Coûts et conséquences d’une guerre d’indépendance : le cas de l’Algérie

« Coûts et conséquences d’une guerre d’indépendance : le cas de l’Algérie ».

 Anne Guillou

Par Anne Guillou , sociologue, écrivain

version imprimable G.I Algérie Anne Guillou

Appelée Guerre d’Algérie en France, la Guerre d’Indépendance menée par les Algériens à partir de 1954 s’inscrit dans le vaste mouvement de décolonisation entamé après le 2nd conflit mondial. La décolonisation algérienne par insurrection armée rompt les liens de dépendance qu’avait imposés la métropole à sa colonie.

1 Situation avant la colonisation française

Le territoire occupé par l’Algérie actuelle a été convoité , en raison de sa position-clef géographique pour le contrôle de la Méditerranée, par différents empires

Les Berbères (4000 ans av JC) de Numidie ont été conquis par les Carthaginois, puis par les Romains (-150 av. JC à 250) et les Vandales

En fin ce territoire ,partie intégrante du « Maghreb » fut soumis à l’influence arabe après la mort de Mahomet en 632(conservation de la langue et du droit : la Charia) avant d’être soumis à l’empire ottoman . Le Sultan de Constantinople y nommait un gouverneur de province chargé de recouvrer un tribut.

A partir du XVème siècle, l’Empire Ottoman perdit sa capacité à contrôler l’ensemble de son immense empire ne disposant ni d’une bureaucratie suffisante ni d’une puissance économique comparable aux puissances européennes.

L’Algérie à la fin du XVIIIème est donc une province lointaine de l’Empire ottoman, dirigée par le Bey d’Alger, vassal du sultan , très autonome , minée par des divisions internes et des problèmes économiques, regroupant 3 000 000 d’habitants : Musulmans, Juifs, Chrétiens, Berbères, Arabes, Andalous essentiellement ruraux.

2 la colonisation française

a) la conquête militaire

Pendant des siècles les sociétés françaises et algérienne ont entretenu des relations commerciales, l’Algérie fournissant du blé à la France.

A la fin de la Restauration, Charles X, soumis à des contestations intérieures voulut redorer son blason en se lançant dans une expédition militaire . Engagée sous un prétexte futile, la conquête de l’Algérie se fit par étape et fut longtemps hésitante :

– 14 juin 1830 débarquement près d’Alger de 37 000 soldats

– 05 Juillet 1830,le Dey ‘Alger s’incline, Alger est prise

– puis l’armée français prend le contrôle des villes côtières

– L’Algérie devient la 1ère colonie française moderne dans ce qui deviendra le 2nd empire colonial à la fin du 19ème siècle (après l’empire britannique)

En 1840, le territoire algérien est totalement conquis, à l’exception du Sud (Touaregs)soumis en 1902. Abdelkader opposa une résistance farouche à l’envahisseur de 1832 à 1847, résistance qui nécessita l’envoi de milliers de soldats français pour mener à bien cette guerre de conquête .

Les atrocités de la « politique de la terre brûlée »menée par le Gal Bugeaud eut des effets dévastateurs sur les équilibres socio-économiques de l’Algérie : massacres, déportations, famines et épidémies entraînèrent la disparition d’1/3 de la population. En 1880 la population retrouva son niveau de 1830

Du côté des troupes françaises, les pertes tous motifs confondus entre 1830 et 1848 furent estimées à 100 000.

Dernière rébellion contre l’occupant : 1871-1872 soulèvement massif derrière le cheikh Mokrani

b) le peuplement , son statut, sa position

b1 le peuplement

La conquête achevée, qui avait été un coût pour la France, un seconde phase s’ouvrait : la mise en valeur des terres conquises au profit de la France. Pour ce faire, la France lança un appel au peuplement

– des Alsaciens dès 1832

– des Italiens, des Siciliens, des Maltais, des Corse, des Espagnols qui reçurent des terres à exploiter ainsi que la nationalité française

L ‘Assemblée française alloue un crédit de 50 000 francs pour établir 12 000 colons entre 1848 et 1850

La naturalisation automatique des enfants d’étrangers nés en terre française permit de résorber la population étrangère dans la population française d’Algérie. La population dite européenne doubla de 1866 (250.000 personnes) à 1891 (500.000), et doubla encore de 1891 à 1954. Ainsi naquit un nouveau « peuple algérien » , les « pieds-noirs»

La part de la population européenne dans la population totale de l’Algérie, après être passée de 0 % à 10 % entre 1830 et 1870, s’accrut ensuite plus lentement, et culmina à 14 % au recensement de 1926 pour diminuer de plus en plus vite, jusqu’à 10 % en 1954.

Vers 1960, pour 900 000 Européens, on dénombrait 19 000 colons.

Les pieds-noirs étaient majoritairement des citadins

  • estimation de la population européenne active vers 1960

– propriétaires agricoles : 17 200 , industriels : 5600 ,moyens et gros commerçants : 18 000,  professions libérales : 15 000

– fonctionnaires, cadres : 75 000 , artisans : 19 000 , petits commerçants : 24 000, ouvriers/employés : 175 000

b2 l’appropriation des terres

Pendant près d’un siècle, les autorités françaises favorisèrent l’appropriation des terres par les colons européens, en agrandissant le domaine public aux dépens des propriétés indigènes pour le distribuer à de grands colons capitalistes et à de petits colons groupés en villages, et en facilitant la constitution de la propriété privée, la rupture de l’indivision et les transactions foncières. Par la colonisation officielle et par les transactions privées, la « propriété coloniale » s’étendit jusqu’en 1938, et régressa très légèrement ensuite. Partie de 480.000 hectares en 1870, elle en couvrait 2.350.000 en 1930, et 2.700 000 en 1950, alors que les indigènes en possédaient respectivement 7.500 000 et 7.350 000 hectares.

25% de la superficie agricole (la plus fertile) était appropriée par les colons pour 2 % de la population agricole totale en 1950. La superficie moyenne d’une exploitation « européenne » était dix fois plus étendue que celle d’une exploitation musulmane en 1950 (130 hectares et 12 hectares).

Mieux dotée et mieux équipée, l’agriculture « européenne » produisait la majeure partie des produits agricoles (55 % de la production animale et végétale et 66 % de la production végétale de l’Algérie en 1950).

Une forte disparité de situations  :  selon  Germaine Tillion, sur les 19 000 colons il était dénombré 300 riches et 10 très fortunés. Des milliers d’agriculteurs exploitaient moins de dix hectares, certains moins de trois hectares. Sur les hauts plateaux, ce n’était parfois que des champs de pierre !

c) le code de l’indigénat : être de nationalité française sans être citoyen français

Le régime de l’indigénat établit un statut d’exception pour les habitants «autochtones» de l’Algérie. Etabli par les militaires à partir de 1830 dans les zones conquises, avant d’être formalisé en 1881, il prévoit des infractions et des peines particulières (internement, amende et séquestre) qui peuvent être collectives.

3) vers l’indépendance

Pendant la 1ère Guerre Mondiale 173 000 algériens sont enrôlés dans les armées françaises, 119 000 viennent comme travailleurs civils. A la fin de la guerre certains resteront en France

Dans l’esprit des colonisés, les puissances colonisatrices ont montré leurs limites dans l’enlisement du conflit

a) l’entre 2 guerres

Le mouvement national émerge à partir des années 1920 avec la radicalisation du courant nationaliste lancée par la création de l’Étoile nord-africaine (ENA) officiellement en 1926, Messali Hadj s’impose comme le chef charismatique des mouvements indépendantistes .Il prône toutefois la négociation avec les autorités françaises

La modernisation de l’agriculture se fait à grands pas et quelques colons amassent des fortunes : ex J DURROUX propriétaire d’une grande minoterie , de 1000 hectares de terres dont un vignoble de 588 hectares , de plusieurs titres de presse, comme L’Algérie, Les Nouvelles, L’Écho d’Alger, propriétaire d’une usine chimique et des Cargos algériens. Au milieu des années 1930, il détenait probablement la plus grosse fortune d’Algérie.

b) 1940-1945  : la fin de l’espoir de l’assimilation

100 000 Algériens vont rejoindre les rangs de l’armée française qui les formeront au combat… (pour la future guerre d’indépendance…). Ils s’illustreront sur les théâtres d’opérations (Monte Cassino par exemple)

Une pénurie de produits alimentaires et textiles en 1942, entraîne en Algérie de véritables situations de disette, qui touchent en particulier les populations musulmanes, et contribue à une tension accrue entre communautés

Ferhat Abbas publie, le 10 février 1943, un manifeste demandant un nouveau statut pour l’Algérie, faisant allusion à une « nation algérienne » . Espoirs déçus.

c)  SETIF. L’alerte du 08 Aout 1945

Une manifestation dégénère en émeute (100 morts européens). La répression par l’armée est sanglante : 15 000 morts « indigènes »

d) la guerre d’indépendance  (par la guerilla à outrance)

Le code de l’indigénat est aboli en Algérie par l’ordonnance du 7 mars 1944. Mais les pratiques discriminatoires perdurent jusqu’à l’indépendance…

Fondé le 23 octobre 1954 en Algérie par K. Belkacem, M. Ben Boulaïd, L.Ben M’Hidi, M. Boudiaf, R.Bitat, D.Mourad, le FLN se lance dans l’insurrection armée.

– 1ère apparition : la Toussaint Rouge se traduit dans les faits par des attaques simultanées et multiples contre l’armée française, installations militaires, commissariats, entrepôts, équipements de communications, et des bâtiments publics ;Ces attaque s’accompagnent de la déclaration dite du « 1er novembre 1954 », dans laquelle le FLN invite le peuple d’Algérie à s’associer à la « lutte nationale » par les armes marquant une rupture avec les autres mouvements tels que l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas, le Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj ou encore l’Association des oulémas musulmans algériens., contre les colons européens d’Algérie.

-En 1954 , l’ALN, la branche armée n’était composée que de 15 000 combattants peu aguerris,  équipés de matériels hétéroclites en provenance de l’Egypte de Nasser(après le franchissement de la ligne Morice)

Les « événements » d’Algérie sont minimisés par les autorités françaises dans un 1er temps.

Puis la gendarmerie et l’armée présente en Algérie ne sont plus à même d’assurer le maintien de l’ordre. Il est fait appel au contingent

– Du 20 au 26 août 1955, la guerre change radicalement de visage avec les événements sanglants qui secouent le Nord du département de Constantine

117 Européens,une centaine de musulmans francophiles et 47 membres des forces de police sont tués. La réponse :L’aviation française bombarde les douars des environs. Le nombre de victimes atteint plusieurs milliers : entre trois et sept mille cinq cents morts. Tout espoir de paix est détruit.

– L’embuscade de Palestro du 18 mai 1956 frappe l’opinion française : 18 soldats d’infanterie de marine abattus et mutilés. La censure est instaurée.

L’armée qui a reçu des pouvoirs spéciaux utilise des moyens non conventionnels pour recueillir des renseignements sur l’ALN : usage de la torture, corvée de bois…

– Fin 1956 350 000 soldats de l’armée française font face à 60 000 combattants algériens

– en 1957 Bataille d’Alger

Pour mettre fin aux attentats perpétrés à Alger, 80000 parachutistes de Massu traquent dans Alger 4000 fellagha

– en 1958, de Gaulle revient au pouvoir en métropole, va en Algérie où il entretient l’ ambiguïté sur l’avenir de la colonie. « Je vous ai compris »

Le Maroc et la Tunisie accèdent en 1956 à l’indépendance ; la décolonisation est partout à l’œuvre dans les empires ;la France est condamnée à l’ONU ; le coût de la guerre est démesuré par rapport à l’intérêt économique de la colonisation (entre 10 et 18% du PIB hexagonal englouti), le temps de « la paix des braves » est arrivé

l’indépendance

Les pourparlers aboutiront aux accords d’Evian avec le GPRA le 05 mars 1962

Le referendum sur l’autodétermination du 01 juillet 1962 recueille 91% de oui

Le 05 juillet 1962 est proclamée l’indépendance de l’Algérie

– des officiers supérieurs ayant vécu l’humiliation de Dien Bien Phu ont  bien organisé en mars 1961 un putsch pour conserver l’Algérie dans le giron de la France : le contingent ne suivra pas et un quarteron de généraux finira aux arrêts

– par contre l’OAS, organisation terroriste, refusant l’abandon de l’Algérie française va se lancer dans un série d’attentats. L’estimation du nombre d’assassinats : 12 500 selon de Gaulle, 2000 selon des sources plus récentes

– en 1962, 8000 à 10 000 pieds noirs quittent par jour l’Algérie : « la valise ou le cercueil ». Ils recevront un accueil plutôt mitigé en métropole…

4 Coûts et conséquences

41 destructions

L’OAS entreprend la destruction des infrastructures apportées par la colonisation : des bibliothèques, des usines, voies ferrées,des routes, routes, installations d’irrigation etc..Objectif : retour à l’Algérie de 1830

Les opérations militaires ont détruit les villages qui pouvaient « accueillir » les fellagha, entraînant un déplacement massif des populations (2 millions) vers les villes (clochardisation des déplacés)

42 pertes humaines

400 000 à 500 000 du côté algérien , 24 000 militaires français tués

43 les traumatismes

– les pieds noirs ( 1 000 000) qui doivent quitter l’Algérie presque du jour au lendemain .Des déracines qui traineront une amertume et une rancœur face à cet abandon

– les appelés du contingent qui à 20 ans ont découvert les atrocités de la guerre ( 1 500 000 d’appelés ont foulé le sol algérien). Par contre leur reclassement sur le sol français ne posera pas de problème : « les 30 glorieuses »

– Les harkis (150 000 hommes), ces supplétifs de l’armée française, désarmés par cette même armée puis laissés à leur triste sort : l’exécution pour ceux qui ne pourront s’enfuir. Seuls 42 500 harkis trouvent finalement refuge en France métropolitaine . Infamie pour leur famille.

– des règlements de compte entre factions rivales FLN et MLA en France se soldant par des « liquidations »

– des manifestations en France rudement réprimées : Charonne

– des familles algérienne et françaises endeuillées au destin bouleversé :  le propre cas de la conférencière relaté dans son livre « Une embuscade dans les Aurès »)

En se lançant dans l’aventure coloniale, les gouvernants français ont bouleversé le destin de leur peuple.Si sur le plan économique l’impact ne fut pas considérable puisque, en 1914, entre 10% et 15 % seulement des investissements français concernaient l’outre-mer (dont 2/3 pour le Maghreb), la colonisation fut un événement décisif sur le plan politique car elle engagea une compétition entre les puissances européennes dans le partage du monde, qui malgré la conférence de Berlin en 1884 déboucha sur des tensions qui furent l’une des causes de la 1ère Guerre Mondiale.

Pour les Algériens, ces indigènes, leur langue fut supplantée par la langue française , les anciens découpages tribaux balayés pour devenir 3 départements. En 1962, la France laissait derrière elle un pays partiellement ruiné, totalement désorganisé, profondément divisé…un pays à reconstruire.

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Réf : CYJ2019I17Algiers

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                                                                CONVENTION
                                       entre le général en chef de l’armée française

                                              et Son Altesse le dey d’Alger

5 juillet 1830

Le fort de la Casbah, tous les autres forts qui dépendent d’Alger et le port de cette ville seront remis aux troupes françaises, ce matin, à dix heures du matin (heure française).

Le général en chef de l’armée française s’engage envers Son Altesse le dey d’Alger à lui laisser la liberté et la possession de toutes ses richesses personnelles.

Le dey sera libre de se retirer avec sa famille et ses richesses dans le lieu qu’il fixera ; et, tant qu’il resterait à Alger, il y sera, lui et sa famille, sous protection du général en chef de l’armée française. Une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille.

Le général en chef assure à tous les soldats de la milice les mêmes avantages et même protection.

L’exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie, ne recevront aucune atteinte. Leurs femmes seront respectées.

Le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur.

L’échange de cette convention sera fait avant dix heures, ce matin, et les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Casbah, et successivement dans tous les forts de la ville et de la marine

 

 

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