CHERCHEUR PENDANT LES TRENTE GLORIEUSES : M RIO

CHERCHEUR PENDANT LES TRENTE GLORIEUSES.

                                                          1951-1981

Je n’ai pas la nostalgie du passé, même quand il s’agit de mon activité favorite, la recherche. Une étape terminée, je range les résultats, je passe à autre chose et je n’y pense plus. Après de longues années de recul, j’ai réalisé que si quelqu’un essaie un jour de retrouver dans mes documents un fil conducteur, les idées qui m’ont inspiré, l’enchaînement des évènements, il sera bien en peine de s’y retrouver, surtout s’il n’est pas chimiste. C’est pourquoi j’ai rédigé ce résumé, en évitant autant que possible d’être trop technique. Quand je revois ces documents du passé, je m’aperçois que, si l’essentiel m’est bien resté en mémoire, j’ai complètement oublié une foule de détails qui n’ont plus grand intérêt. La passion de la chimie et de la recherche m’est venue très tôt et n’a pas faibli, même si j’ai dû y renoncer plus tôt que je ne le prévoyais, quand ma carrière professionnelle s’est arrêtée, et rechercher d’autres activités pour occuper les loisirs de ma retraite.

La chimie. On a compris l’essentiel de la chimie quand on a réalisé que toute matière, quelle qu’elle soit, solide, liquide, gazeuse, minérale, végétale ou animale est constituée d’atomes qui se lient entre eux pour former des molécules, des cristaux ou toutes sortes d’autres assemblages plus ou moins solides, et que la distinction entre produits naturels et produits chimiques est complètement factice et ne porte que sur la façon dont ils sont obtenus ou les noms qu’on leur donne.
Les atomes vont de l’hydrogène, le plus léger, qui porte le n°1, à l’uranium, n° 92, suivi de quelques éléments plus lourds mais instables comme le plutonium, qu’on ne trouve donc pas dans la nature, et qu’on a obtenu artificiellement. Ils peuvent bien se former comme les autres dans les cataclysmes qui accompagnent la mort des étoiles géantes, mais ne subsistent pas très longtemps.

La chimie organique. Ainsi nommée à l’origine parce qu’elle concernait les substances produites par les êtres vivants, qu’on se croyait incapable de reproduire artificiellement, elle a bientôt su effectuer la synthèse de ces substances. La chimie organique est plus exactement la chimie des composés du carbone, plus riche à elle seule que celle de tous les autres éléments, parce que seuls les atomes de carbone peuvent se lier les uns aux autres pour constituer des squelettes indéfiniment variés sur lesquels peuvent se fixer d’autres éléments dont l’hydrogène, l’oxygène, l’azote, et bien d’autres encore comme le chlore, le brome, le soufre et les métaux. La synthèse organique est donc une espèce de jeu de meccano qui permet de produire des colorant, des parfums, des solvants, des émulsionnants, des combustibles et des médicaments, à condition de connaître les méthodes qui permettent de réaliser ces assemblages.
Mes professeurs de chimie organique ne parlaient jamais d’électrons, c’était l’affaire des physiciens, mais depuis une quarantaine d’années les organiciens les évoquent constamment : c’est la clé qui explique les liaisons entre les atomes et la possibilité ou non de réaliser telle ou telle réaction. C’est un nouveau langage qui ne change rien aux réalisations pratiques, mais plus abstrait, et auquel j’ai dû m’habituer comme à une langue étrangère.

Le cyclohexane et ses dérivés. Le travail de recherche qui m’a été proposé comme sujet de thèse concernait les dérivés bromés du cyclohexane. Le cyclohexane est une molécule hexagonale formée de six atomes de carbone portant chacun deux atomes d’hydrogène. C’est un liquide d’odeur plutôt agréable rappelant la rose. Contrairement au benzène (la benzine), formé également de six atomes de carbone dont chacun porte seulement un atome d’hydrogène, et dont la structure est plane, la molécule de cyclohexane se développe dans trois dimensions. Comme sur chaque atome de carbone on peut remplacer un atome d’hydrogène par un atome de brome, selon le nombre d’atomes introduits et leurs positions relatives il existe donc plusieurs combinaisons possibles correspondant chacune à une substance différente.
A l’origine de cette étude, il y avait l’hexachlorocyclohexane plus connu sous le nom de lindane, un insecticide dont l’usage est maintenant interdit. Il s’obtenait par action du chlore sur le benzène sous l’effet de rayons ultra-violets, mais selon la disposition des atomes de chlore plusieurs combinaisons étaient possibles, et on obtenait un mélange où le produit actif était minoritaire et dont il fallait l’extraire, d’où une perte de matière et d’énergie. Pour essayer de mieux comprendre les causes de cette difficulté, l’idée s’était imposée de remplacer les atomes de chlore par du brome. Comme le fluor et l’iode, le chlore et le brome appartiennent à la famille des halogènes et ont des propriétés analogues, mais les composés bromés organiques sont plus réactifs que ceux du chlore, et on pouvait espérer en tirer des conclusions pour orienter la synthèse vers le composé désiré. Il faut reconnaître que ce but très aléatoire a été vite quelque peu négligé et que l’étude des composés bromés est devenue une fin en soi, indépendamment des applications possibles.
Mon prédécesseur avait amorcé le travail et étudié des composés comportant de un à trois atomes de brome. J’ai poursuivi et obtenu une série d’autres composés renfermant de deux à six atomes de brome. L’étude de leurs propriétés a permis de préciser leur structure et de montrer que de cette structure dépend leur stabilité relative : certains sont stables, d’autres se transforment plus ou moins spontanément en des formes plus stables, où encore sont vraisemblablement trop instables pour être obtenus.
Après ma soutenance, une autre personne a pris le relais. A l’issue de sa thèse, elle m’ a adressé un exemplaire dédicacé de son travail, me disant que je ne le lirai sûrement pas autant qu’elle avait lu le mien. Je l’ai tout de même lu au moins une fois, mais j’étais déjà engagé dans une autre aventure.

Les polymères. A mon arrivée dans l’entreprise qui m’avait embauché comme ingénieur de recherche, je suis tombé de bien haut : finie l’ambiance chaleureuse de l’Université, la confiance réciproque, les discussions passionnées avec un maître de thèse enthousiaste et bienveillant. Des laboratoires vétustes, vastes comme des ateliers, où trop de personnes s’entassent sans trop communiquer ; une hiérarchie tatillonne plus prête à critiquer qu’à encourager ou à aider, une ambiance lourde de méfiance. Qu’est ce que je suis venu faire ici ? L’entreprise en expansion recrute beaucoup, mais ne sait trop quoi faire des nouveaux venus, et j’attends plusieurs jours avant qu’on me propose un travail comme un os à ronger. J’essaie de m’y accrocher tout de même en ne voyant pas bien où il peut mener.
Il faut changer de métier. Finie la chimie organique ; ici on travaille sur les polymères, et je n’en ai qu’une vague réminiscence d’un cours trop sommaire. Je ne me doute pas encore qu’une vingtaine d’années plus tard je l’enseignerai à mon tour, mais de façon beaucoup plus développée, à des élèves ingénieurs.
Après quelques travaux sans grand intérêt, enfin un sujet qui va se révéler passionnant, m’occuper pendant cinq ans et m’apporter une expérience enrichissante. Avec le temps, je me rends compte qu’une grande entreprise renferme des compétences précieuses, nombreuses et variées, qui peu à peu acceptent de partager leurs connaissances. On y trouve aussi, inévitablement, quelques individus odieux qui parviennent à des postes où ils peuvent exercer leur pouvoir de nuisance.

Le méthylstyrène. L’entreprise vient d’inaugurer un procédé original et performant dans ce qu’on appelle la chaîne du Nylon, c’est à dire une cascade de réactions passant par le phénol pour aboutir au Nylon. On obtient simultanément du phénol et de l’acétone, mais aussi un sous- produit, le méthylstyrène, dont on ne sait que faire. Contrairement au styrène, dont il ne diffère que par un atome de carbone supplémentaire, il refuse absolument de polymériser.

La polymérisation. C’est une réaction en chaîne qui, amorcée par un catalyseur, provoque la soudure bout à bout des molécules d’un monomère gazeux ou liquide pour aboutir à un long enchaînement constituant un composé solide, matière plastique ou fibre. Ayant déjà acquis l’expérience de la polymérisation du chlorure de vinyle, j’essaie de l’adapter au méthylstyrène, mais en l’associant à un autre monomère facile à polymériser, et assez vite cela marche. Le produit obtenu, dur et cassant, est analogue au polystyrène.
Est-ce la solution au problème qu’on m’avait posé ? Ce serait trop facile. On me l’avait posé sans trop y croire, et la réponse embarrasse. Exploiter le procédé, c’est se lancer dans une aventure, et la parade est vite trouvée. Il existe aussi des polystyrènes-choc, beaucoup moins cassants, fabriqués par des concurrents et on me laisse espérer que si je parviens à faire quelque chose d’équivalent …
Le problème se complique. La solution est d’associer le produit dur et cassant à une matière caoutchouteuse qu’il faut aussi savoir produire. Le simple mélange donne effectivement une matière plus souple, mais les techniques classiques de mise en forme, extrusion et injection, aboutissent à une masse cartonneuse inutilisable : les deux composants sont incompatibles comme l’eau et l’huile et refusent de s’associer intimement. La solution est le greffage : il faut souder sur les molécules caoutchouteuses des motifs analogues à ceux de la matière rigide. Après une mise au point assez laborieuse, le résultat est acquis. On prépare séparément le produit rigide et le produit caoutchouteux, on greffe sur ce dernier les motifs convenables et on mélange le tout.
Va-t-on cette fois exploiter le procédé ? J’ai déjà expérimenté une fois les réticences à lancer un produit nouveau. On me signale qu’il existe un produit concurrent nouveau encore beaucoup plus résistant au choc, et que si je parvenais à faire aussi bien ce serait la réussite assurée. Nouveaux essais, nouveaux tâtonnements. Il faut améliorer encore la compatibilité entre les deux constituants, jusqu’au jour ou je trouve enfin la bonne composition. Le procédé est repris avec succès en demi-grand, étape intermédiaire entre la recherche et l’exploitation industrielle.
Comme d’habitude, on tergiverse, on hésite, on propose le procédé, qu’on a évidemment protégé par des brevets, à une autre société. La réponse est claire : pourquoi ne le faites vous pas vous mêmes ? J’aurai l’occasion bien des fois encore de me répéter la formule d’un collègue parvenu par la suite au rang de directeur : L’expérience a montré que quand c’est trop nouveau on se gratte la tête pendant longtemps, et finalement on ne fait rien. Bref, au bout de cinq ans sur le sujet, avec une équipe modeste de jeunes techniciens qu’il m’a fallu former, tout en acquérant moi-même de l’expérience, et sans trop attendre de la hiérarchie, on me dit qu’il est temps de passer à autre chose. Et le méthylstyrène qu’on continue de produire ? On trouve plus simple de le brûler.

Le nouveau centre de recherches. C’est à ce moment que l’entreprise inaugure un magnifique centre de recherches. Nous quittons pleins d’enthousiasme nos locaux vétustes. Avec mon équipe, je dispose d’un laboratoire et d’un bureau personnel. Le centre est vaste ; il comporte tous les service nécessaires : administration, mécanique, verriers, documentation et brevets, physique, microanalyse, une infirmerie et un restaurant. On recrute de nouveaux chercheurs, mais on ne sait pas toujours qu’en faire. Après des sujets sans intérêt qui ne mènent à rien, j’obtiens rapidement carte blanche pour aborder de nouvelles études. Sachant par expérience qu’il ne faut pas trop espérer des applications immédiates, je choisis un thème plus général d’exploration ; Je propose de réaliser des polymères contenant du phosphore, sujet encore vierge, espérant qu’ils apporteront des propriétés originales, comme le silicium dans les silicones. Le phosphore est aussi un élément essentiel dans la matière vivante.
Tout est à faire, et il faut d’abord trouver des molécules phosphorées polymérisables. Je m’aperçois très vite que le phosphore est un inhibiteur puissant des réactions en chaîne que sont les polymérisations. Il faut s’adresser à l’autre technique d’obtention des macromolécules, la polycondensation, réaction par étapes progressives, qui n’exige généralement pas de catalyseur et qui utilise des molécules capables de se souder bout à bout, par exemple des diamines, qui se combinent à des diacides pour former des polyamides. La première molécule sera donc une diamine dans laquelle l’atome de phosphore sera la clé de voûte. Après en avoir tracé le portrait robot, il s’agit de la synthétiser, ce qui sera bientôt fait. Il fallait que dans cette molécule l’atome de phosphore soit lié directement à des atomes de carbone. Cette liaison est en effet beaucoup plus solide, mais plus difficile à réaliser que celles qui comportent un atome d’oxygène intermédiaire, comme on en trouve dans les phosphates, les organophosphorés toxiques et les composés biologiques. Des essais montreront plus tard que cette nouvelle diamine est très peu toxique. Polycondensée avec l’acide téréphtalique, constituant principal du polyester téréphtalique ou Tergal ; elle donne un polyamide phosphoré que je confie à un collègue spécialiste de la filature. Les fils ont une bonne tenue à la chaleur et brûlent difficilement, deux qualités très recherchées à l’époque. La matière, presque infusible, a cependant une certaine plasticité due au phosphore.
Tout cela est bientôt breveté. J’apprends ensuite qu’une équipe russe travaillant sur le même sujet a obtenu des résultats analogues, mais semble ignorer mon brevet ; je garde la satisfaction d’avoir la priorité sur sa publication. Peut-on espérer une application industrielle de ces produits ? Nous en sommes bien loin. Pendant quinze ans je vais poursuivre ces études, synthétisant une centaine de molécules phosphorées, des ignifugeants, des antistatiques, et même des colorants qui révèlent une qualité recherchée : l’unisson, qui permet une teinture bien uniforme, et aussi divers polymères phosphorés dont un élastomère.
Cependant, je réalise dès cette époque que de nouvelles matières plastiques ou de nouvelles fibres synthétiques ont peu d’espoir de trouver leur place. Les produits existants et quelques rares nouveautés occupent tout le marché et sont solidement implantés. On peut en réaliser bien d’autres, mais ils n’ont aucune chance de s’imposer. J’entrevois une autre possibilité : rechercher des polymères non pour leurs propriétés mécaniques mais pour des applications physico-chimiques spécialisées comme le sont déjà les résines échangeuses d’ions : Propriétés catalytiques, fixation sélective de métaux, membranes semi perméables pour l’ultrafiltration, l’osmose inverse et la dialyse sont à l’ordre du jour. Je pense aussi à un problème mal résolu, la séparation des isomères optiques. Beaucoup de molécules, ne possédant pas de plan de symétrie, existent sous deux formes, une droite et une gauche, symétriques mais non superposables comme une main droite et une main gauche ; quand on en fait la synthèse à partir de molécules symétriques, on obtient les deux formes en quantités égales. Quand il s’agit de médicaments, l’une des formes est indésirable, car les cellules vivantes au contraire produisent habituellement une seule forme : tous les acides aminés constituants des protéines sont gauches, et la plupart des sucres sont droits. Pour effectuer une séparation, un dédoublement, il faut obligatoirement utiliser un moyen physique ou chimique lui même asymétrique. Un polymère comportant des motifs asymétriques pourrait-il fixer sélectivement une des deux formes ? Je pense à engager l’acide tartrique dans un polyamide. Etudié par Pasteur à ses débuts, on trouve une seule de ses formes dans le tartre des tonneaux de fermentation du vin ; on peut se le procurer facilement dans le commerce. On m’avait proposé à mes débuts de l’engager dans le Nylon, mais il ne supportait pas les conditions nécessaires. Beaucoup plus tard, je reprends des essais, d’abord sans grand succès, mais j’aurai ma revanche.
Un autre sujet retient mon attention. Les composés phosphorés fixent facilement des sels métalliques ou des acides pour donner ce qu’on appelle des complexes. J’en soumets quelques uns à un collègue physicien qui leur découvre une propriété remarquable : ce sont des semi-conducteurs dont la conductibilité électrique varie beaucoup avec la température, ce qui permet de les utiliser pour réaliser ce qu’on appelle des thermistances, capables de mesurer de très faibles écarts de température.
Dans un centre de recherches industriel, il ne faut pas perdre de vue les applications pratiques possibles. Pendant toutes ces années, divers thèmes sont à la mode : polymères thermostables, ignifuges, membranes semi-perméables, élastomères thermoplastiques ; chaque fois que c’est possible, j’oriente donc mon travail dans ces directions. Entre temps, j’ai été nommé chef de laboratoire, et je vais disposer pendant plusieurs années d’une équipe comportant deux ingénieurs de recherche et quelques techniciens chimistes.
L’expérience m’a appris que rares sont les travaux qui aboutissent à des réalisations industrielles. Le mot d’ordre est d’obtenir des brevets chaque fois que l’occasion se présente. J’en déposerai une quarantaine, dont quelques brevets américains, les plus appréciés car les plus difficiles à obtenir. En effet, après chaque brevet obtenu en France, on le dépose ensuite dans quelques autres pays. L’entreprise, très prudente quand il s’agit d’appliquer les résultats de ses recherches, cherche plutôt à se constituer un capital de brevets comme monnaie d’échange avec ses concurrents .
Pendant ces années, il m’est arrivé aussi d’étudier des composés autres que ceux du phosphore. en particulier des résines à base de pyrocatéchol, un sous produit de la fabrication de l’hydroquinone dont on ne savait trop que faire, et de montrer qu’elles sont un excellent moyen de fixer des traces de métaux lourds toxiques comme le mercure ou le chrome, mais l’essentiel de mon travail concernant des composés phosphorés, un dernier problème restait à résoudre, celui de l’obtention des matières premières par un procédé industrialisable, sans lequel toute cette chimie n’était pas viable. Jusque là, j’ai utilisé des méthodes de laboratoire comportant des étapes malaisées dont le produit de départ était le trichlorure de phosphore, produit industriel fabriqué par action du chlore sur le phosphore, mais il était clair que le plus avantageux était de partir du phosphore lui-même.
Je communique régulièrement à mes collaborateurs la documentation qui me parvient et qui concerne leurs sujets respectifs. Un de mes techniciens remarque un brevet russe qui décrit sommairement un procédé assez analogue à ce que nous recherchons et qui n’avait pas suffisamment attiré mon attention. Je doute du résultat, mais je lui propose cependant d’essayer, et c’est une réussite, après un certain nombre d’essais de mise au point. Aussitôt breveté, notre procédé conduit directement du phosphore au produit clé de toutes nos synthèses, la diphénylchlorophosphine, ainsi qu’à la phényldichlorophosphine, mais, pour le rendre industriel, il faut le faire fonctionner en continu, pour éviter les opérations laborieuses de chargement, chauffage du réacteur, refroidissement et traitement du produit brut. Je confie le travail de mise au point à un collègue dont c’est justement le métier de monter de telles opérations. Des pompes doseuses introduisent les réactifs, dont le phosphore, à l’entrée du réacteur chauffé à une température élevée, et après un temps de séjour convenable on recueille les produits en continu à la sortie.
Les problèmes techniques résolus, reste la question : va-t-on exploiter toute cette chimie ? J’ai appris à être méfiant. Un certain nombre de personnes discutent, soupèsent, tergiversent, et, comme d’habitude, on décide finalement de ne rien faire. Pourquoi prendre le risque de fabriquer des produits que ne propose aucun concurrent. La décision est peut-être sage, mais le pouvoir de nuisance y a sans doute aussi contribué. Quinze ans de travail pour rien, si ce n’est la satisfaction d’avoir été bien occupé par un sujet passionnant et enrichissant, et d’avoir contribué à la formation de jeunes ingénieurs et de techniciens.

Professeur de chimie macromoléculaire. C’est vers cette époque qu’une autre possibilité se présente. On me propose d’être détaché progressivement pour enseigner dans un établissement privé, un Institut qui forme des ingénieurs chimistes et des physiciens, et dont le diplôme est reconnu par l’Etat. C’est aussi pour mon entreprise un moyen de s’acquitter en nature de la taxe d’apprentissage, tout en me conservant dans ses effectifs. J’ai toujours eu le goût d’enseigner, et cette proposition m’en donne l’occasion, sans compter des interventions plus brèves à l’ IUT, (Institut Universitaire de Technologie), au jury d’admission à l’INSA (Institut National des Sciences Appliquées), et au jury du baccalauréat technique. Pendant une dizaine d’années, je vais enseigner la chimie macromoléculaire, diriger les travaux pratiques de chimie organique, et aussi les travaux de fin d’étude de nombreux élèves qui sont pour eux une initiation à la recherche, ce qui me permet de poursuivre avec eux des sujets que j’avais encore en cours. A l’occasion, je participe aussi à des stages de formation destinés à des techniciens de la région, et même à un groupe de jeunes agents du fisc venus s’initier aux contraintes de l’industrie, dont l’un d’eux dira en conclusion que ces sociétés essaient d’apparaître comme des associations sans but lucratif régies par la loi de 1901.
Toute cette activité contraste avec l’ambiance monacale et parfois oppressante (le pouvoir de nuisance) du centre de recherches. Alors que je n’y fais plus que des apparitions, on m’attribue un bureau plus grand et plus confortable que celui que j’occupais quand j’y étais à plein temps ; je suis devenu le professeur.
Les ressources de l’Institut sont bien modestes à côté de celles d’une grande entreprise. Je peux tout de même y poursuivre des recherches sans trop de difficultés matérielles, d’abord dans des laboratoires vétustes, mais ils seront peu à peu rénovés. J’y dispose d’un assistant et des élèves, mais seulement à temps partiel. Je peux aussi à l’occasion faire appel à mes collègues du centre, en particulier pour des analyses qui utilisent des techniques très fines, et aussi pour organiser des visites de mes élèves dans des établissements de la société, et récupérer pour l’Institut des ouvrages et des revues en surnombre dont le centre de recherches souhaite se débarrasser.
J’ai acquis une solide expérience de la pratique de la chimie macromoléculaire, mais jusque là je n’avais pas trop approfondi les aspects théoriques, comme par exemple la thermodynamique des solutions. Avant de l’enseigner, il me faut donc me mettre à jour, non sans y trouver de l’intérêt. J’ai constaté qu’on enseigne mieux et avec plus de satisfaction qu’une matière facile un sujet ardu qu’on a eu de la peine à assimiler, parce qu’on va mieux au devant des difficultés des étudiants, mais sans se faire d’illusions. Ils ne retiennent finalement qu’une faible partie de la matière enseignée comme on peut le vérifier, car l’enseignement se termine par des examens. Comme quand j’étais moi- même étudiant, je préfère à l’écrit l’interrogation orale qui permet un dialogue. Si un élève commence à me débiter une tranche de mon cours, je l’interromps bientôt pour sonder sa compréhension du sujet plutôt que sa mémoire. Je n’ai jamais apprécié les interrogateurs qui, leur question posée, restent silencieux pendant l’épreuve. Je pense au contraire que l’oral fait aussi partie de l’enseignement et que c’est une occasion d’ajuster les connaissances du candidat.
Il est arrivé aussi que , leur diplôme obtenu et intégrés dans la vie professionnelle d’anciens élèves viennent me consulter sur un problème rencontré dans leur entreprise. Après les avoir renseignés, je leur ai rappelé que la réponse était dans mon cours, qu’ils n ‘avaient pas eu l’idée de consulter. J’avoue que j’ai moi-même oublié bien des choses qu’on m’a enseignées.
Mon autre occupation essentielle reste la recherche . Pendant ces années, une trentaine d’élèves y participent par leurs travaux de fin d’étude . Une moitié est consacrée à des polyamides de l’acide tartrique. Comme c’est un diacide, il doit pouvoir se condenser avec des diamines, mais les premières tentatives restent décevantes. On n’obtient que des enchaînements beaucoup trop courts pour avoir des propriétés mécaniques permettant une mise en forme, des poudres inconsistantes inutilisables. De nombreuses tentatives n’ont pas abouti, mais il en restait une que je n’avais pas encore essayée parce qu’elle me laissait très peu d’espoir. C’est alors qu’on me demande d’occuper un élève dont les notes étaient trop insuffisantes pour qu’il obtienne son diplôme, et auquel on ne donnait même pas la chance de faire un vrai travail de fin d’études. Il n’est effectivement pas brillant, mais il est docile et il manipule convenablement. La tentative consiste à engager l’acide tartrique avec une quantité double de diamine pour obtenir des motifs courts avec des extrémités amines qu’on puisse condenser ensuite avec des composés de diacides plus réactifs, des chlorures d’acides.
Les premiers essais sont encourageants, et un véritable polytartramide est bientôt obtenu. Pasteur aurait sans doute apprécié, mais à son époque on était loin d’imaginer l’existence des polyamides. En faisant varier les réactifs mis en jeu, toute une gamme d’enchaînements sont réalisables, mais l’essentiel est de voir s’il est possible de les utiliser pour réaliser des dédoublements de composés actifs. Pendant les années suivantes, plusieurs élèves se succèdent pour améliorer les polytartramides, les mettre en forme et les tester. Un montage bricolé au laboratoire permet de les filer, et avec les fils obtenus de remplir une colonne dans laquelle on fait passer une solution du produit à dédoubler. L’analyse à la sortie montre qu’il y a bien un début de dédoublement : des deux composants droit et gauche, l’un sort plus rapidement, l’autre étant donc mieux retenu, mais la séparation est très incomplète, et, après de nombreux efforts elle ne dépasse pas 30%. C’est à la fois décevant et encourageant. Pour obtenir une séparation complète, un long travail de mise au point paraît nécessaire. Il faut en particulier améliorer les échanges entre les phases liquide et solide. Peut-être plusieurs années de travail encore. Je n’en aurai pas l’occasion, mais j’ai appris récemment , près de trente ans plus tard, qu’il existait maintenant des techniques industrielles performantes établies sur le même principe, et qui avaient demandé un long travail de mise au point..
L’autre thème de recherche concerne des molécules phosphorées. Les composés phosphorés fixent facilement des sels métalliques et pourraient constituer des catalyseurs ou des agents de séparation. Un composé comportant deux atomes de phosphore suffisamment proches doit être encore plus efficace et constituer une véritable cage pour de petites molécules. Je dresse d’abord le portrait robot d’une telle molécule susceptible de se polycondenser, une diamine renfermant deux atomes de phosphore séparés par deux atomes de carbone. De plus, c’est une molécule qui doit exister sous deux formes, une droite et une gauche, avec une géométrie analogue à celle de l’acide tartrique. La synthèse de cette molécule comporte plusieurs étapes. Des élèves se succèdent et l’améliorent peu à peu jusqu’à obtenir des conditions opératoires tout à fait satisfaisantes, mais une difficulté plus grave que prévu apparaît à la fin : on obtient bien la molécule recherchée, mais malgré de nombreuses tentatives on ne parvient pas à la purifier suffisamment pour l’engager dans un polyamide. Est-ce l’effet de cage qui fait qu’elle retient des sous-produits indésirables ? Peut-être aussi faudrait-il la modifier légèrement. Des années de travail sont-elles encore nécessaires ?
Là encore je n’en aurai pas l’occasion, la retraite arrivant à l’improviste beaucoup plus tôt que prévu. Changeant de milieu avec quelques regrets et la satisfaction d’être totalement libre, il me faut trouver d’autres activités qui ne demandent que des moyens matériels modestes. Ce seront les algues marines, que j’avais déjà commencé à récolter et à identifier pendant les vacances, et mes nouveaux élèves seront des retraités de l’Université du Temps Libre. J’aurai aussi l’occasion, pendant des années, de leur parler des grandes découvertes de la science moderne, de l’astronomie à la physique quantique et à la biologie moléculaire, et aussi d’une science naturelle méconnue, la chimie.

 

M RIO

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.