L’INGOUCHE de Maria Mens-Casas Vela

L’INGOUCHE

de Maria Mens-Casas Vela

 

Il attendait au seuil de la porte de l’association, assis sur ses talons, avec les mains posées sur les genoux. Il était maigre, pas très grand et jeune. Il semblait intimidé et moi-même je n’en menais pas large. C’était mon premier élève réfugié, tchétchène de la République d’Ingouchie, dont je n’avais pas entendu parler, ou alors je ne m’en souvenais pas. Évidemment, il ne parlait pas un mot de français ni d’anglais, mais par contre il avait été scolarisé en russe et il écrivait et parlait cette langue, m’avait-on dit.

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La « conversation » avait commencé par les présentations :

– Moi Maria et vous ?

– Youssoup.

Je vis un calendrier suspendu sur le mur et je lui montrais la date du jour : chic ! Il savait qu’on était lundi – puisqu’il avait rendez-vous – la date, le mois et l’année. Bon début pour deux muets en ce qui concernait nos langues respectives ! La matinée passa vite, de répétition en répétition des dates, de sourire en sourire et quelques éclats de rire, surtout de ma part car je perdais quelquefois le fil et voulais détendre l’atmosphère pour enlever un peu de la gravité de Youssoup. Nous nous séparâmes souriants et détendus, en répétant la date du prochain rendez-vous.

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Le vendredi suivant, j’avais travaillé ferme avec un dictionnaire russe que m’avait fourni la petite bibliothèque de l’association. Sur une grande feuille, j’avais écrit les mots du vocabulaire étudiés la première fois et en face de chaque mot en français le nom en russe écrit en cyrillique.
Heureusement, j’avais étudié l’alphabet grec, car au IXe siècle, le moine Cyril s’en était inspiré pour créer une écriture qui pouvait transcrire la langue des slaves. Il y avait des différences mais cela n’était pas un problème. Je me réjouissais de cet exotisme et plus encore en voyant l’expression de surprise joyeuse de Youssoup.

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Ma prochaine étape fut de connaître l’Ingouchie, sa situation géographique, ses ethnies, sa politique. C’était une république de Russie, située sur les pentes du mont Caucase, de 3626 km carrés de superficie. Sa capitale est Magas (ville du soleil), son drapeau a dans son centre un cercle entouré de trois petits crochets, rappelant les triskels des pays celtiques de l’Europe, lui donnant un air enfantin. Y avait-il une lointaine parenté celtique ?

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J’étais très intriguée car ils étaient musulmans sunnites et cela me poussa à approfondir mes recherches. J’ai su qu’ils se nommaient eux-mêmes « Ghalghaï », de Ghal = forteresse et ghaï = habitants ; leur langue est parlée par 415.000 personnes en Ingouchie mais aussi en Ossétie du Nord et en Tchétchénie voisines (avec lesquels ils ont une grande parenté), au Kazakhstan, en Ouzbékistan et en Russie. Ils avaient beaucoup souffert des persécutions sous Staline qui les avait déportés en masse. Certains sont rentrés mais même actuellement, n’ayant pu obtenir leur indépendance, des tyrans de leur ethnie, sous la protection de la Russie, dominent le peuple. Leur« président » imposé par Moscou utilise la police locale qui connaît les habitants et leurs idées, ce qui fait des villageois des proies faciles et pour leur malheur : leur sous -sol est riche en pétrole et gaz naturel »

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Le frère de Yousoup avait disparu mystérieusement après que la police l’avait amené pour l’interroger. Quant à lui, qui travaillait comme boulanger et n’avait jamais fait part de ses idées, il était devenu suspect, comme son frère, et il avait dû changer de ville et de travail, plusieurs fois jusqu’à devoir quitter le pays avec sa jeune femme et son bébé. C’est par une filière de compatriotes qu’il s’était retrouvé à Morlaix où il avait fait une demande de régularisation de papiers, et il avait été aidé par des associations, dont une catholique, pour qu’il puisse s’intégrer et apprendre la langue française.

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Deux fois par semaine pendant deux heures et demie, les leçons se succédaient par thèmes. Après les jours, les mois, les numéros, les heures, l’alphabet, j’avais continué par la famille avec les noms propres des siens car c’était plus facile de repérer la parenté avec sa propre famille. Youssoup était père d’un petit garçon et sa femme attendait un deuxième. Il avait ses parents et deux sœurs au pays, ainsi que son unique frère qui avait disparu. Il était très pudique, mais en me parlant, il avait les yeux humides.

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La connaissance de la vie en France était essentielle pour l’intégration de Youssoup, les courses journalières, la maison et ses dépendances, les commerces, les rues, les places, les voyages, les guichets, les trains et les autobus. Tout pouvait être utile pour la vie de tous les jours et l’obtention de ses papiers. A l’époque des élections municipales, j’en profitais pour lui expliquer le système de gouvernement français – députés, sénateurs, Président , le drapeau français, et, à travers tout cela, la démocratie.

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La jeune femme de mon élève avait accouché d’une petite fille et je suis allée la voir à l’ hôpital. Une jolie femme souriante qui me faisait penser aux poupées russes me montra un bébé qui lui ressemblait déjà beaucoup avec sa petite figure ronde. Nous ne manquions pas de matériel de travail, mais un jour Youssoup, angoissé, est venu me dire qu’il avait reçu un avis d’expulsion. Il était entré par la Pologne et selon les accords de Dublin, il devait retourner en Pologne qui les renverrait d’où ils étaient venus ! Maladroitement, je lui dis :
– On va faire quelque chose ! N’ayez pas peur !
– L’ingouchi n’a pas peur ! me répondit-il fièrement.

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J’ai dû ajouter que je parlais pour sa famille, évidemment. J’avertis immédiatement notre directeur de l’enseignement qui appela l’association d’aide aux réfugiés pour savoir s’ils étaient informés.C’était le début de l’été, et comme les aides officialisées cessèrent, ils furent logés dans des lieux différents, sans aucune garantie de rester en France. J’avais demandé l’intervention du député et de la mairie, alléguant que leur petite fille était née en France, mais rien ne fut possible et Youssoup devint dépressif. Les classes ayant cessé en été, je les voyais rarement mais je suivais leurs déplacements dans des campings de différentes plages où ils étaient logés pour de courts séjours.
Un jour, j’avais été invitée par une charmante jeune femme franco- russe, chanteuse d’opéra, qui recevait pour la journée la famille de Youssoup dans sa maison de plage. Celui-ci lui fit traduire, avec ses mots à lui, sa gratitude à mon égard. Je fus très émue et malheureuse de ne pouvoir faire davantage. Ce fut la dernière fois que je les vis. Un jour, aidés probablement par la même filière de compatriotes que les avait fait venir, ils disparurent subitement, en laissant sur la table un biberon.C’est comme cela que les membres de l’association pour l’aide aux réfugiés, trouvèrent la maison vide.

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Quelques semaines plus tard, on reçut un appel téléphonique de Youssoup pour remercier tous ceux qui l’avaient aidé, lui et sa famille à Morlaix et il ajoutait qu’ils allaient bien et qu’ils étaient installés en Hollande. Bon sang ne saurait mentir : je n’attendais pas moins du fier tchétchène d’Ingouchie que j’avais eu la chance de connaître !

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