LA BATAILLE DE L’INDUSTRIE par Loïk Le Floch Prigent

LA BATAILLE DE L’INDUSTRIE

 

par Loïk LE FLOCH PRIGENT

« Dans la vie, il n’y a pas de solutions. Il y a des forces en marche, il faut les créer, et les solutions suivent« 

in Vol de nuit d’Antoine de Saint Exupéry

en PDF cr 2018 la bataille de l’industrie LLFP

 

Ingénieur à l’Institut polytechnique de Grenoble, directeur de cabinet du ministre de l’Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), de la SNCF ,consultant international spécialisé dans les questions d’énergie (1997-2003).
Délaissant les aspects macro-économiques (ex : création de la monnaie unique ; interdiction d’une politique industrielle nationale), en fin connaisseur du monde industriel, il a centré son intervention sur les aspects micro-économiques de l’évolution de l’industrie française des 50 dernières années.

A) L’INDUSTRIE FRANCAISE de 1970 à 2020 : UN AMER CONSTAT

A1 Part de l’industrie dans le PIB

La part de l’industrie dans les années 70 représentait

– 26% du PIB français 

– 26 % du PIB allemand

En 2017, cette part est tombée à 12,5% en France,

celle de l’Allemagne est passée à 28% ;

Divergence dans la convergence…?

A2 Conséquences directes

 

Toutes les régions françaises sont parsemées de friches industrielles. Un chômage endémique de masse qui contraint une partie de la population jeune et formée à s’exiler…

Illusion que de croire que la perte d’emplois industriels peut être compensée par la création d’emploi de services : l’industrie crée des emplois en son sein (Lannion) et contribue également à créer des emplois de services. Inversement la perte d’emplois industriels s’accompagne de pertes d’emploi de services.(ex dépeuplement de certaines villes ayant perdu leur industrie :AOIP Guingamp et AOIP & Manufacture Morlaix)

A3 clairvoyance ou non du monde politique

Les politiques et les media ont tendance à taire le rôle moteur que joue l’industrie et préconisent au mieux une industrie sans usines ou pire l’éviction de l’industrie, déclarée a priori polluante, dangereuse…et donc non grata.

Accepter ou pire vouloir une France débarrassée de son industrie, c’est se résigner au déclin de la France!

Rares sont les maires (tel Méhaignerie à Vitré) qui ont voulu conserver ou implanter une industrie sur leurs territoires ( zones aménagées, accompagnements, incitations diverses,etc…).

A4 les raisons de ce déclin industriel

A41 l’industrie demande à être dirigée par des industriels

La France regorge de diplômés X, Ena ,qui sont nommés à la tête de grands groupes. Cette élite intellectuelle n’a pas obligatoirement compétence pour gérer des groupes industriels : ils ne connaissent pas les produits fabriqués; comment pourraient-ils les défendre ?

Par méconnaissance du terrain, des produits et des métiers, ils ont été amenés à faire des choix stratégiques aberrants qui ont mené à des désastres industriels.

Ex : la CGE

En raison de la mode des « cœurs de métier » , la CGE s’est débarrassée de toutes ses activités pour se concentrer sur la téléphonie. Résultat de ce dépeçage, les restes de l’activité téléphonique ont été cédés à Nokia qui bat de l’aile…

Plus d’actualité : ENGIE, ex Gaz de France-Suez, ex GDF ;

Cette entreprise est une spécialiste de tous les maillons de la filière gaz, avec un savoir-faire inégalable. Du gaz , il y en a pour plus d’un siècle; et pourtant elle se tourne vers les énergies nouvelles : l’électricité verte par exemple.

Perte de repères pour les clients et fournisseurs et surtout pour les collaborateurs.

A moins d’engloutir tout son cash flow dans un plan de formation pour 45 000 personnes, comment peut-elle réussir ?

Comment peut-elle mobiliser son personnel dans une pareille orientation et éviter leur démobilisation en cours de parcours ?

A42 un capitalisme mal digéré

En France, l’immobilier est préféré à l’industrie, considérée comme sale, polluante et dangereuse par les media, mais aussi par l’ensemble de la population et ceci au-delà du raisonnable.

En prenant comme exemple, le glyphosate, le diesel, les liens de causalité, base de la démarche scientifique, n’ont pas été établi entre ces produits et leur nuisance sur la santé humaine (application de la corrélation statistique privilégiée)

A43 des décisions politiques contre-productives

La France vient de décider, de manière unanime, d’interdire l’exploration pétrolière sur son territoire.

Comment sur le long terme, un fleuron national français pourra-t-il expliquer à d’autres pays son désir de prospecter, d’exploiter du pétrole sur leur propre sol ?

B) PERSPECTIVES D’AVENIR

Ce déclin est-il inévitable ? Non. Si 12,5% ont été perdu en 50 ans , il reste 12,5% qui ont résisté et qui se portent bien.

Remarque : n’est-il pas frappant de constater qu’aucun acteur régional (industriel, coopérative, fonds d’investissement, banque,…) n’ait pu mobiliser 20 millions d’euros pour faire fifty/fifty avec les chinois dans la création de l’usine à lait de Carhaix, alors que dans le même temps le polder brestois a coûté 200 millions d’euros et qu’ 1,2 milliards € ont coulé par le fond dans un projet d’éolienne aberrant à proximité de nos côtes.

B1 Rester en France. Pourquoi ?

Il a questionné une vingtaine de dirigeants de grands groupes qui sont restés sur le territoire.

Parce que français ; ils veulent rester français, en dépit :

  • des incitations des financiers qui leur indiquent une meilleure implantation (Luxembourg,…) pour des raisons fiscales
  • des contrôles fiscaux tatillons et permanents entravant leur politique de développement

Le niveau des salaires français n’est pas mis en avant comme facteur pénalisant, contrairement à ce que le MEDEF ressasse devant les micros.

Le Crédit d’Impôt Recherche ainsi que l’aménagement de l’ISF vont dans le bon sens pour rebâtir notre industrie.

B2 la direction des industries : à des capitaines d’industrie et non à des court-termistes myopes

Un secteur industriel se bâtit sur le long terme.

Des financiers, sortis de l’ENA ou d’X, les yeux rivés sur les résultats trimestriels pour plaire à leurs actionnaires sont-ils à leur place ? Une petite poignée seulement d’entre eux vraisemblablement.

Car l’industrie pour se développer a besoin d’entrepreneurs qui ont une vision à long terme, convaincus de la qualité de leurs produits, capables de se battre pour les vendre, des décideurs, des conquérants, qu’ils soient diplômés ou non.

B3 contourner le parisianisme, véritable obstacle au redéploiement industriel

Paris ne pourra remettre en selle l’industrie, car l’élite parisienne a perdu tout contact avec la réalité, préoccupée des seuls agrégats économiques…

L’industrie doit repartir du terrain à partir d’innovations : le niveau régional semble le niveau adéquat pour un redéploiement de l’activité industrielle.

B4 financement de l’industrie – épargne- investissement-intermédiation

Dans les années 70, le banquier régional avait la capacité d’accompagner l’industriel dans ses investissements. Cette capacité a été perdue.

B41 un système bancaire défaillant

En effet, la France, ne respectant pas les critères financiers de la zone euro (les fameux 3% et 60%) a été mise en observation par la BCE, qui a estimé que toutes les banques françaises d’envergure nationale présentaient un risque systémique pour le système financier « euro ». La Banque de France est chargée dorénavant de superviser de près ces banques : avec une obligation, l’exclusion de toute prise de risques.

B42 une épargne mal fléchée

Les français sont de très bons épargnants : 11 000 milliards € ( dont 2000 milliards € en assurance-vie)

Pour financer des nouvelles industries (les Pinault, Bolloré … demandant des taux de rendement extravagants), un appel à l’épargne des ménages (par ex 10% de l’assurance vie) permettrait de financer les secteurs innovants en apportant certaines garanties et un taux supérieur au taux des comptes sur livret actuels : pourquoi pas une épargne régionale pour développer des projets régionaux

Ce fléchage de l’épargne régionale (échappant au contrôle AMF) vers l’investissement régional reste à bâtir : fonds régional, bourse régionale…Il en va de la responsabilité du politique au niveau national.

B5 le numérique : un secteur d’excellence français

En raison vraisemblablement des formations dispensées en France et d’une tournure d’esprit spécifiquement française, nos talents dans le domaine du numérique sont reconnus à l’international.

Jusqu’à ce jour, beaucoup d’innovations venaient de l’Europe mais étaient développées et mises sur le marché Outre-Atlantique, faute de moyens financiers sur le vieux continent : ex GAFA.

En France, des inventions réalisées par des innovateurs brillants mais impécunieux, qui ne sont donc pas capables d’offrir des garanties financières(nantissements) suffisantes, ne se concrétisent pas en France, les banquiers préconisant systématiquement de les moyenner immédiatement aux USA (phénomène pervers).

La question industrielle n’est pas une question de conception mais de développement (en cluster par exemple)

……

Rien n’est écrit d’avance : il suffit de penser à IBM/Microsoft, à Nokia/Samsung.

Si le capitalisme est une perpétuelle « destruction créatrice »(Schumpeter), alors se résigner au 1er terme de l’expression, c’est courir à une catastrophe économique majeure aux conséquences sociales et politiques douloureuses et difficilement imaginables … Aussi,

Aussi, il est impératif d’arriver à drainer de l’épargne d’une manière ou d’une autre vers les projets industriels innovants, vers les jeunes pousses afin de créer sur le sol français les emplois industriels de demain et les emplois de services induits. Un combat collectif et de longue haleine s’annonce, à condition d’en avoir le courage et la volonté.

Source : Le Télégramme

Réf : CY-J 2017I18jdoe

………………………………………………………………………………………………………………………

Article du samedi 20/01/2018 dans Le TELEGRAMME

Invité par l’Université du temps libre du pays de Morlaix, Loïk Le Floch-Prigent a animé jeudi après-midi, à Lango, une conférence sur le thème de « La bataille de l’industrie ». Un amphithéâtre archi plein qui a fait dire avec humour à un observateur « Le pétrolier a fait le plein ». Rencontre.

Loïk Le Floch-Prigent (*), donner des conférences est votre nouveau job ?
Je suis en effet très sollicité pour animer des conférences qui portent sur des thèmes qui me sont chers et qui font l’objet de livres que j’écris. La bataille de l’industrie, thème qui me tient à cœur, permet de dire qu’on nous cache la vérité sur les combats qui sapent notre industrie. Cette guerre de l’industrie qu’on est près de perdre parce que les dirigeants ne l’ont pas livrée. Au grand jour, ils proclament la mobilisation générale, et en coulisse ils désarment et hissent le drapeau blanc.

Vous diagnostiquez les errements stratégiques des états-majors mais préconisez-vous des solutions ?
Cette guerre de l’industrie, on peut la gagner. C’est ça que je porte comme espoir dans mes conférences et mes écrits. Des industriels courageux m’ont apporté des témoignages et j’explique que des patrons, grands ou petits, connus ou méconnus, ont des stratégies et des solutions gagnantes. La France dispose de suffisamment de ressources, compétences, détermination, audace et goût du risque. Encore faut-il les écouter et les aider.

Loïk Le Floch-Prigent, vous venez d’écrire « Carnets de route d’un africain ». C’est l’histoire de vos vingt années passées en Afrique ?
C’est un pays complexe, avec ses croyances ancestrales, qu’il faut vivre de l’intérieur. Je livre dans le détail mes souvenirs familiers, je fais le récit de mes expériences africaines et je fournis une somme d’anecdotes.

Avez-vous gardé des contacts avec des chefs africains et retournez-vous dans certains pays d’Afrique ? Lesquels ?
Je ne peux pas vous le dire mais j’y vais, là où je me sens en sécurité et dans des endroits où je ne risque rien. Quant à certains chefs africains, je conteste leur pérennité à la tête de leur État. Je leur conseille de partir.

Et le milieu politique français ?
Je n’ai plus de goût pour la politique. La page est tournée.

Vous vivez comment aujourd’hui ?
J’ai une société de conseil et je rencontre beaucoup de patrons et d’industriels. Je conseille aussi des pays, je donne des conférences, j’écris des livres et je voyage entre Paris et la Bretagne, mon pays, où j’y fais de la pêche à pied à Trébeurden pendant les grandes marées. * Loïk Le Floch-Prigent fut notamment PDG de l’entreprise pétrolière Elf entre juillet 1989 et 1993, puis président de la SNCF de décembre 1995 à juillet 1996, date de sa mise en examen dans le cadre de l’affaire Elf. Une entreprise qui a fait l’objet d’une longue affaire politico-financière qui a éclaté en 1994 et qui a mis au jour un impressionnant réseau de corruption, mettant en cause des hommes politiques et des grands patrons.

……………………………………………………………………………………………………………………………………

Bibliographie

  • Affaire Elf, Affaire d’Etat  2001
  • La crevette et le champignon 2005
  • Une incarcération ordinaire 2006
  • Granit Rosse 2012
  • Le Mouton noir   2014
  • La pêche à pied en Bretagne 2015
  • C’est part pour durer 2015
  • La bataille de l’industrie 2015

………………………………………………………………………………………………………….

ndr : Données Banque Mondiale

industrie : Fabrication V.A. en % du PIB en 2015

Chine 30%                    Allemagne 23 %                  France  11.5%         Royaume Uni   10%

USA  12.5%                   Rép Tchèque 27%               Italie     16%             Irlande      35%

Japon  20.5%                Hongrie   24%                     Espagne 14%           Finlande    25%

Inde    16%                     Suisse   18 %                        Grèce    9,5%   

Corée du Sud 30%        Monde 16.5%                     OCDE    15.5%

V.A. ou Valeur Ajoutée

La Valeur Ajoutée mesure la contribution du travail et du capital à la production. La valeur ajoutée par activité décompose la valeur ajoutée totale par secteur, à savoir l’agriculture, l’industrie et les autres activités de service. Les parts de chaque secteur sont calculées en divisant la valeur ajoutée dans chaque secteur par le total de la valeur ajoutée. La répartition de la valeur ajoutée par activité a considérablement évolué au cours des dernières décennies.

La part de l’agriculture est aujourd’hui relativement faible dans pratiquement tous les pays de l’OCDE.

La part de l’industrie a également diminué,

tandis que les services représentent désormais largement plus de 60 % de la valeur ajoutée brute dans la plupart des pays de l’OCDE.

Les données sont basées sur le Système de Comptabilité Nationale de 2008 (SCN 2008) pour tous les pays sauf le Chili, le Japon et la Turquie

PIB

Agrégat représentant le résultat final de l’activité de production des unités productrices résidentes.

Il peut se définir de trois manières :

  • le PIB est égal à la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs institutionnels ou des différentes branches d’activité, augmentée des impôts moins les subventions sur les produits (lesquels ne sont pas affectés aux secteurs et aux branches d’activité) ;
  • le PIB est égal à la somme des emplois finals intérieurs de biens et de services (consommation finale effective, formation brute de capital fixe, variations de stocks), plus les exportations, moins les importations
  • le PIB est égal à la somme des emplois des comptes d’exploitation des secteurs institutionnels : rémunération des salariés, impôts sur la production et les importations moins les subventions, excédent brut d’exploitation et revenu mixte.

………………………………………………………………………………………………………………………

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.