La CONDITION FEMININE depuis 150 ans à travers la chanson populaire

       La condition féminine depuis 150 ans à travers la chanson populaire

par Frédéric MALLEGOL, agrégé d’histoire – UBO Brest

 

La discipline Histoire s’intéresse à la connaissance du passé des sociétés humaines en se basant sur la recherche et l’interprétation de sources, écrites principalement, archéologiques et orales (ex : la chanson populaire).
La chanson, à qui veut bien l’écouter attentivement, en dit long sur la société  à laquelle elle s’adresse: elle en est  le reflet, peut-être simplifié, de ses valeurs, de ses hiérarchies de valeurs, de ses aspirations, de ses résistances au changement, de l’état de ses mœurs,de ses interdits….

Le propos de la conférence est de retracer la place de la femme dans la société française depuis un siècle et demi en distinguant 2 périodes.

I UNE VISION PATRIARCALE ET CONSERVATRICE DE LA FEMME( fin du 19ème siècle aux années 60)

Prévaut au cours de cette période le modèle de la femme au foyer soumise par opposition à la fille perdue, son contre-modèle.

 

IA LE MODELE : LA MADONE

a) l’impératif matrimonial
-le destin de la femme : le mariage , impératif social et économique
illustration «si tu veux… , Marguerite »
l’union libre ne représentait que 17 % des couples vers 1950
– rôle prépondérant du père dans tous les domaines
Code Civil 1804 : seul le père exerce l’autorité
poids des mariages arrangés
1960 «Vous permettez, Monsieur,que j’emprunte votre fille» Adamo
– la maternité : déférence à l’égard de la génitrice
« La Mamma » Charles Aznavour
En 1990, Michèle Perrot a pu écrire sur les femmes de 1a 1ère moitié du 20 ème siècle «  un vagin pour recevoir, un ventre pour porter, des seins pour allaiter marquent la destinée d’une femme faite pour l’homme et pour l’enfant »
Les allocations familiales dans les années 30, la Fête des mères en 1951,

b) la gardienne des bonnes mœurs
La femme, la mère, la madone est chargée de veiller à la bonne éducation de ses filles (virginité avant mariage par ex.) dans une totale déconnexion entre sexualité et maternité.
Dans les années 50 , 70% des filles déclaraient fonder leur famille avec leur 1er partenaire sexuel( contre 20% de nos jours)
cf : «Ave Maria» de Charles Aznavour ou Sœur Sourire avec «Dominique»
Le poids de l’Eglise est encore très fort : près de ¾ des habitués des églises sont des femmes et par exemple Mgr Duparc dans le Finistère interdit aux femmes dans les années 20/30 de danser au bal et d’enfourcher un vélo

c) subordination réelle et par la loi
Code Civil : « La femme doit obéissance à son mari »
Mistinguett : « Mon homme »
Subordination et soumission à l’homme toute sa vie : tel est son destin
Seuls 20% des femmes travaillent dans les années20. Divorcer dans ce cadre est donc impossible pour la femme. L’homme bafoué le peut…
G. Clemenceau, 800 maîtresses au compteur, répudie sa femme pour adultère. Suit un divorce assorti d’une demande de déchéance de nationalité et de perte de la garde des enfants…

d) les femmes et la guerre
Les hommes mobilisés au front ou faits prisonniers ( 1 845 000 au cours de la 2nde WW), les femmes tiennent à bout de bras l’économie française : pas une chanson ne l’évoque

La chanson se cantonne à une vision très passive de la femme comme attendre le retour du prisonnier de guerre et aux besoins des pouvoirs politiques en place( Ex Pétain et la collaboration : le grand troc tordu autrement appelé le retour des prisonniers contre le départ de volontaires du travail pour le IIIe Reich)
1917 « Valse à l’absent»
et le «J’attendrai» de Rina Ketty

IB LE CONTRE-MODELE : LA FILLE PERDUE

a) le sort des petites mains et de la domesticité

a1 les ouvrières
elles ne représentent en 1950 que 33% de la population féminine :
Mal vues, leur activité ne peut mener que vers la déchéance.
Cf «Mademoiselle de Paris» ou «Pour acheter l’entrecôte»
a2 la domesticité
En 1900, la France comptait 1 million de domestiques. Le droit de cuissage était courant et les bâtards nombreux.
Seules les chansons paillardes abordent le sujet…
Toutefois, vers le milieu des années 50 , s’amorce un tournant : le sort des salariées s’améliore , l’écart des salaires se réduit un tantinet, et les « anciennes petites mains » deviennent des ouvrières
«Ma môme» de Jean Ferrat
Cette dignité retrouvée se retrouve par exemple dans « Petite fille de français moyen » de Sheila

b) le basculement dans la prostitution
Une foule de chanson évoque ce thème : il est très vendeur car il charrie le mythe de la tentatrice, de la séductrice…de la démoniaque avec un soupçon de perversité.
La prostitution est un véritable phénomène social.
En 1900, Brest hébergeait 900 prostituées dans ses 20 maisons de passe (1947 : fermeture, loi de Marthe Richard)

La condamnation morale de la prostitution s’accompagne paradoxalement d’un regard complaisant à l’égard des proxénètes
Réf : «L’hirondelle des faubourgs» «Prosper yop la boom» « Milord »

c) émergences de 1ères revendications
Cantonnée au rôle d’éternelles mineures, les femmes assurent le fonctionnement de l’économie française entre 1914 et 1918 : et le droit de vote par exemple qui paraît légitime de leur accorder au sortir de la guerre leur est refusé par calcul électoral. Leurs revendications ne sont pas entendues.
Alors, celles-ci passeront par la mode : garçonne, port du pantalon

Mais l’image de la femme demeure dégradée :
«frou-frou» et «demain tu te maries» en 1960

Stéphane Michaud écrit dans «Muses et Madones » :
«la femme est enfermée dans un labyrinthe de représentations aliénantes puisque se prolongent la négation de la sexualité aux mères et la tendance à réduire les partenaires sexuels à leur simple fonction érotique».

II EMANCIPATION DE LA FEMME FRANCAISE (le tournant des années 60)

  • Pendant l’Occupation, de nombreuses femmes ont rejoint les rangs de la Résistance. Un engagement qui conduira la France libre du général de Gaulle à reconnaître l’égalité économique et politique des sexes.
    Le résistant communiste, Fernand Grenier, défend fermement et avec obstination les droits politiques de la Française à l’assemblée. Le 23 mars 1944, l’Assemblée consultative siégeant à Alger adopte le principe du droit de vote des femmes par 51 voix « pour » et 16 voix « contre ». Le 21 avril, le général de Gaulle ratifie une ordonnance qui, à l’article 17, prévoit le vote des femmes et leur éligibilité.
  • Dans un tout autre registre : le développement de l’électro-ménager (machine à laver, frigidaire, aspirateur…) s’avérera un important vecteur du féminisme car permettant à la femme de se libérer du temps libre, de pouvoir travailler et donc d’acquérir l’indépendance économique.

– Dans la publicité perdure toutefois l’image de la femme au foyer

a) la lente émancipation

Simone de Beauvoir fait paraître en 1949 « le 2ème sexe » fournissant l’arsenal conceptuel et théorique pour la libération de la femme à un lectorat restreint.

 Le niveau éducatif connait une croissance stupéfiante  dans l’après-guerre : pour une génération, 5.3% ont le bac en 1951, 12,6% en 1966.

Le catholicisme actif dans les années 60(Assistance à la messe dominicale : 27% en 1952, 20% en 1960, 14% en 1978, 6% en 1987 et 4,5% en 2006) poursuit son déclin amorcé dès les années 50 : l’emprise de l’Eglise sur la gent féminine se volatilise. Pour les femmes, un vent de liberté peut souffler…

 

Et ce vent de liberté va souffler… sur la fin des « trente glorieuses »

Brigitte Bardot, révélée dans le film « Et Dieu créa la femme », deviendra l’emblème de l’émancipation des femmes: une jeune fille à la fois modèle et diablesse, libre, provocatrice, ingénue, impudique, symbole de la liberté sexuelle, d’une révolution des mœurs latente.

Je n’ai besoin de personne         Je n’ai besoin de personne            Je n’ai besoin de personne      

En Harley Davidson                         En Harley Davidson                      En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne          Je ne reconnais plus personne    Je ne reconnais plus personne
En Harley Davidson                           En Harley Davidson                       En Harley Davidson
J’appuie sur le starter                      Et si je meurs demain                     Quand je sens en chemin
Et voici que je quitte la terre         C’est que tel était mon destin       Les trépidations de ma machine
J’irai peut-être au Paradis          Je tiens bien moins à la vie             Il me monte des désirs
Mais dans un train d’enfer          Qu’à mon terrible engin                     Dans le creux de mes reins

La rébellion des femmes est explicite :
«Déshabille-moi» de Juliette Gréco
«Mourir d’aimer» de harles Aznavour
«Il venait d’avoir 18 ans »

Le MLF (Mouvement de libération de la femme) porte haut et fort les revendications des féministes dans les années 80 émaillées de grandes pétitions ( pétition des 343  contre l’interdiction de l’avortement considéré comme un crime par les lois françaises)
VGE prendra en compte ces aspirations et nommera dans son gouvernement Françoise Giroud à la Condition Féminine et Simone Veil (IVG et gratuité de la contraception )
La chanson témoigne de cette évolution : « la femme est l’avenir de l’homme » Jean Ferrat
Travailler sans autorisation du mari, avoir un compte bancaire sont devenus des droits pour les femmes.
 Un féminisme omniprésent triomphe :
1972 V. Samson «Besoin de personne»
Le divorce par consentement mutuel est instauré ; la femme peut demander le divorce (¾ des demandes de divorce déposées par les femmes). En 1970, l’autorité paternelle se transforme en autorité parentale.

b) angoisse chez les machos : la nostalgie

La nostalgie transparaît dans plusieurs chansons :
« Où sont les femmes » de P. Juvet
«Les petites filles de Pigalle» Serge Lama
et la plus emblématique «J’habite en France» de Michel Sardou, monument de pure poésie
Y en a qui pensent, et c´est certain,
Que les Français se défendent bien
Toutes les femmes sont là pour le dire
On les fait mourir de plaisir!
A les entendre, on croirait bien
Qu´y a qu´ les Français qui font ça bien!

c) la diversité des chemins pour assurer leur féminité

par l’émancipation professionnelle
20% des femmes travaillaient en 1920 ; elles ont 80% aujourd’hui, et à tous les niveaux de responsabilités.

par l’émancipation personnelle et/ou familiale
«Femme libérée» ou «Elle a fait un bébé toute seule » La fille-mère cède la place à la mère célibataire.
L’univers des possibles remplace la dichotomie madone /putain. Mais cette liberté durement conquise peut engendrer l’angoisse, le blues :
«Mademoiselle chante le blues » de Patrica Kaas
ou «Résiste» de France Gall : «Tant de liberté pour si peu de bonheur»

Cf : Christopher Lasch : l’individuation et ses conséquences.

d) Française au 21ème siècle

d1 une incontestable avancée vers l’égalité femme-homme
.dans la pratique amoureuse Diams «jeune demoiselle»
.dans le monde politique : la proportion de femmes à l’Assemblée Nationale dépasse les 30 % ( contre – 10% en 1970)
.dans le monde économique : les salaires se rapprochent de ceux des hommes, le droit précédant les mentalités

d2 une mutation inachevée

Alors idyllique, la situation des femmes ? 

Ombres au tableau : le RAP par exemple charrie de nos jours un sexisme revendiqué , d’une rare violence…verbale :« J’en connais une qui a pas fait la vaisselle. XD XD XD Si même les mères se mettent à niquer des mères on va plus s’en sortir !!! #forceàelle. »

XD est un smiley informatique. Ce symbole, composé de deux lettres, traduit par écrit au destinataire, que l’expéditeur est en train d’avoir un grand éclat de rire.

Plus grave encore , et rares sont les chansons qui en parlent : « Dommage » en 2017

– les violences physiques faites aux femmes (200 000 victimes estimées par an).

– le harcèlement sexuel en tous lieux.

– des mentalités formatées depuis plus d’un millénaire par des religions (christianisme, islam,…) qui, sauf erreur de lecture, ne prônent pas l’égalité des sexes.

……….

Que de chemin parcouru en un peu plus d’un demi-siècle ! Et ceci par 4 générations de femmes spectatrices ou actrices. Il reste encore un bon bout de chemin à parcourir. Le dépassement éducatif des hommes par les femmes devrait faciliter la tâche.

Quand le conférencier, l’agrégé d’histoire, s’improvise chanteur : chapeau l’artiste !

Ndr : une illustration sonore par des extraits de chansons est l’une des carences de ce compte rendu.

………………………………….

Réf : CY-J 2018I25jdoe

2 thoughts to “La CONDITION FEMININE depuis 150 ans à travers la chanson populaire”

  1. Très agréable conférence malgré les soucis techniques…Le conférencier a parfaitement assumé et a fait preuve d’une grande aisance , tant dans son propos que dans ses petites chansonnettes. J’ai beaucoup aimé son analyse historique de la condition des femmes à travers le chant.Désormais j’écouterai les textes d’une autre façon..

  2. « Compte tenu de l’important retard accumulé par les hommes dans les formations littéraires et tertiaires, l’accession des femmes à la parité dans les domaines scientifiques et techniques signifierait un écrasement éducatif global des hommes. C’est alors qu’on devrait sans doute évoquer la naissance d’une société matriarcale. Nous nous éloignons certes ici des préoccupations conscientes d’une société qui s’inquiète, au présent et avec raison, des violences masculines et du retard des salaires féminins. Mais une approche anthropologique objective nous oblige à envisager cette possibilité indépendamment de tout débat idéologique, même si les statistiques interdisent une réponse immédiate.

    ….

    La problématique est tout simplement fascinante : aucune société matriarcale n’a jamais existé dans l’histoire de l’humanité – hors des mythes, ceux des Grecs comme ceux des savants européens du XIXème siècle -, et une telle transformation représenterait une mutation de l’espèce, une victoire de l’évolution culturelle sur la nature originelle de l’homme »

    in « Le mystère français » d’Hervé Le Bras et d’Emmanuel Todd (2013)

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