« Le clone » par Maria Mens-Casas Vela

Le clone

par Maria Mens-Casas Vela

          Ce n’est pas difficile de me souvenir de la date où les bizarreries ont commencé : quelques jours après mon anniversaire. Pourtant je me suis beaucoup amusée ayant reçu chez moi ma famille et mes amis les plus chers. Et ils avaient été généreux ! Chacun avait fait de son mieux pour me faire plaisir : des dessins des plus jeunes, maladroitement coloriés, à un voyage à Madagascar offert par mes frères et mes enfants, avec des escales superbes pour connaître le pays dans tous ses aspects, même le plus modestes. Et d’ autres cadeaux, tous jolis et de bon goût, comme la nappe moderne de ma cousine Louise, la plante exotique de Marthe, aux feuilles noires et fleurs rouges carmin que je n’avais jamais vues. Le bracelet de Johanna mon amie anglaise, des disques, des livres, et aussi, de ma nièce Lucie, un assortiment de sauces rares pour ma cuisine entre amis. J’avais passé une journée magnifique.

          Deux jours après, j’avais fait un trajet court en RER et, comme c’était dimanche, le train n’était pas très plein. Je rêvassais assise dans mon siège, quand quelqu’un se mit debout devant moi, immobile. Je levai les yeux instinctivement, et je sentis comme un coup dans le thorax : c’était moi qui étais en face de moi ! Je fis un mouvement de recul sur mon siège, la bouche ouverte, manquant d’air, atterrée. Je ne voulais pas regarder et pourtant je regardais. « L’autre » ne semblait pas me voir et tant mieux ! Je n’en croyais pas mes yeux, en voyant son profil, le mien, avec le nez de ma famille -de mon grand-père pour tout dire-, mon menton et même l’amorce de mon double menton (que je trouvais peu esthétique, d’ailleurs). Je regardais avec intensité comme si je contemplais un autoportrait grandeur nature en trois dimensions. Et en parlant de dimensions , je « me » trouvais arrondie et même un peu sphérique. Une idée fugace me passa par la tête : il faut que je reprenne le régime bananes (qui consiste à ne pas manger autre chose pendant deux jours ) !

          Mon autre moi bougea et partit vers la porte du wagon. Elle était habillée dans mon style ! Et elle avait ma jupe gris-bleu de tweed ! Mais quel culot ! Et mon sweater bleu de cachemire ! Bon, ça ne « nous « allait pas trop mal, mais cela me semblait incroyable et en rentrant je me promis d’aller fouiller dans mon armoire pour voir si tout y était. Mais comment une chose pareille était-elle possible ? Je faillis la suivre mais je n’osai pas et à l’arrêt du train elle disparut. Pendant le reste de la journée je ne cessais d’y penser. Déjà chez moi, je m’était précipité vers l’armoire et dans la penderie j’avais trouvé ma jupe et mon sweater là où je les avait laissés.

          La nuit fut longue. Mais le lendemain les bizarreries continuèrent. Je n’osais parler à personne de ma rencontre inimaginable et par chance je n’en avais pas eu l’occasion jusque là. Pour me changer les idées, je décidais d’aller à la petite bibliothèque du quartier que je fréquentais depuis longtemps, où je pouvais trouver quelques policiers intéressants. Cela serait dépaysant de me promener en Suède, dans les plaines froides de la Scanie de Mankell qui me distrairaient de mes dernières émotions. En arrivant, je dis bonjour à la souriante bibliothécaire qui me connaissait bien et je m’avançais vers les rayons, quand je « me » vis. Elle, moi, nous, debout devant mes Mankell. Une pensée atroce m’assaillit car si vraiment elle était mon double (ou moi le sien !) nous avions les mêmes goûts et aimions les mêmes choses et donc fréquentions les mêmes lieux. Cela ne finirait jamais, à moins que l’une n’assassine l’autre dans un moment d’exaspération.

          Cette pensée ne me remonta pas le moral, alors je respirai à fond, je retins mon oxygène quelques secondes et j’expirais doucement pour me calmer (Essayez en cas de crise, c’est super !). Et alors je la regardais de la façon la plus détachée possible. Elle n’était pas moi, de cela j’en étais sûre ; même si elle porte aujourd’hui mon tailleur bleu marine avec les jolis boutons dorés qui m’avaient conquise. Même si elle porte mes chaussures grises en daim, aux talons si hauts que j’y ai renoncé depuis l’année dernière. Ah ! Cela me remplit de joie, car si elle avait mes pieds – ce qui était à attendre – elle devrait avoir un mal de tous les diables en fin de journée ! Franchement je commençais à la trouver antipathique, ce qui est un dilemme, parce que cela se retournait contre moi, mon vrai moi. Jusqu’à là il m’arrivait de me dédoubler pour rire, en me félicitant, ou en me critiquant – « Tu as bien fait, ma fille ! » ou « Tu es une vraie calamité !  » Mais enfin, on est plutôt conciliant avec soi. Tandis que dans cette horrible situation, c’est une question de survie. Ma personnalité noyée dans un duo ! Moi qui me croyais le seul exemplaire vivant ! Et alors, d’un seul coup je me suis souvenu de mes cours de philo et d’Ortega y Gasset, philosophe espagnol que dit que je suis «  moi et mes circonstances ». Donc, ce clone ou ce clown ne serait jamais moi parce que moi j’avais mes circonstances et lui les siennes. D’autant plus que je ne l’avais jamais rencontré avant ces derniers jours. Pourquoi ? Où était-il avant, puisque j’étais là et je ne l’avais jamais vu ? Encore un mystère de plus !

          Plusieurs jours passèrent et je n’eus pas besoin de bananes pour maigrir. Chaque fois que je « me » voyais dans mes boutiques préférées, chez la boulangère ou à la petite terrasse du café du coin de ma rue, je me sentais fondre à vue d’œil. Elle ne me regardait jamais et je ne voulais pas lui parler, non seulement parce que je ne savais pas quoi lui dire, mais j’aurais défailli d’entendre ma propre voix dans une autre personne que moi. Cela faisait des semaines que je ne voyais personne, hors de gens de mon quartier. Je parlais à la famille uniquement au téléphone et encore brièvement.

          Cet après-midi, je reçois mon amie Lorenne qui est anthropologue. Elle vient me voir régulièrement après des mois de campagne scientifique dans des pays lointains, surtout en Amérique Latine. Elle me raconte ses aventures et découvertes et je la mets à jour en ce qui concerne nos connaissances, les événements culturels et les ragots. Il y a une grande amitié, une grande confiance entre nous. Je vais lui parler sans tarder de ce qui m’arrive. Elle me dira franchement s’il faut que je consulte un psychiatre, ou je lui montrerais mon double, les occasions ne manqueront pas. Quand j’ouvre la porte, Lorenne, égale à elle-même, bronzée, dynamique, m’ouvre les bras, pour aussitôt se jeter en arrière en me regardant attentivement : « Mais quelle tête ! Tu as pris dix ans en quelques mois. »

          Mon angoisse prend le dessus et presque avec soulagement j’éclate en sanglots. Alors, assises dans le canapé, je lui raconte tout depuis le début. Je vois bien qu’elle s’efforce de rester de marbre mais son regard se fait pensif. Je finis mon récit et en prenant un ton enjoué je lui dis : « Viens, nous allons prendre le thé à la cuisine, comme au bon vieux temps ! » Ma cuisine est confortable et jolie et j’avais préparé la table : les tasses, les couverts, et les petits canapés salés à l’anglaise et sucrés à la française. Elle était privée de ces raffinements pendant ses expéditions. Debout, devant la table, elle me demanda :
« Qu’est-ce que c’est ça ?
– Quoi, la plante ? Elle est belle, hein ? C’est un cadeau de Marthe, tu sais bien, la jolie blonde qui fait de la peinture avec moi.
– La prochaine fois, dis-lui de t’offrir un géranium bien de chez nous ! As-tu un sac poubelle ? »

          Avant que je puisse réagir, la belle plante était au fond du sac et celui-ci attaché par trois gros nœuds pour plus de sécurité : « Et tu vas me donner le téléphone de Marthe pour qu’elle me dise où elle s’est procuré la plante que les sorciers de Guatemala utilisent pour faire des cérémonies vaudou ! Et tu sais quoi ? Un peu plus de temps, et tu aurais pu voir, non seulement ton double mais aussi ton triple ! »