Être prisonnier au château du Taureau par Guillaume Lécuillier

« Être prisonnier au château du Taureau : Lettres de cachet et détentions arbitraires »

par Guillaume Lécuillier

 

en pdf CR les prisonniers du château du Taureau

A partir du XIIIe siècle Morlaix voit croître son activité économique, liée au développement des flux maritimes, basé essentiellement sur le commerce des toiles de lin. Par rapport à d’autres ports de la Manche, Morlaix a l’avantage d’entretenir d’étroites relations économiques avec l’Angleterre.
La fin de la guerre de Cent Ans (1475) et la réouverture au marché britannique annonce l’âge d’or du développement économique.
Du XVe au XVIIIe siècle, les cales pleines des navires de toute l’Europe approvisionnent la cité en métaux, vins, épices, agrumes, graines de lin … Le commerce et le négoce locaux liés aux crées, chevaux, cuirs, beurre, papier… font la richesse des armateurs et négociants morlaisiens.
Mais cette prospérité engendre des convoitises. Les 3 et 4 juillet 1522, une troupe anglaise envahit et pille la ville.

 1 Un fort à la mer

a) la construction du fort

Pour éviter toute nouvelle mise à sac de la ville, les bourgeois morlaisiens décident de construire à leur frais une fortification à l’entrée de la rade.
La baie comporte une multitude d’îles, îlots et rochers, notamment à marée basse :l’île Callot, l’îlot rocheux du Taureau, l’île Louët, l’île Stérec, l’île Noire, et quantité d’îlots et rochers
Le choix de l’emplacement se porte sur le plateau rocheux (chau) le« Taureau » qui contrôle l’accès de la rade en mettant à portée de canon le seul chenal permettant le passage de navires d’importance .

Les bourgeois de la ville entreprennent donc la construction de la forteresse. Elle se compose d’une tour d’artillerie , et de canonnières situées au ras de l’eau et d’une enceinte haute de 6,5 mètres. Achevée en 1544, le fort s’effondre partiellement à la fin du XVIIème

b) la reconstruction (1690-1745)

La guerre de la Ligue d’Augsbourg fait peser de lourdes menaces sur les frontières du royaume. Sur ordre du roi, Vauban dote la France d’un glacis de places fortes
En 1689, il élabore un projet directeur de modernisation du fort du Taureau.Sous la conduite des ingénieurs Garangeau puis Frézier ; les travaux s’échelonnent de 1690 à 1745
La première garnison est constituée d’invalides de guerre qui vont y monter la garde
Hélas, la paix revient… Obligation de reconversion

2 lieux de privation de liberté en France sous la royauté

21 Les prisons ordinaires
Destinées à accueillir les prisonniers en attente ou d’un jugement ou de l’exécution d’une peine criminelle, ainsi que les endettés, elles se referment aussi sur les mineurs délinquants, les prostituées, les mendiants et vagabonds, ainsi que, de plus en plus, sur des condamnés à une peine d’enfermement ou sur des prisonniers pour « plus ample informé . Elles pullulent, plus de 10 000 au milieu des années 1780 :la plupart des ces prisons consistent en une ou deux cellules,

22 Les maisons de force

221 les lieux de détention 

Par lettre de cachet, une personne pouvait subir un enfermement pour une durée illimitée

Les plus célèbres lieux d’enfermement, appelés maisons de force étaient les prisons d’État (la Bastille, Vincennes, le château d’If, Pierre-Encize à Lyon, les châteaux d’Angers, de Saumur, etc.), prisons de luxe pour des prisonniers par lettres de cachet (politiques, écrivains, criminels de bonne famille, etc.). et le château du Taureau

Ces prisons allaient devenir les symboles de l’arbitraire royal, L’affectation dans telle ou telle maison obéissait à des facteurs géographiques, mais surtout financiers : les prix de pension variaient dans des proportions considérables Les plus riches allaient dans des maisons aussi célèbres que Saint-Lazare, le Mont-Saint-Michel

222 la lettre de cachet

Une lettre de cachet est, sous l’Ancien Régime , une lettre servant à la transmission d’un ordre du roi, permettant par exemple l’incarcération sans jugement, l’exil ou encore l’internement de personnes jugées indésirables par le pouvoir. Elle présente les avantages de la discrétion et de la rapidité pour le monarque
– la lettre de « grand cachet ». le cas des incarcérations politiques
– la lettre de « petit cachet » sur requête d’un particulier. Cette intervention est réservée à des petits délits, à l’exclusion des crimes. Elle est souvent demandée pour des affaires privées où les « bonnes familles » veulent agir rapidement et sans tapage public : dans les cas de folie et d’ irresponsabilité ; d’excès de jeunesse ; de libertinage ; de mariage inégal (typiquement entre la noblesse et le peuple),etc
La procédure : la famille envoie au roi une supplique motivée. En cas de « scandale public », la requête peut émaner du curé de la paroisse, de l’évêque du diocèse ou du seigneur local. Elle est examinée par le lieutenant général de police qui vérifie principalement deux points : l’exactitude des faits relatés et la solvabilité des parents de l’intéressé. En effet, le détenu par lettre de cachet doit payer lui-même sa pension. Il arrive qu’on le relâche s’il n’en est plus capable.

3 La reconversion du fort en maison de force (1721-1792)

31 la reconversion du bâti
Ce vaisseau de pierre de 60 m de long, 12 m de large et 14 m de haut, ce nec plus ultra de la dissuasion militaire ,

Lavis de M de la Fruglaye

tout en restant un bâtiment de défense côtière,est reconverti : les 11 casemates à canon deviennent des cellules pour prisonniers ; 2 cachots, une cour de promenade de 40 m x 6m

32 une vie de château et une condamnation à l’oubli
Dans la 2nde moitie du 18 ème siècle, y résident : 30 soldats invalides, 1 aumônier, 1 chirurgien, un garde d’artillerie , 1 gardien, 5 matelots et jusqu’à 11 prisonniers
Le statut des gentilshommes au château :
La famille assure la »pension » du prisonnier (logé, nourri, blanchi)
– le coût : soit 600 livres par an avec ration de vin, soit 450 livres par an pour les « bouches sèches »
– le confort : cellule individuelle de 14 m2 avec literie, petite armoire, chaise,…
– le menu journalier   : ex pain, soupe, rôti, poularde, forte salade, fruits de saison (et vin)
– les extra :le geôlier assurant la fourniture de quelques compléments  : papier, livre, encre, plume, perruque, fard

4 quelques embastillés du Château du Taureau

41 Sous la royauté ( de 1721-1792)
66 prisonniers y séjournent pour une durée de détention allant de 13 jours à 20 ans
– Trohubert 9 ans et 5 mois
– Lescoët pour friponnerie 4 ans
– un Réals 10 ans pour un mariage déshonorant

Source : Le Télégramme

– un certain Tapin de Cuillé, un  escroc, y passera 20 ans

  • Dans la nuit du 10 au 11 novembre1765 , La Chalotais et son fils,  parlementaires, sont arrêtés puis transférés et jetés dans les cachots du château, avant d’être transférés à Saint Malo  (conflit avec le gouverneur de Bretagne à propos de nouvelles taxes imposées par Louis XV)

42 Sous l’ère révolutionnaire
principalement des nobliaux et des prêtres réfractaires mais aussi quelques autres cas

– le comte de Trévou , lieutenant de vaisseau, commandant de la corvette Le Papillon en 1787 et 1788. Enfermé le 12 novembre 1792 pour mauvais traitements sur équipage. Evadé le 20 juin 1793. Retrouvé fracassé sur les rochers de Plougasnou

– les prêtres réfractaires

Pour libérer les prêtres détenus, une frégate anglaise attaque le château . Echec. Les prêtres sont déportés à Brême aussitôt.

– les députés montagnards Jean-Marie Goujon, Romme Pierre Bourbotte, Jean-Michel Duroy et Soubrany en 1795 avant leur exécution.

43 Prisonnier d’Etat
A la veille de la la Commune, A.Thiers y emprisonne à titre préventif Auguste Blanqui, dit « l’enfermé », le révolutionnaire socialiste français, le fondateur du journal « Ni Dieu ni maître » : « Frapper d’impôts le nécessaire, c’est voler ; frapper d’impôts le superflu, c’est restituer. »

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Réf : CY-J22II22jdoetoro

 

450 illustrations avec des dessins de Patrice Pellerin, auteur de la bande dessinée L’Épervier