OÙ ALLONS-NOUS ?

                                               OÙ ALLONS-NOUS ?

 

            L’électricité au XVII ème siècle, c’était un bâton de résine ou une baguette de verre qu’on frottait sur une peau de chat et qui attirait la poussière et des petits morceaux de papier. Versailles s’éclairait aux chandelles ; les médecins de Molière saignaient et purgeaient, les voyageurs et les nouvelles allaient à la vitesse des chevaux,  et personne ne  pouvait imaginer ce que seraient l’éclairage et la médecine, les transports et l’information plus de trois siècles plus tard. On peut se poser la question aujourd’hui : où en seront nos successeurs dans trois siècles.  Nous n’avons évidemment pas la réponse, mais on peut trouver quelques pistes et pressentir quelques obstacles.

            Les progrès de plus en plus rapides des connaissances et des techniques dont nous sommes spectateurs pourront-ils continuer indéfiniment. D’abord, les capacités intellectuelles suffiront-elles ? Le pouvoir d’abstraction appuyé par l’expérimentation s’est révélé capable de répondre aux défis qu’ont été la Relativité , la physique quantique et la complexité des mécanismes de la vie. Le cerveau humain, malgré ses faiblesses, est bien armé pour s’attaquer à des questions difficiles, théoriques ou concrètes, s’il n’est pas obscurci par des préjugés.

Ensuite, le coût : accélérateurs de particules, satellites artificiels, sondes spatiales, ordinateurs géants, sont de plus en plus performants mais aussi de plus en plus coûteux.

 L’environnement politique aussi est déterminant : allons nous vers des sociétés de plus en plus pacifiques, démocratiques, tolérantes et riches ou vers l’anarchie, la violence et la misère ? La transmission des connaissances est essentielle. Imaginons que pour différentes raisons on cesse de former des scientifiques, et qu’on se contente de conserver la documentation qu’ils ont laissée. Si, quelques générations plus tard, on éprouve le besoin de reprendre une activité scientifique, on rencontrera de grandes difficultés : les théories conservées comme des reliques risquent de paraître alors comme aussi factices que des élucubrations philosophiques, et surtout les techniques et les pratiques perdues qui se transmettaient de générations en générations de chercheurs et de laboratoires en laboratoires seront bien difficiles à retrouver. Il y faudra des pionniers très motivés, sinon les connaissances précédemment acquises seront définitivement perdues.

L’existence de notre univers est un défi. Si nous connaissons maintenant son age et ses dimensions, nous ignorons totalement s’il y avait quelque chose avant, ce qu’il pourrait y avoir ailleurs et nous n’avons aucun moyen de le savoir puisque nous en sommes complètement coupés. La vitesse de la lumière, énorme dans notre environnement proche, est désespérément lente dans le monde des galaxies : ce que nous voyons maintenant au fond de l’espace a disparu depuis des milliards d’années, et il est impossible d’en connaître l’état actuel.

La physique quantique explique remarquablement la structure des atomes et le comportement des particules élémentaires, mais nous ne savons pas aujourd’hui s’il existe d’autres particules encore non décelées comme celles prédites par la super- symétrie, celles qui pourraient constituer la matière noire pressentie par l’astronomie ou le boson de Higgs actuellement recherché. Pourra-t-on un jour montrer la réalité de la théorie des cordes ?

De toutes ces questions, qu’en sera-t-il dans trois siècles ? Seront-elles complètement dépassées, oubliées ou toujours sans réponses ? Quelles techniques nouvelles aujourd’hui inimaginables apparaîtront à moins que désintérêt et régression l’emportent ?

Une seule découverte inattendue pourrait  entraîner d’immenses possibilités : imaginons qu’on trouve un moyen de communication beaucoup plus rapide que la lumière ; ce serait l’ensemble de l’univers à notre portée immédiate.

            Un autre domaine devrait évoluer, c’est celui des sciences de la vie, qui ne fait pas intervenir comme la physique de grandes théories fondamentales, mais qui offre des possibilités illimitées dans le jeu des gènes et des mécanismes cellulaires. Les seules conditions qui paraissent nécessaires à l’apparition de la vie et à son évolution sont la présence d’eau liquide et suffisamment de temps. Sur la Terre, elle est apparue très tôt, mais l’apparition d’une espèce intellectuellement évoluée a demandé des milliards d’années et une seule y est parvenus parmi des millions d’autres. Un rien aurait suffi pour qu’elle n’apparaisse pas, et encore lui a-t-il fallu des centaines de milliers d’années pour qu’elle accède aux connaissances et aux techniques actuelles. La rencontre d’une autre civilisation évoluée paraît bien hypothétique, sinon tout à fait impossible.

            Ce qui caractérise la vie et fait sa richesse est sa complexité : la moindre bactérie, comme chacune de nos cellules, est une usine chimique très organisée et très performante qui possède ses programmes de fabrication, ses ateliers et ses machines, ses systèmes de commande et de contrôle, qui échange matière et énergie avec l’extérieur et qui peut se reproduire indéfiniment . ll en est de même de chacune de nos cellules. De nombreuses techniques sont apparues qui permettent d’intervenir dans ces mécanismes délicats ; leurs possibilités paraissent illimitées, mais tout ce qui touche à la vie entraîne des réactions de méfiance ou de rejet au nom de croyances ou d’idées reçues. Il est bien évident qu’on ne doit pas faire n’importe quoi, et surtout éviter de nuire, mais il n’est pas raisonnable non plus de tout interdire. De toutes façons, les idées évoluent constamment, et quelques succès spectaculaires, en médecine notamment, pourraient retourner une opinion encore méfiante. Si le XVIIème siècle croyait aux vertus de la thériaque, de l’orviétan et de la poudre de sympathie, aujourd’hui ridiculisés, notre époque idéalise les bienfaits de la nature, opposés à la chimie et aux manipulations génétiques diabolisées.

            Des publicités éhontées exploitent l’ignorance et les préjugés de leur clientèle au nom de la nature en proclamant par exemple que leur marchandise est d’origine 100% naturelle. Or, les producteurs prennent nécessairement leurs matières premières dans la nature, qu’il s’agisse d’air, d’eau, de minerais, de charbon, de pétrole, de gaz ou de matières végétales ou animales, et proclamer que ce qu’ils offrent est exempt de tout produit chimique   est une duperie. Si les industries de synthèse s’efforcent de fournir des produits aussi purs que possible, les produits dits naturels sont presque toujours des mélanges de centaines de produits tout aussi chimiques. C’est le nom qui fait la différence : sucre ou saccharose, sel ou chlorure de sodium, c’est exactement la même chose. Formés des mêmes atomes, assemblés selon les mêmes règles, les molécules sont identiques quelle que soit leur origine, mais la nature ne sait généralement pas isoler des substances pures parce qu’elle n’en a pas eu le besoin. L’idée de pureté elle même peut être équivoque si elle suggère une certaine perfection. La seule définition objective  est qu’un produit parfaitement pur doit être constitué de molécules toutes identiques, sans aucune impureté

            Qu’en sera-t-il de toutes  ces idées  dans trois siècles ? En attendant, et en manière de conclusion, ces quelques vers d’Alfred de Vigny :

                                   Ne me laisse jamais seul avec la Nature

                                   Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur

                                   Elle me dit » je suis l’impassible théâtre

                                   Que ne peut remuer le pied de ses acteurs

                                   Mes marches d’émeraude et mes parois d’albâtre

                                   Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs

                                   Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

                                   Je sens passer sur moi la comédie humaine

                                   Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs ».

            La nature nous a faits, mais elle n’est pas faite exclusivement pour nous, elle n’est pas à notre service, et c’est à nous de savoir l’utiliser raisonnablement.

 

         M RIO –   Le Diben, août 2011

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