LA GUERRE SAINTE

LA GUERRE SAINTE

 

M RIO
M RIO

Il était une fois une très vieille entreprise qui fabriquait toutes sortes de remèdes, et elle était si ancienne et si respectable que presque tout le monde lui faisait confiance, tellement qu’on pouvait s’étonner qu’il y eut encore des malades incurables, tant ses panacées étaient efficaces et sans danger. Cependant, il arriva un jour que de nouvelles venues osèrent la concurrencer. Par modestie, elles ne prétendaient pas tout guérir, mais elles se vantaient d’utiliser des pratiques nouvelles et d’obtenir des substances plus pures.

Il est vrai que la vieille entreprise n’était pas très rigoureuse là dessus. Dans ses alambics et ses chaudrons elle savait fabriquer une quantité prodigieuse de mixtures diverses, souvent très compliquées, que ses nouvelles rivales étaient incapables de reproduire, mais elle n’était pas très experte dans l’art de les purifier, et, d’une fois à l’autre, selon le temps, l’humeur du moment, un rien, elle obtenait des mélanges où l’on pouvait trouver un peu plus de ceci, un peu moins de cela, ou même plus grand chose de bon.

Il s’ensuivit une longue guerre entre les défenseurs de l’une et des autres. Certains prétendaient que les vieilles recettes étaient périmées, leurs drogues douteuses, qu’on pouvait certes y trouver quantité de substances utiles, mais qu’il valait mieux les obtenir, quand c’était possible, par des méthodes plus rigoureuses qui garantissent leur pureté. Dans l’autre camp, on était persuadé qu’une entreprise millénaire avait depuis longtemps fait la preuve de ses mérites, que d’ailleurs les lois, très sévères à juste titre avec les nouvelles, leur imposant des contrôles très rigoureux d’innocuité et d’efficacité, étaient beaucoup plus indulgentes avec l’ancienne ; il fallait des diplômes pour avoir le droit d’ordonner les produits nouveaux ; n’importe qui pouvait prescrire les anciens, sans danger car issus d’une tradition vénérable, à quoi les autres répliquaient que parmi les vieilles recettes il y avait des poisons mille fois, des millions de fois plus dangereux que ceux qu’on savait faire artificiellement, que ces poisons traînaient partout et qu’il et qu’il suffisait de se baisser pour les récolter ; parfois même il n’était pas besoin de se baisser, on les trouvait à portée de main.

Cette guerre n’est pas finie et durera encore longtemps, car c’est une guerre de religion qui oppose les fidèles de la Nature divinisée, car c’est bien d’Elle qu’il s’agit, aux mécréants qui ne craignent pas de la profaner en démontant ses mécanismes intimes. Ce que nous offre la Nature ne peut en aucune façon être imité par artifice, car il s’y trouve quelque chose comme une âme, source de toutes ses vertus, alors que sa copie, strictement matérielle, en est totalement dépourvue. C’est cette âme aussi qui donne aux astres le pouvoir d’influencer nos destinées, sans aucun intermédiaire physique, ce que les infidèles ne peuvent pas comprendre. C’est sans doute aussi son âme qui fait qu’une substance, si diluée qu’on en a retiré toute trace matérielle, est encore capable de soigner et de guérir.

La guerre continue sur d’autres champs de bataille. Celle de l’atome a commencé il y a longtemps. Déjà, le clan d ‘Aristote, puis les chrétiens, le tenaient pour hérétique : comment transformer une substance en une autre en quelques mots si l’on bute sur un atome récalcitrant et indivisible. Beaucoup plus tard, de métaphysique l’atome se concrétise. Il y a deux siècles, avec la naissance de la chimie, son idée reprend des forces mais suscite une opposition violente venant cette fois de matérialistes purs et durs qui ne croient que ce qu’ils voient. Elle durera un siècle. Pour compléter sa victoire, l’atome, d’insécable, apparaît comme un assemblage de pièces détachées. Les transmutations rêvées par les alchimistes, seraient donc possibles ? Oui, mais hélas il serait plus facile de transformer l’or en plomb que l’inverse, et si même on y parvient cet or reviendrait beaucoup plus cher que l’or naturel ; on ne bafoue pas la Nature.

Quelques années plus tard, l’atome se révèle à la fois très dangereux et très riche de ressources. Une nouvelle guerre commence. Les âmes bien pensantes ne peuvent plus le nier ; elles le diabolisent et lancent l’anathème sur ceux qui se vouent à son culte : on ne fait pas de pacte avec Satan, quelles que soient les merveilles qu’il promet.

Un jardinier de Louis XIV, lointain successeur de Le Nôtre- nous ne sommes plus au XVIIème siècle- fort savant en botanique mais guère en chimie, science qu’il exècre et dont il ignore ou feint d’ignorer les principes –sait-il ce qu’est une molécule- discourant sur la vanille et son principe odorant la vanilline, nous laisse entendre que quand nous dégustons un dessert parfumé avec sa copie de synthèse, c’est en réalité du pétrole que nous ingurgitons. Outre les éléments de l’eau, la vanilline, naturelle ou pas, renferme aussi du carbone. Si dans la synthèse on incorporait du carbone provenant du gaz carbonique de l’air, du sucre ou du charbon de bois, ce qu’on saurait faire à condition d’y mettre le prix, la vanilline en serait-elle plus naturelle, exempte du péché originel du pétrole, et parée des vertus du produit du vanillier ?

D’ autres batailles continuent, et elles concernent l’histoire du monde et la plus belle création de la Nature, la vie. Le monde a 6000 ans, c’est écrit. Récemment encore, personne n’en doutait sauf à courir le risque de s’en repentir, et voilà que des impies, peu à peu, le vieillissent et prétendent que la Terre, ce n’est pas le Monde, mais c’en est seulement une infime partie, qu’elle aurait des millions, des milliards d’années et l’Univers encore bien davantage. Face à ces blasphèmes, le pays le plus riche, le plus puissant et le plus civilisé oppose la sainte armée de la foi et de la vérité sacrée aux faux savants sataniques, les mêmes qui osent affirmer que l’Homme descend du Singe ou tout au moins d’une créature qui y ressemble, qu’il n’est qu’un des membre de la grande famille de tout ce qui vit, plantes et bêtes, qu’il n’a rien de particulier sauf un cerveau un peu plus développé qui lui permet d’inventer des théories, des mythes, et aussi toutes sortes de machines. Les vrais croyants n’admettront jamais ces thèses abominables ; leur foi est plus forte que tout, fussent ils la risée de la vieille Europe.

Toutes ces guerres ne ressemblent pas à celles de 70 ou de 14-18 qui se sont terminées par un armistice, mais parfois plutôt à la Guerre des Boutons. Elles opposent des clans entre lesquels aucun compromis, aucun cessez le feu n’est possible. Elles ne peuvent s’achever que par la fin des combattants. C’est ainsi que la plupart de ceux qui ne voulaient pas croire aux atomes ont disparu sans connaître leur défaite.

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