L’heure des Kurdes a-t-elle sonné? par Daniel Cleach

 

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Les KURDES

par Daniel CLEACH

« Notre passé est triste, notre présent lugubre, heureusement nous n’avons pas d’avenir. » citation kurde

En 2014 la presse internationale a vu son attention attirée par les Kurdes lors de l’avancée des islamistes au Nord de l’Irak, notamment lors de la prise de Mossoul, la 2nde ville du pays. Des pays occidentaux ont confié des armes et du matériel militaire au Kurdistan irakien pour l’aider à faire face. Depuis, le Kurdistan irakien résiste, accueille des Kurdish_states_1835réfugiés. En Syrie, des combattants Kurdes affrontent et font reculer à l’heure actuelle dans le « Sunnistan » les troupes de l’EI. L’heure pour l’ensemble des Kurdes aurait-elle sonné ?

1) les KURDES : qui sont-ils ?

a) des origines
Au VIIème siècle av. J.C., les Mèdes, issus d’un rameau iranien de la grande famille des peuples indo-européens. fondèrent un empire qui en l’an 612 av. J.C. conquit la puissante Assyrie et étendit sa domination à tout l’Iran ainsi qu’à l’Anatolie centrale.
Après avoir opposé une résistance farouche aux invasions arabo-musulmanes, les Kurdes finirent par se rallier à l’islam, sans pour autant se laisser arabiser.

Au début du XVIème siècle le pays kurde devient l’enjeu principal des rivalités entre les empires ottoman et perse. Pris en tenailles entre les deux géants, les Kurdes, politiquement morcelés, n’avaient guère de chance de survivre en tant qu’entité indépendante.
Placés devant le choix d’être un jour ou l’autre annexés par la Perse ou d’accepter formellement la suprématie du sultan ottoman en échange d’une très large autonomie, les dirigeants kurdes optèrent pour cette seconde solution et ainsi le Kurdistan ou plus exactement ses innombrables fiefs et principautés entrèrent dans le giron ottoman par la voie de la diplomatie.Ce statut particulier assura au Kurdistan près de trois siècles de paix. Les Ottomans contrôlaient quelques garnisons stratégiques sur le territoire kurde mais le reste du pays était gouverné par des seigneurs et princes kurdes.

b) population actuelle

pop kurde tLa population totale kurde est estimée à 35 millions d’individus ( entre 30 et 40Millions)
Elle est répartie entre 4 états :
– la Turquie ( 75 millions habitants : 72 % turcs – 20% kurdes)
– l’Irak ( 37 millions d’habitants 22% de Kurdes)
– la Syrie ( 18 millions d’habitants avec 9 % de Kurdes)
– l’Iran ( 77 millions d’habitants avec 9 % de Kurdes)
Il faut ajouter à ces chiffres la population de la diaspora présente en Allemagne ,France, USA et Australie notamment

c) localisation de la population
carte-peuple-kurdeLe Kurdistan est une région montagneuse et de hauts plateaux d’Asie centrale située
au Sud Est du plateau anatolien , château d’eau d une grande part du Moyen-Orient.
Les chaînes des monts Taurus et des monts Zagros forment une sorte de colonne vertébrale du Kurdistan. Certains des sommets du Kurdistan sont très élevés, en partie situés sur le Haut-plateau arménien : le mont Ararat culmine à 5 165 m, le Sipan atteint 3 500 m, le massif de Munzur 3 370 m, le Nemroud Dagh 2 150 m et le Mont Djoudi 2 000 m. Les neiges éternelles couvrent les sommets une bonne partie de l’année. La place des montagnes est telle au Kurdistan que des proverbes y font allusion.
C’est dans le Kurdistan que deux fleuves d’importance majeure au Moyen-Orient prennent leur source : le Tigre et l’Euphrate. De plus la région est parcourue de rivières qui sont des affluents de l’un ou l’autre de ces grands fleuves : le Petit Zab, le Grand Zab, le Diyala, etc. Ces rivières arrosent un certain nombre de vallées très fertiles

Le sous-sol est riche en hydrocarbure surtout dans sa partie irakienne

zones géographiques          Superficie en km2                 % du Kurdistan
Kurdistan du Nord (turc)         210 000                                   42%
Kurdistan oriental (iranien)     195 000                                    39%
Kurdistan du Sud (irakien)       83 000                                     16%
Kurdistan occidental (syrien)   15 000                                       3%

d) image des kurdes
Victimes de l’histoire( le malheur kurde) pendant des décennies, ils sont devenus acteurs de leur propre histoire depuis un siècle .
Leur identité est complexe car s’ils ne sont sont ni perses ni arabes ni turcs, ils ne se caractérisent ni , par une identité linguistique unique (dialectes ,d’origine indo-européenne le kurmandji le soranî, zazaki,avec alphabets latins, arabes et cyrilliques) ni par une identité religieuse propre ( majoritairement sunnite chaféiste) mais plus par une identité culturelle proche des perses ( fête de Newroz)
Ce qui explique l’attitude des capitales dont ils dépendent :
Ankara : l’idéologie kémaliste a nié l’existence même d’un peuple kurde, les considérant comme des « Turcs des montagnes »
Damas : le régime baasiste leur a dénié toute identité, dans le cadre de l’idéologie panarabiste.
Téhéran : ,les Kurdes, majoritairement sunnites, sont confrontés à une république islamique chiite. L’Iran étant habitué de par son origine et son histoire à la gestion des minorités périphériques sunnites, ne se sent pas menacé par les revendications autonomistes régionales kurdes.
Bagdad : les Kurdes ont bénéficié récemment d’une relative reconnaissance

2 la situation actuelle

empire ottoman 1914a) le Traité de Sèvres
Démantèlement Empire Ottoman
Démantèlement Empire Ottoman

Le démantèlement de l’Empire ottoman décidé par les Alliés à la fin de la Première Guerre mondiale donne aux Kurdes l’espoir d’obtenir un territoire indépendant. Le traité de Sèvres, signé en 1920 prévoit en effet la création d’un État kurde, conformément au principe de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Une armée britannique est entrée à Mossoul dès la signature de l’armistice dans le but de s’assurer de la création d’un État arabe sous leur domination (conformément au partage des zones d’influences prévu par les accords secrets Sykes-Picot), incluant les nombreux gisements de pétrole de la partie kurde de la Mésopotamie. La Perse n’est pas concernée par le redécoupage dans la mesure où elle n’a pas pris part à la guerre : il n’est pas prévu de rattacher la région kurde de l’ouest, autour du lac d’Urmia, au nouveau Kurdistan malgré une insurrection indépendantiste en 1919.
L’arrivée au pouvoir de Mustafa Kemal change la donne, en prenant la tête d’un mouvement nationaliste depuis l’Anatolie occidentale pour défendre la Turquie dans ses frontières à la date de l’armistice, c’est-à-dire avec le nord photo-Mustafa-Kemal--fondateur-de-la-turquie-modernede l’Irak et la majorité des territoires kurdes. Il obtient un nouveau tracé frontalier avec la Syrie sous mandat français, qui correspond à la frontière actuelle sans le sandjak d’Alexandrette (nord-ouest du mandat syrien), qui est cédé à la Turquie ultérieurement. Les frontières sont fixées par le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, qui consacre l’inclusion du Kurdistan. La SDN attribue définitivement la région de Mossoul au mandat Britannique sur l’Irak en 1926 mettant fin aux ambitions turques.

b) la question kurde et les états-nations issus des accords franco-britanniques

D’une manière générale, ces Etats ont tenté d’éluder la question kurde pendant presque un siècle
TURQUIE

les « Jeunes Turcs » avaient réglé en 1915-1916 la question arménienne par des massacres et des déportations. La question des populations grecques avait été solutionnée par le traité de Lausanne, qui stipulait un échange de populations civiles : environ 1 300 000 Grecs de Turquie contre 385 000 Turcs de Grèce .
Ataturk veut une Turquie structurée autour d’une unité ethno-culturelle forte. Les minorités allogènes résiduelles (Arméniens, Grecs et Kurdes) doivent quitter le pays ou s’assimiler.
Dans les années 1960, le peuple kurde de Turquie qui tente de faire valoir ses droits se heurte à des arrestations massives d’intellectuels et de politiques, des interdictions de publier et de s’exprimer en langue kurde
Dans les années 70 est lancé en Turquie un gigantesque projet d’aménagement du Tigre et de l’Euphrate, prenant tous deux leur source dans le Sud-Est du pays. Répondant à l’acronyme de G.A.P le projet s’articule autour de la construction de nombreux barrages et voies d’irrigation dans toute cette zone du pays couvrant 75 000 km² et gappeuplée de plus de 10 millions d’habitants.
Au delà des enjeux en matière de politique extérieure – avec la Syrie et l’Irak sur la répartition du débit des deux fleuves – le projet est une des principales réponses des autorités turques à le demande d’autonomie des Kurdes, le considérant comme le principal moyen de résoudre le problème du sous-développement de la zone kurde.

En 1984 nait le PKK qui s’engage dans la guérilla qui s’intensifie dès le début des années 1990 À sa création, il visait l’indépendance des territoires à population majoritairement kurde se situant dans le sud-est de la Turquie. En 2001 il renonce au combat armé et à présent les revendications d’indépendance du PKK se sont muées en demandes d’autonomie culturelle au sein d’un système fédéral plus large, d’amnistie pour les rebelles qui leur garantisse leur participation à la vie politique
En 2015 , le parti kurde HDP franchi les 10 % imposés pour obtenir un siège sur les bancs du Parlement. Avec 13 % des voix, il en obtient 80.
Le HDP comptait déjà 29 sièges dans l’Assemblée sortante. Mais ils avaient été élus sous l’étiquette indépendante pour contourner le seuil obligatoire des 10 %.
Après avoir frôlé les 10 % lors de l’élection présidentielle de 2014 , Selahattin Demirtas, avocat de 42 ans,le leader Turquie-Kurdes-V4du parti a confirmé qu’il était devenu l’une des figures politiques incontournables du pays. A la base de son succès figure la transformation réussie du HDP d’un mouvement de la seule communauté kurde du pays, qui représente 20 % de la population turque, et proche des rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en un parti moderne, à la fibre sociale et ouvert aux femmes et à toutes les minorités.

Toutefois, la priorité des priorités d’Erdogan, le Président, reste de conserver l’intégrité du territoire turc actuel hérité d’Ataturk et donc d’étouffer par tous les moyens toute manifestation de séparatisme  kurde  (alliances politiques douteuses,presse muselée, assassinats d’opposants, politique de la terre brûlée…..).

-IRAN
En 1946 La République de Mahabad voit le jour dans le Kurdistan iranien.
Lachée par l’URSS, cette République de Mahabad ne résiste pas à l’attaque des troupes iraniennes en novembre 1946. Qazi Muhammad son fondateur renonce à s’enfuir, il est jugé et pendu en 1947.La République de Mahabad, bien qu’éphémère reste emblématique dans l’histoire kurde,
Après la révolution iranienne, d’intenses affrontements eurent lieu entre des groupes militants kurdes et la République Islamique entre 1979 et 1982. Depuis 1983, le gouvernement iranien a toujours maintenu son contrôle sur le Kurdistan iranien De fréquents troubles et d’occasionnelles représailles militaires ont eu lieu dans les années 1990.
L’État iranien reconnaît leur langue et leur culture, mais pas d’autonomie politique, ni administrative. L’Iran étant un pays pluriethnique, les Kurdes ne sont qu’une question parmi d’autres.
– IRAK
xxxchamp pétrolier kurdeLe régime irakien de Saddam Hussein a mené une lutte farouche contre toute velléité d’indépendance conduisant par exemple à l’élimination en 1988 de plus de 180 000 civils kurdes1. L’épisode le plus célèbre de cet acharnement est le bombardement aux gaz chimiques de la ville kurde d’Halabja le 16 mars 1988.

. La guerre du Golfe, en 1991, et l’intervention militaire américaine qui s’est terminée par une occupation de l’Irak en 2003 ont sensiblement changé la donne régionale.
Le Kurdistan d’Irak est indépendant de facto de Bagdad depuis 1991,Le Gouvernement Régional du Kurdistan, reconnu officiellement depuis 2003, profite du chaos sécuritaire et politique en Irak pour se renforcer.
– SYRIE
La population kurde est concentrée principalement au nord-est et au nord mais il y a aussi des populations significatives à Alep et à Damas
La prise du pouvoir par le parti Baas, en 1963, s’inspirant d’une idéologie pan-arabiste  aggrave la situation des Kurdes. « ces Kurdes qui n’ont ni histoire, ni civilisation, ni langue ne constituent pas une nation ». Un plan établi zone kurdel syriepar l’un des idéologues du nouveau régime préconise déportation et dispersion des Kurdes pour mettre fin à leur existence ethnique en Syrie, et arabiser leur région en y installant des tribus arabes nomades.
En 1962, le gouvernement syrien décide d’effectuer un recensement de la population de la province kurde d’Al-Hassake. À la suite de cette opération, plus de 120 000 Syriens, d’origine kurde, furent déchus de leur nationalité syrienne et devinrent apatrides

c) l’heure kurde ?

Le printemps arabe qui réclamait plus de démocratie en Syrie a dégénéré en guerre civile où plusieurs fractions s’affrontent entre elles.
les-peshmergas-et-la-glamourisation-des-femmes-soldats_4Sur la façade maritime, Bachar el Assad défend dans un 1er temps la Syrie utile, délaissant la partie orientale. Le succès fulgurant de l’EI à l’Est est stoppé par les Peshmerga kurdes en 2014 ; une demande d’indépendance eut été dans l’ordre des choses. Cette revendication n’est pas venue…
Depuis, le régime de Bachar el Assad a retrouvé des couleurs et ,avec l’appui des russes notamment,  part de l’Ouest à la reconquête de villes perdues, tandis que les forces kurdes reprennent à l’Est des villes arabes et des zones pétrolifères et mettent en place leurs propres structures politiques. Les arabes , toutes tendances confondues permettront-ils cette main-mise ?
L’EI vaincue(qui avait aboli la frontière irako-syrienne), les contours des états créés en 1923 resteront a priori inchangés car en cas contraire, une déstabilisation générale du Moyen Orient serait à craindre.
Alors quid des Kurdes ? Région autonome en Syrie à l’image du Kurdistan irakien ? Ce dernier qui apparaissant comme modèle il y a encore quelques années a vu son image se dégrader, sa prospérité basée sur la rente pétrolière ( 17% des revenus pétroliers d’Irak) s’étant écroulée. Par ailleurs, plusieurs courants politiques existent dans la population kurde et ont des objectifs très différents. Par exemple, les positions politiques de Massoud Barzani , président du Kurdistan irakien sont très proches de celles d’Erdogan le turc avec lequel il entretient de bonnes relations et très éloignées des lignes du PKK turc et de ses « filiales » .Il faut également garder à l’esprit que les alliances se font et se défont dans cette région au gré des fortunes militaires et politiques. Les courants commerciaux existants  transfrontaliers et les intérêts liés , les liens claniques, les systèmes d’allégeance,  forts complexes, les puissances voisines ou plus éloignées pèseront sur l’avenir de la région.

Flag_of_Kurdistan.svgLe Grand Kurdistan sera-t-il pour demain? Vraisemblablement pas.

A l’image du peuple palestinien, le peuple kurde n’est pas à la veille d’avoir son propre Etat , si tant est qu’une majorité kurde le veuille et soit prête à en payer le prix .

 

 

 

Réf : 02CY-Jjunio6

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