La fille inconnue des Dardenne

le lundi 17 octobre à 14h30.

la-fille-inconnueLA FILLE INCONNUE

de Luc et Jean Pierre Dardenne (Belgique – 2016 – 1h46)
Avec Adèle Haenel, …
Jenny, jeune médecin généraliste, se sent coupable de ne pas avoir ouvert la porte de son cabinet à une jeune fille retrouvée morte peu de temps après. Apprenant par la police que rien ne permet de l’identifier, Jenny n’a plus qu’un seul but : trouver le nom de la jeune fille pour qu’elle ne soit pas enterrée anonymement, qu’elle ne disparaisse pas comme si elle n’avait jamais existé.

La bande annonce : https://youtu.be/yz7MUtFCYdA


Cinéma La Salamandre
rue Eugène Pottier
La Boissière
29 600 MORLAIX
tel / fax : 02 98 62 15 14
http://cinemalasalamandre.blogspot.fr

Les confessions du Grand Architecte par M André RIO

Les confessions du Grand Architecte

M RIO
M RIO

par André RIO

1) Les hommes et Moi.

Aussi longtemps qu’ils ont cru que la Terre était le centre du Monde, et qu’elle avait été aménagée spécialement pour eux, ils ont été persuadés qu’ils étaient mon principal souci et que je ne pouvais manquer d’intervenir constamment dans leurs affaires en aidant l’un, en abandonnant l’autre, en leur imposant des commandements et finalement en les jugeant. Il leur fallait bien constater qu’il n’y avait aucun semblant de cohérence dans les desseins qu’ils m’attribuaient et que mes voies étaient impénétrables.
J’avoue que je n’ai jamais eu de telles intentions et que j’ai toujours laissé les choses aller comme elles le pouvaient. Intervenir serait pire que ne rien faire, ce serait déclencher le chaos. Cependant, je les observe avec quelque curiosité. Depuis peu, ils ont commencé à comprendre que la Terre était un objet minuscule au regard de l’Univers qu’ils observent et que la vie, dont ils ne sont qu’un échantillon parmi tant d’autres, pourrait être répandue partout dès que les conditions sont favorables, dans le passé, maintenant ou dans l’avenir.
Ils ont découvert les atomes, les particules élémentaires, la nature de l’électricité et de la lumière, les mécanismes intimes de la vie, la fonction des acides nucléique. Jusqu’où iront-ils ? J’ai encore des secrets bien gardés. Auront-ils l’intelligence et les moyens de les percer ? J’attends leurs résultats avec sérénité.
Cependant, toutes leurs connaissances nouvelles n’intéressent vraiment qu’une toute petite minorité, sauf quand ils y trouvent un avantage pour leur fortune ou leur santé. Beaucoup croient à l’astrologie parce qu’elle prétend les concerner personnellement en faisant dépendre leur existence de l’influence des astres, plutôt qu’à l’astronomie qui ne les concerne pas, et qu’ils préfèrent ignorer.
Je m’étonne de leur entêtement à croire obstinément à des idées, des élucubrations qu’ils inventent pour tenter d’expliquer ce qu’ils ne comprennent pas et qui n’ont aucun fondement solidement établis qui ne répondent pas à leur attente.
Ils m’ont élevé des temples où ils prétendent m’enfermer ; mais je conteste les sentiments trop humains et les desseins qu’ils me prêtent, et qui sont d’ailleurs bien différents selon les croyances qui les opposent les uns aux autres car ils sont rarement d’accord entre eux.
Leur bilan n’est pas négligeable. Que de réalisations depuis l’âge des cavernes, mais leurs succès sont-ils assurés pour longtemps ? Bien des dangers les menacent : guerres, épuisement des ressources, cataclysmes, la Terre devenue inhabitable sans pouvoir leur échapper.
Je me demande parfois à quoi je sers. Sans jamais intervenir, je joue un rôle essentiel dans l’histoire de l’humanité. J’ai servi de prétexte aux querelles théologiques, aux croisades, aux guerres de religion, à des persécutions et à des massacres ; je sers à justifier le pouvoir des rois, des pontifes, des tyrans. Suis-je responsable de tout ce gâchis ? J’avais le choix : ne rien faire et me contempler éternellement face au néant ou tenter de faire quelque chose. Il me fallait alors un support consistant, la matière et ses formes infinies capables de former des roches, de l’eau, des nuages, et aussi des animaux et des végétaux, mais à la condition impérative de ne modifier en rien les lois qui avaient permis son existence, sous peine de retomber immédiatement dans le chaos : pas de miracles, pas d’interventions si discrètes soient elles et l’impossibilité de prévoir l’avenir dont les causes s’enchevêtrent de façon inextricable.
On croit partout qu’il existe des êtres sans corps ni cerveau, mais conscients et actifs et même tout un monde immatériel. En suis-je ?

2) Une fantaisie sur l’origine du monde, la vie et les hommes.

Le Grand Architecte ?
Autant que Je me souvienne, J’ai d’abord été de l’énergie pure, mais d’où venait-elle ? Elle a tôt fait de se condenser en particules de toutes sortes. C’était un chaos sans règles. L’un après l’autre, ou tous ensembles, Je ne sais plus, J’ai cherché à sélectionner un monde plus intéressant que les autres par la variété qu’il pouvait engendrer. Après bien des tâtonnements, Je tenais enfin le moyen de fabriquer quelque chose de stable, capable de se diversifier en toutes sortes de matériaux en nombre illimité, et aussi en de gros objets : étoiles, planètes et satellites.

1 les planètes

Une fois lancé, ce monde ne pouvait qu’évoluer selon ses lois propres, mais son destin n’était pas écrit au départ. Des actions infimes pouvaient entraîner des effets considérables. Rien ne m’a empêché de faire n’importe quoi, rien ne m’y a obligé non plus, mais une fois l’élan donné, il n’est plus possible de faire quoi que ce soit sans tout bouleverser, au risque de tout compromettre. Je ne dois plus intervenir, ou très rarement. Je peux tout juste modifier imperceptiblement des endroits sensibles, ce qui ne demande aucun effort et aucune tricherie, mais ne garantit pas l’avenir.
Jusque là, tout était assez simple. Il n’y avait rien qui puisse bouleverser mon projet. C’est ainsi que la vie est apparue là où c’était possible comme sur la Terre. Elle est arrivée d’abord très discrète, sans même que j’intervienne, et pendant longtemps elle a préparé en secret l’explosion des espèces, plantes et bêtes, si décidées à vivre qu’après les pires catastrophes elles repartaient plus fortes et plus variées. Je les connais très bien puisqu’elles font partie de moi même, mais les animaux ne me demandent rien puisqu’ils ne me connaissent pas. Les mieux apprivoisés ont appris à demander aux hommes nourriture, caresses, aide et soins, tandis que les hommes

2 fleurs3 animaux

…Ah, les hommes ; ce qu’ils ne savent pas, ils l’inventent plutôt que d’avouer leur ignorance. Leurs inventions sont souvent puériles et depuis qu’ils m’ont imaginé sous les traits d’un grand-père à barbe blanche ils ne cessent de me harceler. Au même moment, au même endroit, les uns me demandent la pluie, les autres le beau temps. Tout ce qu’ils désirent, ils le veulent tout de suite.

5 pluieMême si je le voulais, je ne pourrais pas les satisfaire sans perturber constamment la marche des choses, ce qui aboutirait bientôt à un chaos encore pire. Je me suis fait une règle de n’intervenir que le moins possible, de façon imperceptible. Je sais bien que ce monde n’est pas parfait, mais il vaut mieux que rien du tout ; même les plus misérables le préfèrent presque toujours au néant. Un monde parfait ne pourrait être qu’immuable et figé, sans quoi il cesserait d’être parfait, à moins de tourner en rond, ce qui serait aussi bien ennuyeux.
Plus imaginatifs que prudents, des hommes ont cru bien me connaître. Ils m’attribuent une volonté, des désirs, des exigences, des pouvoirs illimités. Je leur sers de prétexte pour qu’ils imposent aux autres leurs préjugés et leurs 5 gott mit unscaprices. Quand ils se font la guerre, c’est en mon nom, et chaque camp prétend que je suis avec lui. Ils m’ont conçu comme un pur esprit, exempt du poids de la matière. Des esprits, ils en voient partout, d’abord en eux mêmes, et dans toutes les choses qu’ils ne comprennent pas, pour se rassurer.

Bien que je sois le Tout, je ne possède rien de semblable qui serait le Rien. Pour penser, il faut un organe très compliqué, très subtil ; le mien, c’est l’univers lui-même tout entier, y compris tout ce qui pense, à moins que je ne sois moi-même qu’une fiction inventée par les hommes. On voudrait que je sois le juge du bien et du mal, mais le bien des uns peut être le mal des autres, ou l’inverse. Le véritable bien serait-il celui qui ne fait aucun mal, le vrai mal celui qui ne fait aucun bien ? Dans la réalité vécue c’est bien plus compliqué et les casuistes s’y perdent. Doivent-ils imposer des commandements impitoyables impossibles à suivre ou laisser faire sans trop de contraintes ? Qu’on ne compte pas sur moi pour trancher.
Depuis quelques temps, les hommes ont commencé à faire des progrès. Leurs philosophes et leurs pontifes avaient inventé des systèmes qui prétendaient expliquer le monde et justifier leur prestige et leur pouvoir. Ils se vantaient de m’avoir interrogé et de transmettre mes réponses, ce que je démens absolument : ils n’ont obtenu que mon silence. Faute de mieux, certains ont questionné leur propre pensée, qui ne leur a renvoyé que ce qu’ils voulaient entendre. D’autres, plus modestes, ont choisi d’interroger la nature. Je la laisse faire, et elle leur répond parfois, mais en ne lâchant ses secrets que par bribes et au prix de gros efforts. Peu à peu, cependant, ils ont accumulé des connaissances authentiques, mais ils sont encore bien loin de tout savoir. Ces connaissances acquises à grand-peine n’intéressent qu’un petit nombre. La plupart pensent que ce n’est pas leur affaire et que c’est trop difficile, mais ils ne dédaignent pas toutes les commodités qui résultent de ce savoir, à moins qu’ils les condamnent comme contraires à la nature, tout en se passionnant pour des sujets plus faciles comme des jeux de ballon ou des performances musculaires.
6 troncheOn m’attribue bien des noms et des avatars. Suis-je Zeus, Yahvé, Allah, Brahmâ ou je ne sais quoi ? Tous mes portraits ne se ressemblent guère et leurs adorateurs se combattent. Qu’on ne compte pas sur moi pour me montrer tel que je suis, et d’ailleurs que suis-je ? Je n’ai que faire de ces prières sans cesse ressassées, de ces liturgies qui ne sont que des faux-semblants, mais dont la pompe impressionne les fidèles, de ces dogmes, élucubrations de théologiens embrouillés dans leurs incohérences. Peut-être que je n’existe que dans l’esprit de ceux qui y croient, mais c’est aussi une façon d’exister.

LA GUERRE SAINTE

LA GUERRE SAINTE

 

M RIO
M RIO

Il était une fois une très vieille entreprise qui fabriquait toutes sortes de remèdes, et elle était si ancienne et si respectable que presque tout le monde lui faisait confiance, tellement qu’on pouvait s’étonner qu’il y eut encore des malades incurables, tant ses panacées étaient efficaces et sans danger. Cependant, il arriva un jour que de nouvelles venues osèrent la concurrencer. Par modestie, elles ne prétendaient pas tout guérir, mais elles se vantaient d’utiliser des pratiques nouvelles et d’obtenir des substances plus pures.

Il est vrai que la vieille entreprise n’était pas très rigoureuse là dessus. Dans ses alambics et ses chaudrons elle savait fabriquer une quantité prodigieuse de mixtures diverses, souvent très compliquées, que ses nouvelles rivales étaient incapables de reproduire, mais elle n’était pas très experte dans l’art de les purifier, et, d’une fois à l’autre, selon le temps, l’humeur du moment, un rien, elle obtenait des mélanges où l’on pouvait trouver un peu plus de ceci, un peu moins de cela, ou même plus grand chose de bon.

Il s’ensuivit une longue guerre entre les défenseurs de l’une et des autres. Certains prétendaient que les vieilles recettes étaient périmées, leurs drogues douteuses, qu’on pouvait certes y trouver quantité de substances utiles, mais qu’il valait mieux les obtenir, quand c’était possible, par des méthodes plus rigoureuses qui garantissent leur pureté. Dans l’autre camp, on était persuadé qu’une entreprise millénaire avait depuis longtemps fait la preuve de ses mérites, que d’ailleurs les lois, très sévères à juste titre avec les nouvelles, leur imposant des contrôles très rigoureux d’innocuité et d’efficacité, étaient beaucoup plus indulgentes avec l’ancienne ; il fallait des diplômes pour avoir le droit d’ordonner les produits nouveaux ; n’importe qui pouvait prescrire les anciens, sans danger car issus d’une tradition vénérable, à quoi les autres répliquaient que parmi les vieilles recettes il y avait des poisons mille fois, des millions de fois plus dangereux que ceux qu’on savait faire artificiellement, que ces poisons traînaient partout et qu’il et qu’il suffisait de se baisser pour les récolter ; parfois même il n’était pas besoin de se baisser, on les trouvait à portée de main.

Cette guerre n’est pas finie et durera encore longtemps, car c’est une guerre de religion qui oppose les fidèles de la Nature divinisée, car c’est bien d’Elle qu’il s’agit, aux mécréants qui ne craignent pas de la profaner en démontant ses mécanismes intimes. Ce que nous offre la Nature ne peut en aucune façon être imité par artifice, car il s’y trouve quelque chose comme une âme, source de toutes ses vertus, alors que sa copie, strictement matérielle, en est totalement dépourvue. C’est cette âme aussi qui donne aux astres le pouvoir d’influencer nos destinées, sans aucun intermédiaire physique, ce que les infidèles ne peuvent pas comprendre. C’est sans doute aussi son âme qui fait qu’une substance, si diluée qu’on en a retiré toute trace matérielle, est encore capable de soigner et de guérir.

La guerre continue sur d’autres champs de bataille. Celle de l’atome a commencé il y a longtemps. Déjà, le clan d ‘Aristote, puis les chrétiens, le tenaient pour hérétique : comment transformer une substance en une autre en quelques mots si l’on bute sur un atome récalcitrant et indivisible. Beaucoup plus tard, de métaphysique l’atome se concrétise. Il y a deux siècles, avec la naissance de la chimie, son idée reprend des forces mais suscite une opposition violente venant cette fois de matérialistes purs et durs qui ne croient que ce qu’ils voient. Elle durera un siècle. Pour compléter sa victoire, l’atome, d’insécable, apparaît comme un assemblage de pièces détachées. Les transmutations rêvées par les alchimistes, seraient donc possibles ? Oui, mais hélas il serait plus facile de transformer l’or en plomb que l’inverse, et si même on y parvient cet or reviendrait beaucoup plus cher que l’or naturel ; on ne bafoue pas la Nature.

Quelques années plus tard, l’atome se révèle à la fois très dangereux et très riche de ressources. Une nouvelle guerre commence. Les âmes bien pensantes ne peuvent plus le nier ; elles le diabolisent et lancent l’anathème sur ceux qui se vouent à son culte : on ne fait pas de pacte avec Satan, quelles que soient les merveilles qu’il promet.

Un jardinier de Louis XIV, lointain successeur de Le Nôtre- nous ne sommes plus au XVIIème siècle- fort savant en botanique mais guère en chimie, science qu’il exècre et dont il ignore ou feint d’ignorer les principes –sait-il ce qu’est une molécule- discourant sur la vanille et son principe odorant la vanilline, nous laisse entendre que quand nous dégustons un dessert parfumé avec sa copie de synthèse, c’est en réalité du pétrole que nous ingurgitons. Outre les éléments de l’eau, la vanilline, naturelle ou pas, renferme aussi du carbone. Si dans la synthèse on incorporait du carbone provenant du gaz carbonique de l’air, du sucre ou du charbon de bois, ce qu’on saurait faire à condition d’y mettre le prix, la vanilline en serait-elle plus naturelle, exempte du péché originel du pétrole, et parée des vertus du produit du vanillier ?

D’ autres batailles continuent, et elles concernent l’histoire du monde et la plus belle création de la Nature, la vie. Le monde a 6000 ans, c’est écrit. Récemment encore, personne n’en doutait sauf à courir le risque de s’en repentir, et voilà que des impies, peu à peu, le vieillissent et prétendent que la Terre, ce n’est pas le Monde, mais c’en est seulement une infime partie, qu’elle aurait des millions, des milliards d’années et l’Univers encore bien davantage. Face à ces blasphèmes, le pays le plus riche, le plus puissant et le plus civilisé oppose la sainte armée de la foi et de la vérité sacrée aux faux savants sataniques, les mêmes qui osent affirmer que l’Homme descend du Singe ou tout au moins d’une créature qui y ressemble, qu’il n’est qu’un des membre de la grande famille de tout ce qui vit, plantes et bêtes, qu’il n’a rien de particulier sauf un cerveau un peu plus développé qui lui permet d’inventer des théories, des mythes, et aussi toutes sortes de machines. Les vrais croyants n’admettront jamais ces thèses abominables ; leur foi est plus forte que tout, fussent ils la risée de la vieille Europe.

Toutes ces guerres ne ressemblent pas à celles de 70 ou de 14-18 qui se sont terminées par un armistice, mais parfois plutôt à la Guerre des Boutons. Elles opposent des clans entre lesquels aucun compromis, aucun cessez le feu n’est possible. Elles ne peuvent s’achever que par la fin des combattants. C’est ainsi que la plupart de ceux qui ne voulaient pas croire aux atomes ont disparu sans connaître leur défaite.

Un bilan des sciences expérimentales au XXème siècle – par M RIO André

Un bilan des sciences expérimentales au XXème siècle.

par M RIO André
par M RIO André

L’héritage des siècles précédents.

Comment le XIXème siècle finissant voyait le siècle à venir.

Le XXème siècle. Première partie (1900-1939).

La cassure de la guerre 1939-1945.

La seconde moitié du XXème siècle.

Le bilan des idées.

Qu’en sera-t-il du XXIème siècle?

 

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Les connaissances se sont considérablement enrichies au cours du siècle qui s’achève. Les siècles précédents, le XIXème en particulier, avaient préparé la voie, et le XXème a poursuivi , en perfectionnant les instruments et les techniques, en développant les savoirs déjà acquis, mais il a surtout vu apparaître des idées et des faits complètement imprévus qui ont bouleversé les opinions sur le monde physique et sur la vie.
Comment ces changements sont ils perçus et compris par les scientifiques eux mêmes et par tous ceux, plus ou moins cultivés, dont les préoccupations scientifiques ne sont pas le métier?

L’héritage des siècles précédents.

On peut situer l’origine de la méthode expérimentale au début du XVIIème siècle avec Kepler et Galilée. Elle s’est peu à peu précisée au cours du XVIIIème qui a commencé à se débarrasser des mythes et des dogmes pour ne retenir que les faits observables, mais c’est au XIXème que la pratique des sciences est devenue une profession, avec une exigence de rigueur qu’on ne trouvait pas toujours précédemment.
L’astronomie, pratiquée depuis des millénaires, a consacré la mécanique de Newton avec la découverte de Neptune, calculée par Le Verrier avant d’être observée à l’endroit prévu. Limitée longtemps à l’observation et à la prévision du mouvement des astres, elle a commencé à s’intéresser à leur nature, ce qu’Auguste Comte avait présomptueusement jugé impossible; l’analyse de la lumière émise par le soleil et les étoiles a montré qu’ils sont composés des mêmes éléments que la Terre.
Cependant, à la fin du XIXème siècle, on ignorait toujours la source d’énergie des étoiles, ainsi que leur âge. On avait reconnu que la Voie Lactée était un immense ensemble d’étoiles dont le soleil faisait partie, mais on n’imaginait rien au delà, et on considérait l’Univers comme immuable et éternel. Dans le système solaire, on connaissait la plupart des planètes et quelques uns de leurs satellites, mais on ne savait à peu près rien de leur nature et de celle des comètes, et on avait découvert avec surprise que des météorites pouvaient tomber du ciel.
La Terre elle même n’était connue que superficiellement. La géologie consistait principalement à reconnaître et à classer les différentes roches qui la constituent et à dresser des cartes de leur répartition, mais les phénomènes d’origine interne: séismes, volcanisme, formation des reliefs, origine des plissements, étaient mal compris, et on ne disposait pas de méthodes de datation absolues.
La plupart des physiciens de leur côté pensaient que leur science était pratiquement achevée: mécanique, thermodynamique, acoustique, optique, électricité et magnétisme, tout s’interprétait mathématiquement de façon très satisfaisante. Maxwell avait même réussi à unifier l’optique, l’électricité et le magnétisme en une synthèse cohérente confirmée par les résultats de Hertz qui découvrait les ondes radio, conséquence de la théorie électromagnétique du rayonnement. Les rayons X, découverts en 1895, rentraient également dans ce cadre.
Seuls quelques faits isolés restaient inexpliqués: le rayonnement du corps noir, le spectre discontinu de la lumière émise par les éléments, l’effet photoélectrique, la radioactivité, le résultat négatif de l’expérience de Michelson. Ils semblaient devoir être compris sous peu, et ils l’ont été en effet, mais au prix d’un bouleversement et d’un renouvellement complet de la physique.
La chimie aussi a beaucoup progressé au cours du XIXème siècle. A la fin du XVIIIème, Lavoisier avait transformé une pratique empirique en une science cohérente: la variété illimitée des substances matérielles est constituée par combinaison d’un nombre limité d’éléments indestructibles: hydrogène, carbone, azote, oxygène, soufre, métaux…Les 4 éléments des philosophes ne sont pas des éléments, mais des mélanges ou des combinaisons. La chimie minérale concerne les combinaisons de ces éléments.
On l’a distinguée au départ de la chimie organique, celle de la matière vivante, composée des mêmes éléments, mais on s’est rendu compte assez tôt qu’elle diffère en fait non par son origine biologique, mais par les propriétés du carbone qui permet d’obtenir une variété illimitée de combinaisons impossibles avec les autres éléments.
Dès le début du siècle, on avait envisagé que les éléments pouvaient être constitués d’atomes, particules insécables, indestructibles, capables de se lier les uns aux autres, car les combinaisons se font selon des proportions définies. Au cours du siècle, on avait analysé de nombreuses substances d’origine biologique, et on en avait synthétisé aussi qu’on ne trouve pas dans la nature, mais l’idée d’atomes était farouchement combattue par des physiciens et des chimistes illustres comme Berthelot, qui les considéraient comme des élucubrations métaphysiques non scientifiques.
Cependant, d’autres chimistes comme Kekulé, Lebel, Vant Hoff, commençaient à imaginer que les combinaisons d’atomes, les molécules, constituaient des structures géométriques précises . Seules manquaient encore des méthodes d’investigation indiscutables. Mendéléiev de son côté proposait sa classification périodique des éléments basée sur le fait qu’on peut les grouper en familles dont les propriétés sont proches, et dont les bases théoriques devaient apparaître plus tard.
Les sciences de la vie ne se limitaient plus à la description et à la classification des espèces. Pasteur avait montré le rôle des microorganismes dans les fermentations et les maladies, et la physiologie avec Claude Bernard, expliquait le fonctionnement des différents organes des pluricellulaires, mais les mécanismes de la cellule vivante restaient totalement inconnus.
La génétique, esquissée par Mendel puis par de Vries, interprétait la transmission de certains caractères de génération en génération et admettait l’existence de gènes sans en connaître la nature. L’évolution des espèces, esquissée par Lamarck et précisée par Darwin permettait de concevoir une filiation de tous les êtres vivants depuis les plus primitifs jusqu’aux espèces actuelles les plus évolués. Elle s’appuyait à la fois sur la comparaison des espèces présentes et sur leur confrontation avec les fossiles de la paléontologie.
Si la sélection naturelle expliquait le tri entre des espèces plus ou moins bien adaptées à leur milieu, et ne pouvait plus considérer l’Homme comme une création à part, elle ne donnait pas la cause des mutations aléatoires qui font passer d’une espèce à l’autre. Pasteur avait démontré, non sans peine, qu’il n’existait pas de générations spontanées, et l’origine de la vie restait inexplicable.
Toutes les connaissances acquises au XIXème siècle et encore souvent mal consolidées n’allaient pas sans contestations et sans l’opposition farouche des partisans des croyances traditionnelles: l’existence des atomes et surtout l’origine animale de l’Homme étaient jugées scandaleuses. D’autres croyances anciennes comme l’astrologie étaient au contraire complètement discréditées, et les progrès de la physique dans son ensemble ne provoquaient pas de rejet mais n’étaient pas toujours bien compris: par abus de langage, on parlait de magnétisme animal, notion équivoque sans base expérimentale mais encore en usage, qui n’a rien à voir avec le magnétisme des physiciens, ni avec la sensibilité de certains animaux au champ magnétisme terrestre.

Comment le XIXème siècle finissant voyait le siècle à venir.

Le bilan des connaissances acquises, considérable, était vu avec beaucoup d’optimisme. La confiance dans les sciences , la foi dans le progrès, pouvaient même être excessifs avec les délires du scientisme présenté comme la religion de l’avenir. On prévoyait évidemment que le progrès allait se poursuivre: progrès des connaissances, des techniques et des applications. L’oeuvre de Jules Verne montre ce qu’on en attendait: exploration des pôles, du centre de la Terre, des continents encore mal connus, véhicules mécaniques, sous-marins, machines volantes, voyage dans la Lune, applications de l’électricité. Les sciences de la vie avaient beaucoup moins excité l’imagination de l’auteur, qui a pourtant consacré des pages à la description d’espèces marines. S’il a cru pressentir, à tort, l’homme invisible, il n’a pas prévu que le vivant pourrait être l’objet de manipulations génétiques.
En conclusion, le XIXème siècle finissant n’a prévu que l’extrapolation des connaissances du moment et ne pouvait imaginer les bouleversements pourtant déjà amorcés. . Siècle de paix relative en Europe après les guerres de Napoléon, et malgré celle, brève de 1970, et l’exacerbation des nationalismes, les pays avancés avaient bonne conscience après l’abolition de l’esclavage et considéraient le colonialisme comme une oeuvre charitable apportant aux peuples sauvages les bienfaits de la civilisation et du progrès.

 

Le XXème siècle; première partie (1900-1939).

Les premiers bouleversements ont concerné la physique. Dans les dernières années du XIXème siècle, Michelson avait tenté de mettre en évidence le mouvement de la Terre autour du Soleil en comparant la vitesse de la lumière dans le sens de son déplacement et dans la direction perpendiculaire. Si la vitesse de la Terre s’était ajoutée à celle de la lumière, une différence serait apparue entre les deux, mais il n’en fût rien, et il fallut en conclure que, contrairement à celle des objets matériels, la vitesse de la lumière est indépendante de celles de la source et de l’observateur. Ce résultat était contraire à la mécanique de Newton, mais implicitement contenu dans la théorie électromagnétique de Maxwell. Lorentz et Poincaré en avaient approché l’interprétation, mais c’est Einstein qui en a tiré toutes les conséquences dans la théorie de la Relativité restreinte: le temps et l’espace apparaissent différents pour des observateurs qui se déplacent à vitesse constante les uns par rapport aux autres, et la masse aussi est une forme d’énergie (E = m C2 ). La Relativité générale étend la théorie aux mouvements accélérés et à la gravité: les masses déforment l’espace et courbent les rayons lumineux.
Une série d’autres faits allait donner naissance à la physique quantique, et d’abord le rayonnement dit du corps noir: tout objet, incandescent ou non, émet un spectre continu de rayonnement électromagnétique dépendant de sa température. S’il est suffisamment chaud, il émet de la lumière visible; au dessous il émet de l’infrarouge, mais la physique classique ne pouvait expliquer la répartition des longueurs d’onde émises. Planck dût admettre pour l’interpréter que les échanges entre la matière et le rayonnement se font par quantités discontinues, des paquets d’énergie, les quanta. Une confirmation plus frappante concerne l’émission et l’absorption de la lumière par les atomes: chaque élément émet une série de raies discontinues de longueurs d’ondes spécifiques, et non un spectre continu. L’explication en a été donnée par Bohr: les électrons d’un atome ne peuvent se trouver qu’à des niveaux d’énergie discontinus caractéristiques de l’élément. Si l’électron reçoit une quantité convenable d’énergie, il saute à un niveau supérieur. Il restitue ensuite cette énergie en émettant un photon d’énergie correspondant à la différence des deux niveaux.
Einstein a interprété également l’effet photoélectrique: certains métaux émettent des électrons lorsqu’ils absorbent de la lumière, mais il existe un seuil au dessous duquel rien n’est émis, quelle que soit l’intensité de la lumière: les photons de lumière doivent avoir une énergie minimale suffisante, donc une longueur d’onde suffisamment petite, pour arracher un électron au métal. :
E = h.v
ou E est l’énergie, h la constante de Planck et v la fréquence de la lumière, c’est à dire le nombre d’oscillations par seconde.
Les développements de la physique quantique ont expliqué le comportement intime de la matière et des rayonnements, mais aussi bouleversé les idées traditionnelles. Ils ont interprété la structure et les propriétés des atomes, formés d’un nuage d’électrons autour d’un noyau beaucoup plus petit mais très dense constitué lui même de protons et de neutrons, mais toutes ces particules ne peuvent être considérés comme de petites billes solides. Ainsi que les photons, elles se comportent comme des ondes non localisées quand elles se déplacent, mais comme des paquets d’énergie localisés quand elles interagissent.
La lumière visible elle même ne représente qu’une zone étroite du spectre électromagnétique, allant des ultraviolets aux rayons X et y vers les petites longueurs d’onde, et de l’infrarouge aux ondes radio vers les grandes longueurs d’onde.
La radioactivité, découverte par Becquerel en 1897, étudiée par les Curie, est due à l’instabilité de certains noyaux atomiques comme l’uranium ou le radium, qui se manifeste par l’expulsion de particules et de rayonnement. En 1939, on a commencé à entrevoir la possibilité de provoquer une décomposition explosive de ces noyaux, libérant une énergie énorme, très supérieure à celle des explosifs chimiques.
La chimie a profité des progrès de la physique. Dès le début du siècle, celle-ci a, par diverses méthodes indépendantes, mis en évidence l’existence des atomes par la détermination du nombre d’Avogadro: combien y a-t-il d’atomes dans un gramme d’hydrogène? Toutes les mesures convergent vers la même valeur:

N = 6,02 . 10 puissance23

La notion d’atome devient la clef de la chimie, et la classification de Mendéléiev s’explique par leur structure électronique, liée elle même à la constitution des noyaux, et les atomes s’associent en molécules ou en cristaux selon des structures géométriques définies. Les réactions chimiques consistent à casser ou créer des liaisons entre eux. Ces structures et ces réactions rendent compte des propriétés de toutes les substances, naturelles ou synthétiques.
Si les atomes et les molécules sont électriquement neutres, il peut se faire des cassures donnant des fragments positifs ou négatifs, les ions, dont les propriétés sont complètement différentes. Ainsi, le sel ordinaire ou chlorure de sodium dissous dans l’eau est constitué d’ions chlore négatifs et d’ions sodium positifs qui cohabitent paisiblement, alors que le chlore et le sodium sont des éléments très réactifs qui agissent très violemment l’un sur l’autre.
Un peu plus tard, Staudinger a montré qu’il peut exister des molécules géantes formées de centaines de milliers d’atomes, les polymères, comme la cellulose , les protéines et les polymères, constituants des matières plastiques, des fibres textiles et des élastomères synthétiques actuels.
En astronomie, la découverte essentielle est due à Hubble qui montre qu’au delà de notre galaxie, la Voie Lactée, existent des milliards d’autres galaxies, et que l’ensemble de l’univers n’est pas immuable mais en expansion, toutes les galaxies s’éloignant les unes des autres d’autant plus vite qu’elles sont plus éloignées.
La connaissance de la Terre s’approfondit: on découvre sa structure interne, son noyau, et Wegener imagine la dérive des continents sans en connaître encore le mécanisme, idée qui sera vivement combattue à l’époque par la plupart des géologues.
Le bilan scientifique du demi-siècle s’accompagne d’un développement important des techniques: la production et la distribution de l’électricité, d’abord utilisée surtout pour l’éclairage. Les transports sont révolutionnés par l’apparition des moteurs à combustion interne, les débuts de l’électrification des chemins de fer. L’aviation, les sous-marins, la navigation à vapeur s’imposent. Les télécommunications se développent: le téléphone, la radio, détrônent progressivement le télégraphe. La matière première principale de l’industrie et de l’énergie reste le charbon, mais le pétrole commence à prendre une place importante avec le développement de l’automobile.
L’attitude du public face aux sciences et aux techniques reste la confiance dans le progrès, bien que l’amélioration du confort reste limitée et les progrès de la médecine encore modestes après les travaux de Pasteur. Si l’ensemble du public s’intéresse au développement des techniques qui se mettent à sa portée, seule une petite minorité est consciente de l’importance des acquis des sciences fondamentales.

 

La cassure de la guerre de 1939-1945.

La guerre oblige à développer dans l’urgence des techniques d’applications militaires et ne favorise qu’indirectement le progrès des connaissances. sans fil. A la mélinite de la guerre de 1914-1918 succèdent le TNT et d’autres explosifs mieux adaptés. Les premiers avions à réaction apparaissent. Un textile nouveau, le Nylon, utilisé pour les parachutes est la première fibre synthétique créée par l’industrie. Pour les soins aux blessés, la pénicilline permet enfin que les combattants meurent moins de maladies que du fait des armes.
Enfin, la fission de l’uranium et du plutonium, tout juste découverte, et mise au point avec d’énormes moyens, aboutit à la bombe atomique qui voit la fin des hostilités.
La guerre terminée, les Etats-Unis, qui ont attiré une part importante de la compétence européenne, sont florissants. Leur industrie a fait un effort considérable et s’apprête à se reconvertir pour la paix, tandis que l’Europe est complètement ruinée.
Partout on se préoccupe de reconstruire, de retrouver la prospérité, et tous aspirent à un confort jusque là peu répandu. L’industrie rénovée va y parvenir: électroménager, sanitaire, chauffage, transports, matériaux nouveaux vont y contribuer, et l’agriculture va devoir se moderniser pour mettre fin à la pénurie.
Cette frénésie de croissance ne va pas sans un début de réticence envers les sciences: les moyens de destruction accrus font pressentir que les nouvelles techniques peuvent être plus dangereuses que profitables. Plus tard, les soucis de l’environnement vont aggraver cette tendance, mais une autre cause de désaffection se précise: les connaissances, les techniques deviennent de plus en plus touffues, plus compliquées, leur compréhension plus difficile malgré la généralisation d’un enseignement souvent trop scolaire et abstrait. Ce qu’on ne comprend pas inquiète.

La seconde moitié du XXème siècle.

Ces cinquante années ont apporté beaucoup plus de connaissances nouvelles et imprévues que tous les siècles qui les ont précédées, grâce à des chercheurs de plus en plus nombreux, des moyens de plus en plus importants et des techniques de plus en plus puissantes.
L’astronomie ne se contente plus d’observations en lumière visible: tout le spectre électromagnétique, des rayons X et  à l’infrarouge et aux ondes radio, toutes les particules venant de l’espace: électrons, rayons cosmiques, neutrinos, sont détectés, souvent grâce à des engins hors de l’atmosphère terrestre: satellites et sondes spatiales.
A terre, la lumière visible est captée par des télescopes de plus en plus puissants, de plus en plus nombreux. Des détecteurs de lumière extrêmement sensibles, des techniques de correction de la turbulence atmosphérique, et plus récemment des associations de télescopes couplés permettent d’améliorer considérablement les performances. La radioastronomie, à terre également, utilise des radiotélescopes de grandes dimensions.
Les résultats justifient ces énormes déploiements de moyens. L’univers est scruté jusqu’à ses extrêmes limites, soit plus de dix milliards d’années lumière. On découvre qu’il est peuplé de centaines de milliards de galaxies groupées en amas et en superamas séparés par d’immenses bulles vides. Il arrive que des galaxies fusionnent, se déforment. Certaines parmi les plus lointaines possèdent en leur centre un quasar, beaucoup plus lumineux à lui seul que toute une galaxie, et siège d’évènements cataclysmiques.
Les centaines de milliards d’étoiles qui constituent chaque galaxie ont des masses et des durées de vie très variables. Toutes ont pour source d’énergie principale la fusion de l’hydrogène en hélium. Les plus petites ont la durée de vie la plus longue, car elles ménagent leur combustible. Des étoiles moyennes comme le Soleil peuvent fonctionner environ dix milliards d’années, et finissent leur vie en géante rouge, puis en naine blanche. Les plus grosses ont une vie beaucoup plus brève qui se termine de façon beaucoup plus brutale: les supernovae. Elles produisent tous les éléments plus lourds que l’hélium et finissent, selon leur masse, en étoile à neutrons ou pulsars, très petits et très denses, ou en trous noirs dont rien, pas même la lumière, ne peut s’échapper.
L’exploration du système solaire, commencée avec les débarquements sur la Lune, a été poursuivie au moyen de sondes qui ont permis d’examiner de près les planètes et leurs satellites en passant à proximité ou en se satellisant autour de Mercure, Vénus, Mars et Jupiter. La surface des planètes solides est maintenant bien connue, et l’extrême diversité de ces astres est remarquable. Les uns sont brûlants, la plupart glacés. Seuls les plus gros possèdent une atmosphère, mais toujours différente de celle de la Terre. Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune sont essentiellement des boules de gaz autour d’un noyau dense.
Le soleil lui même est constitué principalement d’hydrogène, et sa température varie de 6000°environ en surface à plus de 10 millions de degrés en son centre où se produit la fusion de l’hydrogène en hélium avec émission de neutrinos qu’on a pu observer sur terre.
On commence aussi à détecter des planètes autour des étoiles les plus proches.
Toutes les données recueillies renseignent sur les évènements qui se passent ou se sont passés dans l’univers, avec un décalage lié à la vitesse de la lumière. : il a une histoire, et la théorie du Big-Bang, confirmée par une série d’indices, en fait remonter l’origine à environ 15 milliards d’années. Il serait né d’une explosion gigantesque dont on retrouve encore les traces, et qui se poursuit toujours par son expansion. On n’a pas encore tranché: cette expansion sera-t-elle indéfinie ou suivie d’une période de contraction, le Big-Crunch.

La connaissance de la Terre ne se limite plus à sa surface. On sait que sous les continents et les océans elle est constitué d’un manteau de silicates chaud et visqueux, d’un noyau liquide métallique riche en fer, avec au centre une graine de fer cristallisé.
Les grands phénomènes géologiques ont pour origine la chaleur dégagée par les éléments radioactifs du manteau et du noyau. Par convexion, il se produit des remontées des masses les plus chaudes. Les continents , flottant sur le manteau, sont entraînés dans des mouvements variés qui provoquent des cassures et des collisions. La dérive des continents est à l’origine des reliefs, des fossés, des séismes et du volcanisme.
La Terre comme tout le système solaire, s’est formée il y a environ 4,5 milliards d’années à partir de gaz et de poussières analogues aux météorites. On connaît assez bien son histoire des dernières centaines de millions d’années grâce à l’étude des diverses formations géologiques, et on commence à l’esquisser pour les périodes plus anciennes.

La physique quantique domine au XXème siècle, comme la physique classique au XIXème.Après avoir interprété la structure électronique des atomes, elle s’intéresse aux propriétés du noyau: la radioactivité, la fission, la fusion. Des accélérateurs de particules de plus en plus grands mettent en évidence des particules de plus en plus nombreuses et leurs interactions, puis une mise en ordre s’impose. La plupart des particules exotiques obtenues, dont la durée de vie est très brève, sont elles mêmes des assemblages de particules plus élémentaires regroupées en deux familles: les leptons et les quarks, et les antiparticules correspondantes. Seules trois particules stables constituent la matière ordinaire: les électrons et les quarks u et d.
A la gravité et à l’interaction électromagnétique s’ajoutent deux interactions fondamentales à courte portée: l’interaction forte unit les quarks en protons et en neutrons, et ces derniers entre eux dans le noyau des atomes. L’interaction faible intervient dans la radioactivité. Les interactions sont elles mêmes assurées par d’autres types de particules: le graviton encore hypothétique, le photon, les bosons W et Z° et les gluons. La chromodynamique quantique interprète ces interactions, et des tentatives de synthèse s’efforcent d’unifier interactions et particules en un modèle unique.
La théorie quantique participe aussi à la physique des solides avec les semi-conducteurs, la supraconductivité, ainsi que les lasers. Les applications ont bouleversé toutes les techniques, avec le développement de l’énergie nucléaire, de l’électronique, des télécommunications, l’ horlogerie à quartz, les calculatrices, les systèmes de positionnement (GPS) et par dessus tout l’informatique.
Après les microscopes électroniques, les microscopes à pointe permettent d’observer et de manipuler individuellement les atomes.

La chimie aussi a profité des progrès de la physique quantique: les liaisons, les réactions chimiques s’interprètent par des mécanismes électroniques et radicalaires, ce qui permet de mieux les prévoir et mieux les maîtriser. Les méthodes physiques d’analyse: spectroscopie infrarouge, spectroscopie de masse, spectroscopie des rayons X, résonance magnétique nucléaire, donnent la structure détaillée des molécules et des cristaux. Associées aux méthodes fines de séparation: chromatographie en phase liquide ou gazeuse, elles permettent d’isoler et d’identifier des traces infimes de substances.
L’industrie chimique et pétrochimique fournit en quantité des produits de plus en plus nombreux et variés: matières plastiques, produits pharmaceutiques, détergents, fibres synthétiques…

La biologie s’éclaire enfin par la découverte des mécanismes fondamentaux de la vie. Crick et Watson établissent la structure en double hélice de l’acide désoxyribonucléique (ADN), constituant essentiel des chromosomes de la cellule, supports de l’hérédité. Leur rôle dans la synthèse des protéines, par l’intermédiaire de l’acide ribonucléique, est élucidé par Lwoff, Monod et Jacob. La structure et le rôle des enzymes, catalyseurs des réactions biologiques, se précise. Le code génétique, qui traduit les acides nucléiques en protéines, est déchiffré. Les mécanismes physico-chimiques très compliqués de la vie se dévoilent peu à peu, même ceux du cerveau, immense réseau de neurones dans lequel l’influx nerveux circule sous forme de potentiel électrique relayé dans les synapses par des neurotransmetteurs chimiques.
Grâce à des techniques nouvelles utilisant des enzymes, on apprend à couper, souder, remanier les brins d’ADN,les recopier et les multiplier, à modifier le patrimoine génétique des cellules. La médecine dispose de médicaments nouveaux plus spécifiques et plus efficaces, d’antibiotiques, et de techniques d’exploration de plus en plus puissantes: scanner, imagerie par résonance magnétique (IRM), échographie, et caméra à positons pour l’exploration du cerveau en activité.
On peut imaginer aussi comment la vie a pu apparaître à partir de molécules organiques formées spontanément, comme les acides aminés, constituants des protéines, et comment elle s’est développée et diversifiée. La comparaison des ADN de toutes les espèces vivantes montre que la vie a une origine unique. Après avoir longtemps subsisté sous une forme analogue aux bactéries actuelles, elle s’est diversifiée en végétaux et animaux dont la paléontologie permet de retracer les étapes.
Tant de résultats ont été possibles grâce aux moyens considérables mis en oeuvre. Jamais il n’y avait eu autant de chercheurs, de techniciens, disposant de moyens aussi importants, dans les universités, les centres de recherche, les organismes privés et publics. Tantôt regroupés en très grosses équipes, en physique fondamentale autour des accélérateurs de particules, dans les centres d’études spatiales pour les fusées, les satellites et les sondes spatiales; tantôt plus dispersés dans l’informatique, la biologie moléculaire, le génie génétique, tous les participants ont travaillé en combinant coopération et compétition.

 

Le bilan des idées.

Il a des aspects à la fois positifs et négatifs. Malgré le développement de l’éducation, et même dans les pays qui se prétendent les plus évolués, la grande majorité n’a conscience des progrès réalisés que par les moyens techniques mis à sa disposition, et ignore délibérément tout des connaissances sous-jacentes. S’il est évidemment impossible, et d’ailleurs sans intérêt, que chacun connaisse tous les détails des techniques, affaire des spécialistes, il est regrettable que des gens qui se considèrent comme cultivés n’aient pas toujours une vue éclairée des connaissances actuelles.
Jamais on n’avait eu une vision aussi approfondie du monde, de la vie et des mécanismes de la pensée consciente, mais les croyances les plus naïves et archaïques n’en ont pas moins autant de succès: astrologie, magie, médecines imaginaires prospèrent, ainsi que les sectes aux doctrines délirantes qui exploitent la crédulité de leurs adhérents.
Les Etats-Unis en sont un exemple caricatural: pays techniquement le plus avancé et le plus puissant, c’est aussi la patrie des créationnistes et des opinions les plus rétrogrades.
Dans tous les pays les plus évolués aussi, des associations plus ou moins fanatiques refusent sans discernement, au nom de la Nature, des techniques dont elles ne veulent voir que les inconvénients, au besoin inventés, et proposent en échange des solutions utopiques.
Dans les pays moins évolués, dits en voie de développement, le contraste est encore plus net. L’évolution des connaissances s’est faite si vite que la plupart n’ont pas eu le temps de les assimiler.
C’est pourtant une véritable révolution des idées qu’ont entraînés les acquis des sciences expérimentales. Le rationalisme intransigeant du XIXème siècle a reculé: avec la Relativité, les notions de temps, d’espace, ne sont plus absolus. Avec les quanta, le sens du réel devient flou. Les objets quantiques, à la fois ondes et particules, ne peuvent être rigoureusement localisés, et leurs caractéristiques peuvent rester indéterminées tant qu’ils n’ont pas interagi.
Cependant, loin d’être en contradiction avec la physique classique, la physique quantique apparaît au contraire comme la cause profonde, microscopique, des phénomènes qui nous sont plus familiers. Rien n’est changé dans la vie courante, mais la leçon à en tirer est que le bon sens commun n’a plus cours au delà.
Des questions plus fondamentales restent sans réponses: pourquoi le monde est-il tel qu’il est et pas autrement? Les constantes fondamentales qui caractérisent les particules élémentaires et leurs interactions, et dont dépendent toutes les propriétés de la matière et du rayonnement pourraient elles être différentes ou non de ce qu’elles sont, et pourquoi? Si elles étaient différentes, nous ne serions pas là pour le constater, mais pourrait-il exister autre chose?
La théorie du Big-Bang, qui s’appuie sur une série de résultats concordants, reste une hypothèse cohérente mais indémontrable. Est-ce un évènement unique, ou une péripétie dans un univers beaucoup plus grand?
Le déterminisme rigoureux de la physique classique s’est trouvé tempéré par la physique quantique, mais l’une et l’autre ne se sont consacrées pendant longtemps qu’à des phénomènes qu’elles pouvaient décrire mathématiquement de façon exacte. Il existe cependant dans les mathématiques des suites d’expressions qu’on ne peut calculer que de proche en proche, et qui évoluent de façon imprévisible à long terme. . On peut seulement préciser que leur évolution reste contenue dans des limites, les”attracteurs étranges”. C’est ainsi que s’est développée une théorie du chaos, et, en fait, la plupart des phénomènes réels , comme la turbulence, la météorologie, ne peuvent être traités que de façon statistique.
Au XIXème siècle, la vie et la pensée consciente étaient certainement les phénomènes les plus incompréhensibles. On en ignorait totalement les mécanismes fondamentaux. Actuellement, si on ne sait pas encore de façon précise comment la vie est apparue, la question est circonscrite: elle n’a pu émerger qu’à partir de matières prébiotiques banales qui se forment spontanément et qu’on retrouve jusque dans les météorites. Dans un milieu ouvert recevant de l’énergie de l’extérieur, la lumière solaire, et où ils ne risquent pas de rester totalement figés ou d’être entièrement détruits, et c’est le cas en présence d’eau liquide, leur structure évolue inexorablement vers une complication croissante qu’une sélection spontanée amène à des formes de plus en plus organisées.
L’apparition et l’évolution de la vie, résultat d’un jeu entre les acides nucléiques et les protéines, a une origine unique, mais existe-t-il ailleurs d’autres possibilités amenant à l’existence d’êtres organisés autonomes?
La pensée consciente a paru longtemps un phénomène tout à fait immatériel. Toute la philosophie traditionnelle, qui ne nous a rien appris et a accumulé erreurs et non-sens, a toujours manifesté le plus grand mépris pour les choses matérielles, et a substitué à la réalité un monde de mots qu’elle manoeuvre à sa fantaisie, faisant un emploi abusif de la logique. La pensée logique, qui ne s’applique en toute rigueur qu’aux mathématiques, n’a qu’un pouvoir très limité dans les choses concrètes qui ne sont jamais parfaitement définies et connues exactement, et convient encore plus mal dans les idées abstraites encore beaucoup plus équivoques.
Les connaissances actuelles sur le cerveau et son fonctionnement, bien qu’encore très incomplètes, sont une approche bien différente et autrement efficace et précise qui relègue celle des philosophes au rang de rêveries simplistes et stériles. Après les domaines de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, l’organisation du cerveau est celui de l’extrême complexité, et il inspire déjà les futures machines de l’informatique qui elles aussi, mais avec d’autres moyens, ont pour objet le traitement de l’information. Une convergence s’esquisse entre ces deux disciplines.

Qu’en sera-t-il du XXIème siècle?

Il serait bien présomptueux de faire des pronostics précis. On peut prévoir sans trop de risques que des techniques de plus en plus efficaces vont se développer, que la physique va continuer à s’intéresser aux conditions extrêmes de température, de pression, d’énergie, que l’exploration de l’univers va se poursuivre, que la théorie du Big-Bang va être soumise à de nouvelles épreuves. Les possibilités de la biologie moléculaire, du génie génétique, paraissent illimitées, la connaissance du cerveau, le développement de l’informatique également.
Y aura-t-il aussi des percées actuellement insoupçonnées? Si l’on en juge par l’histoire des siècles précédents, ce n’est pas invraisemblable. On peut aussi s’inquiéter: les ressources de la Terre seront-elles menacées, la pollution, l’effet de serre, la violence seront-ils maîtrisés?
Enfin, la cassure va-t-elle s’aggraver entre les connaissances d’une petite minorité et une opinion publique dépassée?

 

Résumé

Préparés par les siècles précédents, le XIXème en particulier, les acquis des sciences expérimentales se sont considérablement accrus au XXème siècle.
La physique a été complètement renouvelée dès le début du siècle par la Relativité et la mécanique quantique; la notion d’atome s’est imposée en chimie, ainsi que celle de macromolécule.
Dans la seconde moitié du siècle, l’astronomie, la physique des particules élémentaires, les techniques d’analyse, ont fait des progrès considérables, et les phénomènes fondamentaux de la vie ont enfin été compris avec la biologie moléculaire et la génétique, tandis que les connaissances acquises sur le cerveau commencent à faire comprendre le fonctionnement de la pensée consciente.
Tous ces résultats ont bouleversé les idées qu’on peut se faire sur le monde et sur nous-mêmes.

Vraies et fausses sciences

VRAIES ET FAUSSES SCIENCES

riobravotexte de M RIO

Le besoin de connaître et de comprendre.
Les différentes approches de la connaissance :
Les Mythes.
La Métaphysique.
La Méthode expérimentale

Le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire que les choses sont ce qu’on voudrait qu’elles soient (d’après Bossuet, repris par Pasteur).
Peut-on distinguer ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas ?Ce n’est pas une querelle de mots, mais une question de méthode et d’authenticité des résultats, et on essaie ici d’y apporter quelques éclaircissements .Il doit être bien entendu que la science moderne a pour but exclusif la connaissance objective , ce qui implique qu’elle ne peut rien dire du bien et du mal, de la beauté dans la nature et dans les arts, des croyances invérifiables politiques, religieuses ou philosophiques, ce qui ne signifie pas que les scientifiques, en tant qu’hommes, ne puissent avoir aucune opinion subjective dans ces différents domaines.

Le besoin de connaître et de comprendre.

Chacun éprouve, plus ou moins, le besoin de connaître et de comprendre, et les sciences ont pour but de satisfaire ce besoin .Leur objectif peut donc être considéré comme une recherche plus ou moins désintéressée de la connaissance du monde extérieur et de nous- mêmes.
Qu’est-ce que connaître et comprendre L’instrument de la connaissance et de la compréhension est notre cerveau C’est un système qui traite l’information :il reçoit des perceptions, les analyse, s’en fait une représentation et les met en mémoire Comprendre est le sentiment subjectif de se faire une représentation cohérente et complète de la chose concernée.
Si le cerveau est un dispositif extraordinairement compliqué et perfectionné, il a aussi ses limites :nous vivons alternativement dans deux états de conscience différents, l’éveil et le rêve. Même éveillés, nous nous trompons fréquemment, d’autant que nous avons une tendance souvent irrésistible à prendre nos désirs pour des réalités, et l’affectivité l’emporte facilement sur la rigueur. Les sciences étant des créations humaines, on peut se demander dans quelle mesure elles correspondent à une réalité considérée comme indépendante de ses observateurs.

Les différentes approches de la connaissance.

Les Mythes .Tout dans le monde, supposé fonctionner comme l’Homme, a une âme, c’est à dire une pensée consciente, une volonté et le pouvoir d’agir .Si cette explication convient aux animaux évolués, on l’applique aussi à la Terre, aux arbres, au ciel, au vent, à la mer et à tout le reste. Cette façon de voir permet d’expliquer après coup n’importe quoi, mais il ne faut pas être exigeant sur la qualité de l’explication .On peut imaginer sur ce modèle un nombre illimité d’interprétations différentes, toutes puériles et invérifiables ;on ne peut jamais rien prévoir avec certitude .Il s’en faut cependant que cette façon de penser ait totalement disparu, même chez des gens considérés comme cultivés.

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les esprits veillent

 

La Métaphysique, ou le monde exprimé par le langage .L’Homme étant un animal raisonneur, sinon raisonnable, essaie de rationaliser sa pensée en s’efforçant de la rendre cohérente .Ne se satisfaisant plus de mythes puérils, les métaphysiciens, inspirés par la rigueur efficace des mathématiques , ont voulu interpréter le monde par une pensée logique qui ne laisse pas de place au doute .Malheureusement, la réalité concrète se prête difficilement à cette approche trop simpliste .Les tentatives ont abouti à créer des univers fictifs où tout parait parfaitement défini, où l’on prétend démontrer tout ce que l’on veut , mais qui n’ont pas grand-chose de commun avec le monde réel.
On n’expliquait rien par exemple en disant que l’opium possède une vertu dormitive, ce qui n’était qu’une autre façon plus abstraite de dire qu’il fait dormir .L’horreur du vide ne fait pas davantage comprendre le fonctionnement du baromètre à mercure ou de la pompe aspirante .Ces exemples peuvent paraître caricaturaux , et il est peut-être trop facile d’ironiser aujourd’hui sur les divagations qu’ont inspiré les propriétés supposées des quatre éléments :la terre, l’eau, l’air et le feu, dont nous savons maintenant que ce ne sont pas des éléments ,ou sur l’idée qu’on se faisait jusqu’au XVIIème siècle du chaud ou du froid, considérés comme des propriétés intrinsèques des matériaux ou des végétaux(par exemple le diamant est supposé toxique parce qu’il est froid par nature).
Tous les métaphysiciens n’étaient peut être pas aussi naïfs, mais leurs discours sont aussi vains .C’était sans doute une étape inévitable, et il fallait que l’échec soit flagrant pour qu’on pense à rechercher une autre voie qui devait d’ailleurs se révéler beaucoup plus ardue parce que beaucoup moins spontanée.
Si la raison raisonnante a paru triompher pendant longtemps, c’est parce qu’elle était considérée comme la manière noble d’atteindre à une connaissance rigoureuse, mais sa faiblesse est qu’elle n’est valable que si l’on connaît parfaitement les objets dont on traite, ce qui n’est rigoureusement le cas qu’en mathématiques, où l’on travaille sur des notions abstraites parfaitement définies .Dès qu’on aborde le monde matériel, la vie et la pensée consciente, elle perd une grande partie de son efficacité si elle dédaigne, comme les purs philosophes, de faire appel à une expérimentation rigoureuse et se contente de l’expérience banale de la vie courante .Ce dédain, soigneusement cultivé pendant des siècles, a abouti à une impasse.

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les raisonneurs

 

La méthode expérimentale. Les attitudes précédentes expliquent le monde uniquement par du discours ;c’est un verbiage stérile .La méthode expérimentale au contraire considère que pour connaître la réalité il faut l’observer et expérimenter .Il faut aussi et avant tout bannir toute idée préconçue : la recherche d’une connaissance authentique exige que l’on ne soit pas persuadé, pour des raisons de croyances ou de conformité intellectuelle, de connaître d’avance le résultat, ce qui entraîne à coup sûr à minimiser ou à écarter tout ce qui ne va pas dans le sens souhaité.
La querelle des générations spontanées au siècle dernier en est un exemple remarquable : face à des adversaires plus préoccupés de polémique que d’expérimentation rigoureuse Pasteur disait que sa motivation n’était pas de démontrer à tout prix qu’il n’y avait pas de générations spontanées, mais de parvenir à une conclusion, quelle qu’elle soit, au moyen de faits indiscutables .L’état de ses connaissances et ses résultats l’amenaient à penser que l’apparition subite et spontanée de la vie dans un milieu de culture stérile était une chimère, mais qu’il aurait considéré comme une découverte fondamentale d’en démontrer expérimentalement la réalité.
Les scientifiques doivent donc éviter absolument tout préjugé, sous peine de se laisser entraîner à justifier par des arguments douteux ou des faits équivoques des idées qu’ils voudraient à tout prix défendre .La méthode expérimentale exige donc à la fois de se salir les mains et de pratiques une ascèse intellectuelle rigoureuse.
L’expérimentation doit obéir à des règles strictes :les résultats doivent être reproductibles avec suffisamment de précision et s’exprimer autant que possible par la mesure de grandeurs définies ou de constatations indiscutables :le signal d’un détecteur, la coloration d’un réactif, l’observation visuelle ou photographique d’une structure caractéristique, etc.
Bien entendu, l’expérimentation est un métier délicat qu’il faut apprendre pour opérer correctement et éviter les multiples risques d’erreur. Il faut admettre, et l’expérience le confirme, que le monde est cohérent : les faits n’obéissent pas à des caprices imprévisibles comme dans les rêves sans quoi aucune interprétation ne serait possible En effet, la science n’est pas une simple accumulation d’observations et de recettes .Elle exige qu’on n’utilise que des notions bien définies, des grandeurs mesurables objectivement .Par exemple, pour connaître le poids d’un objet, on peut l’estimer en le soupesant ou le peser avec une balance .Dans le premier cas, c’est une appréciation subjective, imprécise ; dans l’autre, objective, la mesure est précise et indépendante des états d’âme de l’observateur . De même, dans une pièce froide, un morceau de métal sera jugé au contact plus froid qu’un morceau de bois, tandis que l’inverse se produira dans un lieu très chaud. Un thermomètre montrera qu’en fait les deux sont à la même température.
La méthode n’exclut pas l’imagination, bien au contraire : pour comprendre les faits, il ne suffit pas de les observer ; il faut imaginer des théories qui soient vérifiables (on dit aussi réfutables, traduction de l’anglais falsifiable qui suggèrent de nouveaux essais que l’expérience confirme ou non, mais le moindre point de désaccord avec les faits oblige à reconsidérer la théorie.
Il faut enfin donner la priorité aux explications les plus simples, et n’avoir recours aux plus extravagantes qu’en cas de nécessité absolue. L’interminable histoire des OVNI en est un bel exemple. Vers la même époque, un astronome soviétique qui étudiait le mouvement des satellites de Mars concluait de l’instabilité de leur trajectoire qu’ils devaient être très légers, donc creux, et par conséquent artificiels. L’observation directe par des sondes interplanétaires a montré par la suite que ce n’étaient en réalité que de vulgaires blocs rocheux.

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observer

observer

Mars, ses canaux et ses satellites
Il arrive cependant, mais exceptionnellement, qu’on soit obligé de bouleverser des notions universellement admises jusque là , et qui paraissaient fondamentales :c’est le cas de la relativité, qui ne considère plus le temps et l’espace comme des données absolues, et bien davantage encore de la physique quantique qui a dû renoncer à l’idée essentielle qu’était le déterminisme il y a dans les phénomènes quantiques des évènements imprévisibles par nature, et des objets quantiques comme les particules élémentaires ont des caractéristiques qui diffèrent profondément de celles des objets qui nous sont familiers.
Il ne faut pas en conclure que tout peut être constamment remis en question : il a fallu une somme considérable de travaux, de résultats indiscutables et de réflexions pour aboutir à ces révolutions, et si les théories évoluent, les faits expérimentaux, eux, restent.

Observer et expérimenter

 Suite VRAIES ET FAUSSES SCIENCES

 

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observer

Les différentes sciences :
Les Mathématiques.
Les sciences expérimentales : Physique, Chimie, Biologie .
Les sciences humaines : Psychologie, Sociologie.
Les sciences appliquées, les applications des sciences.

Les pratiques empiriques qui s’adressent au public
La Psychanalyse.
Graphologie, Morphopsychologie, Numérologie.
Les Médecines parallèles : Thermalisme, Acupuncture, Homéopathie.

Les différentes sciences.

Les mathématiques ne sont pas une science expérimentale, parce que leur objet est abstrait et leur méthode uniquement la logique . Leurs axiomes et leurs postulats de base sont cependant inspirés par la réalité ; le résultat des calculs peut se vérifier expérimentalement, mais il est possible, à condition de changer les règles du jeu, d’imaginer un monde où 2+2 serait différent de 4.On sait aussi que la géométrie euclidienne n’est pas la seule possible, même si c’est celle dans laquelle nous vivons.
Les sciences expérimentales (dites exactes, dures ou inhumaines) , la physique, la chimie et la biologie, sont les sciences où la méthode expérimentale triomphe actuellement.
La physique est la science des interactions : elle nous dit quoi peut agir sur quoi, et comment. Elle est passée par deux étapes bien distinctes : la physique classique concerne le monde à notre échelle. Elle est conforme à notre façon habituelle de penser ; elle considère qu’il existe une réalité extérieure indépendante des observateurs, que les évènements s’y enchaînent de façon rigoureuse, théoriquement prévisible sans aucune incertitude, selon des lois générales qui exigent en particulier qu’aucune action ne soit possible à distance sans un agent intermédiaire bien défini, onde ou particule par exemple.
La physique quantique a dû renoncer à cette rigueur absolue. Elle introduit une certaine incertitude dans les mesures et dans l’enchaînement des faits. Cette incertitude est toute relative et permet cependant d’obtenir des résultats d’une très grande précision : ainsi le moment magnétique de l’électron, calculé et vérifié jusqu’à la dixième décimale.

Le monde quantique nous parait tout à fait étrange . Il exige un gros effort d’abstraction, mais il est parfaitement cohérent et justifie les lois de la physique classique . La physique quantique ne prétend plus représenter le réel tel qu’il est mais tel que nous pouvons l’exprimer par un formalisme abstrait, donc créé par notre cerveau, mais efficace, et qui n’a jamais été mis en défaut jusqu’ici.
Classique ou quantique, la physique peut être divisée par commodité en quelques disciplines mécanique, thermodynamique, optique, électromagnétique, nucléaire, mais toutes sont plus ou moins interdépendantes, et la diversité des phénomènes s’interprète actuellement
par seulement quatre types d’interactions (gravité, électromagnétisme, interactions forte et faible que l’on s’efforce d’ailleurs de ramener à une seule.
Aucune autre science ne pose plus de questions aussi fondamentales que la physique, même celles de la vie et de la pensée consciente : pourquoi le monde est-il ce qu’il est et pas autrement ? Quelle réalité plus profonde se cache sous nos notions actuelles d’interaction, de particules, d’énergie, d’espace et de temps ?

La chimie a véritablement pris forme quand on a compris, à partir de Lavoisier, que la variété illimitée des matières minérales, végétales et animales était formée d’un petit nombre d’éléments(les métaux, l’hydrogène, le carbone, l’azote, l’oxygène, le soufre, etc ),et que les atomes de ces éléments se combinent selon des règles précises, dans des rapports et selon des configurations définis, comme les pièces d’un meccano, pour constituer les molécules.
La physique quantique a donné une interprétation plus profonde de ces règles, de ces structures et des mécanismes des réactions chimiques qui permettent de transformer ces assemblages que nous les observons : état physique, solide, liquide ou gazeux ; consistance, couleur, réactivité, etc, sont les conséquences directes de sa structure à l’échelle moléculaire.

La biologie a succédé à l’Histoire Naturelle, qui se contentait de décrire et de classer les espèces .Une connaissance de plus en plus précise de la composition chimique de la matière vivante, de son architecture et de son fonctionnement, a abouti à la biologie moléculaire qui a enfin expliqué la vie par les mécanismes physico-chimiques du fonctionnement de la cellule et de sa reproduction .Le génie génétique qui en découle dispose maintenant de techniques de plus en plus efficaces pour intervenir dans ces mécanismes .Cependant, bien que basée sur des phénomènes physicochimiques, la vie se situe à un niveau d’organisation très supérieur qui fait sa spécificité, en particulier dans la structure et le fonctionnement du système nerveux et du cerveau.

Il n’y a donc plus de frontières maintenant entre les sciences expérimentales, sauf celles qu’imposent les exigences pratiques des techniques et de la spécialisation.

Les sciences humaines (dites aussi sciences molles).
La psychologie concerne la pensée consciente. Elle se distingue de l’approche biologique, objective, du fonctionnement du cerveau. Elle a un caractère nettement empirique, car elle utilise des notions floues, subjectives, et par conséquent incertaines .Un exemple banal de ces notions est le coefficient intellectuel (QI, considéré habituellement comme une mesure de l’intelligence. En fait, il s’agit d’un test empirique, arbitraire, et le fait qu’il se traduit par un nombre ne doit pas faire illusion, car l’intelligence est une notion tout à fait ambiguë qui ne peut être définie de façon rigoureuse.
Sur des bases imprécises, on ne peut évidemment pas bâtir une science exacte, avec des lois rigoureuses, et capable de faire des prévisions précises Le cerveau est un système extraordinairement compliqué .Il n’existe pas deux individus identiques, et chaque individu n’est jamais deux fois exactement dans le même état .L’analyse du comportement est donc nécessairement très approximative, et aucune situation n’est reproductible.
A quelles conditions la psychologie pourrait-elle devenir une science précise ? Les psychologues se trouvent actuellement dans la situation d’un observateur qui étudierait un téléviseur ou un ordinateur en regardant l’écran, mais sans avoir la moindre idée de ce qui se passe à l’intérieur et sans trop s’en soucier.
Les neurobiologistes de leur côté, par une étude approfondie du cerveau et de son fonctionnement, ont acquis une masse considérable de connaissances, mais la complexité de leur sujet est telle qu’ils sont encore bien loin d’expliquer le détail de ce que les psychologues observent de l’extérieur, et il n’est pas évident qu’ils y parviennent un jour.
Comment imaginer l’avenir de la psychologie ? Restera-t-elle descriptive et empirique ? Sera-t-elle profondément transformée par les progrès de la neurobiologie moléculaire ? Si l’histoire naturelle a abouti à la biologie moléculaire, c’est parce qu’elle s’est rapprochée progressivement de la structure détaillée de la cellule vivante, et qu’elle y a trouvé les lois générales qui expliquent jusque dans le détail les mécanismes de la vie, ces lois étant les conséquences des lois plus générales de la physico-chimie.
Que la psychologie puisse réaliser une telle révolution ne parait pas absolument impensable, mais ce serait au prix de l’abandon de toutes les notions floues et des pratiques approximatives qu’elle utilise actuellement et leur remplacement par des concepts bien plus rigoureux, encore inimaginables, et des techniques empruntées à la biologie.
Quelles lois générales, quelles prévisions seraient possibles dans ce domaine qui nous parait encore si vague et si imprévisible ? Le métier de psychologue en serait profondément transformé et demanderait des connaissances et des aptitudes complètement différentes.
La sociologie et ses disciplines annexes (ethnologie, économie, etc) paraissent encore plus éloignées des sciences exactes. Si le comportement d’un individu est largement imprévisible, celui d’un groupe ne l’est sans doute pas moins, et l’avenir des sciences de la société parait plus problématique encore que celui de la psychologie. La vie d’une société paraissant faite de la rencontre aléatoire d’une multitude d’actions dispersées, on imagine mal aujourd’hui qu’on puisse en dégager mieux que des approximations grossières et incertaines. Par contre, leur aspect descriptif, la somme des observations recueillies par des méthodes empiriques mais objectives constitue un acquis déjà considérable, mais qui ne permet guère des prévisions sérieuses et précises. L’histoire politique ou économique ne s’écrit pas d’avance ; celle des sciences non plus d’ailleurs .C’est donc sans doute une erreur de penser que les sciences humaines doivent évoluer comme les sciences expérimentales. Par nature, elles ne semblent pas s’y prêter. Elles doivent peut-être rester descriptives et renoncer définitivement à devenir prédictives.

Les sciences appliquées ; les applications des sciences.

Un certain nombre de disciplines s’intéressent à des sujets plus particuliers, parfois uniques, tout en faisant appel aux sciences plus fondamentales. C’est le cas de la géologie, qui étudiant la Terre, utilise la minéralogie, la chimie, les différentes branches de la physique, et la biologie pour l’étude des fossiles. L’astronomie est également pluridisciplinaire, surtout depuis qu’elle a entrepris l’exploration directe du système solaire. L’histoire elle -même, qui consiste essentiellement dans la recherche et l’étude de documents, utilise aussi des techniques qui permettent par exemple l’identification et la datation d’objets.
Il existe ainsi toute une gamme de disciplines dont les buts peuvent être la connaissance, mais aussi les applications utilitaires. On peut les considérer comme scientifiques dans la mesure où elles pratiquent avec rigueur et objectivité les méthodes et les techniques des sciences fondamentales.

Les pratiques empiriques qui s’adressent au public.

Les pratique empiriques n’obtiennent de résultats que par tâtonnement et ne peuvent les expliquer et surtout les prévoir par des théories cohérentes .Cependant, ces pratiques ne sont pas nécessairement contraires à la méthode scientifique qui bien souvent les utilise, en particulier quand il s’agit de mettre au point un procédé et que les mécanismes mis en jeu sont trop embrouillés ou insuffisamment connus pour que la théorie permette d’en préciser les meilleures conditions.
Il en va tout autrement de certaines pratiques qui n’ont aucune base solide et qui prétendent se justifier par un verbiage équivoque, caricature d’une théorie, et par des résultats en réalité très aléatoires. Elles ont pour cible habituelle un public peu averti.

La psychanalyse. Son créateur, le neurologue Freud, avait souhaité établir sa discipline sur des bases scientifiques rigoureuses. Il espérait que ses observations et ses méthodes pourraient s’appuyer un jour sur les données biologiques du fonctionnement cérébral. Ce souhait n’a pas encore été exaucé. Ses successeurs semblent s’en être peu souciés et ont souvent sombré dans un galimatias pseudo scientifique.
La graphologie, la morphopsychologie et la numérologie. Il n’est pas invraisemblable que l’écriture ou la physionomie d’un individu aient quelque relation avec sa personnalité, et nous tirons intuitivement et plus ou moins inconsciemment de l’aspect d’un visage que nous rencontrons pour la première fois des conclusions qui ne sont pas nécessairement fausses. Mais une personnalité ne se décrit qu’en termes flous, ambigus, et subjectifs. Essayer d’établir des règles sûres alors que rien n’est bien défini, ni les termes par lesquels nous décrivons un tempérament, ni les caractères physiques retenus, et que les rapports qu’on établit entre les deux sont arbitraires, simplistes et naïfs ne présente aucune garantie, et il peut être extrêmement risqué de prêter foi aux conclusions de ces pratiques.
Il y a bien pire encore, c’est la numérologie. Si son origine remonte à des penseurs grecs, ce n’est nullement une caution valable. Il y a longtemps que leur autorité n’a plus cours .Attribuer à des nombres arbitrairement définis et choisis une influence quelconque sur des évènements et sur des personnes, plus que de la naïveté, c’est une sottise et un manque de discernement qu’aucune explication, aucun résultat sérieux ne justifie.
Le plus grave est l’application que l’on fait depuis quelques temps de ces pratiques aberrantes pour le choix de candidats à des postes professionnels qui exigent des aptitudes précises, mais ce n’est peut-être qu’un moyen cynique de justifier des décisions prises pour des motifs inavouables.
Les médecines parallèles .La médecine officiellement enseignée et reconnue est une pratique qui utilise les acquis de la biologie, et aussi des autres sciences et techniques. Il n’en est pas de même de certaines autres pratiques actuellement en vogue, d’origine souvent ancienne, remèdes imaginaires pour malades imaginaires, danger pour les vrais malades. L’effet d’un traitement n’est pas toujours facile à démontrer, à moins qu’il soit spectaculairement efficace (vaccins, antibiotiques, greffes, etc.) ; tous les individus ne réagissent pas nécessairement de la même façon, et l’administration d’un médicament factice (placebo) donne souvent des résultats inattendus.
Le thermalisme, héritage des Romains et des sources miraculeuses, doit certainement plus à l’ambiance dans laquelle il s’applique qu’à la minéralisation des eaux, d’ailleurs parfaitement connue et généralement banale.
L’acupuncture doit beaucoup de son succès à ses origines exotiques . Il n’est pas exclu qu’elle apporte des résultats, mais on n’aura de certitude que si l’on parvient un jour à en comprendre le mécanisme.
L’homéopathie a été imaginée au XVIIIème siècle à partir d’idées complètement périmées de la médecine ancienne. Ses remèdes n’ont jamais été testés sérieusement, contrairement aux médicaments actuels qui doivent subir des essais rigoureux, et les quelques tentatives effectuées ont été négatives. On a tenté plus récemment de la justifier par des arguments qui tiennent plus de la publicité que de la science, mais, ne disposant ni de résultats indiscutables établis dans des conditions rigoureuses ni d’une interprétation théorique en accord avec les connaissances actuelles, elle ne peut en aucune façon prétendre à une justification scientifique.

Il est inutile d’insister davantage sur les pratiques des innombrables guérisseurs, leurs remèdes extravagants et leurs théories délirantes, qui exploitent la crédulité de leurs clients. Malheureusement, aucune mise en garde ne détrompera ceux qui veulent absolument y croire.

 VRAIES ET FAUSSES SCIENCES

La science et les scientifiques :
L’attitude scientifique.
Les intégristes, les marginaux, les erreurs de bonne foi, les grandes compétences hors de leur domaine.
Les tricheurs, les charlatans et les naïfs. Le scientisme.

La science et les scientifiques.

L’attitude scientifique. Le domaine de la science est limité, la compétence des scientifiques aussi. Ils ne sont pas spécialement qualifiés par exemple en matière de politique, d’esthétique, d’éthique, mais par leur formation, leurs connaissances, ils sont entraînés à plus d’objectivité que d’autres, ce qui peut éclairer leur jugement. Leur sens des choses concrètes les prévient contre les discours nébuleux, mais peut aussi les rendre quelquefois moins sensibles à la contagion de certaines émotions. Tout ceci souffre bien entendu de nombreuses exceptions.
Cependant, la science est une entreprise humaine. Ni les savants du siècle passé, espèce aujourd’hui disparue, ni les scientifiques actuels n’ont pu échapper à quelques faiblesses.

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représentation du scientifique au XIXème

Un savant au XIXème siècle

Personne ne peut garder constamment une attitude scientifique rigoureuse qui exige :
Un besoin intense de comprendre.
L’honnêteté intellectuelle : la tricherie ne paie pas.
Le bon usage de la subjectivité : il faut savoir être tour à tour subjectif et objectif : laisser libre cours à l’imagination qui est la source de l’inspiration et en critiquer ensuite impitoyablement les produits.
Il ne faut pas se croire obligé de tout expliquer tout de suite ; il faut savoir attendre de disposer d’informations suffisantes . On peut avoir des opinions, une intime conviction, mais à condition d’être bien conscient que ce sont des positions provisoires qui peuvent être remises en question.
Il faut savoir apprécier le degré de vraisemblance d’une proposition, sans oublier que la certitude absolue n’existe pas. Par exemple : Demain il fera jour ; demain il fera beau, n’ont pas le même degré de vraisemblance. A la limite, tout peut être remis en question De même qu’on a contesté l’existence d’Homère, celle de William Shakespeare ou des chambres à gaz, on peut toujours prétendre que Napoléon n’a jamais existé, que l’Amérique n’existe pas : l’existence des atomes, encore hypothétique il y a un siècle, est aussi certaine maintenant que celle de l’Amérique.
Les intégristes. Toutes les grandes idées ont été contestées au nom des croyances du moment où d’idéologies, véritables infirmités de l’esprit : le mouvement de la Terre, la circulation du sang, les vaccinations, ne se sont pas imposés sans combats. Au siècle dernier aussi, en réaction contre des siècles de métaphysique stérile, certains ont manifesté un excès de méfiance envers des notions nouvelles. Un certain nombre de physiciens et de chimistes éminents n’ont pas voulu admettre l’existence des atomes.
L’Evolution est encore combattue par des sectes religieuses aux Etats-Unis .La génétique a longtemps été proscrite en URSS comme Science bourgeoise sous l’influence de Lyssenko, et la Relativité refusée par les Nazis qui la qualifiaient de Science juive .La mécanique quantique, considérée un temps, toujours en URSS, comme contraire à la dialectique matérialiste, a ensuite été tolérée parce qu’indispensable à l’utilisation de l’énergie nucléaire, et Einstein lui même, qui avait largement contribué à sa création, ne s’est jamais résigné à en accepter toutes les conséquences, pourtant vérifiées expérimentalement, parce qu’elles étaient contraires à sa façon d’envisager le monde :Dieu ne joue pas aux dés.

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Malgré Einstein, Dieu joue aux dés

Les marginaux .Souvent solitaires, parfois autodidactes, les chercheurs qui échappent à la critique de leurs collègues ou qui la refusent ont souvent tendance à prendre leurs désirs pour des réalités .Leur œuvre est souvent un mélange de résultats authentiques et contestables ou erronés . Il arrive même que des scientifiques soutiennent des théories délirantes. Il n’y a pas si longtemps, un professeur de chimie d’une grande école prétendait réaliser des transmutations d’éléments simplement en faisant germer des graines, .Quelques charlatans, toujours à l’affût de sensationnel, surtout quand il s’agit de contester la science authentique, s’étaient empressés de renchérir sur ses résultats . On n’en parle plus guère, et pour cause, et c’est ainsi que se terminent habituellement les affaires de cette sorte.

Les erreurs de bonne foi.
L’affaire des rayons N :Au début du siècle, Blondlot, physicien célèbre pour ses travaux sur les rayons X, crut détecter un nouveau rayonnement qu’il observait dans une salle obscure, Abusé par un assistant trop dévoué qui ne voulait pas le peiner, il alla jusqu’à mesurer la longueur d’onde de ces rayons que d’autres physiciens trop naïfs commençaient à détecter un peu partout, jusqu’au jour où l’un d’eux, Blondlot se jugea déshonoré et mourut peu après.

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La découverte des rayons N

L’eau polymérisée : Plus récemment, des physiciens soviétiques remarquèrent que des gouttelettes d’eau emprisonnées dans des tubes de verre très fins acquéraient des propriétés nouvelles, et en particulier une densité plus élevée. On alla même jusqu’à craindre que, la réaction se propageant, toute l’eau de la planète polymérise, ce qui ne pouvait manquer d’entraîner des catastrophes, jusqu’au jour où l’on s’aperçut que cette eau avait simplement dissous des sels minéraux du verre, ce qui expliquait ses propriétés anormales. Avant qu’on en termine sur cette conclusion banale, de nombreuses publications savantes sur le sujet avaient paru dans des revues scientifiques.
Les anomalons : A la même époque aussi, on avait cru déceler, à la suite de chocs entre particules dans des accélérateurs, des noyaux d’atomes devenus géants, qu’on avait appelés anomalons années.
Les grandes compétences hors de leur domaine.
Les plus grands scientifiques étant les plus imaginatifs, il leur arrive parfois d’être trop indulgents dans l’autocritique de leurs propres idées, surtout quand ils abordent des sujets qui ne sont pas de leur compétence. Les plus anciens ont l’excuse d’avoir vécu à une époque où la méthode expérimentale était encore dans l’enfance, et les plus récents, parfois, d’être de purs théoriciens auxquels peut manquer le contact avec les choses concrètes.
Ainsi, Kepler était à la fois astronome par vocation et astrologue par nécessité : c’était son gagne-pain, et on ne sait pas trop dans quelle mesure il y croyait .Descartes, grand mathématicien, fut un piètre biologiste, et Newton a consacré vainement plus de temps à l’alchimie qu’à la physique et aux mathématiques.
Au siècle dernier, Chasles, mathématicien célèbre, a été dupé par le faussaire Vrain-Lucas, qui lui vendait à la demande, et très cher, des faux grossiers, telle une lettre de Pascal à Newton lui suggérant la loi de l’attraction universelle (qui devenait ainsi une découverte française) .Chasles n’avait pas même réalisé qu’à la date de la lettre Newton n’était encore qu’un jeune enfant tout à fait inconnu. Profitant de la naïveté de sa victime, ’escroc fabriqua des documents de plus en plus fantaisistes, jusqu’à ce que la fraude soit découverte, mais Chasles eut bien du mal à convenir qu’on l’avait trompé.
Plus prés de nous, Linus Pauling, qui avait établi les bases de la chimie sur la physique quantique, se fit le champion de la vitamine C et lui attribuait des vertus bien exagérées.
Il y a quelques années aussi, le célèbre congrès de Cordoue réunit des théoriciens de la physique et des adeptes du spiritisme. Il en sortit quelques propositions ahurissantes, par exemple l’idée de particules élémentaires douées de conscience.
Il y a quelques années encore, deux autres affaires ont fait beaucoup de bruit:
La mémoire de l’eau, annoncée à grand fracas comme une justification de l’homéopathie. Cette affaire tout à fait invraisemblable, qui prétendait remettre en question les bases mêmes des sciences physiques, ne reposait en fait que sur un test biologique peu fiable Il en faudrait beaucoup plus pour justifier une pareille révolution.

 

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la mémoire de l’eau

La mémoire de l’eau

La fusion froide faisait espérer une source d’énergie facile et presque gratuite. Annoncée par des chercheurs probablement de bonne foi, mais dont la spécialité était loin des phénomènes nucléaires, elle n’a pas tenu des promesses qui paraissaient bien aléatoires.
En conclusion, on n’est jamais assez méfiant envers les nouvelles trop spectaculaires qui prétendent remettre en question les connaissances les plus solides.

 

 

La fusion froide
Les tricheurs.
La tentation est quelquefois grande pour certains chercheurs d’arranger les résultats afin de les rendre plus présentables ou plus convaincants, mais cette pratique ne passe pas inaperçue des lecteurs critiques. Ainsi, Mendel, le père de la génétique, a publié des RIO9résultats trop parfaits pour être tout à fait authentiques .Il ne s’agit toutefois dans son cas que d’une faute mineure qui n’altère pas la valeur de ses conclusions.
Plus grave actuellement, la nécessité de publier à tout prix pour obtenir des crédits ou de l’avancement a conduit à de véritables fraudes :il y a quelques années, un biologiste américain avait annoncé un procédé révolutionnaire pour éviter le rejet des greffes .Il présentait des souris blanches sur lesquelles on pouvait voir des greffes de souris grises parfaitement tolérées, mais on s’aperçut bientôt que les greffes en question n’étaient en réalité que des taches d’encre de Chine . Cette tricherie a coûté à son auteur beaucoup plus cher que s’il n’avait rien publié.

 

 

Greffe à l’encre de Chine

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greffe à l’encre de Chine

Si la falsification des résultats a quelque chance de passer inaperçue quand le sujet n’a qu’un intérêt très limité et ne remet pas en question les connaissances du moment, l’annonce d’une découverte sensationnelle entraîne immédiatement des vérifications nombreuses qui ne peuvent manquer tôt ou tard de révéler la fraude.
Les charlatans et les naïfs.
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On a beaucoup parlé en son temps d’un prestidigitateur professionnel qui prétendait tordre à distance des cuillers et autres objets métalliques. Il fût assez habile pour duper le directeur scientifique d’une importante société française qui engagea des recherches sur le sujet .Il fallut l’intervention d’un autre prestidigitateur pour déceler la supercherie.

 

L’effet Uri Geller

Peu après, ce fût l’affaire des avions renifleurs qui mystifia la direction d’une autre grande société .Les prétendus inventeurs avaient su faire écarter des négociations les techniciens compétents qui n’auraient pas manqué d’éventer l’escroquerie.
Chaque fois, moins de naïveté et une enquête sur les antécédents et la compétence des mystificateurs auraient épargné aux victimes un préjudice financier et le ridicule.

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modèle d’avion renifleur français

 

Les publicités tapageuses qui utilisent des arguments pseudo scientifiques sont une autre façon d’exploiter la crédulité et l’ignorance du public .Un de leurs thèmes favori est le mythe du naturel .Les personnes qui n’ont aucune connaissance scientifique sont toutes disposées à croire qu’il existe une différence fondamentale entre les produits dits naturels et les produits de synthèse, les premiers étant évidemment bénéfiques et les autres d’affreux poisons .Il leur parait inconcevable qu’on puisse reproduire exactement un arôme, un colorant, un médicament ou toute autre substance d’origine végétale, et encore plus que la reproduction puisse être plus pure que le modèle, ce qui est pourtant généralement le cas.
C’est abuser encore de la crédulité des clients que de proclamer qu’un produit est d’origine entièrement naturelle, puisque les produits de synthèse sont aussi obtenus à partir de matières premières naturelles .Il faut de toutes façons faire subir des traitements quelquefois très sophistiqués à la plupart de ces produits dits naturels avant de les livrer à la consommation ;on ne trouve pas dans la nature de la pâtisserie, de la charcuterie, des boissons en bouteilles, ni aucun autre produit ménager, ni presque aucun matériau directement utilisable.
Il est bien difficile aussi de faire comprendre aux mêmes personnes que les engrais dits naturels apportent aux végétaux, quoique sous un aspect différent, exactement les mêmes éléments que les engrais de synthèse .C’est en grande partie sur cette confusion que s’est établie la mode de l’agriculture dite biologique .Il serait plus judicieux de juger les différentes techniques agricoles sur la qualité de leurs produits, leurs prix et leur effet sur l’environnement, plutôt que sur une distinction factice due à l’ignorance.

Le scientisme.
C’est une croyance excessive en la science, à laquelle il ne faut pas demander plus qu’elle ne peut donner, et c’est bien mal la comprendre que de vouloir en faire une religion, d’en attendre des règles de conduite et des réponses à toutes les questions.

 Suite Vraies et fausses sciences

Les sciences imaginaires.
Origines et motivations.
Les hommes et les méthodes.
Les thèmes :Les objets ont une âme ;Les actions à distance ;Action sur les symboles.
L’Astrologie, exemple type d’une science imaginaire.
Les autres sciences imaginaires Magie, Alchimie, Radiesthésie.

Les sciences imaginaires et la méthode expérimentale.
Les mots et le langage.
La cohérence.
Le consensus.
Efficacité et progrès.
Et s’il y avait tout de même quelque chose ?

Conclusions.

Les sciences imaginaires.

Origines et motivations.

A côté des sciences du réel, d’autres ont pour seule origine l’imagination .Beaucoup plus anciennes pour la plupart, elles sont souvent la survivance de vieux mythes, mais aussi l’imitation grossière de la science expérimentale .Celle-ci n’est pas d’un accès facile .Sa pratique exige un gros effort de réflexion, une grande rigueur de la pensée et l’apprentissage de ses techniques.
Les sciences imaginaires sont plus conformes aux tendances spontanées de l’esprit :elles laissent la place à la fantaisie, à l’à peu près, au goût du merveilleux, de l’extraordinaire ;elles se satisfont d’explications simplistes et promettent d’accomplir tous les rêves :santé, amour, fortune, puissance et connaissance de l’avenir.
Méritent elles vraiment le nom de sciences ?Elles le revendiquent souvent en prétendant apporter elles aussi leur contribution à la connaissance .Toute la question est de savoir si cette revendication est légitime ou non.
L’imagination n’est pas en soi une chose condamnable, bien au contraire .C’est une composante essentielle de la pensée consciente ;elle a une importance considérable dans l’édification des idées ;tout dépend de l’usage qu’on en fait, et son rôle est fondamental dans la méthode expérimentale, où elle est sévèrement contrôlée.
Quand ce contrôle n’est pas accepté, ni même envisagé, quand on ne se soucie pas de rechercher une vérité objective, qu’on n’en a pas le désir, ni les moyens intellectuels d’en payer le prix, qu’on n’a pour but véritable, sinon avoué, que de satisfaire ses croyances et ses fantasmes, on aboutit facilement à ce qu’on appelle l’irrationnel ou le paranormal.
Ces deux termes sont à prendre dans le sens qu’on leur donne habituellement ;car ils ne signifient pas exactement le contraire de ce qui est rationnel(logique) ou normal (à quelle norme fait-on référence?).Il semble plus jute de parler d’imaginaire.
Les activités de cette sorte ont en effet pour caractéristique de donner la priorité à l’imagination sans contrôle, et de ne pas se soucier, délibérément ou par ignorance, des acquis fondamentaux de la science expérimentale faits.

 Suite VRAIES ET FAUSSES SCIENCES

Le bilan de la science expérimentale.
Du XVIIIème au XXème siècle :l’explosion des connaissances.
Répercussion sur le mode de vie et les idées.
La science moderne est-elle la représentation du réel ?
La science a-t-elle des dogmes ?
La science moderne et le public.

Le bilan de la science expérimentale.

L’explosion des connaissances.
On peut faire remonter à Galilée(1564-1642) l’origine de la méthode expérimentale .Il s’agissait d’une véritable révolution dans la manière d’aborder les sujets étudiés .Les débuts furent lents et difficiles :les plus grands penseurs comme Descartes, Newton et même Pascal n’étaient pas encore dégagés de la métaphysique .Peu à peu prennent forme les premiers aspects de la science moderne :l’astronomie, la mécanique, ’hydrostatique et l’optique .En biologie, Harvey découvre la circulation du sang, et l’invention du microscope révèle l’existence de structures jusque là insoupçonnées qui conduiront plus tard à la découverte de la cellule vivante.
Le progrès s’accélère dès la fin du XVIIIème siècle .La chimie devient enfin une science cohérente avec Lavoisier .Les lois fondamentales de l’électricité, du magnétisme, de l’optique physique sont établies ;la notion d’atome commence à se préciser .Un peu plus tard, Pasteur montre le rôle et l’importance des microorganismes, tandis que Claude Bernard établit les bases de la physiologie. Entre temps, la science, de passe temps d’amateur, est devenue un métier.
Le début de notre siècle est un nouveau départ :la physique, qui semblait presque achevée, après un grand développement au siècle dernier, va se renouveler avec la Relativité et la mécanique quantique La chimie classique, minérale et organique, se complète avec la chimie physique qui établit un pont entre ces deux sciences ,et trouve ses bases dans la physique quantique. La chimie macromoléculaire ne démarre que vers 1930 et la biologie moléculaire vers 1950.
La deuxième moitié du siècle connaît une explosion des connaissances :le développement des applications entraîne une augmentation considérable du nombre des chercheurs qui se répercute sur la recherche fondamentale .Les progrès essentiels concernent les particules élémentaires et l’énergie nucléaire, l’astrophysique, avec l’exploration directe du système solaire et la compréhension des phénomènes stellaires et de l’évolution de l’univers ;l’électronique, avec le transistor, les circuits intégrés et l’informatique ;en chimie, les méthodes physiques d’analyse et la connaissance des mécanismes des réactions accroissent considérablement l’efficacité ;la biologie moléculaire explique enfin la vie et l’Evolution et donne naissance aux biotechnologies.

Répercussions sur le mode de vie et les idées.
La quantité de connaissances acquises depuis le milieu du siècle est énorme .On en apprend beaucoup plus en un an qu’autrefois en un siècle .Il y a plus de scientifiques vivants qu’il n’y en a eu au cours de toute l’histoire passée, et les moyens dont ils disposent dépassent de très loin ceux de leurs prédécesseurs.
En conséquence, il n’est plus possible pour chacun de tout connaître de façon approfondie, ni de travailler isolément. Il n’y a plus de savants, mais des scientifiques limités à des domaines et à des techniques très spécialisées .Pour ne pas être débordé par la masse des connaissances, il faut acquérir une culture scientifique générale qui, sans pouvoir accéder à tous les détails de chaque discipline, en retienne tout au moins les bases, les acquis fondamentaux et les limites .Une telle démarche est facilitée par le fait que tous les domaines de la connaissance se rejoignent, qu’ils reposent sur un fondement commun, une même méthode, et qu’il n’y a plus de frontières entre eux.
Il faut s’habituer à vivre avec des idées et des techniques qui évoluent constamment .Les connaissances nouvelles modifient complètement la façon de voir le monde et l’Homme dans le monde :ce monde que nous révèle la science moderne ne marche pas du tout comme on l’avait imaginé autrefois .Les nouvelles conceptions bouleversent notre culture tout imprégnée par des siècles de mythologie et de métaphysique, mais il s’en faut qu’elles soient assimilées par l’immense majorité de nos contemporains, y compris ceux qui se chargent de nous administrer ou de nous informer.

La science moderne est-elle la représentation du réel?

Qu’est ce que le réel ?Pour un scientifique, c’est tout ce qui est observable ou qui se manifeste d’une façon quelconque accessible à l’expérimentation .Il s’oppose donc à l’imaginaire, pure création de notre esprit .On considère donc plus ou moins explicitement qu’il existe une réalité extérieure indépendante de nous, et l’expérience concrète va dans ce sens, à quelques nuances près ;et si les mathématiques sont efficaces, malgré leur nature abstraite, c’est que leurs notions fondamentales sont inspirées du monde physique.
Cependant, la science n’est pas achevée, et peut-on imaginer qu’elle le soit un jour ? On ne peut donc exclure, bien au contraire, qu’il existe des domaines encore insoupçonnés .La science ne peut prétendre tout savoir et tout expliquer tout de suite .Elle n’apporte pas une vérité absolue et définitive, mais un acquis progressif de connaissances et d’efficacité .Le progrès se fait par l’apport de faits nouveaux, d’idées nouvelles, et de techniques de plus en plus efficaces.
L’efficacité est une bonne mesure de la validité des idées .Dans les domaines bien consolidés de la science, elle laisse peu de place à l’imprévu et aux spéculations extravagantes. Avant l’ère de la méthode expérimentale, on ne savait pas distinguer ce qui est vraisemblable et ce qui ne l’est pas, tout paraissait possible, par exemple de s’approprier les vertus d’un autre en mangeant sa cervelle .Actuellement, les limites de l’invraisemblable sont assez bien connues pour qu’on puisse sans grand risque faire table rase de tous les anciens mythes, quitte à faire ensuite amende honorable s’il s’y trouve quelque soupçon de réalité.

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ou comment devenir intelligent

Comment devenir intelligent

Les progrès de la connaissance du réel ainsi défini vont dans le sens d’une cohérence de plus en plus grande : abolition des frontières entre les différents domaines du savoir, interprétation de la variété infinie des phénomènes observables par des lois de plus en plus générales : quelques particules élémentaires constituent toute la variété de la matière ;quatre types d’interaction fondamentale expliquent toutes ses transformations.

La science a-t-elle des dogmes?

Les lois de la science sont une création humaine :une météorite n’a pas besoin de calculer sa trajectoire, ni une cellule vivante d’organiser son existence :elles n’ont pas le choix .On reproche quelquefois à la science de faire de ces lois des dogmes intouchables .Ce reproche vient de gens qui n’ont aucune idée de la méthode expérimentale .Il peut sans doute s’adresser à certains scientifiques personnellement, ceux qu’on peut qualifier d’intégristes, mais certainement pas à la communauté scientifique dans son ensemble, qui ne craint pas de remettre en question les idées reçues chaque fois que le besoin s’en fait sentir, et c’est ainsi qu’elle progresse, mais il n’est pas question de contester à tout moment ce qui a été solidement établi pour des motifs futiles.
Beaucoup de philosophes et intellectuels contemporains ont tendance à considérer les théories de la physique comme une espèce de métaphysique pas plus valable que les autres .Ce qui leur échappe, parce que c’est étranger à leur façon de penser, c’est que la science est avant tout expérimentale .Elle ne vise pas une vérité absolue et définitive, mais s’efforce d’interpréter les faits et de les prévoir au moyen de théories vérifiables et sans cesse vérifiées.
Les lois scientifiques ne sont qu’une représentation approximative et simplifiée des phénomènes réels, exprimée dans un langage aussi précis que possible qui prend le plus souvent en physique une forme mathématique propre au calcul.

La science moderne et le public.
Jusqu’au XVIIIème siècle, la science était l’affaire de quelques amateurs et n’avait pas de répercussions notables sur la vie courante .Par la suite, les applications concrètes ont rendu la science populaire :on croyait au progrès et à ses bienfaits .La connaissance était accessible à l’honnête homme.
Au milieu de notre siècle, un changement s’est produit .La science inquiète et rebute :les dangers, réels ou imaginaires, les bavures du nucléaire, de la pollution, les manipulations génétiques, font peur .La connaissance scientifique est considérée comme une affaire de spécialistes, inaccessible et incompréhensible .On accepte, quelquefois avec réticence, les avantages acquis ;on a oublié ce qu’était la vie sans eux ;on s’en passerait de plus en plus difficilement, mais on en refuse souvent les conséquences matérielles et intellectuelles.
Les réponses de la science ne sont pas celles qu’on attendait On accepte mal, ou pas, que l’Homme ne soit qu’un produit de l’Evolution, avec un cerveau juste assez perfectionné pour se poser des questions, pas toujours assez pour comprendre et accepter les réponses, et les plus ignorants sont les plus obstinés à se cramponner aux idées dépassées .Bref, la science est bien souvent méconnue ou ignorée.

La migration intérieure rurale bretonne vers l’Aquitaine (1921-1939) par Anne Guillou

guillou_anneLa migration de familles bretonnes vers le Périgord entre les deux guerres.

CARTE DE LA DORDOGNEpar Anne Guillou

Entre les 2 guerres mondiales, près de 2500 familles originaires de plus de 80 communes finistériennes et des départements voisins ont quitté le sol natal breton pour s’installer dans le Périgord (estimation globale : 15 000 personnes). Ce ne fut pas un phénomène d’exode rural classique mais un projet de colonisation organisé, exemple unique en France. Quelles en furent les raisons, les modalités et la pérennité de ce projet ?

1) Contexte historique
a) la démographie et l’économie agricole bretonne

EVOL POP BRETONNE TABLEAUAvec 3 100 000 habitants, la Bretagne en 1911 a atteint un pic démographique( 86% de population rurale en Bretagne contre 46 % en France en 1911). La croissance démographique bretonne ne repartira qu’avec le baby-boom.
Sur le plan agricole,le grand nombre d’exploitations de faibles superficies, allié à une forte natalité en Bretagne , l’arrivée de la mécanisation impose l’agrandissement des propriétés. En 1882, sur 100 km2 de territoire, la France compte, 654 chefs d’exploitation;dans les Côtes du Nord 1 197 pour la même superficie.
L’exode rural est important : le déficit annuel de population lié au départ était supérieur à 10 000 personnes par an au cours de la première moitié du XXe siècle. Les gens partent vers les villes industrielles de l’Ouest, vers Paris, le Havre, l’Amérique mais pratiquement pas au sud de la Loire.

b) le moratorium

En 1914, pour protéger les exploitations agricoles désertées par les maris soldats, est votée une loi qui gèle le prix des terres. Ce moratoire prend fin en 1921. A la sortie de la guerre, nombreux (en dehors des paysans eux-mêmes)sont ceux qui se tournent vers une valeur considérée comme refuge : la terre. Les prix flambent (+ 80%) et certains exploitants agricoles qui ne peuvent acheter leur propres exploitations mises en vente vont être mis à la rue en fin septembre 1921.

c) une question qui vient sur la place publique

le 1er février 1921, à l’Assemblée Nationale,le député finistérien Vincent Inizan s’adresse au Ministre de l’Agriculture, ainsi qu’aux députés :«… on nous répète à satiété qu’il faut intensifier la production agricole. Dans maintes régions de France, des terres excellentes sont en friche. Dans presque toutes les régions, les terres sont insuffisamment cultivées et la terre de France qui, normalement, devrait nourrir 100 millions d’hommes, suffit à peine à faire vivre 38 millions de Français….c’est à la Saint-Michel, le 29 septembre, que l’on renouvelle les baux de fermage] des centaines, des milliers de familles paysannes vont se trouver sans abri, sans foyer. »

d)la réaction de la paysannerie bretonne

d1 les initiateurs du projet
de Guébriant, président de l’Office Central Agricole de Landerneau, avec l’appui d’élus bretons, dont Saïk Tinevez, maire de Plabennec, en juillet 1920, lors du congrès annuel de l’Union Centrale des Syndicats des Agriculteurs de France, à Strasbourg, lance un appel: il faut trouver de nouvelles terres pour les Bretons qui en seront dépourvus à la Saint-Michel. Les syndicalistes d’Aquitaine seront les plus réactifs.
d2la situation en Dordogne

La Dordogne est le 3me département français par sa superficie : 9000 km2 pour une densité de population  de 48hab/km2 ( contre 6700 km2 pour le Finistère et 120hab/km2 en 1911)
De 1851 à 1921, l’Aquitaine subit une forte baisse démographique à laquelle s’ajoutent les ravages causés par le phylloxéra. De nombreux paysans partent vers les villes où les salaires sont plus élevés, s’expatriant même vers l’Amérique. La Grande Guerre accentue le phénomène. Selon une enquête du 26 avril 1920 étudiant les conséquences de la guerre sur l’agriculture en Dordogne, il ressort que 9 800 agriculteurs ont été tués ou portés disparus, auxquels s’ajoutent 539 mutilés de guerre contraints d’abandonner leur métier. Si la Bretagne détient le triste record du nombre de tués, elle détient aussi un fort taux de natalité, à la différence de l’Aquitaine qui pratique « la politique de l’enfant unique », pour ne pas dilapider le patrimoine familial.
Le cours des terrains agricoles s’est effondré. Pour le prix d’un hectare en Bretagne, trente s’offrent en Périgord.

2) la migration
a) les préparatifs

En juin 1921,une quarantaine paysans, sélectionnés vraisemblablement par le clergé partent en éclaireurs en Dordogne . Ils sont accompagnés par trois « pilotes », Pierre Le Bihan, François Tynévez et l’abbé Lanchès, qui les aident à réaliser les démarches : des baux sont finalisés.
Le 17 juin 1921, Saïk Tinevez déclare : « Nous venons d’envoyer dans ce pays l’avant-garde d’une armée. Cette armée est pacifique, mais elle est ambitieuse : elle veut conquérir le Périgord ».
A la Saint Michel , les 1ers convois partent par train( 3 jours de trajet).

b)l’installation
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de Guébriant à Périgueux

Certains ont tout vendu en Bretagne et arrivent avec leur pécule et leur balluchon ; d’autres partent avec bétail, matériel, semences vers une terre qui a ses propres particularités :
b1les exploitations
-un sol constitué de glaise ( en cas de pluies…)
-un éloignement entre les sièges d’exploitations ( solitude)
-le métayage , système prépondérant
-un climat plus clément et plus chaud( mais pluies torrentielles)
-des cultures très différentes.
b2 des différences culturelles
– si le breton « porte un curé dans sa valise », le périgourdin s’avère pour le moins tiède dans sa pratique religieuse.
– le barrage de la langue : breton/occitan /français.
– les métayers périgourdins acceptent mal que des paysans bretons viennent leur donner la leçon.
b3 l’adaptation des bretons dans le Périgord
– après avoir dans un 1er temps repris pour la plupart les cultures comme le blé , l’avoine,ils apprennent la vigne : ils s’adaptent très vite.
– ils amènent avec eux les chevaux ( où les bœufs et les vaches périgourdines assuraient la traction des outils).
– l’entraide entre bretons prévaut sur l’entraide entre métayers.
– la reproduction des leurs traditions : création d’un pardon ( culte de St Yves et de Ste Anne) , création de concours de chevaux).

– le diocèse de Quimper a délégué l’un des siens pour veiller sur ses anciennes ouailles : de 1925 à 1934 l’abbé Lanches puis l’abbé Mévellec( création de l’Union Bretonne du Sud-Ouest, parution d’un journal pour les bretons).
b4 la pérennité de cette migration
Le mouvement a débordé vers le Gers, le Tarn et Garonne, entre autres.
La 1ère génération a connu des années difficiles de dur labeur chichement récompensées sur le plan matériel
Des bretons deviennent maire de leur commune 10 ans après leur installation , preuve d’une greffe réussie , La poursuite de l’émigration après les années 1925, alors que l’OC n’organise plus les convois témoigne qu’il s’est créé un véritable appel d’air vers cette région.
Les échecs d’intégration, car il y en a eu, ne sont pas traduits par des retours en Bretagne : ceux-là sont partis vers de nouveaux horizons.
A l’heure actuelle, les descendants des bretons ont bien entendu perdu l’accent du terroir breton et sont parfaitement intégrés dans leur région. Seuls vestiges : les patronymes bretons en Périgord.

Une question demeure et elle restera sans réponse : derrière cette colonisation comme réponse à un problème breton ne se cache-t-il pas un projet missionnaire de colonisation « catholique » en Périgord ? Compte tenu des personnages dirigeants de l’Office Central de l’époque , comme le Comte Hervé Budes de Guébriant, grand propriétaire terrien, ultra-catholique, réactionnaire en politique mais ingénieur agro favorable au progrès en agriculture,élitiste convaincu, concepteur et promoteur de la corporation paysanne (cf :Etat Français), il est permis de l’envisager. Question subsidiaire : tous les émigrés étaient-ils des volontaires au départ ou leur a-t-on fait comprendre que leur départ se faisait dans leur propre intérêt mais aussi dans l’intérêt « général » ?

 

terres de promesses

Un demi-siècle au ras des cailloux.

M RIO
M RIO

Un demi-siècle au ras des cailloux.

L’apprentissage.

Si la petite croisière côtière parait bien modeste à côté des grandes courses au large, elle apporte aussi beaucoup de bonheur, mais également des imprévus innombrables, des difficultés et parfois de grosses émotions.
Tout commence en 1947; j’ ai 21 ans. La guerre est terminée depuis deux ans et tout manque encore. La mer est l’affaire des marins et de quelques plaisanciers fortunés. On commence tout juste à voir apparaître quelques dériveurs. En mer, les matières plastiques, les textiles synthétiques, l’inox sont inconnus . Les bateaux sont en bois, les voiles en coton, les cordages en chanvre, l’accastillage en bois, en acier galvanisé ou en bronze. La manoeuvre d’un voilier semble réservée à une élite d’initiés.
La mer, toute proche, a été interdite pendant toute la guerre, mais elle est bien tentante, et nous rêvons d’un bateau, si modeste soit-il. Entre deux années de Faculté, je dispose de très longues vacances et l’aventure commence avec des moyens dérisoires. Pas question d’acheter la moindre coque. Il faudra tout construire à l’économie, avec les matériaux disponibles, à partir d’un plan improvisé inspiré des dériveurs de l’époque, avec un outillage rudimentaire et aucune expérience.
PLAN BAIE DE MORLAIXUne scierie fournit un bois médiocre, une menuiserie la quille. Le montage des couples, du bordé, est laborieux, l’assemblage manque de robustesse, origine de bien des soucis futurs. La coque achevée, il faut la calfater; vieilles ficelles effilochées et goudron de l’usine à gaz font l’affaire, mais il faut patauger dans le coaltar, sans gants. Se nettoyer les mains ensuite est une longue corvée. Pour le pont, c’est plus facile. Entoilé avec un vieux drap, il est ensuite peint en blanc. Pour la coque, j’ai choisi un vert tendre. La première couche passée, je reviens le lendemain. Surprise, le vert tendre est passé au chocolat partout où il y a du goudron. Il faudra plusieurs couches de vernis et de peinture pour retrouver la couleur voulue.
Pour le mât, la scierie fournit une ébauche à section carrée. Pas question de l’arrondir, c’est au dessus de nos forces, ni d’y creuser un passage pour la voile; elle sera tenue le long du mât par des anneaux enfilés sur un cable: pas très orthodoxe ni élégant, mais c’est simple et efficace. Tous les accessoires sont bricolés avec des bouts de ferraille. Il faut aussi une dérive et un safran en tôle. Un artisan nous reçoit avec condescendance, nous explique que la tôle neuve est introuvable, mais daigne finalement les tailler dans de la ferraille de récupération. Un voilier plus habitué à travailler pour les marins pêcheurs nous fabrique une voilure qu’il juge ridiculement petite. Décidément, on ne nous prend pas très au sérieux.
Les vacances se terminent. Après trois mois d’efforts, le bateau, baptisé ALTAIR et long de 4 mètres, semble prêt pour l’été suivant. De nouvelles surprises nous attendent.Aux vacances de 1948, le bateau est amené au port de Morlaix. Il flotte, mais s’empresse de prendre l’eau comme tous les bateaux en bois. Il en prend même plus que sa part. Au bout de quelque temps, le bois gonfle et se resserre, mais il ne sera jamais étanche.
Il faut maintenant lui faire goûter la mer, et pour celà descendre la rivière jusqu’à Locquénolé, port de pêche le plus proche. La vallée est sinueuse, le vent faible et capricieux, l’équipage inexpérimenté. La voilure orientée au hasard pour tenter d’avancer ne suffit pas. Il faut godiller, tirer le bateau depuis la berge, avec l’impression qu’on n’y arrivera jamais. Enfin, après avoir bataillé pendant trois heures, c’est l’arrivée. La marée est haute, on jette l’ancre prés du bord. Si nous avions attendu la marée descendante pour partir, le courant nous aurait amenés sans efforts.
Quand nous revenons pour tenter une première sortie en mer, le bateau n’est plus là. Nous le retrouvons échoué dans un coin abrité; on nous explique que là où nous l’avions laissé il se serait vite fracassé contre la cale. Un pêcheur charitable l’a mis en sureté; encore une leçon à retenir: on ne mouille pas un bateau n’importe où.
Locquénolé nous réserve une autre surprise: les gamins du coin, attirés par un bateau pas comme les autres qu’ils appellent pompeusement le petit yacht se font le plaisir d’aller le chahuter sans ménagements, et il faudra les menaces du garde maritime pour mettre fin aux mauvais traitements qu’ils lui font subir.
Le bateau est enfin mouillé dans un emplacement convenable. L’endroit est vaseux, mais plat , sans obstacles, et il peut échouer sans risque à marée basse. Il faut maintenant apprendre à s’en servir. A l’époque, l’idée même d’une école de voile est inconnue. Un ancien marin accepte de nous accompagner pour la première sortie. Il nous montre comment régler la voilure, comment tirer des bords pour remonter au vent. Le bateau se comporte honorablement, même s’il n’est pas bien rapide et ne fait pas un près très serré, mais il prend l’eau, et nous rentrons juste à temps pour éviter un bain de pieds.
La leçon a été profitable, mais il reste encore beaucoup à apprendre, d’autant que nous ne sommes pas sur un lac, mais dans un estuaire à marées, avec du courant, beaucoup de vase et peu d’eau à marée basse. Le bateau a aussi besoin d’être lesté. Dans une épave, nous trouvons des gueuses de fonte providentielles que nous croyons abandonnées. Le propriétaire ne tarde pas à se manifester. Il veut bien nous les vendre, mais bien trop cher. Nous y renonçons. De la vieille ferraille à bas prix les remplacera. La dérive sera aussi une source d’ennuis: le puits de dérive est long et trop étroit. Le bois a gonflé, la dérive ne veut plus descendre. Il faudra raccourcir l’ouverture et retailler la dérive.
Chaque fois que le temps le permet, je sors, souvent seul, je tire des bords dans la rade et je reviens, parfois satisfait quand tout va bien, parfois écœuré quand j’ai dû batailler dur pour m’en sortir, mais quelques jours après c’est oublié et je repars. Une fois, c’est un dimanche matin, la famille nous attend pour déjeuner, mais au retour, plus de vent, la marée descend, il ne reste qu’un chenal étroit et je dois descendre dans la vase et tirer le bateau contre le courant sur un long trajet jusqu’au port.
Un jour, nous décidons que cela suffit: ce port est sale, incommode, tout au fond de la rade. Ce serait tellement mieux à Carantec, avec ses plages de sable, la baie et ses iles toutes proches. Le trajet est laborieux au début, le vent capricieux , mais finalement il s’établit et nous arrivons tout fiers à Carantec où nous laissons le bateau à l’ancre sur la plage en prévision de nouvelles sorties. Je reviens quelques jours plus tard. Encore une surprise: le bateau est échoué tout en haut de la plage, un trou dans la coque: il a dû se poser sur une ancre ou un caillou. On m’apprend qu’il y a eu une tempête, que des sauveteurs dévoués ont eu bien du mal à le remonter à l’abri, et on me prie de déguerpir au plus vite pour ne plus déranger des gens qui ne veulent pas se mêler de prendre soin de mon bateau.
Il me faut tout de même le temps de réparer l’avarie et, sitôt prêt, retourner à Locquénolé bien mieux abrité des tempêtes. Au début, le retour se passe bien; même quelques maquereaux se laissent prendre, mais, près du Château du Taureau, le gouvernail, fixé par des vis insuffisantes, se détache du tableau arrière. Je le replace tant bien que mal: encore une leçon: tout ce qui supporte un effort doit être sérieusement fixé, et par la suite tout sera solidement boulonné. Un malheur n’arrive jamais seul: le retour s’éternise, le vent tombe, la marée descend. Par chance, un pêcheur nous prend en remorque et nous ramène au mouillage. Sans moteur, la voile est décidément trop aléatoire, et la godille nettement insuffisante pour un long trajet contre le courant.

Une occasion se présente: un moteur hors-bord minuscule de1/2 CV va faire l’affaire. On ne va pas très vite, mais on ne craint plus les caprices du vent et on peut faire le trajet entre Locquénolé et Morlaix dans la rivière sans difficultés.Le moteur a cependant un point faible: l’hélice est maintenue par une clavette fragile qui casse en cas d’effort excessif. Il faut la changer de temps en temps. Un jour, je suis sorti par vent de sud jusqu’à la baie. Vent arrière, tout va bien, mais au moment du retour, vent contraire, au près, le vent force et je crains de chavirer. J’amène la grand- voile, mais, avec le foc, tout petit, impossible de faire du près. Je tente de rentrer au moteur, mais la mer est agitée; à chaque vague, l’hélice sort de l’eau, le moteur s’emballe, la clavette casse. Après quelques tentatives, j’y renonce. Une seule solution: vent de côté avec le foc je peux encore atteindre Térénez tout proche et y mouiller. J’en serai quitte pour venir récupérer le bateau quelques jours plus tard avec un vent plus favorable.
Heureusement, toutes les sorties ne finissent pas mal. Il m’arrive même d’aller un jour jusqu’à l’entrée du port de Roscoff en louvoyant à travers la baie et d’en revenir sans histoire, bel exploit pour un bateau si modeste.
Altaïr a navigué pendant trois étés de 1948 à 1950. J’y ai beaucoup appris dans des conditions difficiles, avec un matériel médiocre et dans un secteur où la navigation n’est pas aisée quand on est mal équipé. La dernière année, j’étais plus expérimenté, mais le bateau, rudimentaire et fragile, avec un moteur de plus en plus fatigué, ne pouvait durer longtemps. J’avais tenté de le consolider selon les conseils des uns et des autres, avec du ciment, avec un mélange de brai et de suif. Rien à faire, l’eau passait toujours. A la fin, il prenait tant l’eau qu’il coulait à chaque marée. La première fois, celà m’a fait très mal de le trouver immergé avec le mat seul hors de l’eau. Encore heureux qu’il ne se soit pas ouvert en deux pendant une sortie.
Le moteur, qu’on ne laissait évidemment jamais à bord, ne s’est jamais remis d’un bain accidentel, et je me suis retrouvé un soir sans vent, marée descendante, moteur hors service, échoué prés de Kerarmel. J’ai dû le laisser à l’ancre sur la vase. Je suis revenu le récupérer au bout de trois jours, le mauvais temps m’ayant empèché de revenir plus tôt. J’avais à peine embarqué, marée montante, que l’amarre de l’ancre a cassé. Si j’étais arrivé quelques minutes plus tard, le bateau serait parti à la dérive je ne sais où. A la fin de l’été, nous l’avons ramené à Morlaix et échoué tout en haut sur la vase, en aval des écluses. Il s’y est peu à peu désagrégé et a fini par disparaître.
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ROSCOAT
ROSCOAT

Pas de vacances en 1951. Le service militaire ne m’accorde que de courtes et rares permissions. Libéré en octobre, j’obtiens une bourse de thèse modeste, mais qui me rend enfin financièrement autonome et me permet de rassembler de quoi acheter un bateau l’année suivante. Ce sera le ROSCOAT , un canot à misaine de 4 mètres 60 que me vend un pêcheur de l’ile de Batz. Il n’est pas neuf, loin de là, mais il est robuste. C’est un voilier médiocre: faute d’une quille suffisante, il fait au mieux du vent de côté, ce qui s’appelle tirer des bords carrés, et encore il faut souvent sortir l’aviron pour le décider à virer de bord, mais aux allures portantes il marche convenablement.
Il a aussi un moteur, un antique Bernard monocylindre à allumage par magnéto, mais au moment de l’achat le moteur est en pièces détachées chez un mécanicien de Roscoff, et il faut attendre qu’il soit remonté et installé.Enfin, on m’amène le Roscoat au port de Morlaix. Il demande encore quelques aménagements, en particulier un plancher, mais, plus grave, à la première tentative, le moteur refuse absolument de démarrer (à la manivelle s’entend). Je demande l’aide d’un mécanicien; le moteur est déposé, amené à l’atelier, et le démontage révèle qu’il est à bout d’usure.Il faut changer cylindre, piston et divers accessoires. Encore du temps perdu pour la navigation.
Enfin remis à neuf (?) il retrouve sa place, mais le démarrage à froid sera toujours très laborieux. Autre inconvénient, l’échappement à l’air libre dans le bateau dépose de la suie sur son trajet, et j’aurai souvent l’allure d’un ramoneur. Tant bien que mal, le moteur marche, et c’est heureux car, comme nous avons décidé de le garder à Morlaix à cause du mauvais souvenir de Locquénolé, il faut faire le trajet de la rivière, aller et retour, à chaque sortie, et le vent est rarement favorable dans la vallée étroite et sinueuse.
S’il m’arrive de sortir seul, je trouve souvent aussi des amateurs, famille, amis, connaissances, certains passionnés de pêche qui ramènent du poisson par centaines, dont on est parfois embarrassé au retour, mais je suis plus intéressé par l’exploration de la baie, de son chateau, de ses iles, de ses chenaux et de ses innombrables cailloux qu’il faut apprendre à localiser.
Plus tard, nous installons un mouillage au Dourduff, dans la rivière, près du pont, trop près.C’est d’ailleurs au Dourduff que les plaisanciers peuvent encore se procurer de l’essence dédouanée, et le douanier complaisant aide à transvaser les bidons de 50 litres de la régie dans des jerricanes plus maniables. Cet avantage fiscal a vite disparu avec le développement de la plaisance.
Plus expérimentés, avec un bateau plus sûr, les incidents sont beaucoup plus rares qu’avec Altaïr. Une fois cependant, près de l’ile Ricard, nous sommes surpris par un grain bref mais violent qui risque de nous drosser sur le Béclem. Le moteur marche, mais l’embrayage patine, car il est situé bas et il y a toujours plus ou moins d’eau à fond de cale. Un énergique coup de godille nous met hors de danger, le vent se calme, et il ne reste qu’à écoper cette eau qui a failli nous jouer un mauvais tour.
Un jour aussi nous rentrons vent arrière quand tout à coup le mât, trop vieux , casse net, et toute la voilure nous retombe dessus mollement. Heureusement, le moteur est là et un nouveau mât plus robuste prendra la place de l’ancien.
Echouer dans la vase par marée descendante n’est pas grave: il suffit d’attendre que la marée remonte. Inutile de se démener: dès qu’on sent qu’on est échoué, il n’y a rien d’autre à faire, il suffit de patienter. Une heure passe encore, avec des passagers bavards qui ont des tas d’histoires à raconter. Plusieurs heures, c’est long.Trouvant une mer déchainée dés la rade, seul à bord, je fais demi-tour tout en sachant que la marée descend et ne me permettra pas de rejoindre Morlaix, mais que faire d’autre? Echoué dans la rivière pas très loin du port, je mouille l’ancre et je rejoins la rive à pied dans la vase heureusement peu épaisse à cet endroit.Quelques heures plus tard, le bateau flotte et je le rejoins à la nage.
La vase peut cependant être dangereuse. Je me souviens , quand j’avais une huitaine d’années, avoir vu un docker s’enfoncer peu à peu jusqu’au cou dans le port de Morlaix qu’on vidait alors périodiquement. Au dernier moment, une équipe de secours était parvenue à le tirer d’une situation désespérée.J’avais gardé ce souvenir quand un jour, partant un peu trop tard, j’échoue tout près des écluses. Je ne me résigne pas à patienter pendant plusieurs heures, et l’éclusier m’encourage à avancer sur la vase en m’assurant qu’elle n’est pas très épaisse. Par précaution, j’emporte tout de même le capot du moteur, un grand carré de bois.A peine ai-je fait quelques pas que j’enfonce jusqu’aux cuisses. J’arrive à me hisser sur mon radeau improvisé où j’attends qu’on vienne me chercher avec des échelles. Je suis sauf, mais couvert de vase, et je me précipite vers le robinet le plus proche pour un premier décrassage sommaire.
Une autre fois, je reviens au mouillage au Dourduff aprés une sortie, seul; la marée monte; c’est une grande marée et le courant est fort. J’attrape le mouillage par l’arrière et je tente de retourner le bateau pour l’amarrer sur l’avant, mais dès qu’il est en travers du courant il tire si fort que je suis obligé de tout lâcher, et, avant que j’aie pû faire quoi que ce soit, je suis sous le pont qui enjambe la rivière, bloqué par le mât qui s’est encastré sous le tablier. La situation est dramatique: la marée monte vite, le bateau tournoie et gîte de plus en plus, car le mât est solide et il résiste. Le chavirage est assuré, et si le bateau chavire il coule. Faut-il sauter à l’eau avant pour ne pas risquer de m’emméler et d’être entrainé au fond? Les pêcheurs à la ligne sur le pont ne peuvent rien pour moi. Sans grand espoir, je demande qu’on m’apporte d’urgence une scie. Elle arrive bientôt et je me précipite pour scier le mât . Je n’avais jamais manié une scie avec autant d’ardeur.Le mât, comprimé entre le pont et le bateau et scié aux trois quarts éclate et tombe.Le bateau est sauvé; il ne me reste qu’à rejoindre tranquillement le mouillage grâce au moteur.
Par la suite, le Roscoat est rénové: nouveau mât, nouveau moteur. Cette fois c’est un moteur de voiture d’occasion avec sa boite de vitesses, et, luxe suprême, son démarreur électrique; plus de corvée de manivelle. L’échappement est canalisé à l’extérieur par un tuyau; plus de suie. Pour compléter le confort, un abri mobile à l’avant protège les passagers en cas de pluie ou d’embruns. Seul le barreur a besoin d’un bon ciré.
Malgré ces quelques incidents, le Roscoat s’est bien comporté pendant une dizaine d’années et m’a laissé beaucoup de bons souvenirs. Sa carrière ne s’est pas achevée là, et j’ai eu le plaisir de le revoir pendant quelques années dans le port de Locquirec où son nouveau propriétaire l’avait installé.Entre temps,les bateaux en polyester avaient fait leur apparition. Parfaitement étanches, faciles à entretenir et à réparer, robustes et légers, ils avaient bien des avantages avec leurs voiles et leurs cordages synthétiques, et je rêvais d’un voilier plus performant et plus maniable que mon vieux Roscoat.

Le temps des Taureaux

Les Taureaux sont construits en série et j’inaugure le prototype en 1963 avant de l’adopter après la vente du Roscoat en 1964. Ce sont des dériveurs de 4 mètres 20, larges, pas très rapides mais stables, et presque inchavirables, à condition bien entendu de ne pas commettre trop d’imprudences.Maniables, ils permettent de faire un près honorable et sont généralement équipés d’un moteur hors-bord, ou exceptionnellement d’un moteur fixe. L’avant est protégé par un rouf amovible.
Les circonstances m’amèneront à en utiliser successivement quatre pendant huit ans, avec pour mouillages le Dourduff, puis le Diben dès 1968 où je vais ensuite passer toutes mes vacances.Mon champ d’action s’élargit un peu vers les Chaises de Primel et les Méloines;, mais la plupart des iles de la baie sont progressivement interdites en été pour protéger la nidification des oiseaux de mer et nous sommes privés du plaisir d’y débarquer.En une journée de voile, compte tenu du temps de retour, on ne peut pas aller beaucoup plus loin, et ces quelques années se passent heureusement sans ennuis notables, sauf un jour où le moteur, prudemment assuré par un bout, se détache du tableau arrière et où j’ai bien du mal à le ramener à bord, mais je parviens à rentrer sans difficultés à la voile.A la suite de cet incident, le système de fixation est solidement renforcé.

Marin d’eau douce

J’habite Lyon depuis 1954 et je ne retrouve la mer qu’aux vacances, après en avoir eu la nostalgie le reste de l’année. Il y a près de Lyon un plan d’eau artificiel,réserve de l’EDF, en communication avec le canal de Jonage, dérivation du Rhône, et prétentieusement appelé le Grand Large. En fait sa surface, 150 hectares, correspond à peu près à celle du port du Diben à marée haute, mais au Diben ce n’est pas dans le port qu’on navigue. Je l’apprécie comme lieu de baignade, mais, pendant les premières années, je trouve dérisoire d’y naviguer. Des clubs de voile très actifs y sont cependant implantés et organisent de fréquentes régates.
En 1962, il m’arrive de Morlaix un canot à misaine, un Mulet, modèle réduit du Roscoat, mais en polyester, que je baptise CALHIC en souvenir d’une balise de la baie. Pour entrer au Cercle de la Voile de Lyon, (CVL), il faut être présenté: deux collègues se proposent pour me parrainer, et je suis admis bien que mon petit bateau paraîsse tout à fait incongrû dans le milieu guindé des régatiers lyonnais. Au début, j’y vais sur la pointe des pieds, parfois avec des amis, quand il n’y a pas trop d’affluence. A Lyon, on n’est pas admis d’emblée et il faut se faire connaître peu à peu discrètement.
Quand en 1965 j’échange Calhic pour un Taureau que j’appelle MINOTAURE, on me regarde déjà avec plus d’égards, bien que ce Minotaure soit considéré comme une bête curieuse, pas assez rapide pour concurrences les dériveurs de compétition, mais bien plus sûr les jours de grand vent. A Lyon, il n’y a que deux sortes de vents, canalisés par la vallée du Rhône et de la Saône, le nord, relativement régulier et le sud tout à fait sauvage, et bien souvent aussi pas de vent du tout.Comme les moteurs sont interdits, sauf pour les bateaux assurant la sécurité, la godille, peu connue ici, est le meilleur moyen de rejoindre le club en cas de calme plat.
En 1972, on me propose de faire partie du comité, et on me charge de l’Ecole de Voile du club et du Jury. Le club est installé dans un vieux manoir pittoresque au bord de l’eau, l’école dans un batiment annexe sombre plein d’un bric à brac invraisemblable amassé par le vieux cerbère qui règne sur les lieux et sur la flottille de l’école assez disparate et fatiguée. Peu à peu, je tâche d’y mettre un peu d’ordre sans heurter la susceptibilité du personnage dont il faudra finalement un jour me débarrasser et le remplacer par des étudiants plus sociables, au grand soulagement tacite des autres responsables que je soupçonne de m’avoir choisi pour cette mission qu’aucun ne voulait assumer.
Le jury me donne bien d’autres soucis, d’abord parce que je n’ai encore aucune pratique de la régate, trop peu de connaissance des règlements pour avoir seulement participé comme assistant à quelques comités de course. L’ancien responsable, très respecté et compétent, est parti depuis un an, laissant la suite à des volontaires d’occasion. Les concurrents en ont profité pour prendre leurs aises, considérant que le jury n’est là que pour se plier à leurs désirs et enregistrer leurs performances. Pour rétablir un peu de discipline, il va falloir être impitoyable, mais aussi acquérir suffisamment de pratique et de connaissance des règles de course pour répondre aux critiques continuelles. Il faut organiser les parcours, accomplir la cérémonie des départs et des arrivées, établir les résultats, les proclamer, juger les réclamations et distribuer les prix.
Entre temps, en 1974, j’ai remplacé le Minotaure par un Edel II baptisé GEMINI II par son ancien propriétaire. Cette fois, j’ai un bateau de série reconnu capable de régater. Je suis donc tantôt concurrent, tantôt organisateur des courses. Ma pratique de la voile déjà longue m’est bien utile, mais il me faut apprendre les finesses de la compétition: comment se placer pour le départ, négocier les virements de bord et les passages aux bouées et surtout utiliser au mieux le moindre souffle par petit temps.Peu à peu, avec un équipier fidèle et passionné, nous formons une équipe de plus en plus efficace capable de gagner une coupe de temps en temps, et en 1978 je me décharge de responsabilités un peu trop pesantes pour naviguer en paix.
Un petit plan d’eau intérieur n’est pas la mer, mais la navigation n’y est pas toujours de tout repos. Le”Grand Large” est séparé du canal de Jonage sur presque toute sa longueur au nord par un rideau de palplanches tranchant comme un rasoir, et quand le vent de sud souffle en force on risque d’y être drossé. J’y ai vu un Corsaire coupé en deux sur toute sa longueur, et une régate d’habitables presque entière ne l’éviter qu’en s’échouant à la côte.Quelques années plus tard, je régatais sur Gémini II avec mon équipier habituel encore très novice et un autre embarqué par hasard en raison d’un vent de sud qui forçait. Une des bouées de parcours se trouvait justement assez près des palplanches dans l’angle nord-est du plan d’eau. Au premier passage, le virement se passe normalement. Au second, c’est plus difficile, d’autant que le vent a soulevé un clapot assez génant. Au moment d’aborder le troisième passage, je me rends compte que le vent a dangereusement entrainé la bouée tout près des palplanches et il souffle de plus en plus fort. Nous sommes en tête, mais je réalise qu’il serait suicidaire de vouloir doubler la bouée.Tant pis pour la course, il est urgent de s’écarter de ce piège étroit et de se mettre à l’abri. Les virements de bord deviennent très acrobatiques, le bateau difficile à tenir dans le vent et le clapot, et surtout la place est trés limitée entre les palplanches au nord et le rivage à l’est qui forment un angle aigu.Chaque bord vers l’ouest nous fait risquer la catastrophe sur les palplanches, il faut virer très vite et nous ne gagnons presque rien contre le vent; la moindre faute serait fatale.Aprés je ne sais combien de bords pour gagner un peu de place au large, complètement épuisé, je cède la barre à notre équipier d’occasion, heureusement expérimenté, qui non sans peine achève de nous tirer de ce piège. Dès que j’estime que nous sommes hors de danger près du rivage, je me précipite à l’avant pour jeter l’ancre. Bateau et équipage sont sains et saufs, et je m’écroule sur une couchette à bout de forces.Entre temps, les autres concurrents qui nous suivaient ont vu le danger mais connaissent les mêmes difficultés. Plusieurs s’échouent au rivage, mais tous heureusement évitent les palplanches, et les bateaux de la sécurité auront fort à faire pour ramener les naufragés à leur mouillage.
L’avantage d’un club est qu’on y fait facilement connaissance et qu’on y trouve des équipiers qui rêvent de naviguer. Trois d’entre eux m’ont accompagné au Diben pour les vacances, dont deux frères qui à tour de rôle ou ensemble me rejoindront même après ma retraite à Morlaix et au Diben où je dispose depuis 1972 d’un vrai bateau pour la croisière côtière.

Le temps des Aigles

ALTAIR III
ALTAIR III

Les Aigles sont construits en série. Ce sont des voiliers de 6 mètres 50 équipés de quatre couchettes et du nécessaire pour vivre à bord pendant quelques jours. Destinés à la petite croisière côtière, ils vont enfin me permettre de m’évader de la baie de Morlaix. J’utilise d’abord le prototype ALTAIR II en 1972 et 1973, puis ALTAIR III à partir de 1974. Ils ont été baptisés en souvenir de leur modeste ancêtre Altaïr.
En juillet 1972, Altaïr II part pour Trébeurden en compagnie d’un autre Aigle, Nadejda, qui a pour destination finale St Cast. La visibilité est limitée, le vent de N-E, et les deux bateaux tirent des bords à l’estime. Partis du Diben à 12 h. 30, nous apercevons un groupe de rochers vers 16 h. Est-ce l’approche de Trébeurden? Je réalise tout à coup qu’ils’agit des Méloines; le courant a travaillé contre nous, et pour ne pas arriver trop tard,

nous achevons le parcours au moteur et atteignons Trébeurden à 18 h. Le lendemain, le vent force.Nadejda poursuit vers l’est mais doit s’arrêter à Perros-Guirec à cause d’une mer trop forte, tandis qu’avec Altaïr II nous rentrons au Diben vent arrière à bonne allure.
Quelques jours plus tard, nous reprenons Nadejda à Perros-Guirec. Aprés une escale à Bréhat, nous traversons la baie de St Brieuc sans vent, au moteur, avec une visibilité réduite qui nous permet cependant de reconnaître au passage le Grand Léjon, le Cap Fréhel et le Fort de la Latte et d’arriver à destination. A St Cast, pas besoin d’annexe: un bateau du port assure le service entre les mouillages et la terre, luxe inconnu dans tous les autres ports que j’ai fréquentés.
En 1973, nous faisons une expédition à Bréhat. Le temps est magnifique. Le vent de N-W portant nous permet d’atteindre le soir la Roche Jaune dans la rivière de Tréguier et le lendemain Bréhat où l’équipage s’offre une partie de pêche sous marine et ramène un bar de belle taille.Au retour, nouveau coup de chance, le vent passe au N-E et nous rentrons vent arrière après une escale à Trébeurden.
Avec Altaïr III, je vais parcourir la côte de l’Ile de Batz à Bréhat pendant de nombreuses années, faisant escale dans ces iles et très souvent à Trébeurden et Ploumanach, et à l’occasion aussi à Roscoff, Port Blanc, l’Ile Canton, l’Ile Grande et Perros-Guirec, au total une quarantaine de sorties de deux à six jours et une centaine de nuits passées à bord. Une trentaine d’équipiers vont se succéder, dont les plus fidèles sont mes amis lyonnais qui participent à plus de vingt expéditions jusqu’en 1983. A partir de 1996, je ne trouve plus d’équipiers que pour des sorties d’une journée.
Au total, au bout de 27 ans, le compteur du loch d’Altaïr III affiche plus de 6700 miles, sans compter ceux qu’il n’a pû enregistrer quand des débris d’algues ont bloqué son hélice, soit à peu près la traversée du Pacifique.
Avec Altaïr III, je ne me suis jamais trouvé dans des situations critiques de danger imminent, mais la navigation comporte inévitablement bien des aléas dûs à l’état de la mer, au vent, aux courants et aux incidents matériels. Je préfère de beaucoups la longue houle d’ouest au clapot soulevé par le vent de N-E créant une mer hachée qui ralentit beaucoup le bateau et ne permet pas un près serré.Quand le temps se gâte vraiment, il n’est plus question de sortir. Parfois, j’ai dû patienter un ou deux jours dans un port en attendant que le vent et la mer se calment, mais jusqu’en 1983 je craignais par dessus tout la brûme qui peut tomber brutalement et rendre la visibilité nulle. Tant qu’on est au large, le risque n’est pas grand: on connait le cap à suivre, mais quand on approche de la côte et qu’on n’a qu’une idée imprécise de la position, on peut craindre à tout moment la rencontre d’un récif. Trouver l’entrée du port devient problématique, à moins de rencontrer un pêcheur et de se faire guider.
Quand sans être mauvaise la visibilité est limitée à moins d’un mile, on perd vite tout repère à terre. En 1974, nous tentons d’aller à Guernesey en espérant nous guider par la gonio, seul moyen disponible à l’époque.Partis de Bréhat, nous réalisons au bout de quelques heures que nous n’avons plus qu’une vague idée de notre position, que le but est bien loin, le courant et le vent défavorables, et qu’il est prudent de faire demi-tour. Nous rejoignons Perros-Guirec le soir, et je ne tenterai plus l’aventure qui exigerait de naviguer de nuit.Quant à la gonio, aprés bien des tentatives, je me rends compte qu’elle est inutilisable pour se situer avec précision loin des radiophares.
En 1979, revenant de Bréhat et après une escale à Ploumanach, nous rentrons au Diben. La visibilité est limitée. Sortis du chenal des Sept Iles, nous apercevons vaguement les Triagoz sur babord et nous poursuivons vers l’ouest. A 14 h. j’estime que nous devons être à la hauteur du Diben, et nous virons plein sud. Une bonne brise nous fait marcher à 5 noeuds, mais c’est seulement vers 16 h 30 que nous apercevont au loin l’ile de Batz; Nous rectifions le cap et atteignons le Diben vers 18 h; Le courant nous avait entraînés bien plus loin que prévu vers le large, et le sondeur, dont la portée est limitée à une soixantaine de mètres, ne trouvait plus le fond.
En 1983 encore, la brume nous donne bien des soucis. Bloqués à Ploumanach pendant deux jours, nous tentons de profiter d’une brève éclaircie et partons vers 14 h, mais la brume revient très épaisse, la visibilité est nulle. Après un bord ouest pour sortir du chenal des Sept Iles, nous virons sud pour tenter de rejoindre Trébeurden. A 17 h nous nous trouvons tout à coup entourés de rochers tout proches. Pas question de continuer, nous mouillons l’ancre, assez inquiets. Où sommes nous exactement? Si la brume ne se lève pas, il va falloir y passer la nuit, en espérant que le temps reste calme. Au bout d’un moment, nous entendons un faible bruit de moteur, peut -être un pêcheur. Nous VERS ST CASTlançons des appels avec le cornet à brume. Rien. De temps en temps, le bruit de moteur se fait entendre, et vers 18 h un petit canot nous rejoint. Ce sont les carriers de l’ile Canton qui ont entendu notre appel et qui, le travail fini, viennent nous guider par le passage étroit entre l’Ile Grande et Canton jusqu’au mouillage de l’Ile Grande. Heureusement, la marée était haute et le passage praticable.Retourné plus tard sur les lieux prés de l’ile au Renard je serai incapable de situer le point où nous avions atterri.
Le lendemain matin nous rejoignons Trébeurden tout proche, puis nous repartons pour le Diben. D’abord, tout va bien malgré une visibilité limitée, et nous reconnaissons les Boeufs au passage. Nous faisons route ensuite à l’estime entre la côte, qui se laisse entrevoir un moment, et les Chaises de Primel puis en direction du Diben, mais la visibilité est redevenue nulle. Quand j’estime être en face du port, nous virons plein sud. Le sondeur indique que la côte approche, et au bout d’un moment nous nous trouvons entre des rochers. Il est midi; nous mouillons et déjeunons en attendant une éclaircie. Il me semble bien que nous sommes devant Port Blanc (celui du Diben) . Nous repartons à tâtons, lentement, vers l’est , de rocher en rocher, et nous rencontrons finalement un pêcheur qui à ma grande surprise nous guide vers l’ouest: nous avions dépassé l’entrée du port sans la voir et nous étions près de Karreg an Ti, au delà de la pointe de Primel.
Quelques jours plus tard, retournés à Ploumanach avec un autre équipier (un lyonnais) nous tentons de repartir quand au bout de quelques minutes une brume épaisse nous tombe dessus. Pas question de se lancer dans une nouvelle aventure. Nous faisons demi-tour, et quand j’estime que nous sommes presque arrivés, l’ancre est mouillée. Au bout d’un moment, un pêcheur passe et nous guide vers l’entrée très étroite du chenal qui mène au port. Nous en étions à quelques mètres, mais la visibilité était nulle.
L’année suivante enfin, en 1984, on trouve des appareils de navigation adaptables sur un petit voilier. Je m’équipe d’un DECCA récemment sorti, miniaturisé, et qui donne directement latitude, longitude, vitesse et cap avec une bonne précision. Désormais, je ne craindrai plus les traversées dans la brume et je trouverai facilement l’entrée des ports.Cette même année, aprés quelques expéditions avec différents équipiers, je retourne à Ploumanach avec un jeune moniteur de voile grand partisan de la navigation à l’estime et qui considère la navigation électronique avec un peu de condescendance. Cependant, au retour, la brume est de nouveau épaisse, la visibilité nulle. Grâce au Decca, nous trouvons facilement la bouée de Bar ar Gall sur notre parcours , puis l’entrée du port de Trébeurden, et mon équipier doit reconnaître que les nouvelles méthodes sont nettement plus sûres et plus précises que l’estime.
Deux fois aussi, après une nuit à l’ile de Batz, nous trouvons au matin une brume épaisse qui interdirait tout départ, mais le Decca nous permet de traverser le chenal de l’ile sans rien voir, pas même les deux balises de l’entrée quand nous passons entre elles, et de retrouver l’entrée du port du Diben.En 2000, le système Decca cesse de fonctionner, et je le remplace par un GPS.
Au plaisir de la navigation côtière, qui comporte aussi bien des expéditions sans incidents, s’ajoute celui des escales dans les différents ports de la côte. Après un repas souvent sommaire à bord à midi, il est bien agréable de retrouver le soir le confort d’un bon restaurant avant d’aller passer la nuit sur les couchettes étroites du bateau.Je ne me suis arrêté qu’une fois pour un moment à Locquirec, dont le port est à sec longtemps à marée basse et très encombré, mais j’ai beaucoup fréquenté Trébeurden, à l’époque où le nouveau port n’existait pas encore, et où l’ile Milliau était retournée à l’état sauvage. On se frayait difficilement un chemin dans la végétation pour atteindre la villa abandonnéequi domine l’ile et la mer. Le soir, de la terrasse de la villa, le spectacle était grandiose avec la vue de tous les phares allumés et des lumières de la côte. Maintenant, l’ile est bien soignée, mais interdite après 18 h.
L’ile Molène en face de Trébeurden, avec ses dunes et ses plages, est bien différente. J’y ai assisté un jour d’affluence au spectacle de deux bateaux à l’ancre qui s’étaient si bien emmélés avec tous leurs accessoires, annexes et planches à voile qu’il leur a fallu une bonne heure pour se dépêtrer. Sur l’ile Canton, le soir, on voyait gambader une multitude de lapins, et l’ile Losquet, longtemps surmontée de son énorme pylone, a perdu son originalité quand il a été abattu.
J’ai beaucoup fréquenté aussi Ploumanach; c’est le plus beau site de la côte. Quand on arrive de la mer, on ne voit d’abord que son phare et ses rochers de granit rose. Il faut approcher tout près pour distinguer l’entrée du chenal . Le chateau de Costaéres y donne au paysage l’aspect d’un décor de conte de fée. Au port, on est parfaitement au calme, mais dès qu’on en sort on risque d’y trouver une forte houle et parfois une brume épaisse. En face, les Sept Iles, leur phare et la réserve d’oiseaux, fous de Bassan et macareux; entre les deux, le chenal et son courant souvent violent. Presque arrivé à l’ile aux Moines, je me suis trouvé une fois emporté vers l’ouest, ainsi que tous les autres bateaux qui avaient tenté la traversée, et il a fallu peiner au moteur pour rejoindre Ploumanach. Une autre fois, marchant vent arrière vers l’est à 4 noeuds, je suis resté sur place entre Rouzic et Tomé pendant une heure jusqu’à la renverse du courant.
A chaque escale à Ploumanach, je ne manquais pas de suivre le sentier côtier le long des blocs de granit rose et de le faire découvrir à ceux de mes équipiers qui ne le connaissaient pas.J’ai fait aussi escale quelquefois à Port Blanc (celui des Côtes d’Armor). A l’époque où il n’y avait pas encore de mouillage fixe, il fallait s’ancrer, et j’y ai passé une nuit assez éprouvante par grand vent car, à marée haute, le port est largement ouvert à la houle, et si l’ancre avait lâché nous aurions été précipités sur les rochers qui l’entourent avant de nous en être aperçus. A l’occasion, nous avons visité l’ile St Gildas toute proche.
A Bréhat on dispose de trois mouillages, mais presque chaque fois j’ai choisi le Port Clos. A marée haute le mieux est d’y arriver par le chenal étroit qui longe la côte ouest et qui permet d’admirer le paysage. Tous ces mouillages découvrent plus ou moins à marée basse. A l’ancre à l’entrée du Port Clos pour éviter l’échouage, j’y ai passé une nuit si agitée en 1979 qu’il fallait se cramponner pour ne pas tomber des couchettes, et dès le lendemain matin nous nous sommes abrités tout au fond du port pour attendre une accalmie qui n’est venue que le jour suivant, mais nous étions prisonniers de la vase pendant plusieurs heures à marée basse.
Le port de l’ile de Batz découvre aussi à marée basse et il faut patauger dans la vase pour atteindre la plage, mais on y est bien abrité.
Aux difficultés dues à la nature s’ajoutent les incidents matériels. En 27 ans de carrière, Altaïr III demande de l’entretien, des réparations et des améliorations. Le principal progrès a consisté à remplacer le jeu de ses quatre focs par un foc à enrouleur. Au lieu d’une corvée assez acrobatique qui exige d’aller à l’avant, généralement par mer agitée, amener le foc pour le remplacer par un plus petit, il suffit de quelques secondes, à l’abri dans le cockpit, pour ajuster la surface du foc selon la force du vent.
Presque chaque année, des détériorations le plus souvent mineures doivent être réparées et le moteur vérifié. Le mouillage aussi doit être soigneusement inspecté, car l’existence du bateau en dépend. Malgré toutes mes précautions, il s’échappe un jour de grand vent, une manille ayant lâché, et il est rattrappé de justesse par un pêcheur qui lui évite le naufrage sur les rochers.
Ce n’est qu’un contretemps si une drisse se coince ou s’échappe en haut du mat. Le seul incident sérieux survenu en mer concerne la dérive. Très longue, elle est articulée à l’avant sur un axe et maintenue à l’arrière par une chaîne qui permet de la remonter. Passant tranquillement au large de Térénez, un jour de beau temps, nous entendons tout à coup un bruit suspect. La chaîne ne tient plus à la dérive; celle-ci, corrodée au point de fixation de la chaîne, a pivoté autour de son axe et pend de ses deux mètres sous le bateau. Que faire? Rentrer au Diben dans ces conditions nous paraît scabreux. Heureusement, la marée est haute, la rivière profonde, et nous rejoignons sans encombre, mais non sans inquiétude, le chantier à Morlaix qui pourra effectuer la réparation. Ce seront deux semaines d’immobilisation, car il faudra déposer la dérive, la réparer et la remettre en place.
Il est important de se tenir informé de la météo, mais il faut savoir l’interpréter, car ce n’est pas une science exacte. En 1979, revenant tranquillement de Ploumanach par temps gris, vent faible, nous écoutons par hasard France-Inter.Nous sommes au large des Méloines quand tout à coup l’émission s’interrompt pour annoncer un coup de vent imminent sur la Manche. Il reste encore beaucoup de route à faire, et nous nous préparons au pire, assez inquiets, réduisant la voilure au minimum, et nous mettons le moteur en marche pour gagner du temps.Le coup de vent n’est jamais arrivé et nous avons rejoint le Diben soulagés, par mer calme et vent faible.
Au cours d’une sortie plus récente, nous sommes au large de Beg an Fry, quand nous apercevons de l’eau qui commence à envahir le cockpit. J’entrouvre la cale, elle est pleine d’eau. Que se passe-t-il? Le bateau est parfaitement étanche et autovideur. A grands coups de seau, puis avec la pompe de cale, assez inquiets, nous vidons une énorme quantité d’eau. Un peu plus tard, je trouve l’explication: quand la dérive est baissée, le puits de dérive est obturé, mais si on n’y prend garde, la fermeture peut être imparfaite. Le plus souvent, c’est sans conséquence, mais il peut arriver qu’avec le clapot l’eau jaillisse peu à peu et emplisse la cale. Par la suite, nous y veillerons soigneusement.
En 2001, j’ai eu l’espoir de faire une dernière expédition à Ploumanach. Une sortie en groupe était prévue, 16 bateaux inscrits, et j’avais un jeune équipage enthousiaste. Malheureusement, deux jours avant le départ, la météo s’annonce catastrophique. Presque tous renoncent, moi aussi évidemment. Le bateau est trop petit, l’équipage trop jeune et le skipper trop vieux pour prendre des risques. Les quelques courageux qui tentent l’aventure sont sérieusement chahutés à l’aller, avec vent portant très fort et grosse houle, et restent bloqués à Ploumanach durant plusieurs jours avant de pouvoir rentrer.
UN PILOTEA BORDCinquante trois ans se sont écoulés depuis mes débuts sur Altaïr, plus d’un demi siècle. Je n’ai jamais cherché à faire des performances ou des exploits spectaculaires, mais la navigation m’a beaucoup apporté: le bonheur d’être sur la mer, de manœuvrer un voilier comme un musicien son instrument, de découvrir tout ce qu’on ne voit pas de la côte, le contact avec toutes sortes de gens qu’autrement je n’aurais jamais rencontrés, le plaisir de faire partager à des équipiers passionnés l’ambiance de la mer, des ports, de la vie à bord, de leur faire apprécier la beauté d’une côte exceptionnelle et variée mais difficile.
La mer est aussi une école: il faut savoir s’adapter aux circonstances, ne jamais décider à l’avance: demain j’irai à tel ou tel endroit, car les conditions changent vite et il faut prendre rapidement des décisions dans les moments difficiles, s’assurer dans les moindres détails que le matériel est en état de répondre aux besoins, et surtout ne pas prendre de risques inutiles. La moindre faute peut entraîner une cascade de difficultés, tous ceux qui ont navigué l’ont appris à leurs dépens.