MISHIMA & KAWABATA : deux génies de la littérature japonaise

KAWABATA Mishima et Kawabata : deux génies de la littérature japonaise

 

par Yves Goulm, conférencier écrivain

2017 CR Mishima Kawabata

Le 20ème siècle littéraire japonais a été très marqué  par les guerres et les crises politiques, ponctuées par la vitrification d’Hiroshima et de Nagazaki. Mishima et Kawabata illustrent l’un et l’autre des courants littéraires différents. Mishima, l’exalté, le sulfureux et Kawabata, le contemplatif, le calme.

 

MISHIMA

Mishima, né Kimitake Hiraoka le 14 janvier 1925, est issu d’une famille de la paysannerie de la région de Kobé. Son grand-père fut gouverneur des îles Sakhaline à l’époque Meiji. Son enfance est marquée par sa grand-mère Natsu qui le retire à sa mère pour le prendre en charge. Cette grand-mère, souffreteuse, extrêmement têtue et prompte à des accès de violence selon les biographes, serait à l’origine de la fascination pour la mort et de la tendance à l’exagération de son petit fils.

Mishima rejoint sa famille à douze ans et développe une relation très forte avec sa mère. qui l’encourage à lire.

Mishima écrit sa première histoire à douze ans. Il lit les œuvres d’Oscar Wilde, Rainer Maria Rilke et les classiques japonais.

Après six années d’école, adolescent fragile, il devient le plus jeune membre de l’équipe éditoriale de la société de littérature de son école. Il est invité à écrire un roman en feuilleton pour un prestigieux magazine de littérature nippon auquel, sous le pseudonyme Yukio Mishima, il soumet « La forêt tout en fleur« .

Mishima est convoqué par l’armée japonaise pendant la 2nde W.W. mais prétend souffrir de tuberculose, pour échapper à la conscription : il se sentira coupable d’avoir survécu et raté la chance d’une mort héroïque.
Il sort diplômé de la prestigieuse Université de Tokyo en 1947 et entre au Ministère des finances où il est promis à une brillante carrière.

Démissionnant pour se consacrer à sa passion de l’écriture,  Mishima rencontre Yasunari Kawabata qui l’encourage à publier ses manuscrits et qui l’introduit dans les cercles littéraires de la capitale.

En 1949, il publie à 24 ans « Confession d’un masque » une œuvre autobiographique sur un jeune garçon devant cacher ses désirs homosexuels. Mishima essaie de s’échapper de son personnage fragile en s’astreignant à des exercices physiques pour obtenir un corps d’athlète qu’il entretiendra jusqu’à la fin de sa vie.

Débute alors une brillante et prolifique carrière d’auteur.
– Amours interdites (1951),
– Le Tumulte des flots (1954),
– Le Pavillon d’or (1956)
– Après le banquet (1960)
Il rédige de 1965, jusqu’à sa mort en 1970, son œuvre majeure, un cycle de quatre romans intitulé La Mer de la fertilité.
– Neige de printemps,
– Chevaux échappés,
– Le Temple de l’aube,
– L’Ange en décomposition.

Il se marie en 1958 avec Yoko Sugiyama avec qui il aura deux enfants. Cette vie apparemment rangée traduit surtout la volonté de l’écrivain de se conformer aux règles japonaises, et ce en dépit de son homosexualité non assumée qui se manifeste dans ses romans, dans ses essais.

Dans les années 1960, il exprime des idées fortement nationalistes. En 1967, il s’engage dans les Forces d’autodéfense du Japon puis forme la milice privée destinée à assurer la protection de l’Empereur.

À la fin de sa vie, cet exalté, cet extraverti impénitent, joue dans plusieurs films.

Au cours de l’année 1970, il achève sa tétralogie La Mer de la fertilité avec son quatrième tome, L’Ange en décomposition. Le 25 novembre, il poste à son éditeur le texte et se rend au ministère des Armées accompagné de quatre jeunes disciples. A sa demande le commandant en chef des forces d’autodéfense fait convoquer les troupes : Mishima leur tient alors un discours en faveur du Japon traditionnel et de l’Empereur. La réaction des soldats : la risée.

KAWABATA aux funérailLes de MISHIMA

Mishima se donne alors la mort par harakiri ainsi d’ailleurs que son ami Morita.

Selon Marguerite Yourcenar, «la mort de Mishima est l’une de ses œuvres et même la plus préparée de ses œuvres» dans Mishima ou la Vision du vide .

Ses écrits ont été influencés par les classiques européens Racine, Raymond Radiguet, Georges Bataille tout en étant fortement imprégnés de la tradition classique japonaise dont il est familier. Son œuvre est empreinte d’un pessimisme certain, d’une fascination pour la souffrance et la force physique ; elle abonde également en dénouements tragiques. 

 

 

&

KAWABATA

Né en 1899 , Kawabata Yasunari est orphelin à 3 ans et sera élevé par son grand-père.

À 7 ans, Yasunari entre à l’école primaire de Toyokawa où il fera une brillante scolarité malgré sa santé précaire. Sa sœur Yoshiko meurt en 1909. Il décide cette année-là de devenir écrivain et consacre désormais son temps libre à la lecture et à ses premières tentatives de création littéraire.
Des liens très étroits se tissent entre le petit-fils et le vieil homme pendant leurs huit années de vie commune. Affaibli et devenu aveugle, celui-ci disparaît en mai 1914. Recueilli pendant six mois par un oncle, il écrit cette année-là sa première œuvre  littéraire, « Journal de ma seizième année« , qui sera publiée en 1925.
L’expérience douloureuse de la disparition précoce de sa famille se retrouvera dans ses écrits et est l’une des clés de son rapport obsessionnel à la solitude et à la mort (Ramasser des ossements, 1916 ; L’Abonné des funérailles, 1923 ; Les Sentiments d’un orphelin, 1924 ; Le Visage de la morte, 1925 ; Voiture funéraire, 1926 etc.).

De 1915 à 1917 Yasunari sera pensionnaire au lycée d’Ibaraki où il se liera d’amitié au jeune Kiyono, à la féminité prononcée.

À l’occasion d’un voyage dans la péninsule d’Izu, Kawabata rencontre une danseuse. L’émotion esthétique de cette rencontre et la féerie du lieu seront la source de son premier roman La Danseuse d’Izu (publié en 1926). D’autres : Grondement de la montagne en 1949-1954,  Le Lac en 1954,  Les belles Endormies en 1960-1961.

À partir de 1919, Kawabata et ses amis forment un cercle libre de littérature moderne. Il publie alors la nouvelle Chiyo dans la revue de son lycée.
En juillet 1920, il obtient son diplôme du Premier Lycée de Tokyo ce qui lui permet de s’inscrire à l’Université Impériale de Tokyo, faculté de Littérature

1922 – Il commence à être rémunéré pour ses nouvelles et articles de critique littéraire et publie des traductions de Galsworthy et Tchékhov.

1923 – Il publie Le Maître des funérailles et Le Feu du sud .

1924 – Il sort diplômé de l’Université impériale de Tokyo ; son mémoire s’intitule Petite étude sur l’histoire du roman japonais.

En septembre, il fonde avec 14 autres compagnons la revue d’avant-garde littérature qui deviendra l’École des sensations nouvelles où Kawabata joue un rôle central. La devise: «Le destin de ceux qui pensent au futur est d’abandonner le passé et de renoncer au présent».

1925 – Kawabata rencontre sa future femme, Matsubayashi Hideko et passe une bonne partie de l’année à Yugashima. Il publie Journal de ma seizième année, quelques Récits de la paume de la main et fait paraître Notes sur les nouvelles tendances des nouveaux écrivains, manifeste de « l’École des sensations nouvelles ».

1926, Il publie son premier livre Les Ornements des sentiments et la nouvelle La Danseuse d’Izu.
1927 – sous forme de feuilleton La Fête du feu au bord de la mer .
1928 – Kawabata publie La Nuit des gangsters.
1931 -Yasunari Kawabata se marie civilement avec Matsubayashi Hideko
1935 – Il publie  son autobiographie littéraire. Il visite Yuzawa où il commence à écrire Pays de neige ;
1936 – Il  découvre Karuizawa, station de montagne où il passera ses étés jusqu’en 1945, et qui lui inspirera plusieurs romans et nouvelles.

1940 – Kawabata parcourt les régions japonaises pour rédiger des chroniques de voyages. Il publie Le premier Amour de ma mère, La Lettre du grain de beauté,Un beau Voyage et fait partie des signataires pour la création de Société des hommes de lettres japonais, liée aux autorités militaristes.

Après la guerre, Kawabata fondent la revue L’Homme. Il y publie en 1947 l’un des premiers écrits de Mishima Yukio La Cigarette : le début d’une longue amitié littéraire. Leur correspondance suivie (de 1945 à 1970) révèle l’indéfectible lien qui les unirent jusqu’à leur disparition .
1948 Pays de neige est publiée ainsi que La Femme remariée, L’Adolescent.

1949 la publication Nuée d’oiseaux blancs , roman qui témoigne de l’intérêt de Kawabata pour la pratique d’une esthétique dépouillée et le début de la publication de « Le Grondement de la montagne »

1960 – La publication de (Les belles Endormies) débute en feuilleton en 1960. Il réside alors plusieurs mois à Kyoto en vue de réunir de la documentation pour deux romans en projet : Kyoto et de Tristesse et beauté.

1967 – Kawabata, Mishima, Ishikawa Jun et Kobo Abe publient la «Déclaration des Quatre» texte appelant l’opinion publique japonaise à protester contre la Révolution culturelle chinoise.

1968 – Prix Nobel de littérature . Kawabata est le premier écrivain japonais à obtenir cette récompense.

1970 –25 novembre, annonce du suicide par seppuku de son disciple et ami Mishima. Yasunari est bouleversé.

1971 – Le 24 janvier, il préside la cérémonie des obsèques publiques de Mishima

1972 – À près de 73 ans, il choisit le gaz….
Kawabata Yasunari est considéré comme un écrivain majeur du XXe siècle. Ses ouvrages sont le fruit d’une recherche esthétique inédite, visant l’expression des sensations. Sa langue est éloignée de toute tentation argumentaire ou explicative.
Hanté par la quête du beau, la mélancolie, la solitude et la mort, Kawabata peint avec sensibilité et pudeur le tragique des sentiments humains. Ses textes, souvent très courts font appel à une multiplicité d’images et de nuances expressives. Ils abordent aussi bien le quotidien (le thé, la fabrication de tissus), le concret comme l’irrationnel et l’universel avec une puissance évocatrice sans égale.

 

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Réf : CY-J2017III23

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