LE FRANÇAIS MARTYRISE

M RIO
M RIO

LE FRANÇAIS MARTYRISE

Ecouter la radio, lire la presse, assister à un exposé, c’est parfois rencontrer un auteur ou un conférencier qui par négligence utilise un langage inadapté ou maladroitement prétentieux propagé par un usage regrettable.
L’expression orale et l’expression écrite ont des exigences différentes. Faire un exposé ne consiste pas à déclamer ou à marmonner un texte rédigé à l’avance, c’est un moyen infaillible pour assommer l’auditoire. On peut parfaitement se permettre de lire de courts extraits d’un document se rapportant au sujet, mais l’essentiel doit donner l’impression d’être spontané comme dans une conversation, tout en ayant été soigneusement planifié.
L’expression écrite, plus élaborée, plus respectueuse des règles de la langue, plus rigoureuse dans le choix des mots et dans l’argumentation, doit satisfaire un lecteur qui prend le temps de l’analyser.
Toute langue évolue, d’autant plus qu’elle est plus répandue et pratiquée par un plus grand nombre d’usagers. De nouveaux termes, des expressions nouvelles apparaissent, souvent aussi disparaissent selon la mode, et le sens des mots dérive parfois.
Ecrit ou parlé, le langage peut s’enrichir d’acquisitions tantôt utiles, tantôt discutables et parfois cocasses ou même consternantes qu’on souhaite éphémères, mais il vaut mieux en sourire que se lamenter. L’auteur des Femmes Savantes qui s’est amusé de ces travers m’a donné l’idée de traduire en jargon contemporain à peine caricaturé quelques phrases tirées de son répertoire.
Le petit chat est mort . L’innocente Agnès ne savait mieux dire, mais une Agnès savante sinon cultivée dirait de nos jours : Notre jeune félin s’est inscrit dans un processus létal qui a abouti à la cessation de ses activités vitales.
Je vis de bonne soupe et non de beau langage. Le bonhomme Chrysale, tyrannisé par sa femme savante, essaie de se rebeller. Un Trissotin moderne dirait aujourd’hui : Il importe que les conditions optimales de mon alimentation ne soient pas subordonnées à des considérations d’ordre esthétique en matière d’expression linguistique au plan domestique.
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude , qui annonce la chute de Tartuffe, deviendrait : Le contexte social actuel se déroule dans une dimension qui condamne toute opération orientée vers une problématique frauduleuse.
Monsieur Jourdain s’étonne : Quand je dis : Nicole, apportez moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit ? C’est de la prose, soit en langage administratif : Je vous demande de vouloir bien me faire parvenir dans les meilleurs délais les instruments du confort de mes extrémités et de la protection nocturne de mon chef. A quoi le Maître de Philosophie aurait pu répondre : Côté dimension dialectique, on est dans une quête identitaire qui conclut de façon formelle que cette expression n’a ni rime ni cadence.
Y a-t-il quelque danger à contrefaire le mort ? Non sans appréhension, le malade imaginaire accepte de se prêter à une petite mise en scène. En langage de Diafoirus moderne, il dirait : Au niveau de mon état de santé, puis-je sans risque, et par rapport à mon contexte familial, simuler une échéance fatale ?
Le Misanthrope désespéré veut chercher loin du monde un endroit écarté. Le petit marquis qu’il a osé critiquer aurait aimé l’entendre dire : Je suis interpellé par l’opportunité de rechercher un espace non conventionnel dans l’optique d’accéder à un isolement intégral.
Cette ardeur que dans les yeux je porte, sais tu que c’est son sang… Corneille est quelquefois alambiqué, mais pas au point de dire en langage moderne : Sais tu que par rapport à un contexte exceptionnel sous l’angle de l’honneur, et à l’horizon de mon sentiment pour Chimène qui nous interroge quelque part, je suis impliqué dans le cadre de la problématique de mon père.
Le langage oral se permet bien d’autres faiblesses, qu’il s’agisse de politiciens, d’ « intellectuels » ou de témoins interrogés à l’improviste. Certains, prudents, n’osent pas trop s’affirmer :
-Napoléon est mort, peut-être, un petit peu, à Sainte Hélène.
-Napoléon est mort, disons, si vous voulez, à Sainte Hélène, en quelque sorte.
-Napoléon est mort, quand même, à Sainte Hélène, on va dire.
D’autres n’hésitent pas à désarticuler la syntaxe en particulier avec l’horrible « par rapport à » , mauvaise herbe envahissante qui remplace la plupart des expressions plus pertinentes.
Quelques exemples entendus à la radio ou à la télévision :
-Je voudrais intervenir par rapport à la vitesse de l’information.
-Il a révolutionné le vélo par rapport à sa cadence de pédalage.
-Elle était connue surtout par rapport à sa vie privée.
-Au début j’ai hésité un petit peu par rapport à mon age.
-Il faut reconnaître les choses par rapport à la réalité pénitentiaire.
Et ce somptueux galimatias prononcé par un évêque :
-Il faut redire fortement des choses par rapport à l’ordre public.
Enfin cette dernière phrase qu’un journaliste a osé écrire à propos de crevettes : Il y en a de moins en moins par rapport à il y a dix ou quinze ans.

Puisse l’évolution de la mode nous débarrasser un jour de cette abomination.

One thought to “LE FRANÇAIS MARTYRISE”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *