Une rencontre extraordinaire par Marcel MESCAM

Une rencontre extraordinaire

Marcel Mescam

Janvier 2017

Lors d’un voyage au Pérou, j’ai fait une rencontre extraordinaire.

Du belvédère où nous sommes postés, mes compagnons, appareils photos prêts à tirer, guettent celui pour qui nous avons fait une halte. Moi, j’ai pris la sente pour aller me positionner à l’à-pic, à l’écart du groupe. Nous sommes silencieux. Le roi des Andes mérite le respect, la beauté des lieux aussi. De mon observatoire je savoure le calme et profite pleinement de cet isolement momentané. J’admire cette nature grandiose. Soudain, sur ma gauche, celui qu’on nous avait promis de découvrir, prend son envol d’un rocher escarpé. Quelle émotion ! Ça y est, je le vois enfin ! Il plane majestueusement à quelques dizaines de mètres de moi. Peu importe si les autres ne l’aperçoivent pas, je zoome et clic ! C’est dans la boîte. Je pourrai au moins leur fournir la preuve de ma découverte. Quel moment intense ! Je me sens seul au monde. Il est là, là, sous mes yeux ! Quel bonheur ! Il s’élève en tournoyant dans le ciel azuréen, puis il entame sa descente. Impressionnant ! Il est impressionnant. Clic !… Clic ! Mais… mais… il s’approche de moi ! Il se pose en douceur sur la roche, à mes côtés…je suis estomaqué.

– Bonjour. Quelle chance de te rencontrer. Ça ne te gêne pas si l’on se tutoie j’espère ?

– Euh … non… pas du tout.

– Tant mieux. Je t’ai observé, isolé, loin de ces chasseurs d’exclusivité. Tu m’as semblé sympathique et j’ai envie de te faire confiance. Veux-tu que je t’explique qui je suis, quelle est ma vie et quel est mon avenir ?

– Je le veux bien.

– Tout d’abord je suis le plus grand oiseau volant de l’hémisphère ouest. Je mesure 1,30m pour une envergure de 3,50m et je pèse 13 kg. Mon espérance de vie en liberté dépasse cinquante ans.

– En effet, tu en imposes.

– Comme tu le vois, je vis généralement entre 3 000 et 5 000 mètres d’altitude, voire plus. Je privilégie les endroits inaccessibles. Mon habitat se situe autour de prairies ouvertes et de montagnes boisées.

– Sûr que tu as fait le bon choix. C’est très beau.

– Les variations d’altitude et de pression d’air m’ont obligé à m’adapter physiologiquement. Pour économiser mes forces, je me laisse donc porter par les courants ascendants chauds. Ainsi je me déplace sur de grandes distances en planant.

– C’est bien pratique. Nous, à cette hauteur, on s’essouffle, on nous donne des pastilles de coca et, dans le car, la bouteille d’oxygène est prête.

– Oui, et en vérité vos gaz d’échappement polluent l’atmosphère !

– Je crois que le monde a commencé à prendre conscience du problème. Tous se disent écolos de nos jours.

– Bref ! Pour le bien-être de l’humanité, réglez au plus vite ce problème. Mais, sais-tu que je suis un charognard ? Je ne suis pas équipé pour la chasse, aussi, de mon poste d’observation imprenable, mes yeux exercés détectent les carcasses en décomposition et surveillent les troupeaux. J’arrive silencieusement, et, par surprise, j’écarte une bête du groupe, et l’amène à tomber et se blesser. Elle est alors à ma merci. Il faut bien vivre n’est-ce pas ?

– Bien sûr.

– J’aime les grandes carcasses, mes préférées sont celles de l’alpaga, mais je ne dédaigne pas celles des bovins ni des ovins.

– Dans ce cas tu dois te régaler.

– Oui, mais point trop. Au-delà de neuf cent grammes de viande je suis incapable de m’envoler.

– Ça alors, c’est surprenant.

– Peut-être bien. Sais-tu également que je suis le symbole national de plusieurs pays ? Mon rôle est important dans le folklore et la mythologie andine.

– Félicitations. Tu dois en être fier.

– Assez, merci. Seulement je suis menacé, mon habitat se réduit et ceux de mon espèce sont souvent empoisonnés par la nourriture qu’ils ingurgitent. Elle-même l’étant déjà. Pourtant mon rôle n’est pas négligeable pour l’écosystème, je nettoie les carcasses en putréfaction, assurant ainsi la non-contamination des sols et des sources d’eau.

– Et qu’attends-tu de moi ?

– Tu as ma confiance. Je serais très heureux que tu sois le protecteur de mon espèce. Nous avons bien besoin d’être entendus. Va dire au monde entier dans quelle situation nous sommes. Je peux compter sur toi ?

– Certainement.

– Merci, grand merci. Je savais qu’en me rapprochant de toi je trouverai une belle personne. Retourne maintenant auprès de tes amis. Dis-leur d’armer leurs appareils. Je vais alerter les miens. La famille des condors des Andes va vous faire une démonstration de vol.

– Adieu mon ami. Jamais je ne t’oublierai.