                                      Afghanistan 
Bilan d’une faillite et redéfinitions de la géopolitique régionale

(Février 2019)

par Georges Lefeuvre, anthropologue

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Après l’intervention américaine en 2001 pour défaire le régime taliban, après le déploiement d’une coalition internationale pendant 17 ans pour sécuriser cette apparente victoire et reconstruire l’Afghanistan, les talibans tiennent de nouveau la dragée haute à une Communauté internationale qui leur demande de bien vouloir s’asseoir à une table de négociation (proposition de D. Trump à Doha ou proposition de V. Poutine à Moscou … . Et la ceinture tribale pachtoune des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise est redevenue le chaudron actif de toutes les insurrections (talibans) et réseaux terroristes (Haqqani, al Qaeda, Daech).

I GEOGRAPHIE de l’AFGHANISTAN

a) Géographie physique

L’Afghanistan, situé en Asie centrale, est dominé par le massif de l’Hindukush avec plus de 100 sommets dépassant les 6 000 mètres, La neige des montagnes est la principale sinon la seule source d’eau dans un pays où il ne pleut presque jamais.

La passe de Khyber à mille mètres d’altitude, une trouée dans la montagne du Spin Gharest, est l’un des passages les plus importants entre l’Afghanistan et le Pakistan.

Le territoire, principalement montagneux avec peu (ou pas) de végétation sur plus de deux tiers du territoire, sans accès à la mer, compte 652000 km2. Le climat continental est rude avec des températures pouvant atteindre 49 degrés au sud et -26 degrés au nord. C’est un pays très sec où seulement 12 % de la surface est cultivable.

Frontières   : 5 529 km : Tadjikistan 1 206 km, Turkménistan 744 km, Ouzbékistan 137 km, Iran 936 km, Chine 76 km

Ligne de séparation : Pakistan 2430 km

Selon le Pentagone, le sous-sol afghan renfermerait des gisements de minerai inexploités, dont du lithium, du bauxite, de l’uranium, du fer, du cuivre, du cobalt et de l’or, estimés selon des experts, une fois exploités, à près de 1.000 milliards de dollars.

b) géographie humaine

Estimée à 30 millions d’habitants, la population afghane est constituée d’une mosaïque de communautés ethniques, linguistiques et régionales

Les Pachtouns communauté ethnique et linguistique représentant un peu plus de la moitié de la population, sont organisés en tribus. Ils occupent surtout l’est et le sud du pays.

Les Tadjiks (1/4 de la population) constituent le deuxième groupe ethnique du pays. Par tradition sédentaires, agriculteurs ou urbains, ils sont installés, pour la plupart, dans les vallées fertiles de l’Est, au nord et au sud de l’Hindou Kouch. Presque tous les Afghans sont musulmans, à 85% sunnites.

Avant 1980, la population était à 90 % rurale, dont près du quart pratiquait l’élevage nomade. L’intervention soviétique, en 1979, a désorganisé le pays, et a contraint 5 millions d’Afghans à se réfugier au Pakistan et en Iran. Les pertes dues à la guerre sont estimées à 1,5million de personnes. Les plus grandes villes ont été assaillies par le flot des réfugiés fuyant les combats, dépeuplant les terres les plus fertiles du pays et faisant doubler la population de Kaboul, la capitale, et des villes de Kandahar, Harat, Mazar-e Charif, Jalalabad et Kondoz .

II UN PEUPLE GUERRIER, UN PEUPLE INVINCIBLE

– Au début du XVIIIème siècle, coincées entre trois grands empires en expansion, Moghol (Inde), Shaybanide (Asie centrale), et Safavide (Iran), les tribus pashtounes se révoltent et trouvent leur  espace vital en 1747 lorsque leur chef Ahmad Shah Abdali Durrani fonde l’Afghanistan.

– Né au centre du « Great Game » (le Grand Jeu), l’Afghanistan ne survit au XIXème siècle colonial qu’en guerroyant contre ses nouveaux grands voisins prédateurs : l’empire russe au nord, l’empire indien britannique à l’est. Aux tribus pashtounes se joignent des peuples tadjikes, ouzbeks, turkmènes, hazaras,..,soucieux autant que les Pashtounes de ne pas tomber sous les tutelles coloniales.

– Au XXème siècle,l’instabilité de la situation politique entraîne dans le contexte de la Guerre Froide l’intervention militaire de l’URSS en 1979 .Après 10 ans de combats, l’armée soviétique est contrainte de se retirer. Avec plus de 120 000 soldats, elle n’est parvenue qu’à contrôler 20% du territoire : les grandes villes. Les moudjahidines, formés dans les madrassa, soutenus et armés par les pays occidentaux,ont pris progressivement le contrôle de la majorité du territoire.

-Au XXIème siècle, une coalition internationale composée de 45 pays, menée par les USA ne parvient pas à écraser une guérillla menée par les talibans au bout de 18 ans ..

III L’IMPERIALISME BRITANNIQUE & L’AFGHANISTAN

Les Pachtounes ont donné naissance à l’Afghanistan actuel Mais du fait de la colonisation britannique, le territoire d’origine de ces pachtounes a été amputé d’1/3 et 2/3 de sa population vivent en 2018 en dehors de l’Afghanistan (30 millions à l’Est pour 15 millions à l’Ouest)

a) 1ère guerre afghane (1838-1842)

Les Anglais déposent l’émir Dost Mohammed, qui leur est hostile, et installent sur le trône de Kaboul l’émir Châh Choudja, jugé plus conciliant. Les Anglais entrent dans Kaboul en août 1839

L’occupation étrangère est mal vécue par la population, Une révolte éclate, menée par Wazir Akbar Khan, Les attentats se succèdent. Les Anglais évacuent Kaboul en janvier 1842. Une colonne comprenant 16 500 personnes (dont 4 500 soldats et 12 000 auxiliaires, membres de leurs familles et domestiques) prend la direction de Jalalabad. Tous sont exterminés en janvier lors de la bataille de Gandamak. Un seul survivant

b) 2nde guerre anglo-afghane (1878-1880)

Le Raj britannique envahit l’Afghanistan. Cette guerre s’achève par le traité de Gandamak :  les soldats britanniques et indiens se retirent du pays ; les Afghans conservent leur souveraineté en matière de politique intérieure mais abandonnent la politique extérieure à la Couronne britannique qui en contrepartie s’engage à financer des opérations de développement en Afghanistan

En novembre 1893 un accord entre l’émir Abdur Rahman Khan et sir M. Durand délimite une ligne de démarcation (la ligne Durand) entre l’Afghanistan et le Raj britannique

Elle divise artificiellement des tribus qui partagent la même langue et la même organisation sociale ; de ce fait difficile à contrôler. Cet accord sous la contrainte a été ratifié 3 fois mais cette ligne de démarcation n’a jamais été reconnue par aucun chef d’état afghan comme frontière.

c) 3ème guerre anglo-afghane (août 1919.)

À suite de ce conflit, le pays récupère le contrôle de sa politique étrangère parle traité de Rawalpindi. L’Angleterre renonce à étendre l’Inde britannique au-delà de la passe de Khyber et cesse de verser de l’argent à l’Afghanistan. Ouverture de l’Afghanistan au monde européen.

 

IV LA LIGNE DURAND – ABCES DE FIXATION DU TERRORISME

a) la ligne Durand et la partition du Raj

Le Pakistan et l’Afghanistan ont en 1947 hérité du traité fixant la ligne Durand

En 1949, l’Afghanistan ne reconnaît pas cette frontière ; pour le Pakistan cette frontière reste considérée comme intangible

b) implantation du terrorisme

Dès la fin du 19ème siècle, le whahabisme s’installe dans les régions « frontalières » instables

(Dès 1897, éclate une insurrection générale des tribus lorsque les Britanniques tentent d’occuper réellement le terrain : ces régions restent « ingouvernables »)

En 1986, Oussama Ben Laden s’installe dans l’est de l’Afghanistan, près de Khost, à quelques kilomètres des zones tribales pakistanaises du Waziristan. Au même moment, M. J.Haqqani, originaire de Khost et grande figure pachtoune, structure ses forces à Miranshah, dans le Waziristan du Nord, d’où il va affronter l’Armée Rouge. Actuellement, cet axe Khost-Miranshah, qui coupe la ligne Durand, est le vecteur du terrorisme wahhabite porté à son point d’incandescence. Ce n’est pas un hasard. En effet, les radicaux wahhabites érigent l’oumma (communauté des croyants) au rang de nation indivisible, et leur guerre sainte vise à casser les Etats-nations en vue d’ouvrir un territoire national musulman, le fameux « grand califat ». La stratégie du djihad global consiste à utiliser les nationalismes locaux pour mieux fragiliser les frontières et déstabiliser le pouvoir central des Etats (attentats,,,,).

V LES TALIBANS

a) de 1992 à 2001

À l’origine, les talibans sont les élèves des écoles coraniques créées dans les camps de réfugiés au Pakistan , à la lisière de la ligne Durand( et plus particulièrement dans le Waziristan). Lors du retrait soviétique, ils étendent leur activité sur le territoire afghan. Ils ont fourni quelques volontaires aux moudjahidines, dirigés par les seigneurs de guerre.

A partir d’octobre 1994, avec le soutien des services secrets pakistanais, l’ISI, les talibans deviennent une force politique (et militaire) conséquente et structurante dans un pays en guerre civile, rongé par les divisions , épuisé par la guerre contre les soviétiques. Ils s’emparent de Kandahar . Ils prennent, en quelques mois, le contrôle de la moitié sud du pays. En février 1995, ils sont à une vingtaine de kilomètres au sud de Kaboul, et à une centaine de kilomètres d’Hérat dans l’Ouest.

Hérat est prise en septembre 1995, Kaboul le 27 septembre 1996 et les talibans en profitent pour tuer l’ex-président communiste Mohammed Nadjibullah dont le régime s’est effondré en 1992. Le mollah Omar, chef des talibans, devient de facto le nouveau chef d’État sous le titre de commandeur des croyants. Le régime politique mis en place par les talibans prend le nom d’Émirat islamique d’Afghanistan.L’Afghanistan vit alors sous la domination de 30 000 à 40 000 talibans. La charia devient la base du droit afghan

L’Alliance du Nord, rassemblement de frères ennemis mais unis contre les talibans, se désagrège. Massoud reste le seul dirigeant de l’alliance à résister depuis son fief montagneux du Pandjchir, d’où il garde le contrôle du Nord-Est de l’Afghanistan.

Au niveau international, le gouvernement taliban n’est reconnu que par 3 États : Pakistan, Arabie saoudite et Émirats arabes unis.

b) après 2001

Après les attentats du 11 septembre 2001 planifiés par Oussama ben Laden, les USA adressent un ultimatum aux talibans : ils réclament la livraison de tous les dirigeants d’Al-Qaida, la fermeture des camps terroristes.

Face au refus, le gouvernement US forme une coalition mandatée par l’ONU. Des bombardements aériens intensifs, une offensive de l’Alliance du Nord encadrée par les Forces spéciales et les unités opérationnelles de la CIA, le ralliement à l’Alliance du Nord d’une grande partie des unités tribales pachtounes, entraînent la chute du régime. Le pouvoir taliban s’écroule en quelques jours début novembre 2001. Le mollah Omar, encerclé dans Kandahar, parvient à s’échapper .

Après quelques mois de transition (accord de Bonn décembre 2001), Hamid Karzai est investi comme président de la République. Il échoue dans sa tentative de fédérer les chefs de tribus. Son gouvernement ostracise les pachtounes. La corruption sévit. Les talibans, fer de lance des pachtounes, reprennent l’offensive et grignotent peu à peu le territoire. Ils sont aux portes du pouvoir.

En 2019, la Russie et les USA sont en discussion avec eux… Une guerre pour rien somme toute.

Des milliers de morts, des millions de déplacés ….

VI THE GREAT GAME : le retour

Un nouveau Grand Jeu se met en place :

– les anglo-américains empêtrés dans leurs incertitudes (désengagement militaire US, Brexit)

– face à l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) regroupant la Chine, la Russie, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan le Kazakhstan, l’Inde, le Pakistan (45% de la population mondiale, 22% du PIB mondial, 36% des ressources énergétiques fossiles)

Il pourrait modifier la donne…L’Afghanistan, en tant que membre observateur est déjà dans l’orbite de l’OCS … La Chine investit des milliards dans les mines du Nord du pays.

VII PERSPECTIVES DE PAIX

la solution occidentale classique

Une intervention militaire, une injection de $ pour reconstruire le pays assortie d’une dose de démocratie ne peuvent manifestement aboutir…

s’attaquer aux racines du problème : le chaudron

La ligne Durand a fracturé les pachtounes, pachtounes qui contrôlent l’Afghanistan (15 millions à l’Ouest de la ligne, 30 millions à l’Est).  De part et d’autre de cette ligne, ils ont conservé des systèmes de gouvernance (tribus, clans ,…) et des valeurs communs, Un 1er geste d’apaisement ne consisterait-il pas à rétablir la libre circulation entre pachtounes. Reste à convaincre Kaboul et Islamabad d’entamer des pourparlers.

La paix n’est vraisemblablement pas pour demain, ni même pour après-demain…

 

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REF: CY-J2019II07Afga

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PRESENTATION DE LA CONFERENCE

Octobre 2001 – janvier 2019 : plus de 17 ans après l’intervention américaine pour défaire le régime taliban, ce qui fut fait en quelques semaines, puis une coalition élargie à 9 pays membres de l’OTAN et 36 autres États non-membres (150.000 hommes au pic de la mobilisation et plus 1.000 milliards de dollars en dépenses militaires), pour sécuriser cette apparente victoire et reconstruire l’Afghanistan, ce sont désormais les talibans qui tiennent la dragée haute à une Communauté internationale qui les supplie de s’asseoir à une table de négociation, que ce soit celle proposée par D. Trump à Doha ou V. Poutine à Moscou, d’autres encore… Et la ceinture tribale pachtoune des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise est redevenue le chaudron actif de toutes les insurrections (talibans) et réseaux terroristes (Haqqani, al Qaeda, Daech).

La conférence analyse les causes de cette faillite, en termes d’une anthropologie politique spécifique (histoire, fracture des peuples, structures tribales etc…) que les experts en gestion des crises ont le plus souvent négligée… La crainte du président afghan A. Ghani devient réalité : « Soit nous deviendrons un carrefour d’Asie, soit nous serons un « cul de sac » (en français dans le texte) et la pièce oubliée de l’histoire » (discours de A. Ghani, Conférence de Londres décembre 2014). En réalité les pays voisins et les grandes puissances se positionnent déjà autour de ce cul de sac qui regorge d’immenses ressources minières et se situe à la croisée de tous les enjeux stratégiques (« Nouvelles Routes de la Soie », « Organisation de la Coopération de Shanghaï » etc..). La conférence analyse ainsi les données d’une nouvelle géopolitique et le risque, non pas que l’Afghanistan soit une pièce oubliée, mais plutôt le centre agité d’un nouveau et interminable « Great Game ».