Paul, ingénieur en chef

Paul, ingénieur en chef

de Maria Mens-Casas Vela

Avec le temps il était devenu tyrannique, exigeant et assez insupportable. Sa femme se souvenait avec nostalgie de l’homme prévenant, joyeux et simple qu’il avait été pendant les premières années de leur mariage.
À cette époque Paul était ingénieur salarié, sans grands soucis. Le couple menait une vie modeste, avec des amis comme eux qui aimaient le cinéma, les concerts, les rendez-vous dans divers bistrots parisiens, pour jouer aux dominos et s’amuser à écouter des personnages truculents qui parlaient de politique haut et fort. Ensemble ils pratiquaient un peu de sport pour se donner bonne conscience.
Leur tranquille existence avait changé le jour où Paul, dans le cadre de son travail, trouva un élément révolutionnaire qui transformait un moteur, multipliant sa capacité tout en réalisant une considérable économie d’énergie.
Il avait fait breveter sa découverte, gagné beaucoup d’argent, grimpé en flèche dans la hiérarchie et les responsabilités et… changé de caractère.
À la veille de son anniversaire -cinquante ans ! – il considérait son existence avec satisfaction : son cadre de vie élégant, sa luxueuse bibliothèque de livres rares, ses peintures de maître, signes sans équivoque d’une prospérité raffinée. Il y avait pourtant un objet qui dénotait dans l’ensemble par sa modestie : l’horloge, au balancier très simple mais très ancien, qui lui venait de ses ancêtres occitans. La tradition voulait que ce soit l’aîné qui la garde pour la génération suivante. De même pour le modeste anneau d’or, avec les initiales du nom de famille. Pour le moment tout allait bien. Paul avait deux fils et la source familiale ne risquait pas de se tarir.
Le lendemain du jour de son anniversaire, Paul reçut une lettre du notaire, qui l’invitait à passer à l’étude pour une affaire de famille le concernant. Sans savoir pourquoi, et sans raison apparente, Paul sentit une sourde angoisse lui monter dans la poitrine. Comme une vieille réminiscence acquise à travers les âges. Mais il ne servait à rien de tergiverser et il prit un rendez-vous le plus vite possible.
Ce fut un jour que Paul, ingénieur en chef, n’oublia jamais.
Après les salutations de rigueur, le notaire lui remit une grande enveloppe cachetée à la cire, comme jadis pour les missives délicates, non sans une certaine solennité, en lui disant qu’elle avait été cachetée par son propre père, avec son anneau, et que lui devrait faire de même après lecture, avant de la ramener chez le notaire. Paul ne put s’empêcher de regarder sa main. Jamais il n’aurait pensé que l’anneau pouvait être autre chose qu’une relique familiale à laquelle, il est vrai, son père était fortement attaché.
Avec une certaine fébrilité et l’aide du notaire, il ouvrit l’enveloppe. L’homme de loi le laissa seul , fermant la porte derrière lui.
Il y avait deux choses à l’intérieur : une liasse épaisse avec les noms de famille. Une généalogie ! Elle commençait vers 1500 et le dernier nom était le sien. Il devait être jeune quand son père l’avait ajouté. Celui-ci était décédé quand il avait dix-sept ans.
La deuxième liasse était une longue lettre de son père, accompagnée d’une autre d’un ancêtre qui devait être facilement identifiable dans la généalogie.
Paul ne savait par où commencer mais il prit la lettre de son père, inquiet et intrigué. Le début de la missive le mit tout de suite en garde :
« Mon cher fils, si je prends tant de précautions pour que tu saches la vérité sur les origines se la famille, en te demandant instamment de garder le secret, c’est parce que nous sommes sortis d’un destin entaché, aussi injuste qu’aléatoire, qui nous a persécutés pendant des siècles. Oui, j’ai bien dit des siècles ! Il a fallu la première guerre mondiale qui a fait se déplacer de leurs villages des centaines de jeunes, les a coupés de leurs racines et plongé certains dans l’anonymat des grandes villes, et qu’ils changent de vie et de personnalité, une fois la guerre terminée. C’est ce qu’a fait ton aïeul dont tu trouveras la lettre ci-jointe. Nous lui devons beaucoup. Et aussi au prêtre qui a fait sa généalogie et a cherché pour lui un peu de l’histoire des minorités et l’a aidé à la rédaction. Pour que tu comprennes ce qu’ont vécu tes ancêtres, tu la liras et tu la transmettras à ton aîné ». Paul se demanda s’il voulait en savoir plus, cependant il eut la force de continuer pour affronter la réalité. Il ne fut pas déçu.
La narration de l’aïeul commençait par « Nous somme des « cagots », ou plutôt nous l’avons été pendant des siècles, par la volonté et la méchanceté populaire, dictées par la peur. L’origine est obscure et lointaine. Il se peut qu’un ancêtre, le premier, ait contracté la lèpre et ait été mis à l’écart, avec sa famille, pour éviter la contagion. Ou bien il s’agit d’un infidèle maure ou d’un juif convers suspecté d’apostasie. Nous ne le saurons jamais mais cela n’est pas important ».
Il s’ensuivit une énumération des mesures vexatoires dans la vie sociale et quotidienne des « cagots » qui commençaient depuis le baptême car, à côté du nom dans le Registre paroissial, on posait un signe distinctif pour les signaler. Dans l’église, ils devaient se mettre au fond et ils n’avaient pas le droit de recevoir la communion en même temps que les autres, ni d’embrasser la croix de paix, ni de suivre la procession, ni d’entrer dans l’église par la même porte que les autres chrétiens. On leur avait réservé un carré spécial au cimetière, séparé des autres tombes.
Les autorités ecclésiastiques avaient interdit ces pratiques mais les curés ruraux, dans leur contexte, ne tenaient pas compte des interdictions.
Les « cagots » avaient un puits d’eau pour eux, ne pouvaient marcher pieds nus pour ne pas contaminer les autres, et ne pouvaient exercer aucun autre métier que cordeliers ou menuisiers, parce qu’on pensait que ces matières ne contaminaient pas.
Pour ce qui est des mariages, les difficultés pour s’unir dans le groupe et éviter la consanguinité avaient amené certains à chercher femme dans d’autres minorités, comme les tziganes. Les « cagots » n’étaient pas la seule minorité méprisée au Béarn, en Navarre, dans la Soule. Il y avait les « agotes » en Aragon, et les « cacous » en Bretagne, soumis à des vexations très proches où dominait surtout la peur. En Espagne, dans les Asturies, un groupe particulier, « les vachers d’Alzada », vivaient en vase clos, à l’écart. Les habitants proches affirmaient que ce groupe descendait des Maures.
La lettre se terminait par un vœu pieux, probablement suggéré par le prêtre : « Respectez les autres, surtout les plus humbles ». Lire la suite

Guérisseurs et sorciers finistériens au banc des accusés au 19ième.

Conférence par  Annick Le Douget le jeudi 28 février   14h  à Langolvas

Sorciers et guérisseurs finistériens face à la justice aux 19e et 20e siècles

Une Bretagne rurale sous-médicalisée
Guérisseurs et rebouteux aimés mais hors-la-loi Des méthodes de soins parfois improbables…
Sorcellerie, sorts et santé… voilà les sujets qui seront développés !
Au 19e siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale, les campagnes bretonnes sont largement sous-médicalisées, et les malades ne peuvent compter que sur les modes traditionnels de soin pour espérer la guérison. Pourtant, une loi de 1803 interdit à toute personne non diplômée de soigner son prochain, et les guérisseurs, rebouteux, matrones, sorciers de campagne passent dans la clandestinité. Leurs pratiques illicites ont abouti devant les tribunaux correctionnels, une chance pour les découvrir et pour recueillir des témoignages de première main sur ces soignants du temps passé et sur leurs patients. Les procès mettent en évidence les attitudes de la population face à la maladie ou à la mort, et permettent de discerner l’impact des croyances sur les comportements. La conférence contribuera à éclairer l’une des facettes de difficile médicalisation « rationnelle » des campagnes bretonnes.
Le propos sera illustré par de nombreux exemples, plusieurs d’entre eux se déroulant dans le secteur de Morlaix !

Bio-bibliographie
Annick Le Douget, ancienne greffière, est spécialiste de l’histoire de la justice et de la criminalité en Bretagne. L’approfondissement de ce champ de recherche a abouti à la réalisation d’une thèse de doctorat, soutenue en 2012, dont est issu le livre Violence au village. La société finistérienne face à la justice. Elle est chercheur associé au CRBC, Centre de Recherche bretonne et celtique (Brest). et elle est l’auteur d’une dizaine d’essais parmi lesquels on citera .
Femmes criminelles en Bretagne, tourments, violepces et châtiments
Justice de sang, La peine de mort en Bretagne ac« XIXE et siècles
Enquête sur le scandale de la poudre Baumol (19ë1-19$9)
Guérisseurs et sorciers bretons au banc des accuqés
Gens de justice et scènes de prétoire sous le regacd d’un magistrat. Pierre Cavellat (19017995)

Afghanistan : bilan d’une faillite et redéfinitions de la géopolitique régionale

 

 

                                      Afghanistan 
Bilan d’une faillite et redéfinitions de la géopolitique régionale

(Février 2019)

par Georges Lefeuvre, anthropologue

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Après l’intervention américaine en 2001 pour défaire le régime taliban, après le déploiement d’une coalition internationale pendant 17 ans pour sécuriser cette apparente victoire et reconstruire l’Afghanistan, les talibans tiennent de nouveau la dragée haute à une Communauté internationale qui leur demande de bien vouloir s’asseoir à une table de négociation (proposition de D. Trump à Doha ou proposition de V. Poutine à Moscou … . Et la ceinture tribale pachtoune des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise est redevenue le chaudron actif de toutes les insurrections (talibans) et réseaux terroristes (Haqqani, al Qaeda, Daech).

I GEOGRAPHIE de l’AFGHANISTAN

a) Géographie physique

L’Afghanistan, situé en Asie centrale, est dominé par le massif de l’Hindukush avec plus de 100 sommets dépassant les 6 000 mètres, La neige des montagnes est la principale sinon la seule source d’eau dans un pays où il ne pleut presque jamais. Lire la suite