LES VOLETS CLOS (L’adieu de l’ETA) par Maria Mens-Casas Vela

LES VOLETS CLOS ( ou l’adieu de l’ETA)

 

par Maria Mens-Casas Vela

Aujourd’hui prospère et embelli, le Pays Basque n’est en rien comparable à celui que j’ai connu dans les années 70. A l’époque, ce pays paraissait abandonné depuis de longues années. Humide et montagneux, on y pratiquait encore l’agriculture et l’élevage des bovins. Mais on n’y distinguait plus les signes de sa relative aisance au XX siècle. Et l’industrie s’était considérablement réduite.

Il y avait un énorme contraste entre la beauté naturelle des villages du littoral et ceux de l’intérieur pauvres. Le long des vallées et des routes montagneuses, on trouvait des bourgs tristes, aux maisons mal entretenues, dont les façades étaient maculées de graffitis vengeurs écrits en basque. Des graffitis que personne n’osait nettoyer par peur des représailles. Dans les faubourgs des grandes villes, des immeubles bon marché -des ruches de logements modestes -se mêlaient aux usines et à leur cheminées, parfois désaffectées. Tout cela donnait une impression, de misère et de négligence.

Buque Escuela Cuauhtémoc construit au Pays Basque

Le magnifique chantier naval Euscalduna construit à Bilbao en 1900 et les raffineries de pétrole, plus récentes, résistaient encore. Mais beaucoup des grandes industries avaient déserté le pays. Et le chômage avait apporté la pauvreté et le désespoir. Pourquoi cette désertion? A cause de l’ETA. Les entrepreneurs, grands et petits, mais aussi les membres de professions libérales et les commerçants, étaient régulièrement soumis à « l’impôt révolutionnaire » par ce groupe armé  et beaucoup avaient fini par abandonner devant tant d’insécurité. Car si l ‘argent exigé n’était pas versé, les menaces étaient multiples. Le risque d’enlèvement par les « etarras » (membres de l’ETA) avec demande de rançon était bien réelle.

Dans un de ces villages du long des routes, au rez-de-chaussée d’un des grands immeubles sans grâce, un appartement aux volets clos pouvait passer inaperçu. On savait qu’il était habité, mais les silhouettes que l’on devinait, le soir surtout, évitaient les rencontres. Alors les gens de l’immeuble préféraient ne pas faire des commentaires ou des suppositions. C’était une question de survie.

Un jour, à l’aube, une nuée de voitures de police prit d’assaut le quartier. Des agents casqués et armés, firent irruption dans l’entrée de l’immeuble, fracassant la porte de l’appartement, grimpant dans les étages pour empêcher les voisins de descendre.

Des hommes ensommeillés, à moitié habillés, furent emportés dans un fourgon, à grand renfort de sirènes, vers une direction inconnue. Ce ne fut que la première étape de l’assaut.

Pendant toute la journée, les policiers évacuèrent les habitants de l’immeuble, les éloignant le plus possible, sans explication. Ce n’est que le lendemain, que les journaux donnèrent le compte-rendu de la journée: dans l’appartement, des « etarras »avaient stocké des centaines d’armes de toutes sortes, depuis les grenades jusqu’aux armes plus redoutables et aussi des explosifs. De quoi faire sauter l’immeuble et même le quartier, au grand effroi des familles voisines.

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Qu’est ce qu’était l’ETA ? D’où venait-elle ? Et que signifiait ce sigle ? Les trois lettres ETA correspondent à « Euskadi ta Askatasuna » : Pays basque et liberté. L’organisation avait été fondée vers 1959, à Bilbao, lors de manifestations d’étudiants. Son but était la lutte contre le régime franquiste, la proclamation de l’indépendance du Pays Basque et la construction d’un régime socialiste. La revendication d’indépendance portait aussi bien sur les provinces basques espagnoles que françaises, car aux yeux de l’organisation, l’ensemble de ces territoires formaient Euskadi (le Pays Basque).

Au début, les membres d’ETA se contentaient de manifester avec des drapeaux et des pancartes, de publier des écrits politiques. L’escalade commença avec la tentative de déraillement d’un train qui conduisait à Madrid des partisans de Franco pour fêter l’anniversaire de la dictature.

La réaction très violente du gouvernement ne se fit pas attendre, poussant alors l’ETA à réagir. Les actes terroristes se succédèrent et le groupe indépendantiste perdit peu à peu de vue son projet démocratique du début. Les choses dégénèrent à tel point que beaucoup des fondateurs du groupe s’en désolidarisèrent. L’ETA organisa progressivement des commandos terroristes affectés chacun à une zone géographique, et coordonnés par une direction militaire.

Les attentats s’enchaînèrent, des assassinats, des enlèvements, souvent très cruels, avec demande de rançon. Amnesty International dénonça les crimes de l’ETA, mais aussi les mauvais traitements que l’État espagnol faisait subir aux prisonniers de la ETA.

L’ETA en cinquante années a fait 829 victimes, dont 343 policiers et militaires. Mais le nombre des blessées atteint 6.389 personnes,en plus de 77 enlèvements. Certains actes tenaient du raffinement perfide. Je me souviens que grâce à des indications précises livrées par les ravisseurs, on avait trouvé un homme assassiné, attaché à un arbre. Près de lui, dans l’herbe, ses lunettes abandonnées. Un garde civil obligeant les ramassa, mais un dispositif était relié à un explosif qui tua le jeune homme. Généralement, c’étaient de jeunes policiers célibataires qu’on envoyait au Pays Basque…

Attentat contre Carrero Blanco

L’ETA a changé l’histoire de l’Espagne le jour elle a assassiné l’amiral Carrero Blanco en 1973, alors premier ministre et considéré comme le dauphin de Franco, lequel, malade et affaibli, disparut en 1977. La mort du « Loup », surnom donné à Carrero Blanco par l’ETA, avait laissé le franquisme sans héritier. Elle a ainsi accéléré l’arrivée de la démocratie. Mais ce n’est pas pour autant que l’action d’ETA prit fin. Au contraire.

Après l’avènement de la démocratie en Espagne et l’adoption de la Constitution de 1979, le panorama politique a beaucoup changé. Dix-sept communautés autonomes ont été créées.

En 1979 le Pays Basque acquit ainsi son Statut d’Autonomie, les élections furent remportées par une formation politique modérée, le PNV (Partido Nacionalisto Vasco) et son Parlement régional fut légalement constitué.

En 1983, le GAL, un groupe clandestin formé en sous-main par la police, assassina vingt personnes dont quatorze membres de l’ETA. Son existence prit fin en 1987. Cette même année, l’ETA commit son attentat le plus sanglant à Barcelone, dans une grand surface, « Hipercor ». L’explosion d’une voiture piégée fit 21 morts.

En France , où elle se réfugiait et cachait des armes, l’ETA a tué trois fois. A Cap Breton deux gardes civils espagnols ont été exécutés a bout portant dans un parking. Ils aidaient la police française dans une enquête.

Il a fallu beaucoup de temps pour que l’ETA se décide à mettre fin à la lutte armée. Elle l’a fait en plusieurs étapes, la dernière a eu lieu en 2018. L’organisation a annoncé sa dissolution et a fait acte de repentance envers les familles des victimes. Mais le problème est complexe: certains crimes du groupe sont restés impunis et les familles endeuillées ne l’acceptent pas. Par ailleurs, des membres de l’ETA purgent toujours des peines de prison. Le gouvernement espagnol les avait dispersés dans des prisons de tout le pays, en invoquant des raisons de sécurité. Mais les proches des prisonniers demandent que cela cesse maintenant et qu’ils soient incarcérés dans des établissements pénitentiaires du Pays Basque.

La paix et la prospérité sont revenues au Pays Basque, mais les problèmes ne sont pas résolus et les rancunes demeurent. Il faudra peut-être plusieurs générations pour oublier soixante années de violence.

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