« Les voyageurs intrépides » de Maria

Les voyageurs intrépides

par Maria Mens-Casas Vela

C’était un jour paisible. J’avais commencé la journée comme tant d’autres par la lecture du journal quotidien. Après m’être forcée à lire l’évolution de l’économie en France ou les chamailleries politiques (qui consistent surtout à trouver des défauts à n’importe quelle initiative du groupe opposé) et à jeter un œil accablé sur les victimes des guerres, séismes et naufrages, n’osant pas imaginer ce que devait être leur vie quotidienne, je passais ces pages avec un sentiment de culpabilité. A mon âge, que pouvais-je faire d’autre que de voter le mieux possible et de donner quelque argent pour les œuvres caritatives ? Je dois vous dire que je m’appelle Gabrielle, et je vais avoir 80 ans dans quelques mois.

Je continuai la lecture avec des nouvelles plus légères, style délires alcooliques qui poussent des gens d’ordinaire amicaux à donner à leurs amis des coups de cutter ou même de marteaux, quand soudain une nouvelle m’enchanta : une maison de retraite venait d’introduire un robot, comme auxiliaire de certains tâches – gymnastique, étirements, tai-chi – et comme objet affectif qui peut se substituer à un chien ou un animal de compagnie. Il vous salue le matin, vous demande votre nom, peut vous raconter les nouvelles de la presse, fait faire des exercices de mémoire, etc.

On se propose – vu que soixante-dix-huit maisons de retraite sont pourvues de robots dans le monde – de décharger le personnel des tâches répétitives et lourdes, comme nourrir et laver le résident. Là, je suspends ma lecture, pour me souvenir non sans inquiétude de l’histoire des bananes dans le film de Charles Chaplin, « Les temps modernes ». Espérons que la maintenance est efficace, comme ils l’affirment, car s’il y a un dérèglement et que les actions s’inversent… Enfin ! Faisons confiance à la technique japonaise, car c’est bien d’elle qu’il s’agit. Si je m’intéressais autant aux robots, surtout aux japonais, c’est parce que le rêve de ma vie allait s’accomplir dans les jours suivants. Je suppose que vous êtes au courant que l’on a mis au point au Japon un engin qui vole, flotte comme un bateau et se lance sur les routes, histoire de se donner des émotions dans les embouteillages.

Mes rêves sont plus modestes, mais encore très chers. Il s’agit d’une sorte de petite moto de la même origine japonaise qui rappelle la Vespa italienne où l’on peut se tenir debout ou assis à deux, qui vole dans tous les sens et peut décoller à la verticale (important, quand on manque de place). Elle a un ordinateur pour programmer l’itinéraire, un système pour empêcher les chocs avec des obstacles et une autonomie de six heures d’énergie, ainsi qu’un pilote automatique qui vous fait atterrir en douceur, en cas de problème. Un casque spécial muni de lunettes pour la vision nocturne et un système téléphonique qui se connecte en demandant oralement les numéros, complètent la panoplie. Cette moto volante est sur le marché depuis un certain temps, mais trop chère parce qu’elle n’est pas produite en quantité.

Mon fils Erwann est fou de nouveautés et il a incité ses frères à se constituer en société pour l’acheter et j’ai investi un petit capital à condition qu’ils me promènent régulièrement, car c’est la dernière opportunité de réaliser mon rêve. Je les ai eus par les sentiments…J’en parlais depuis des années, bien avant que l’engin ne soit introduit sur le marché. Par contre je me suis mis à dos mes belles-filles qui n’étaient pas d’accord pour dépenser des sommes exorbitantes pour un caprice dangereux, que j’encourageais honteusement ; mes petits-enfants, eux, étaient ravis et ils se voyaient déjà dans la stratosphère.

3 mars. L’arrivée de l’engin du Japon, via le concessionnaire de Paris.

Eh oui, mes amis ! L’engin sera dans mon garage et la clef électronique, c’est moi qui la garderai pour « plus de neutralité », car il faut établir un protocole d’utilisation ! On sortira de chez moi. Je suis survoltée à tel point que j’ai pris en secret ma tension pour le cas où. La famille est venue pleine de curiosité. Nous sommes enthousiastes !

30 avril

Quelques semaines après, je déchante :
1° On a dû faire passer la machine par les Ponts et Chaussées pour avoir la permission de l’utiliser ;
2° Comme c’est une nouveauté en France, il n’y a pas de réglementation et il faut chaque fois donner un plan de vol au préfet, ne pas approcher des aéroports, des routes, des lieux d’habitation et des câbles électriques et ne pas dépasser une certain hauteur ;
3° Les assurances sont très chères et très contraignantes.

31 juillet

Trois mois sont passés et la mort dans l’âme, on s’est résignés à vendre l’engin. Par chance on a trouvé un acheteur anglais qui habite les iles Galápagos, où il n’y a pas de préfet, paraît-il. Mes rêves se sont dilués dans une soupe administrative. Personnellement, je suis montée une seule et courte fois – accompagnée – toute la famille attendait son tour. Ce fut beau, mais pas merveilleux : on devait être en rase campagne, plus ou moins surveillés par un garde-chasse avec des jumelles. Il fallait à chaque fois conduire l’engin dans une remorque jusqu’au lieu de sortie et retourner de la même manière.

2 août

On signe les papiers demain. La fin de mon rêve….

2 août. 3 heures du matin

On n’a pas encore signé. Je veux en avoir pour mon argent ! J’ai regardé le protocole de décollage au moins dix fois, à croire que j’avais le pressentiment fou de ce qui allait arriver. Mes amis, je m’en vais en promenade nocturne. Ma ville a un superbe viaduc sur lequel passe le train et je voudrais passer sous les arcades, continuer vers le port et faire une virée jusqu’à la baie. La mer doit avoir des reflets superbes…Je serai prudente, harnachée, casquée ; ayant préparé mon itinéraire, je ne ferai qu’un aller-retour. Demain, je vous raconterai. J’espère que ce sera inoubliable !

4 août. 9 heures du matin.

Deux jours ont passé avant que je puisse mettre de l’ordre dans mes idées et garder ma sérénité pour les raconter. Pour ce qui est d’inoubliable, oui, ça a été inoubliable. Je suis sortie du garage, le cœur battant, j’ai décollé à la verticale silencieusement – on entend à peine un léger bourdonnement – et je me suis élevée considérablement car j’habite dans une zone boisée, avec des nombreux arbres plus que centenaires, et plus hauts que des immeubles. Je respirai à fond pour dominer mon émoi, tout en scrutant les câbles électriques qui par chance étaient plus bas que les arbres. Il fallait que je descende vers la ville, en contrebas. Je volais – JE VOLAIS ! – au dessus de l’antique couvent des Ursulines et deux secondes après, au dessus de celui des Carmélites (non sans faire une prière appuyée à Sainte Thérèse, une vieille connaissance) et j’amorçai ma descente vers le viaduc illuminé. En m’approchant, j’entendis un vacarme singulier: il y avait deux jeunes gens dont les gestes et les cris semblaient passablement désordonnés, ils étaient probablement ivres. Je les voyais faire des pas de côté pour se tenir en équilibre, levant les bras et la tête, sans cesser de crier vers quelqu’un qui se tenait debout au bord d’une des arcades, disposé à se jeter dans le vide. Sans perdre un moment, je ralentis mon engin et je me mis à faire du sur place : c’était une jeune fille.

– Qu’est-ce que tu fais, petite?
– Qui êtes-vous?
– Je suis Gabrielle (zut, je m’étais dévoilée !)
– L’archange saint Gabriel ?
– Oui, bon,si tu veux. Pourquoi veux-tu faire ça ?
– Je n’ai pas envie de vivre, personne ne m’aime !
– Tu vois bien que je suis là, on s’occupe de toi. Mais maintenant, toi, tu vas t’occuper des autres, surtout des enfants orphelins et tu trouveras la joie et l’amour.
– L’amour ? C’est vrai ? Merci, merci. Je ne vous voyais pas comme ça. A l’église…
– Tout ça s’est un peu démodé depuis des siècles. Le temps changent. Va, petite, descends du viaduc et ne fais plus jamais ça.
– Non, jamais. Merci, Archange saint Gabriel.

Fidèle aux principes d’un archange, je remontai à la verticale. J’attendis en hauteur que la jeune-fille arrive sur la place et je vis les deux gaillards lui poser des questions animées pendant un certain temps et quand la fille fut partie, je poursuivis mon chemin vers le port, laissant les garçons en pleine ébullition. J’étais partagée entre l’émotion et l’envie de rire. Finalement libérée de tensions, je traversai le port en riant à gorge déployée, ce qui ne m’empêcha pas d’admirer sa beauté. Les lumières scintillaient dans l’eau, qui reflétait les bateaux et les immeubles, leur prêtant des allures fantastiques. Je passai la sinueuse rivière vers la mer, et je me trouvai dans la baie admirant les lumières de la côte sur une eau calme et noire. J’avançais vers le château-fort gardien du chenal, bâti contre la menace des corsaires anglais. C’était merveilleux et je ne me décidais pas à partir. J’étais à ma deuxième boucle autour du château quand soudain j’eus une surprise inattendue : un joli macareux se mit à voler près de moi. Je n’en avais jamais vu de si près. J’adore leur apparence de jouet et les taches rouges autour de leur joli bec. Je savais des choses sur eux et combien ils sont curieux. Il étendait ses ailes noires qui montaient verticalement sur un corps blanc immaculé. Venait-il des Sept-Iles, le conservatoire des oiseaux ?

Subitement « j’entendis » une voix qui venait de l’intérieur de ma tête : « Tu ne trouves pas qu’il est temps de rentrer à la maison ? » Sapristi, mais ce n’est pas moi qui l’avais dit ! D’ailleurs, personne ne l’avait dit, mais je ne l’avais pas pensé avant ! C’est vrai que l’aube pointait vers l’est. Je me suis retournée vers l’oiseau, et je lui ai demandé : « Tu ne serais pas l’archange Gabriel, par hasard ? »

Surpris par ma voix, le macareux s’éloigna de moi en poussant un cri répétitif – « Coï, coï ! » – et il disparut. Et je rentrai chez moi, l’âme en paix, non sans effacer l’historique de mon trajet de l’ordinateur.

Des années après, je reprends mon journal, pour le finir en beauté, car je pense que je vais m’amuser un peu, le temps qu’il me reste. Bien que à contre cœur et en râlant – j’ai horreur des horaires imposés – je viens d’entrer dans une maison de retraite que j’ai cherchée spécialement car il y a un robot et j’adore cela. J’ai quelques problèmes de locomotion, en plus d’autres désagréments dus à mon âge avancée : encore un peu et j’aurai cent ans. Eh bien, le premier jour on m’a averti de ne pas m’étonner car le robot, très mignon et amusant, me demanderait mon nom et il me dirait le sien. Je me disposais à écrire une lettre à une petite fille qui s’appelle Blanche, qui quelque fois lit mes histoires, quand j’entendis une voix polie : « Bonjour, madame, quel est votre nom ? » Et je vis devant moi le robot. Incroyable ! Il était la réplique de mon petit macareux, mais avec des bras. « Moi, je m’appelle Koï –Koï ». Et il me fit un clin d’œil !!