« Le Père » de Nadine Cadoret

Le père

 de Nadine Cadoret

Dès le départ du train je réussis à me calmer : je ne tremblais plus. Sans délai et malgré l’agitation qui s’était emparée de mes membres j’avais pris un taxi qui m’avait conduite à la gare et j’étais montée dans le premier TGV en partance pour Paris. Il me faudrait encore me rendre de la gare de Lyon à Montparnasse pour prendre ma correspondance pour Brest. J’arriverais trop tard dans la soirée pour visiter mon père à l’hôpital. J’allais prendre une chambre à l’hôtel pour la durée de mon séjour. Pas question de remettre les pieds dans la maison de mon enfance pour me retrouver en tête-à-tête avec « elle ».
Dans le bref message qu’elle m’avait adressé, en dehors du nom de l’hôpital et du numéro de sa chambre, elle avait pris soin de ne me donner aucun détail sur ce qui était arrivé à mon père, me laissant dans une profonde anxiété. Je reconnaissais bien là son esprit pervers. J’avais dû appeler le service où il se trouvait et on m’avait dit qu’il avait eu une attaque.
Cela faisait dix ans que j’avais rompu toute relation avec « elle » et, depuis, je n’avais plus subi ces crises de tremblements dont l’origine remonte à mes cinq ans : j’ai oublié le motif pour lequel elle m’avait enfermée dans le cagibi sous l’escalier avec l’ordre de n’émettre aucun son sous peine d’y passer la nuit. Il faisait noir, le temps me paraissait infini, j’étais recroquevillée, effrayée. Tout autour de moi j’entendais des bruits bizarres et, quand une chose poilue frôla mes cheveux, je me retins si fort de crier que je me mis à trembler. La menace de rester enfermée toute la nuit dans cet horrible endroit m’avait rendue muette et incapable de contenir les mouvements incontrôlés de mon corps. A dater de ce jour, j’avais vécu sous la menace qu’elle réitère cette terrible punition et je me mettais à trembler chaque fois qu’elle me donnait un ordre. Ma réaction avait le don de l’exaspérer, elle se mettait alors à se moquer de moi et multipliait les vexations. Aujourd’hui, je ne pouvais pas croire, après tout ce temps, qu’elle puisse encore me faire du mal. Je n’étais plus la petite fille terrorisée qu’elle se plaisait à brimer aussi je mis ce nouvel épisode sur le compte de l’inquiétude.
Je ne me rappelle pas qu’elle m’ait prodigué quelque geste de tendresse ou parole réconfortante. Malgré mes efforts pour lui plaire elle m’avait toujours opposé la même froideur. A force de l’entendre me dire « qu’il n’y avait rien de bon à tirer de moi » ou de me faire traiter « d’ idiote » j’avais fini par croire que tout était de ma faute.
Un jour j’avais demandé à mon père pourquoi elle ne m’aimait pas. Il avait toussoté et répondu, en évitant mon regard, qu’elle était vite énervée et qu’il ne fallait pas la contrarier. Je l’avais bien remarqué et ce n’était pas la réponse que j’attendais. Je lui avais alors lancé avec défi que « de toute manière elle n’était pas ma vraie mère ». Interloqué, il n’avait rien répondu. Ce jour là, par crainte qu’il ne lui rapporte mes propos, je n’avais pas osé lui confier que, dans le secret de ma chambre où je passais le plus clair de mon temps, je m’ inventais une mère sur mesure qui veillait sur moi et comblait mes rêves.
Très vite et malgré mon jeune âge j’avais compris qu’il fallait l’éviter. Outre ma chambre, l’atelier de mon père était aussi un refuge. Elle n’y mettait jamais les pieds, j’y étais à l’abri.
Mon père y passait tout son temps libre. Avec le recul, je crois bien que lui aussi la fuyait. Il récupérait dans les braderies et brocantes tous les outils et machines en panne auxquels il redonnait vie. Il aimait particulièrement réparer les mécanismes complexes des montres et horloges anciennes. Petite, je passais des heures à le regarder, fascinée, lorsqu’il fixait sur son œil la loupe et démontait avec d’infinies précautions les pièces qui constituaient les précieux objets, ou je dessinais des montres, installée sur un petit établi à ma taille. Lorsque j’eus l’ âge de tenir un outil, il m’initia au travail méticuleux de l’horlogerie. Très vite je me pris de passion pour cette activité exigeante qui m’apaisait et tenait à l’écart mon anxiété. En grandissant, je me mis à lire tout ce qui concernait cet art et décidai d’en faire mon métier. Au collège j’étais bonne élève et promise à des études longues, mais j’avais repéré, au centre de documentation, une formation en horlogerie que je pouvais intégrer dès la classe de quatrième. C’était dans le Jura, à mille kilomètres de la maison. Cette perspective m’enchantait : elle ne pourrait plus me pourrir la vie. Je n’eus pas besoin d’argumenter. Pour elle l’occasion était trop belle : « Plus vite elle quittera la maison, mieux je me porterai » avait-elle lancé à mon père qui me trouvait bien jeune pour partir si loin et qui aurait préféré me voir poursuivre ma scolarité au lycée, conformément aux conseils de mon professeur principal.
Indifférente au paysage qui défilait sous mes yeux, je songeais au chemin parcouru depuis que j’avais quitté la maison. A quatorze ans, j’étais partie avec la ferme intention de ne plus jamais revenir. J’entamai mon apprentissage auprès d’un maître horloger qui m’enseigna son art avec beaucoup de patience. Durant les vacances, je trouvai à m’employer comme serveuse dans la station de ski proche de notre village. J’étais indépendante et avais définitivement tiré un trait sur ma région d’origine. J’avais fait peau neuve et adopté sans regret les hautes montagnes du Jura. Tout de suite après ma formation, mon maître, désireux d’avoir plus de temps libre et approchant de la retraite, me confia une partie de son activité et de sa clientèle.
En deux ans j’avais suffisamment gagné en assurance pour reprendre l’affaire à mon compte. Mon atelier était réputé. La répétition de gestes méticuleux et la joie d’entendre à nouveau les précieux tic-tac me comblaient. Durant ces dix années je n’avais pas souffert de l’absence de mon père avec qui je correspondais régulièrement. Il venait me rendre visite chaque fois que ses déplacements professionnels l’amenaient dans ma région dont il était tombé amoureux. Il logeait chez moi, s’installait l’après midi dans mon atelier et m’observait avec fierté, heureux d’accueillir les clients, de se pencher sur leur bel objet et de leur affirmer qu’il était en de bonnes mains.
J’arrivai à Brest et, malgré l’heure tardive, ne pus attendre jusqu’au lendemain pour le voir. Les infirmières me conseillèrent de ne pas rester trop longtemps. Avec appréhension j’entrai dans sa chambre. Il m’accueillit avec un sourire un peu déformé : le côté droit de son visage était figé et le bras du même côté, inerte. Je ne pus retenir mes larmes. Il tenta de me rassurer et me dit que les médecins étaient confiants. Lorsqu’il m’annonça qu’une place était déjà retenue dans un centre de rééducation tout près de chez moi, je retrouvai le sourire. L’idée de pouvoir le voir tous les jours me rassura. J’étais curieuse de connaitre sa réaction à « elle ».
Oh ! ça l’arrange bien, me dit-il. Elle m’a clairement signifié qu’elle n’avait aucune disposition pour être garde-malade.
Quelle rosse! elle n’avait pas changé. Je ne me faisais plus d’illusion depuis longtemps mais l’avenir de mon père me préoccupait.
Au fait, tu lui as dit que tu étais arrivée ?
Je lui rétorquai que je n’avais aucune intention de la revoir et comme il insistait pour que je reprenne contact avec elle je lui en demandai la raison.
Parce que c’est ta mère.
Si peu ! lui répondis-je avec brusquerie  » D’ailleurs ce n’est pas ma mère, je m’en suis inventée une autre ! « .
Je vis son visage pâlir et se contracter. Il suffoquait. Il me prit la main. Il allait me dire quelque chose quand l’infirmière entra dans la chambre et me dit gentiment qu’il était temps de laisser mon père dormir. Je l’embrassai et promis de revenir le lendemain. J’allais franchir le seuil de sa chambre quand il me rappela.
Clara ! peux-tu passer à l’atelier et me ramener le réveil et ma trousse à outils qui se trouvent dans le tiroir gauche de mon établi ? Je voudrais essayer de voir ce que je peux faire.
Je quittai mon père, heureuse de voir qu’il avait retrouvé un peu d’optimisme. Le lendemain, en début d’après-midi je me postai au bout de la rue. C’est toujours à cette heure-là qu’elle avait l’habitude de promener le chien. J’avais vu juste. Je la vis franchir le portillon, précédée de son teckel ; elle le tenait si étroitement en laisse qu’il devait caler ses pas sur les siens. La voie était libre, j’avais une bonne heure devant moi. Je pénétrai dans l’atelier où je m’étais si souvent réfugiée. L’odeur familière emplit mes narines et raviva le souvenir de tous les moments heureux passés aux côtés de mon père. Dans le tiroir indiqué, sous un tas de montres et de mécanismes démontés, je trouvai le réveil ainsi qu’un portefeuille en cuir défraîchi que j’ouvris avec précaution : à l’intérieur, je découvris un document plié en quatre. A peine en avais-je commencé la lecture que les lignes se brouillèrent et mon cœur se mit à battre la chamade.
Ce ne pouvait être qu’une terrible erreur de l’administration, un défaut de transcription ou, pire encore, un de ses mauvais tours ! Rien que d’y penser, une furieuse envie de tout casser s’empara de moi et mon corps se mit à trembler. Je laissai passer la crise puis, lentement, me ressaisis. Je repris la lecture de ce papier certifié et tamponné par le bureau d’état-civil de la mairie de Caen : Monsieur André Le Guern reconnaissait et donnait son nom à Clara, née Héliès, fille de Madame Odette Héliès et de « père inconnu ». La cruelle vérité me sauta à la figure. Elle venait de détruire toutes mes certitudes : mon père n’était pas mon père et mon rêve d’une autre mère se dégonflait comme un mauvais soufflé.
Je m’effondrai sur le petit tabouret, secouée de gros sanglots, partagée entre une immense déception et le sentiment d’avoir été trahie. Les souvenirs m’assaillirent. Je me revis enfant dans cet atelier à présent déserté par cet homme que j’avais toujours eu à mes côtés et qui m’avait transmis sa passion. Je souris à l’évocation du numéro de clown qu’il exécutait lorsque j’entrais en pleurant dans son atelier. Mes larmes se remirent à couler en repensant à ce jour où il m’avait détournée de mon chagrin en me confiant la belle montre de Madame L’Hostis et en me disant avec solennité – « Prends-en soin, elle est en or » .
Bouleversée par ce souvenir, j’arrêtai de pleurer. La vision de mon père me prenant la main s’imposa. Tout s’éclaira d’un coup : c’était donc ça qu’il avait cherché à me dire ! Et il avait gardé ce secret durant toutes ces années ! Un désir irrépressible d’être auprès de lui m’envahit.
Arrivée à l’hôpital, j’entrai dans sa chambre le plus doucement possible et le trouvai endormi. Je déposai sans faire de bruit sa trousse à outils et le gros réveil sur sa table de nuit. Il sentit ma présence et ouvrit les yeux. Je m’asseyai sur le lit tout près de lui.
Te voilà ma fille ! Tu as trouvé le réveil ?
J’acquiescai et sortis de ma poche le portefeuille en cuir.
Et j’ai trouvé ça aussi dans le tiroir.
Troublé, il chercha mon regard et hocha la tête.
Maintenant tu sais.
Je tombai dans ses bras et lui confiai sans retenue qu’il était le meilleur des pères et le seul que j’aurais voulu avoir. Dans un souffle il murmura qu’il avait eu très peur de me perdre et se délivra de son lourd secret en me racontant les circonstances dans lesquelles il avait rencontré ma mère :
« Elle prenait le même train que moi. Entre sa valise, toi et ta poussette elle n’y arrivait pas. Je lui ai proposé mon aide. Nous nous sommes installés dans le même compartiment. Tu avais deux ans, tu étais vive et tu n’arrêtais pas de gesticuler, je t’ai prise sur mes genoux et tu t’es endormie. Voyant que je t’avais apprivoisée avec facilité, elle me confia que tu étais le fruit d’une aventure sans lendemain et que l’homme qui avait abusé d’elle avait disparu. A ton réveil tu n’as plus lâché ma main. Je l’ai épousée après qu’elle m’a fait jurer de ne parler à personne de son histoire dont elle a toujours honte ».
Je gardai le silence. Je n’éprouvai aucune compassion pour cette femme, ma mère, qui m’avait fait payer ses déboires et que j’avais délibérément extraite de ma vie comme une mauvaise épine.
C’est de l’histoire ancienne. Il faut que tu penses à ton avenir maintenant papa.
Il me répondit, désabusé, qu’ il entrevoyait mal l’avenir, et, puisque j’en parlais, il me confia qu’il n’avait pas fermé l’œil de la nuit, tourmenté à l’idée de retourner chez lui après ses quatre semaines de rééducation, incapable de rien faire, à la merci de sa femme et redoutant une nouvelle attaque. Il s’était finalement endormi sur ce noir constat et au réveil avait pris la décision qui s’imposait : il allait la quitter et louer un petit appartement en rez-de-chaussée. Emballée par cette nouvelle je lui proposai plutôt de venir s’installer chez moi, puisqu’il serait libre. Il refusa arguant qu’il ne voulait pas être un poids mort. Je lui opposai, qu’au contraire, il me rendrait service en accueillant les clients et lui rappelai comme il aimait le Jura. J’insistai en lui disant combien je serai heureuse de l’avoir à mes côtés.Voyant que sa résistance commençait à céder j’argumentai à nouveau :
Et lorsque ta santé te le permettra, tu ne seras pas de trop à l’atelier. Je suis débordée !
A ces mots Il explosa de joie.
Je n’ose pas y croire ! Être auprès de toi, parmi les montres et les engrenages, rien ne pourrait me faire plus de bien. Il ajouta: J’ai encore un bout de chemin à faire et je n’ai pas envie de le rater car maintenant je crains la rechute.

 

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