une bonne partie de Bretagne par Andrée Porté

« une bonne partie de Bretagne »

par Andrée Porté
becassine valise à la main1) Bécassine et la Semaine de Suzette

a) la presse française dans les années 1900
Au début du XXème siècle, la presse française est florissante: pas moins de 600 titres de quotidiens dont plus de 80 sur Paris. Elle est la plus lue au monde avec un peu moins de 250 exemplaires pour 1000 habitants : la TSF n’a pas encore pris son envol.
La presse enfantine , née véritablement au XIXème siècle n’est pas en reste en ce début de siècle : une quarantaine de journaux s’adressent aux enfants.

 

b) la Semaine de Suzette
semaine-de-suzette3LA SEMAINE DE SUZETTE 1Quelques rares titres s’adressent exclusivement aux jeunes filles, dont La Poupée modèle.
Henri Gautier, homme de presse et de marketing, catholique bon teint,décide d’élargir sa gamme de publications et d’investir ce créneau en créant un hebdomadaire intitulé La semaine de Suzette qu’il destine aux fillettes de 8 à 14 ans. En janvier 1905, il vante son futur hebdo qui sera « pour petites filles bien élevées » et précise que » les récits seront toujours écrits par des auteurs connaissant bien la jeunesse, sachant lui faire aimer ce qui est beau et bien et lui montrer au-dessus du beau et du bien, Dieu, leur source éternelle».
Ligne éditoriale : moralisation, bonne éducation, instruction et distraction.
Clientèle visée : fillettes de l’aristocratie et de la bourgeoisie catholiques.

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c)le lancement du journal

publicité pour Bleuette
publicité pour Bleuette

Pour réussir le lancement du journal, il fixe le prix à 10 centimes, soit le dixième du prix du

patron de robe pour Bleuette
patron de robe pour Bleuette

journal concurrent la Poupée modèle ;
Il propose le 1er numéro gratuit qu’il tire à 100 000 exemplaires et offre une poupée baptisée Bleuette ( produit dérivé en VPC) à toutes les lectrices qui s’abonneront 1 an. Succès immédiat : 20 000 abonnements dès le 1er tirage..

 

 

d)la naissance de Bécassine : le fruit du hasard

planche de Bécassine
planche de Bécassine

La veille du bouclage du 1er numéro , Jacqueline Rivière la rédactrice en chef s’aperçoit que la dernière page est vierge en raison d’une défaillance de l’un des rédacteurs. Elle improvise à la hâte une historiette inspirée d’une bourde de sa bonne et Joseph Porphyre Pinchon est chargé de l’illustrer. Ainsi naît Bécassine ,le 1er héros, la 1ère héroïne de la BD et qui sera l’un des piliers du succès de la Semaine de Suzette. L’hebdomadaire tirera entre 100 000 et 200 000 exemplaires entre les 2 guerres.

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e) évolution du personnage

Pinchon
Pinchon

Née du cerveau de Jacqueline Rivière , parisienne d’adoption,Bécassine sous sa plume fait rire avec des gags contés sur une seule page. Quand Maurice Languereau, un neveu de H Gautier, reprend le personnage à son compte, apparaissent des histoires longues qui lui donnent de la profondeur : de la bonne non futée de Jacqueline Rivière, elle devient  une personne qui exerce divers métiers, qui fait du sport…Languereau alias Caumery, en s’inspirant de sa vie personnelle crée en 1921 le personnage de Loulotte, dont Bécassine deviendra la nourrice ; Il vise également un

M. Languereau/Caumery
M. Languereau/Caumery

lectorat plus large : les filles de la moyenne et petite bourgeoisie.
panoplie d'albumCes histoires, qui sont regroupées dès 1913 en album ( 27 au

total) donnent à voir les mutations d’une partie de la société française entre 1900 et 1940 à travers les tribulations d’une famille aristocratique représentée par Hermine de Grand-Air( exemples : réduction du train de vie, l’horreur suscitée par l’envahissement des plages par « les congés  payés » en 36, l’arrivée des nouvelles techniques, la Grande Guerre…).

 

 

2) Bécassine et les Bretons

a) la condition des domestiques bretonnes à Paris au début du XXème Siècle
-_Becassine-loulotte-bleuette_Des difficultés économiques de tous ordres ( conserveries,tissage, agriculture) contraignent des jeunes bretonnes à l’exode rural : elles débarquent massivement à Paris. Elles seront ouvrières, postières, prostituées, bonnes ou nourrices. Dans les années 1900, le chiffre de 100 000 bonnes d’origine bretonne à Paris est souvent avancé. Cette Bretonne, cette villageoise qui débarque à Paris en provenance de sa profonde campagne et qui méconnaît les usages et les codes dans l’aristocratie et la bourgeoisie parisiennes est souvent moquée : empotée, cagote et autres joyeusetés .
b) description de Bécassine
bécassin et parapluieAnnaïck Labornez, affublée d’un surnom de volatile : Bécassine, nait en 1885 à Clocher-les-Bécasses dans le Finistère sud, un jour où voletaient dans les cieux des oiseaux sauvages.
Conan et Yvonne , les parents, sont métayers . Une cousine : Marie Quilouch.
Son accoutrement : une robe verte de type picard et un tablier blanc qui signe sa condition de servante
Son parler : elle emprunte des expressions en patois étrangères à la Bretagne pour un personnage qui manifestement n’a pas de bouche ni même d’oreilles.
Selon Bernard Lehembre, elle « incarne un type de sotte peu futée, ignorante et d’une naïveté déconcertante. Par bonheur, l’innocente est aux gages d’une marquise qui pèche par excès de charité et ne lui tient rigueur des fautes qu’elle commet ni des désastres qu’elle occasionne »
La vraisemblance de l’ensemble interroge…

 

c) les bretons face à cette image archétypale
seiz breurAbhorrée par ses contemporains du mouvement « Seiz Breur », reniée par Dan ar Vraz dans sa chanson « Bécassine n’est pas ma cousine » , récupérée par le graphiste Le Quernec pour notamment une affiche du PSU, Bécassine aura eu au moins le mérite de laisser dans la mémoire collective une trace, certes biaisée, du sort de ces milliers de bonnes bretonnes  « montées à la capitale ». En dehors d’elle, qui le rappellerait ?

 

article actuel de VPC bretonne
article actuel de VPC bretonne

Ref CYJdec15