43 pour les intimes… de Maria Mens-Casas Vela

43 pour les intimes…

Maria Mens-Casas Vela

A mes petits-enfants

Tout était calme dans la maison, le robinet gouttait comme toujours dans l’évier, et on devinait qu’il ne s’arrêterait de sitôt. « Cela commence à me courir sur le haricot » dit xccx4987543 (43 pour les intimes). Il aimait bien cette expression loufoque qu’il avait apprise dans les cours accélérés de la langue de ces humains qui s’appelaient eux-mêmes « français ». Il paraîtrait que l’expression venait du XIVe siècle de leur calendrier et que « le haricot » faisait référence à l’orteil, en langage familier.
Bien que la transmission de pensée fût le meilleur moyen de communication car on n’avait pas besoin de langues, pour lui la connaissance des rouages cérébraux des créatures d’autres planètes apportait un complément au travail de naturaliste, son travail. « Parachuté » d’un engin volant pour étudier secrètement les conséquences des transformations sur la flore de cette planète, il était venu préparer, au besoin, une vraie expédition qui éviterait les possibles catastrophes de certaines molécules inventées par ces imprudents pour accélérer la croissance des plantes. Ils n’étaient pas encore trop en avance, mais ils ne savaient pas où ils avaient mis les pieds. La consommation de ces végétaux – que d’autres avaient déjà trouvés – avaient eu à la longue des effets imprévisibles sur d’autres planètes, accélérant la combustion et la concentration des toxines dans les organes vitaux, provoquant des hécatombes.
On avait choisi pour lui cette contrée de la côte nord-ouest du pays parce qu’il avait un de ces laboratoires pas loin et il s’était « invité » à proximité dans cette petite maison habitée par une vieille dame gentille, mais fofolle et distraite, qui ne risquait pas de le découvrir pour la bonne raison qu’il était volontairement transparent et silencieux. Il l’avait étudiée à son insu et avait scruté ses pensées pendant qu’elle tricotait. Et ces pensées allaient surtout aux travaux que la maison nécessitait avec urgence. Le toit qui laissait passer de l’eau dans le grenier par temps de pluie, obligeant à mettre des vieilles bassines métalliques, bien réparties, sur le sol du grenier.
En cas de vent d’ouest, entre les rafales féroces par moments et le tintinnabulement de l’eau sur le métal, la maison prenait les allures d’un théâtre d’orchestre symphonique. Cela faisait rire 43 qui vivait dans un monde où les toits n’existent pas, remplacés par des forces magnétiques isolantes, indestructibles et protectrices, qui occultaient la lumière si nécessaire.
La vieille dame lui était sympathique : il voulait l’aider et respectait son intimité. Il n’avait pas besoin de sa chambre d’amis car il dormait en suspension dans le salon, près du plafond – en lévitation – pour éviter les surprises et les chocs. Ni besoin de couvertures parce que sa température intérieure s’accommodait aux circonstances extérieures. Pour ce qui était de la nourriture, on avait tout prévu : on lui avait préparé l’organisme à l’avance pour ralentir et combler ses besoins vitaux. La raison principale d’occuper la maison était de s’approcher des humains de cette planète et de connaître leurs réactions, dans leur milieu familier. Lui aussi était humain avec des sentiments, de l’humour et même des humeurs. Il avait la permission de se montrer en cas de besoin s’il rencontrait une confiance réciproque.
Louisette – ainsi répondait la dame au téléphone – avait deux amies de son âge et elle les invitait souvent à tricoter et à prendre un café. Toutes les trois papotaient et critiquaient un peu certaines personnes du village qui devenaient familières à 43 : le fils de la boulangère, par exemple, piquait dans la caisse de sa mère pour entretenir sa moto ; la vendeuse de l’épicerie, donnait en cachette des bonbons à la sœur de son copain et sa patronne la tenait à l’œil ; le boucher faisait les yeux doux aux femmes célibataires de moins de 40 ans mais il n’attirait personne avec sa voix de soprano…Bref, le village commençait à être familier à 43.
Les premiers temps, il avait visité à sa façon le laboratoire proche, observant d’une certaine hauteur pour apprécier l’avancée des travaux et il savait, par l’informatique, que plusieurs équipes travaillaient de concert pour la réussite de la recherche. Ils se réunissaient pour faire le point par vidéoconférence avec les chefs des autres équipes. Heureusement, ils cafouillaient encore pas mal. Il avait attendu d’être sollicité par son correspondant de transmission de pensée pour faire son compte-rendu et après cela il se sentit en vacances.
« Je vais aider Louisette, se dit-il. Je vais m’attaquer à ce maudit robinet qui me court sur le haricot. » Cela le fit sourire. Et comme Louisette était partie prendre le café avec ses copines, 43 put travailler tranquillement. Il aurait pu facilement démonter cela avec les doigts mais c’était moins amusant. Les outils primitifs étaient dans la cave, et une rondelle de caoutchouc et une pince – comme ils disaient – avaient été suffisantes. « Drôle d’engin, ce robinet » pensa-t-il. Il avait l’impression de se promener dans un musée de l’époque de Jules Verne, ce visionnaire qu’il avait découvert parmi les auteurs favoris des Français. « Après je m’attaquerai au toit, mais là il faut plus de temps. Si Jules Verne me voyait ! J’aimerais parler avec lui, nous aurions des choses à nous raconter ! »
Quand Louisette était rentrée, le robinet ne coulait plus, mais elle ne s’aperçut de rien. Comme elle avait trouvé naturel d’avoir encore du bois pour sa cheminée, coupé et bien rangé dans la remise du jardin. Ou les pommes du pommier sur les étagères bien au sec et séparées pour passer l’hiver. 43 aimait beaucoup jouer au génie protecteur, car Louisette, distraite comme d’habitude, ne s’alarmait pas. Elle se disait, cependant : « Tiens ! Je ne me souvenais pas de l’avoir fait. » Et elle était contente d’elle-même, ce qui amusait énormément 43, qui craignait d’aller trop loin. Mais Louisette était de ces personnes qui font une chose en pensant à une autre, surtout en ce qui concerne les tâches obligatoires et ingrates.
Les jours s’écoulaient entre les visites au laboratoire pour surveiller les avancées des recherches dangereuses des équipes et préparer, si besoin, un sabotage discret pour faire abandonner les découvertes. 43 n’était pas seul, car simultanément, tous les centres qui travaillaient à cette investigation, faisaient l’objet de surveillance. Mais si on se fiait aux algorithmes très poussés des visiteurs, cela ne saurait pas tarder et que faire s’ils persistaient ? Car cela faisait des années qu’ils avaient commencé et ils n’abandonneraient pas sans des sérieuses raisons, cependant, les plus tragiques on ne les découvrirait qu’à long terme. Alors, que faire ?
43 se promenait dans la campagne alentour à sa façon, c’est-à-dire invisible et plus ou moins en volant. C’est comme cela qu’il était monté sur les toits des voisins pour étudier la technique des constructeurs, qu’il trouvait ingénieuse, drôle et souvent artistique, quoique nécessitant un travail pénible avec leurs moyens primitifs, et possiblement dangereux. Car ces humains n’avaient pas encore la possibilité de se mettre en gravitation et une chute à ces hauteurs…. Ils avaient beaucoup à découvrir si, au moins, ils en avaient le temps avant d’ingérer la maudite molécule de croissance accélérée. Sur la planète de 43, l’éthique obligeait à ne pas intervenir dans l’évolution d’autres civilisations. Une subite vague de connaissances pouvait faire plus de mal que de bien, coupant les individus de leurs racines et leur faisant perdre totalement leurs repères. Il y arriveraient bien à leur rythme.
Quelques jours après, un incident bête arriva à Louisette : elle trébucha dans son potager et se tordit la cheville. 43 l’entendit se plaindre et en la voyant faire des efforts inutiles pour se mettre débout, il sut que le moment était venu de se présenter, de se dévoiler. Il accourut comme s’il venait de la route en demandant : « Êtes-vous tombée, madame ? Ne bougez pas, j’arrive pour vous aider ! » Louisette vit un jeune homme, grand et maigre comme un clou, habillé d’une combinaison blanche. qui se précipitait pour la secourir. A première vue, elle crut avoir affaire au neveu de son amie Hortensia, décédée l’année précédente.
– Vous êtes charmant, seriez-vous le neveu….?
– D’ Hortensia ? répliqua 43, sans répondre directement (Heureusement il lisait en Louisette comme dans un livre).
– Ah, il me semblait bien, vous êtes ici pour ventiler la maison. J’ai eu de la chance que vous soyez passé par là ! Je ne sais pas comment j’ai mis mon pied !
– Ne vous inquiétez pas. Je m’y connais en chevilles : je suis entraineur sportif d’un groupe de jeunes étourdis. Si vous avez une bande et un gel pour un massage, dans quelques jours tout sera fini.
Louisette fut conduite avec délicatesse jusqu’à son fauteuil et sa cheville, manipulée et massée, cessa de la faire souffrir. 43 s’intéressa à ce que la vieille dame avait encore à faire dans ses jardinet et potager et il proposa immédiatement de le faire à sa place.
– Vous êtes vraiment gentil, et je voudrais vous offrir un café, mais je ne crois pas que je pourrai le faire aujourd’hui !
– Merci, madame, mais je viens de sortir d’un intoxication alimentaire et je ne peux pas me permettre de manger ni boire quoi que ce soit pendant quelques jours, mon régime est très strict.
– Quel dommage ! Vous n’êtes déjà pas très épais. Mais vous avez bonne mine malgré tout.
43 faillit éclater de rire. Si la vieille dame voyait sa vraie mine…Il passait pour beau dans son monde, mais, dans celui-ci, sans son masque visuel extérieur, en trois dimensions, la dame aurait pu être victime d’une crise cardiaque. C’est simple, il ne ressemblait à personne ni a rien sur cette planète. Mais ce qui était réconfortant c’est que ses sentiments trouvaient un écho en ceux de Louisette et il l’aimait bien.
Les jours suivants, ils s’appelaient « Louisette » et « le petit », nom que la tante  Hortensia donnait toujours à ses neveux. Après la tonte de la pelouse – assez modeste – un nettoyage des mauvais herbes du potager et la cueillette très amusante de quelques légumes pour la soupe, 43 s’occupa du toit, en se cachant : un peu d’isolation, quelques ardoises à mettre en place, survolant le toit comme un papillon et quelques bassines en moins. Louisette rayonnait. Elle voulait présenter « le petit » à ses amies, mais il lui raconta une histoire qui se tenait : il préférait qu’elle garde le secret de sa venue pour éviter la jalousie des autres neveux qui ne voulaient pas qu’il garde la clef, de peur qu’il prenne des libertés. Mais enfin, quelles libertés ? elle n’avait rien ! Mais elle promit.
Et le moment de partir arriva. Les supérieurs de 43 avaient décidé que avant que les choses ne deviennent irrémédiables et les frais des recherche trop onéreux pour les abandonner volontairement sans preuves indubitables, il fallait tenter une action tout en gardant l’anonymat nécessaire. La solution était de passer en boucle, dans tous les ordinateurs de tous les laboratoires, les algorithmes introduisant des variables qu’ils avaient ignorées, seule façon de leur signaler l’erreur qui conduirait inexorablement à la catastrophe causée par la molécule. Les chercheurs se poseraient des questions, mais l’essentiel était qu’ils prennent conscience de l’erreur. Ils penseraient que l’un d’entre eux avait trouvé la faille et ne voulait pas se faire connaître, mais ce n’était pas plus mal.
43 dit à Louisette qu’il partirait le lendemain et pour la dernière fois le soir, il avait repris sa place pour dormir près du plafond. Au matin, il avait regardé, une fois de plus, la petite araignée, sa copine, qui tissait sa toile sur les bras de la lampe ancienne de son amie. Oui, son amie, charmante, sans malice et distraite. Et, d’ailleurs, que faisait-elle dans la cuisine aux aurores ? Un délicieux parfum vint chatouiller l’organe olfactif de 43.
Cela devint limpide quand 43 arrivant par la porte, comme il se doit, vit Louisette avec un paquet bien emballé : « Tiens, petit, c’est pour toi. Tu ne partiras pas sans mon far four, comme ceux que vous faisait ta tante. Tu dois aller mieux, maintenant. Salue tes parents de ma part et merci pour tout. Viens chez moi quand tu voudras ! »
43, ému, serra contre lui la petite dame, avec tendresse, et partit très vite. Il pensait à la tête de son chef quand il le verrait revenir avec son paquet au vaisseau spatial.
« Je ne lâcherai pas mon far four, quitte à devoir le passer par les rayons stérilisants ! » se dit-il.

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