La migration intérieure rurale bretonne vers l’Aquitaine (1921-1939) par Anne Guillou

guillou_anneLa migration de familles bretonnes vers le Périgord entre les deux guerres.

CARTE DE LA DORDOGNEpar Anne Guillou

Entre les 2 guerres mondiales, près de 2500 familles originaires de plus de 80 communes finistériennes et des départements voisins ont quitté le sol natal breton pour s’installer dans le Périgord (estimation globale : 15 000 personnes). Ce ne fut pas un phénomène d’exode rural classique mais un projet de colonisation organisé, exemple unique en France. Quelles en furent les raisons, les modalités et la pérennité de ce projet ?

1) Contexte historique
a) la démographie et l’économie agricole bretonne

EVOL POP BRETONNE TABLEAUAvec 3 100 000 habitants, la Bretagne en 1911 a atteint un pic démographique( 86% de population rurale en Bretagne contre 46 % en France en 1911). La croissance démographique bretonne ne repartira qu’avec le baby-boom.
Sur le plan agricole,le grand nombre d’exploitations de faibles superficies, allié à une forte natalité en Bretagne , l’arrivée de la mécanisation impose l’agrandissement des propriétés. En 1882, sur 100 km2 de territoire, la France compte, 654 chefs d’exploitation;dans les Côtes du Nord 1 197 pour la même superficie.
L’exode rural est important : le déficit annuel de population lié au départ était supérieur à 10 000 personnes par an au cours de la première moitié du XXe siècle. Les gens partent vers les villes industrielles de l’Ouest, vers Paris, le Havre, l’Amérique mais pratiquement pas au sud de la Loire.

b) le moratorium

En 1914, pour protéger les exploitations agricoles désertées par les maris soldats, est votée une loi qui gèle le prix des terres. Ce moratoire prend fin en 1921. A la sortie de la guerre, nombreux (en dehors des paysans eux-mêmes)sont ceux qui se tournent vers une valeur considérée comme refuge : la terre. Les prix flambent (+ 80%) et certains exploitants agricoles qui ne peuvent acheter leur propres exploitations mises en vente vont être mis à la rue en fin septembre 1921.

c) une question qui vient sur la place publique

le 1er février 1921, à l’Assemblée Nationale,le député finistérien Vincent Inizan s’adresse au Ministre de l’Agriculture, ainsi qu’aux députés :«… on nous répète à satiété qu’il faut intensifier la production agricole. Dans maintes régions de France, des terres excellentes sont en friche. Dans presque toutes les régions, les terres sont insuffisamment cultivées et la terre de France qui, normalement, devrait nourrir 100 millions d’hommes, suffit à peine à faire vivre 38 millions de Français….c’est à la Saint-Michel, le 29 septembre, que l’on renouvelle les baux de fermage] des centaines, des milliers de familles paysannes vont se trouver sans abri, sans foyer. »

d)la réaction de la paysannerie bretonne

d1 les initiateurs du projet
de Guébriant, président de l’Office Central Agricole de Landerneau, avec l’appui d’élus bretons, dont Saïk Tinevez, maire de Plabennec, en juillet 1920, lors du congrès annuel de l’Union Centrale des Syndicats des Agriculteurs de France, à Strasbourg, lance un appel: il faut trouver de nouvelles terres pour les Bretons qui en seront dépourvus à la Saint-Michel. Les syndicalistes d’Aquitaine seront les plus réactifs.
d2la situation en Dordogne

La Dordogne est le 3me département français par sa superficie : 9000 km2 pour une densité de population  de 48hab/km2 ( contre 6700 km2 pour le Finistère et 120hab/km2 en 1911)
De 1851 à 1921, l’Aquitaine subit une forte baisse démographique à laquelle s’ajoutent les ravages causés par le phylloxéra. De nombreux paysans partent vers les villes où les salaires sont plus élevés, s’expatriant même vers l’Amérique. La Grande Guerre accentue le phénomène. Selon une enquête du 26 avril 1920 étudiant les conséquences de la guerre sur l’agriculture en Dordogne, il ressort que 9 800 agriculteurs ont été tués ou portés disparus, auxquels s’ajoutent 539 mutilés de guerre contraints d’abandonner leur métier. Si la Bretagne détient le triste record du nombre de tués, elle détient aussi un fort taux de natalité, à la différence de l’Aquitaine qui pratique « la politique de l’enfant unique », pour ne pas dilapider le patrimoine familial.
Le cours des terrains agricoles s’est effondré. Pour le prix d’un hectare en Bretagne, trente s’offrent en Périgord.

2) la migration
a) les préparatifs

En juin 1921,une quarantaine paysans, sélectionnés vraisemblablement par le clergé partent en éclaireurs en Dordogne . Ils sont accompagnés par trois « pilotes », Pierre Le Bihan, François Tynévez et l’abbé Lanchès, qui les aident à réaliser les démarches : des baux sont finalisés.
Le 17 juin 1921, Saïk Tinevez déclare : « Nous venons d’envoyer dans ce pays l’avant-garde d’une armée. Cette armée est pacifique, mais elle est ambitieuse : elle veut conquérir le Périgord ».
A la Saint Michel , les 1ers convois partent par train( 3 jours de trajet).

b)l’installation
Herve-de-Guebriant-Alain-Herve-690x450
de Guébriant à Périgueux

Certains ont tout vendu en Bretagne et arrivent avec leur pécule et leur balluchon ; d’autres partent avec bétail, matériel, semences vers une terre qui a ses propres particularités :
b1les exploitations
-un sol constitué de glaise ( en cas de pluies…)
-un éloignement entre les sièges d’exploitations ( solitude)
-le métayage , système prépondérant
-un climat plus clément et plus chaud( mais pluies torrentielles)
-des cultures très différentes.
b2 des différences culturelles
– si le breton « porte un curé dans sa valise », le périgourdin s’avère pour le moins tiède dans sa pratique religieuse.
– le barrage de la langue : breton/occitan /français.
– les métayers périgourdins acceptent mal que des paysans bretons viennent leur donner la leçon.
b3 l’adaptation des bretons dans le Périgord
– après avoir dans un 1er temps repris pour la plupart les cultures comme le blé , l’avoine,ils apprennent la vigne : ils s’adaptent très vite.
– ils amènent avec eux les chevaux ( où les bœufs et les vaches périgourdines assuraient la traction des outils).
– l’entraide entre bretons prévaut sur l’entraide entre métayers.
– la reproduction des leurs traditions : création d’un pardon ( culte de St Yves et de Ste Anne) , création de concours de chevaux).

– le diocèse de Quimper a délégué l’un des siens pour veiller sur ses anciennes ouailles : de 1925 à 1934 l’abbé Lanches puis l’abbé Mévellec( création de l’Union Bretonne du Sud-Ouest, parution d’un journal pour les bretons).
b4 la pérennité de cette migration
Le mouvement a débordé vers le Gers, le Tarn et Garonne, entre autres.
La 1ère génération a connu des années difficiles de dur labeur chichement récompensées sur le plan matériel
Des bretons deviennent maire de leur commune 10 ans après leur installation , preuve d’une greffe réussie , La poursuite de l’émigration après les années 1925, alors que l’OC n’organise plus les convois témoigne qu’il s’est créé un véritable appel d’air vers cette région.
Les échecs d’intégration, car il y en a eu, ne sont pas traduits par des retours en Bretagne : ceux-là sont partis vers de nouveaux horizons.
A l’heure actuelle, les descendants des bretons ont bien entendu perdu l’accent du terroir breton et sont parfaitement intégrés dans leur région. Seuls vestiges : les patronymes bretons en Périgord.

Une question demeure et elle restera sans réponse : derrière cette colonisation comme réponse à un problème breton ne se cache-t-il pas un projet missionnaire de colonisation « catholique » en Périgord ? Compte tenu des personnages dirigeants de l’Office Central de l’époque , comme le Comte Hervé Budes de Guébriant, grand propriétaire terrien, ultra-catholique, réactionnaire en politique mais ingénieur agro favorable au progrès en agriculture,élitiste convaincu, concepteur et promoteur de la corporation paysanne (cf :Etat Français), il est permis de l’envisager. Question subsidiaire : tous les émigrés étaient-ils des volontaires au départ ou leur a-t-on fait comprendre que leur départ se faisait dans leur propre intérêt mais aussi dans l’intérêt « général » ?

 

terres de promesses