Les confessions du Grand Architecte par M André RIO

Les confessions du Grand Architecte

M RIO
M RIO

par André RIO

1) Les hommes et Moi.

Aussi longtemps qu’ils ont cru que la Terre était le centre du Monde, et qu’elle avait été aménagée spécialement pour eux, ils ont été persuadés qu’ils étaient mon principal souci et que je ne pouvais manquer d’intervenir constamment dans leurs affaires en aidant l’un, en abandonnant l’autre, en leur imposant des commandements et finalement en les jugeant. Il leur fallait bien constater qu’il n’y avait aucun semblant de cohérence dans les desseins qu’ils m’attribuaient et que mes voies étaient impénétrables.
J’avoue que je n’ai jamais eu de telles intentions et que j’ai toujours laissé les choses aller comme elles le pouvaient. Intervenir serait pire que ne rien faire, ce serait déclencher le chaos. Cependant, je les observe avec quelque curiosité. Depuis peu, ils ont commencé à comprendre que la Terre était un objet minuscule au regard de l’Univers qu’ils observent et que la vie, dont ils ne sont qu’un échantillon parmi tant d’autres, pourrait être répandue partout dès que les conditions sont favorables, dans le passé, maintenant ou dans l’avenir.
Ils ont découvert les atomes, les particules élémentaires, la nature de l’électricité et de la lumière, les mécanismes intimes de la vie, la fonction des acides nucléique. Jusqu’où iront-ils ? J’ai encore des secrets bien gardés. Auront-ils l’intelligence et les moyens de les percer ? J’attends leurs résultats avec sérénité.
Cependant, toutes leurs connaissances nouvelles n’intéressent vraiment qu’une toute petite minorité, sauf quand ils y trouvent un avantage pour leur fortune ou leur santé. Beaucoup croient à l’astrologie parce qu’elle prétend les concerner personnellement en faisant dépendre leur existence de l’influence des astres, plutôt qu’à l’astronomie qui ne les concerne pas, et qu’ils préfèrent ignorer.
Je m’étonne de leur entêtement à croire obstinément à des idées, des élucubrations qu’ils inventent pour tenter d’expliquer ce qu’ils ne comprennent pas et qui n’ont aucun fondement solidement établis qui ne répondent pas à leur attente.
Ils m’ont élevé des temples où ils prétendent m’enfermer ; mais je conteste les sentiments trop humains et les desseins qu’ils me prêtent, et qui sont d’ailleurs bien différents selon les croyances qui les opposent les uns aux autres car ils sont rarement d’accord entre eux.
Leur bilan n’est pas négligeable. Que de réalisations depuis l’âge des cavernes, mais leurs succès sont-ils assurés pour longtemps ? Bien des dangers les menacent : guerres, épuisement des ressources, cataclysmes, la Terre devenue inhabitable sans pouvoir leur échapper.
Je me demande parfois à quoi je sers. Sans jamais intervenir, je joue un rôle essentiel dans l’histoire de l’humanité. J’ai servi de prétexte aux querelles théologiques, aux croisades, aux guerres de religion, à des persécutions et à des massacres ; je sers à justifier le pouvoir des rois, des pontifes, des tyrans. Suis-je responsable de tout ce gâchis ? J’avais le choix : ne rien faire et me contempler éternellement face au néant ou tenter de faire quelque chose. Il me fallait alors un support consistant, la matière et ses formes infinies capables de former des roches, de l’eau, des nuages, et aussi des animaux et des végétaux, mais à la condition impérative de ne modifier en rien les lois qui avaient permis son existence, sous peine de retomber immédiatement dans le chaos : pas de miracles, pas d’interventions si discrètes soient elles et l’impossibilité de prévoir l’avenir dont les causes s’enchevêtrent de façon inextricable.
On croit partout qu’il existe des êtres sans corps ni cerveau, mais conscients et actifs et même tout un monde immatériel. En suis-je ?

2) Une fantaisie sur l’origine du monde, la vie et les hommes.

Le Grand Architecte ?
Autant que Je me souvienne, J’ai d’abord été de l’énergie pure, mais d’où venait-elle ? Elle a tôt fait de se condenser en particules de toutes sortes. C’était un chaos sans règles. L’un après l’autre, ou tous ensembles, Je ne sais plus, J’ai cherché à sélectionner un monde plus intéressant que les autres par la variété qu’il pouvait engendrer. Après bien des tâtonnements, Je tenais enfin le moyen de fabriquer quelque chose de stable, capable de se diversifier en toutes sortes de matériaux en nombre illimité, et aussi en de gros objets : étoiles, planètes et satellites.

1 les planètes

Une fois lancé, ce monde ne pouvait qu’évoluer selon ses lois propres, mais son destin n’était pas écrit au départ. Des actions infimes pouvaient entraîner des effets considérables. Rien ne m’a empêché de faire n’importe quoi, rien ne m’y a obligé non plus, mais une fois l’élan donné, il n’est plus possible de faire quoi que ce soit sans tout bouleverser, au risque de tout compromettre. Je ne dois plus intervenir, ou très rarement. Je peux tout juste modifier imperceptiblement des endroits sensibles, ce qui ne demande aucun effort et aucune tricherie, mais ne garantit pas l’avenir.
Jusque là, tout était assez simple. Il n’y avait rien qui puisse bouleverser mon projet. C’est ainsi que la vie est apparue là où c’était possible comme sur la Terre. Elle est arrivée d’abord très discrète, sans même que j’intervienne, et pendant longtemps elle a préparé en secret l’explosion des espèces, plantes et bêtes, si décidées à vivre qu’après les pires catastrophes elles repartaient plus fortes et plus variées. Je les connais très bien puisqu’elles font partie de moi même, mais les animaux ne me demandent rien puisqu’ils ne me connaissent pas. Les mieux apprivoisés ont appris à demander aux hommes nourriture, caresses, aide et soins, tandis que les hommes

2 fleurs3 animaux

…Ah, les hommes ; ce qu’ils ne savent pas, ils l’inventent plutôt que d’avouer leur ignorance. Leurs inventions sont souvent puériles et depuis qu’ils m’ont imaginé sous les traits d’un grand-père à barbe blanche ils ne cessent de me harceler. Au même moment, au même endroit, les uns me demandent la pluie, les autres le beau temps. Tout ce qu’ils désirent, ils le veulent tout de suite.

5 pluieMême si je le voulais, je ne pourrais pas les satisfaire sans perturber constamment la marche des choses, ce qui aboutirait bientôt à un chaos encore pire. Je me suis fait une règle de n’intervenir que le moins possible, de façon imperceptible. Je sais bien que ce monde n’est pas parfait, mais il vaut mieux que rien du tout ; même les plus misérables le préfèrent presque toujours au néant. Un monde parfait ne pourrait être qu’immuable et figé, sans quoi il cesserait d’être parfait, à moins de tourner en rond, ce qui serait aussi bien ennuyeux.
Plus imaginatifs que prudents, des hommes ont cru bien me connaître. Ils m’attribuent une volonté, des désirs, des exigences, des pouvoirs illimités. Je leur sers de prétexte pour qu’ils imposent aux autres leurs préjugés et leurs 5 gott mit unscaprices. Quand ils se font la guerre, c’est en mon nom, et chaque camp prétend que je suis avec lui. Ils m’ont conçu comme un pur esprit, exempt du poids de la matière. Des esprits, ils en voient partout, d’abord en eux mêmes, et dans toutes les choses qu’ils ne comprennent pas, pour se rassurer.

Bien que je sois le Tout, je ne possède rien de semblable qui serait le Rien. Pour penser, il faut un organe très compliqué, très subtil ; le mien, c’est l’univers lui-même tout entier, y compris tout ce qui pense, à moins que je ne sois moi-même qu’une fiction inventée par les hommes. On voudrait que je sois le juge du bien et du mal, mais le bien des uns peut être le mal des autres, ou l’inverse. Le véritable bien serait-il celui qui ne fait aucun mal, le vrai mal celui qui ne fait aucun bien ? Dans la réalité vécue c’est bien plus compliqué et les casuistes s’y perdent. Doivent-ils imposer des commandements impitoyables impossibles à suivre ou laisser faire sans trop de contraintes ? Qu’on ne compte pas sur moi pour trancher.
Depuis quelques temps, les hommes ont commencé à faire des progrès. Leurs philosophes et leurs pontifes avaient inventé des systèmes qui prétendaient expliquer le monde et justifier leur prestige et leur pouvoir. Ils se vantaient de m’avoir interrogé et de transmettre mes réponses, ce que je démens absolument : ils n’ont obtenu que mon silence. Faute de mieux, certains ont questionné leur propre pensée, qui ne leur a renvoyé que ce qu’ils voulaient entendre. D’autres, plus modestes, ont choisi d’interroger la nature. Je la laisse faire, et elle leur répond parfois, mais en ne lâchant ses secrets que par bribes et au prix de gros efforts. Peu à peu, cependant, ils ont accumulé des connaissances authentiques, mais ils sont encore bien loin de tout savoir. Ces connaissances acquises à grand-peine n’intéressent qu’un petit nombre. La plupart pensent que ce n’est pas leur affaire et que c’est trop difficile, mais ils ne dédaignent pas toutes les commodités qui résultent de ce savoir, à moins qu’ils les condamnent comme contraires à la nature, tout en se passionnant pour des sujets plus faciles comme des jeux de ballon ou des performances musculaires.
6 troncheOn m’attribue bien des noms et des avatars. Suis-je Zeus, Yahvé, Allah, Brahmâ ou je ne sais quoi ? Tous mes portraits ne se ressemblent guère et leurs adorateurs se combattent. Qu’on ne compte pas sur moi pour me montrer tel que je suis, et d’ailleurs que suis-je ? Je n’ai que faire de ces prières sans cesse ressassées, de ces liturgies qui ne sont que des faux-semblants, mais dont la pompe impressionne les fidèles, de ces dogmes, élucubrations de théologiens embrouillés dans leurs incohérences. Peut-être que je n’existe que dans l’esprit de ceux qui y croient, mais c’est aussi une façon d’exister.

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