Goal « qui perd » (Keeper) de Marcel Mescam

GOAL « qui perd » (keeper)

 

de Marcel Mescam

Novembre 2009

Les dimanches sont des jours bénis pour le football, c’est la fête. On joue à « l’extérieur » ou  à « domicile ». De ces années d’enfance les souvenirs affluent, des noms ressuscitent ! Il y a là : Jopic, Nadine, Laisse-tout, P’tit tank, Jean bibi, Chouï, Tante Fine… et autres vedettes  locales.

Quand on part en déplacement, l’équipe réserve jouant à 13 heures trente, il faut prendre le car à midi et demi, voire à midi. Ce qui oblige les joueurs et accompagnateurs à se mettre à table très tôt. Cela ne fait pas toujours le bonheur des cuisinières. L’équipe première ne joue qu’à quinze heures, aussi quelques particuliers partent-ils plus tard en voiture.

Le départ du car est au bourg, avec des arrêts à  Créachcaouet et Kerdanet ou Kerjeanne, selon la direction à suivre. Jean-Pierre H est le chauffeur attitré. Son béret basque rivé sur la tête, la cigarette roulée à la bouche, emmitouflé dans sa canadienne marron au col de fourrure noire, il retrousse son pantalon de velours côtelé, s’asseoit sur le siège et ôte ses galoches pour conduire.

Un grand vroum ! Et le Berliet jaune s’élance.

C’est la joie des retrouvailles d’un mélange intergénérationnel où la gent masculine est majoritaire. À l’aller règne un certain calme, le trac d’une défaite éventuelle s’installe ; on entonne seulement une chanson pour se donner le moral afin de remporter la victoire.

Au retour, en cas de victoire, il y a de l’ambiance. Les refrains s’enchaînent – « Qui c’est les plus forts »… « On les a vus chez Barbereau boire du Pernod avec des seaux, non, non, non, non, Carantec n’est pas mort, non, non, non, non, car il gueule encore, car… ». C’est la liesse. Le béret de Jean-Pierre passe de main en main, ce jour-là il a un bon pourboire.

En cas de défaite plane un silence de mort, et le trajet semble interminable.

Pour les rencontres à domicile, pas besoin de car, tout le monde se retrouve au Meneyer dans la minuscule maison mise gracieusement à disposition de l’Étoile Sportive Carantécoise par Gaby, le bossu, qui officie souvent comme arbitre de touche.

Sa petite taille provoque inévitablement quelques moqueries « Gaby, lève ton drapeau, on le voit pas ! ». L’étage est affecté aux visiteurs, le rez-de-chaussée en terre battue aux accueillants. Ici, l’espace est très restreint, chacun se débrouille pour se changer, on s’amuse, on échange vivement.

Les tenues sont fournies et entretenues par l’association. Elles sont utilisées par l’équipe réserve et première ! Les chaussures sont personnelles ; sur des barrettes de cuir sont fixés six crampons à pointes qu’il faut changer régulièrement afin de ne pas blesser l’adversaire. On entretient le cuir à la graisse de phoque.

Et le ballon ! En cuir, lui aussi, entretenu de la même façon, il se ferme par un lacet. Par temps pluvieux il n’y a pas que le terrain qui est lourd, le ballon également. Il faut bien le frapper du front, sinon vous avez l’impression que votre tête se désolidarise du cou.

Les pièces embaument le Dolpic, utilisé en massage, pour l’échauffement des muscles et, éviter les crampes. Les joueurs prêts, ils rejoignent l’aire de jeu toute proche, pas toujours en parfait état, mais jamais parsemée de trous de taupe à Carantec, comme c’est parfois le cas sur certains terrains.

En cas de derby, c’est-à-dire la rencontre de deux équipes de communes voisines, c’est l’effervescence, il y a concours de pronostics. L’enjeu est important pour les parieurs. Les chauvins stimulent leurs poulains, les encouragent, inquiets du résultat final.

À la mi-temps les sportifs reviennent aux vestiaires et reçoivent des rondelles de citron et une orange. L’entraîneur prodigue ses conseils. Puis c’est la reprise.

Si on mène, tout va bien, dans le cas contraire ça se gâte : la galerie des supporters et supportrices ne se prive pas d’invectiver les joueurs, et beaucoup de noms d’oiseaux fusent.

Après le coup de sifflet final, les équipes rejoignent les vestiaires, penauds ou joyeux, selon le résultat. En cas de victoire c’est la fête, dans le cas contraire c’est l’abattement. Les joueurs se changent rapidement, certains n’iront même pas boire le vin chaud offert, l’hiver, dans un café de la commune, où sont affichés au tableau, les résultats des autres rencontres du groupe.

Les moments forts et les plus distrayants ont lieu le lundi de Pâques. Tout le monde attend cette journée avec impatience. Il y a deux rencontres importantes de football. La première, à ne manquer sous aucun prétexte. C’est celle qui oppose les vétérans à une sélection d’autres joueurs. La seconde, est le match des mariés contre les célibataires.

Quand je dis vétérans, je précise que plusieurs, ont largement dépassé l’âge de jouer en seniors de 40 ans.

Il y a nos vedettes locales. Deux lascars qui patientent toute l’année, pour recueillir ce jour leurs instants de gloire. Il faut voir le cinéma qu’ils font, chacun dans sa spécialité ! Ces êtres si frêles, au passé et au présent, de personnes qui n’ont pas « une tête à sucer de la glace », paradent autour du stade en levant les bras, tels le boxeur après sa victoire. Leurs maillots sont trop larges et, des bretelles retiennent leurs shorts immenses. Ils exhibent leurs mollets de coq de leurs gambettes de héron pleines de varices, pour le plus grand bonheur du public. Une énorme casquette à carreaux, à visière, repose sur la tête de notre goal volant ; ses gants sont trois fois trop grands.

Les ovations fusent, le public en redemande. Hourra ! Les deux cabotins prennent le temps de discuter avec leurs fans, parfois même de boire un coup.

Après le tour de piste des artistes, la partie de rigolade se poursuit, avec la complicité de l ‘arbitre. En toute logique les vétérans sont moins véloces que leurs adversaires, ils n’ont aucune chance de gagner. Mais le jeu consiste, pour les chouchous du public, à pousser leurs adversaires à commettre une faute dans leurs seize mètres. Ils obtiennent alors réparation.

Ssss ! L’arbitre désigne le point de pénalty.

Là, interviennent nos deux experts, les spécialistes du tir au but. Jean J, pour son coup de pied magistral, et Jean B, dans la cage, pour son aptitude à se saisir du ballon.

Quand le spécialiste du « péno » se met en place, c’est du délire. Le rideau du théâtre peut s’ouvrir. Le paroxysme est atteint si son shoot ne propulse le ballon qu’à deux ou trois mètres, ou bien s’il frappe à côté de la balle. C’est granguignolesque.

Si le préposé aux plongeons spectaculaires encaisse un but, il va se plaindre auprès de l’arbitre pour lui signifier qu’il a été gêné par le soleil, ou quelque autre excuse. Alors, bien souvent le pénalty est tiré une deuxième fois, voire trois. Et là ! Le goal volant, d’un écart de côté, se saisit du ballon que l’adversaire a pris soin de diriger dans ses bras. C’est à pisser de rire. Les deux compères se retrouvent pour recueillir les bravos, et sont portés en triomphe. C’est la promesse d’une belle troisième mi-temps.

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