La mémoire d’un philosophe.

La mémoire d’un philosophe.

 

 

M RIO
M RIO

Je reçois de temps en temps la revue d’un organisme universitaire où j’ai enseigné autrefois la chimie macromoléculaire, dans un institut qui formait des ingénieurs chimistes et physiciens. J’y ai connu des physiciens, des chimistes, des biologistes, des botanistes, des géologues, mais aussi des théologiens et des philosophes qui remplissent cette revue d’articles généralement à peu près illisibles à force d’abstraction. Cette fois, c’est un philosophe qui a entrepris de traiter de la mémoire et de l’oubli. D’un philosophe il ne fallait évidemment pas attendre un exposé technique sur le fonctionnement du cerveau, mais des considérations plus générales inspirées des connaissances actuelles.
Il n’en est rien : l’existence du cerveau est à peine mentionnée et son rôle ignoré. Sa référence principale, c’est Aristote, celui qui a fourvoyé la pensée occidentale dans une impasse pour des siècles. C’était certainement un esprit brillant qui a eu le mérite d’essayer d’expliquer le Monde et la Vie autrement que par des mythes puérils, mais il a été bien présomptueux en bâtissant une synthèse factice devenue complètement caduque. Ses idées s’accordaient avec ce qu’on pouvait observer à son époque, et un contradicteur n’aurait rien eu de solide à lui opposer, mais s’il avait disposé d’un télescope et d’un microscope, sa vision en aurait été complètement transformée.
En se référant à Aristote, notre philosophe ignore-t-il délibérément les connaissances actuelles ? Est-ce mépris des sciences ou manque d’information difficile à admettre chez un homme cultivé, ou une vision complètement dépassée de la nature humaine, un refus de tout ce qui est matériel ? A lire son texte, il semble que pour lui la pensée et la mémoire sont les caractères d’un esprit immatériel qui ne doit rien aux neurones et aux neurotransmetteurs. Pour Aristote aussi le cerveau n’était qu’un organe subalterne.
L’article est essentiellement une compilation d’opinions favorables à celle de l’auteur. Parmi ses références, il cite aussi Platon, quelques théologiens et philosophes du passé, Descartes, Bergson, tous persuadés que la pensée et la mémoire sont des phénomènes immatériels, et même Heidegger connu pour son obscurité. Est-ce là la marque d’un esprit replié sur lui-même, dédaigneux des connaissances concrètes. Faut-il en déduire que la philosophie n’est qu’un jeu stérile, une mystification intellectuelle, un discours dont il ne reste pas grand-chose quand on essaie de le traduire en clair. Est-ce au mieux de la littérature, au pire du galimatias.
Il existe heureusement des philosophes plus ouverts qui acceptent de prendre en compte les réalités tangibles, mais qui oserait aujourd’hui soutenir les doctrines des médecins du dix-septième siècle, inspirés eux aussi par Aristote.

Le Diben, août 2012

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