Atelier philo 2015-2016

Philosophie     (contact : Ninon Le Fers )

Groupe   I de 14h15à 15h45 06 octobre, 03 novembre, 1er décembre
Groupe  II de 15h00 à 17h30 06 octobre, 03 novembre, 1er décembre
Groupe III de14h15 à 15h45 13 octobre, 10 novembre, 08 décembre

Délocalisée

Délocalisée

par J-C Guichen

J’étais une fille de l’Olympe

Passe pour avoir inventé la guitare.

Aujourd’hui neuve ou d’occasion

Je porte un losange sur le capot.

Et ma mortelle éternité vouée à la ferraille.

clio

 

 

 

 

 

La mythologie attribue à CLIO l’invention de la guitare

Philosophie et Science

PHILOSOPHIE ET SCIENCEriobravo

par M RIO

1.Est-il permis de juger la philosophie.

2.Qu’est ce que la philosophie?

3.La méthode expérimentale.

4.Les philosophes et la science.

5.Les scientifiques et la philosophie.

6.Que reste-t-il à la philosophie?

7.Vrais et faux problèmes.

8.Les deux cultures.

9.Les philosophes et la philosophie.

10.Conclusions.

Tout le jeu consiste à faire semblant d’ignorer ce que l’on sait et de savoir ce qu’on ignore. Paul Valéry; Mon Faust, Acte III,scène V.

Plus de dix ans de fonctionnement d’un groupe fidèle et souvent passionné ont permis d’aborder un grand nombre de thèmes scientifiques, de l’astronomie et de la physique à la chimie et la biologie. Les participants n’avaient pas vocation à devenir des scientifiques, notre but était plus modeste, mais ils souhaitaient avoir un aperçu des différents aspects de la science moderne.
Leur intérêt et leur curiosité ont suscité bien des discussions où la philosophie revenait constamment, et si les acquis de la science ne prêtaient guère à contestation, les opinions philosophiques étaient nécessairement diverses et ont évolué ou se sont précisées peu à peu.
Il m’a paru utile de rassembler en un texte l’essentiel des idées abordées, même si elles ne font pas l’unanimité. Il pourra servir de base à de nouvelles discussions.

1.Est-il permis de juger la philosophie?

La philosophie peut-elle être considérée encore comme la science suprême, la science des sciences? Est-il nécessaire d’être philosophe reconnu pour en juger, de même qu’il faudrait être scientifique pour juger la science, astrologue pour juger l’astrologie, théologien pour apprécier la valeur des religions?
Les philosophes considèrent comme de leur domaine d’appréhender les sciences; certains en font même profession, mais les scientifiques ne leur reconnaissent pas toujours la compétence nécessaire, de même que les philosophes n’acceptent pas toujours que des scientifiques empiètent sur leur domaine; :S.Hawking(1)reproche aux philosophes leur incompétence et leur arrogance; R.Feynmann(2), physicien d’une grande finesse, e craint pas de parler de cuistrerie, mais Heidegger prétend que la science ne pense pas!
Avant d’aller plus loin, il faut lever une ambiguïté. Si la fonction des sciences parait assez bien définie, qu’en est-il de la philosophie? Quelles sont les règles du jeu?
Est-ce de la littérature, comme le suggère Paul Valéry(3),et il s’agit alors de décrire ou de susciter des émotions en se servant du langage, ou bien la philosophie vise-t-elle à des jugements objectifs, ce qui implique une discipline stricte, et interdit de dire n’importe quoi, sous peine de critiques sévères? Pour la suite, nous conviendrons que tel est bien l’objectif des philosophes.

2.Qu’est ce que la philosophie?

Il serait vain de tenter une définition concise de la philosophie, comme de tout ce qui a un contenu incertain dans des limites floues. Il vaut mieux faire apparaître ce qu’elle a été et ce qu’elle est devenue au cours de son évolution.
Elle a été une réponse au besoin inné de connaître et de comprendre, mais qu’est-ce que comprendre? C’est ramener ce qu’on veut expliquer à des choses considérées comme connues, soit par une image mécanique: fonctionnement d’une horloge, d’un moteur, soit par une interprétation abstraite cohérente de ce qui ne peut se visualiser.
La philosophie a été la réflexion d’intellectuels qui s’intéressaient à tous les domaines de la connaissance et des activités humaines: qu’est-ce que le monde, la vie, a pensée? Comment les expliquer? Ils ont parfois été inspirés par le raisonnement mathématique qui, à partir de notions simples et définies permet de déduire des conclusions rigoureuses, ce qui a encouragé le recours à l’abstraction dans les autres domaines: traduire la réalité concrète, le plus souvent incompréhensible dans ses manifestations, en notions abstraites susceptibles d’un raisonnement logique.
L’abstraction et la cogitation sont le fondement de la pensée philosophique. Elle emprunte un minimum de données à l’expérience banale de la vie courante, à partir desquelles elle crée des systèmes qui tâchent d’être cohérents. Elle dédaigne volontiers le recours à l’observation: nos sens nous trompent ,et le monde physique est imparfait et incertain; la raison est la faculté supérieure qui doit conduire à la vérité.
Telle a été l’attitude des philosophes anciens, mais aussi des théologiens qu’ils ont inspirés, et même de philosophes plus contemporains. Descartes et Newton considéraient l’expérimentation plutôt comme une illustration de leurs théories que comme la base des connaissances.
Cependant, les différentes sciences expérimentales, physique, chimie et biologie, ont acquis progressivement leur autonomie ,sont devenues des disciplines distinctes et se sont détachées de la philosophie traditionnelle; la métaphysique, l’alchimie, l’astrologie, scories de la physique, de la chimie et de l’astronomie naissantes.
La philosophie, élaguée sinon amputée, n’en a pas moins continué d’exister, tantôt purement abstraite et spéculative, tantôt s’intéressant aux différents aspects de la vie sociale et parfois aux sciences.

3.La méthode expérimentale.

La vérité est ce qu’on vérifie ,non ce qu’on croit.

Une révolution s’est amorcée au début du XVIIème siècle dans la façon de penser et d’appréhender la réalité, mais elle ne s’est faite que lentement, et la majorité de nos contemporains ne l’ont pas encore bien assimilée.
Le dogmatisme et la pensée raisonneuse des philosophes n’avaient produit que du discours, et l’on s’est progressivement rendu compte que l’observation et l’expérimentation étaient beaucoup plus enrichissantes que la cogitation pure,à condition de respecter des règles strictes:
Utiliser des notions bien définies, quantifiables , susceptibles d’être traitées mathématiquement, mais sans perdre de vue que les notions abstraites ne sont que des créations de l’esprit, des modèles.
Expérimenter de façon rigoureuse et reproductible, de telle façon que les résultats soient indiscutables: un témoignage isolé n’a pas grande valeur.
interpréter les faits par des théories cohérentes et vérifiables, l’expérience devant toujours avoir le dernier mot en cas de contestation, et les idées préconçues devant être traitées avec la plus grande méfiance.
Cette façon de faire a été extraordinairement efficace, et nous lui devons tout ce que nous savons actuellement du monde et de nous mêmes. Un ensemble cohérent s’est constitué, de la physique à la biologie. Une idée du réel s’en dégage: c’est tout ce qui se manifeste d’une manière quelconque accessible à l’observation ou à l’expérience, de façon objective et reproductible. Ce réel s’oppose à l’imaginaire, création de notre esprit, exprimé sous forme de mots ou de symboles.
La méthode expérimentale a ses limites: elle ne prétend pas tout expliquer tout de suite, mais seulement dans la mesure où des données concrètes suffisantes sont disponibles. Elle ne prétend pas à une vérité définitive: ses théories ne sont que des modèles, quelle que soit leur efficacité elles ne prétendent pas représenter une réalité absolue, pure chimère, mais seulement ce que nous en percevons, directement ou indirectement. Elle s’applique à ce qui est et non à ce qui doit être: elle ne peut rien dire lorsqu’il s’agit de faire des choix éthiques ou esthétiques ou de se prononcer sur des croyances invérifiables qui ne relèvent que de l’imaginaire, mais elle peut toutefois guider les choix en fournissant des données objectives.
Une seconde révolution s’est faite au début de ce siècle: la physique, que l’on avait cru pratiquement achevée parce qu’elle avait mis en équations presque tous les phénomènes alors connus de son domaine, s’est heurtée à des faits dont la théorisation heurtait le bon sens tenu jusque là comme une évidence, mais ce bon sens n’est que la formalisation de la réalité qui nous est familière, comme la notion d’objet matériel, de temps, d’espace. Très loin de nos repères habituels, il n’en va plus de même, et il faut s’habituer à penser autrement, même si c’est beaucoup plus difficile.
Notre conscience des choses est comme un écran sur lequel défilent des perceptions ressenties comme venant de l’extérieur, mais aussi des représentations créées par notre cerveau. Ces représentations sont limitées et plus ou moins fugaces. Nous avons en tête des schémas, acquis ou innés, une représentation visuelle ou tactile de l’espace, des objets, des forces, des mouvements, des quantités et des nombres. Ces schémas sont tributaires de nos perceptions et de notre expérience. Ils nous donnent une représentation simplifiée du réel qui nous permet d’imaginer le mouvement des astres, le fonctionnement d’un moteur, d’un circuit électrique, et nous les utilisons constamment dans la vie courante. La compréhension qu’ils nous permettent peut être plus ou moins détaillée, partielle ou globale, mais leurs possibilités sont vite limitées. Nous ne pouvons pas retenir simultanément un grand nombre d’informations, ni simuler ensemble tous les détails d’un mécanisme compliqué.
Pour faire des opérations plus précises, il faut opérer tout autrement: partir de la mesure de notions bien définies et objectives: positions, forces, durées, et utiliser des postulats: lois de conservation ou de variation des différentes grandeurs, et appliquer à ces grandeurs les traitements mathématiques convenables. Nous sommes satisfaits si les résultats du calcul confirment notre intuition, et plus encore si l’expérience les justifie.
Cependant, les théories de la physique moderne sont abstraites et incompatibles avec le sens commun. Que devient comprendre dans ces conditions, puisque nous ne pouvons plus nous en faire une représentation intuitive? La compréhension ne peut plus porter que sur la cohérence du système de calcul utilisé et sur l’accord des conclusions avec la réalité expérimentale.

4.Les philosophes et la science.

l arrive que des philosophes s’intéressent aux sciences; certains même s’efforcent d’acquérir une culture scientifique suffisante pour analyser les idées, les procédés, les résultats de la méthode expérimentale, ses possibilités, ses limites et sa valeur, en quoi ils sont bien dans leur rôle légitime de philosophes. Cependant, ils ne semblent pas toujours à leur aise dans ce domaine si différent du leur. Métaphysiciens face à la physique, ils dédaignent souvent les choses concrètes, leur préfèrent un discours abstrait et plus subjectif.
Rebutés par une masse de connaissances d’accès difficile qui ne supportent pas les interprétations fantaisistes, saisissant mal le rôle fondamental d’une expérimentation rigoureuse, source de toute connaissance et arbitre des contestations, ils ont tendance à ne voir que l’aspect qualitatif des théories, considérées comme une espèce de métaphysique analogue à celle qui leur est plus familière.
Mais il existe une autre sorte de métaphysiciens qui, eux, maîtrisent parfaitement la physique: ce sont les physiciens théoriciens qui tentent de construire des modèles nouveaux pour mieux interpréter les faits et suggèrent de nouvelles expériences pour les tester. Leur travail est indispensable aux progrès de la physique, même si beaucoup de ces théories sont appelées à être périmées tôt ou tard. Celles qui survivront auront permis de nouveaux pas en avant. Ces nouveaux philosophes préfigurent la science future, tout en ayant conscience du caractère provisoire et aléatoire des théories. Eux aussi savent penser, et plus profondément que bien des philosophes traditionnels.
En conclusion si ces derniers ne sont pas des plus qualifiés dans les domaines scientifiques, on ne peut pas leur reprocher de s’y intéresser, bien au contraire. Le dialogue entre philosophes et scientifiques est souhaitable, peut être fructueux, et il n’est pas exclus qu’il apporte de temps en temps des idées inattendues et des critiques profitables à tous.

5.Les scientifiques et la philosophie.

Que pensent les scientifiques de la philosophie? Certains s’en désintéressent complètement, les autres ont des avis variés, ce qui est normal dans ce domaine où tout est discutable. Il en est aussi qui ont le goût de philosopher.
Cependant, l’habitude de la rigueur, des idées qui doivent être claires, sans être nécessairement simples et faciles, du souci d’être compréhensible pour être valable, du sens des réalités concrètes, l’obligation de ne parler que de choses bien définies, tout celà peut les amener à avoir un jugement sévère, sans être totalement négatif, en face d’un fatras d’opinions trop souvent contradictoires et invérifiables ou inconsistantes.
Si les scientifiques ont pour eux des réalisations concrètes, les philosophes n’ont que des mots pour exprimer le résultat de leurs cogitations. Or les mots ont pour fonction de transmettre tantôt du sens, tantôt des émotions, ou les deux ensemble, d’où une infinité d’équivoques s’ils n’ont pas une définition unique et rigoureuse. Trop souvent, e discours philosophique apparaît plus obscur que profond. Si l’on tente de le traduire en langage clair, on risque de n’y trouver que des idées simplistes et beaucoup de non-sens. N’ayant pas de critère pour départager des opinions opposées, les philosophes résistent mal à la tentation d’orienter leur argumentation dans le sens de leurs idées préconçues.
Faut-il en conclure que la philosophie n’est qu’un jeu stérile? A condition de l’élaguer de tout ce qu’elle a de factice, on peut y trouver un entraînement profitable à l’analyse désintéressée, à la réflexion approfondie dans tous les domaines, à la valeur des idées et des jugements, et ce n’est pas rien.

6.Que reste-t-il à la philosophie?

SPINOZAL’importance de la philosophie est-elle surfaite? Les différents domaines du savoir s’en étant détachés depuis longtemps, elle n’est plus en mesure de nous apporter quelque connaissance que ce soit, si ce n’est ce qu’ont dit et écrit les philosophes du passé, et si l’on en attend une révélation, on risque fort d’être déçu.
La métaphysique traditionnelle, coupée de la physique moderne comme de la biologie, est complètement dépassée, et sa prétention à la compréhension du monde et de la vie n’est qu’un verbiage creux. .Il lui reste la réflexion, C’est le cas de l’éthique, de l’esthétique et des affaires publiques qui sont aussi des domaines d’action. Philosophie et Religion ont fait aussi un long chemin ensemble.
Mais il n’y a pas de vérité philosophique, il n’y a que des opinions. Les choix et les jugement moraux, politiques et artistiques sont affaire de sensibilité personnelle et de tradition, et peuvent donner lieu à des discussions infinies si l’on tente de les justifier ou de les combattre. C’est le domaine de ceux qui se disent intellectuels, mais ont-ils le monopole de l’intelligence?
Il y a donc une bonne et une mauvaise philosophie: mauvaise quand elle est stérile et prétentieuse et qu’elle parle de ce qu’elle ignore, tel Spinoza (4)qui démontre de façon péremptoire qu’il n’existe point d’atomes, et à qui il répugne qu’il y ait un vide.

La bonne philosophie, plus modeste, se doit de s’exprimer avec des mots simples et des idées claires. Gymnastique de la pensée plutôt que matière à enseignement, elle peut être une aide aux jugements et aux décisions.
En conclusion, la philosophie devrait tenir pour caduc le fatras qu’elle a accumulé au cours de son existence, et le ranger au musée des chimères et autres curiosités monstrueuses, ne pas trop prendre au sérieux les élucubrations des philosophes du passé, si illustres fussent-ils, moyennant quoi on ne leur disputera pas le plaisir de philosopher, qui exige d’ailleurs des aptitudes intellectuelles certaines, et tant pis pour ceux dont les discours n’intéressent personne, sauf eux-mêmes, parce qu’ils sont seuls à se comprendre. S’ils sont illisibles, il n’est pas surprenant qu’on ne les lise pas, si ce n’est par curiosité ou par snobisme.
Spécialistes de l’universel, mais sans spécialité définie, si ce n’est de tout ce qui est humain, les bons philosophes peuvent mériter le nom d’humanistes.

7.Vrais et faux problèmes.

Jouant sur l’équivoque du sens des mots, les philosophes ont posé bien des faux problèmes, sans doute pour le plaisir d’en discuter sans jamais pouvoir les résoudre. Ils ont souvent pensé, par exemple, qu’il existait une réalité au delà du réel, un monde invisible qui gouverne le monde réel.
C’est le risque de trop abstraire, qui substitue l’imaginaire au réel, et traite les mots comme s’il s’agissait d’objets tangibles. Pour éviter de tomber dans ce travers, il faut toujours revenir au concret pour définir une notion abstraite, et à la façon dont nous percevons ce concret. Si cette base concrète existe, la notion abstraite peut être une image utile, sinon ce n’est qu’un mot vide de sens.
L’idée d’un temps absolu en est un exemple: en fait, il existe une notion intuitive du temps, et d’autre part un temps physique abstrait, mais mesurable objectivement. Ce que nous percevons, c’est l’écoulement des évènements immédiats, ou plus précisément l’empreinte de ces évènements dans notre cerveau. Cette empreinte a une certaine épaisseur qui nous permet de percevoir les mouvements tandis qu’ils s’enregistrent dans notre mémoire.
Le temps physique est tout autre chose: c’est la mesure de l’intervalle entre deux évènements au moyen d’un phénomène répétitif considéré comme invariable: rotation de la terre; oscillation d’un pendule; vibration d’un système quelconque. La Relativité en donne une idée plus subtile qui n’est pas fondamentalement différente.
La vie était récemment encore un phénomène mystérieux, et il est amusant d’entendre des philosophes pourtant contemporains en discuter(5).Depuis Aristote et Platon, et jusqu’à Descartes, les philosophes se plaisaient à discourir sur la notion de vie. A-t-on une âme, trois âmes ou pas d’âme du tout? Qu’est ce qui anime la matière pour la rendre vivante? Est-ce l’esprit? Est-ce Dieu? Est-on animiste, vitaliste? Les êtres vivants sont-ils des machines? Qu’y fait l’âme, où loge-t-elle, en quoi consiste-t-elle? Commande-t-elle la machine ou se contente-t-elle de penser?
ANIMISTEDepuis Claude Bernard et les biologistes, rien ne va plus. Eux ne s’intéressent pas à ces questions; ils ne veulent rien être, ni vitalistes ni antivitalistes, ni prendre parti dans la discussion. Ils ne s’occupent que de questions bassement matérielles: molécules; mécanismes physico-chimiques, et même ils s’y salissent les mains! Tout celà ennuie les philosophes, et ils aimeraient bien ne pas avoir à en tenir compte et rester dans le domaine de la pensée pure, dans un monde d’idées qu’ils fabriquent à leur gré.
Décidément, a science ne pense pas, ou si mal, et Jacques Monod(6)que nos philosophes ne jugent pas digne de siéger parmi eux, n’est peut-être finalement à leur avis qu’un vitaliste qui s’ignore, car il faut bien qu’il soit quelque chose, qu’il le veuille ou non.

Quand il s’agit de définir la vie,(7)les philosophes aimeraient bien une formule abstraite qui englobe tous les êtres vivants passés, ,réels ou imaginaires. esprits rationnels.
En fait, ce qui existe et qui intéresse les biologistes, ce sont bien les êtres vivants. La vie n’est qu’un mot abstrait auquel le langage courant donne d’ailleurs souvent des sens qui n’ont rien à voir avec la biologie
L’âme des animistes amène naturellement à l’opposition traditionnelle entre matière et esprit. La pensée a longtemps été une énigme. Si les autres fonctions des êtres vivants pouvaient à la rigueur s’envisager comme des effets mécaniques ou physiques, la conscience de soi et du monde extérieur paraissait d’une tout autre nature, et il était tentant de considérer qu’elle était indépendante de tout support matériel. Sous le nom d’âme ou d’esprit, on en faisait donc l’animatrice de corps inertes par eux-mêmes, mais faute d’autre explication, on ne faisait que donner un nom à quelque chose d’inexplicable. évidemment plus noble. Dire que c’était une sécrétion du cerveau n’était aussi qu’un constat d’ignorance et d’opposition idéologique au spirituel.
L’introspection indique bien que la pensée réside bien dans le corps, mais où et comment ? On sait que Platon la situait dans le cerveau et Aristote dans le cœur, et que Descartes la reliait au cerveau par la glande pituite (l’hypophyse). Les connaissances actuelles sont heureusement beaucoup plus consistantes et plus sérieuses, et si elles sont encore, et peut-être pour longtemps, incomplètes, elles ont profondément transformé l’aspect de la question. Nous savons maintenant, non seulement que le cerveau est bien le siège de la pensée, mais nous possédons une masse considérable d’informations sur sa structure et sur son fonctionnement.
Comme les machines de l’informatique, c’est un système qui possède une mémoire, qui reçoit des données de l’extérieur et qui les traite, mais de façon beaucoup plus souple et plus subtile, et l’analogie ne va pas très loin. Les ordinateurs ne sont évidemment pas conscients de ce qu’ils font, et personne ne peut dire actuellement à quelles conditions précises ils pourraient le devenir, si toutefois c’est possible avec des circuits électroniques.
Que devient l’esprit, ou l’âme, dans cette nouvelle approche? Le mot a bien des sens différents, et pour celui dont il s’agit ici, on peut toujours, sans préjuger en rien de sa nature, dire que c’est l’activité de la pensée consciente, mais cette définition ne satisfait évidemment pas ceux qui veulent absolument que la pensée soit irréductible à un système de molécules et de circuits nerveux convenablement organisé, si perfectionné soit-il. La seule preuve indiscutable serait de réaliser artificiellement un tel système, mais nous en sommes encore loin.
Cependant, nous savons maintenant que la matière, autrefois si méprisée: c’était de la boue, de la poussière, une masse inerte, est en réalité très finement structurée, extraordinairement riche en possibilités, et quand on l’analyse jusqu’à ses constituants ultimes, elle devient quelque chose qui échappe à nos représentations concrètes, tout en s’interprétant remarquablement grâce à des théories très abstraites, si bien que se dire matérialiste n’a guère plus de sens que spiritualiste.
Quant au pur esprit immatériel, mais capable d’agir sur la matière, il faut bien reconnaître que c’est une hypothèse difficilement vérifiable, et l’on peut douter qu’elle explique quoi que ce soit mieux que nos théories actuelles .Il faut donc la laisser en dehors de toute considération scientifique.
Encore un faux problème, celui de l’infini: il est bien clair que la suite des nombres entiers par exemple est illimitée. Aussi grand que soit un nombre qu’on imagine, on peut toujours en imaginer un plus grand encore, mais quand on parle d’infini, il ne faut pas comprendre un nombre plus grand que tous les autres et le traiter comme tel: c’est une convention qui signifie seulement qu’il n’existe pas de limite définie.
Quant aux grandeurs physiques mesurables, si grandes soient-elles, elles sont nécessairement finies, ans quoi elles cesseraient d’être mesurables et utilisables, et parler de quelque chose de réel qui serait infini n’est qu’un abus de langage et n’a tout simplement pas de sens, et, quand il s’agit d’une notion qualitative, ce n’est qu’une image littéraire: bonté infinie; précautions infinies.
Quelles conclusions tirer grâce à ces quelques exemples? On peut aligner des mots sans que le discours ait nécessairement un sens précis, en particulier si les mots sont abstraits et mal définis. Si on se laisse aller à affirmer des choses invérifiables, dans un langage abstrait qui tente d’en masquer l’inanité, on ne peut produire qu’un verbiage qui n’aura au mieux qu’un charme littéraire. Combien de mots utilisés tous les jours: justice; liberté; intelligence; bêtise, sont la source d’équivoques continuelles et ne reflètent que les sentiments particuliers de ceux qui les emploient. Considérer qu’ils signifient quelque chose de bien défini, de concret et de quantifiable comme une longueur ou une durée n’aboutit qu’à des non-sens, et c’est trop souvent ainsi qu’on veut les comprendre.

MESURE INTELLIGENCEMesure de l’intelligence Poids et mesures pour les idées
philosophiques

Substituer à la réalité concrète incomprise, et qu’on ne cherche pas à comprendre, un monde de mots auxquels on attribue arbitrairement un certain nombre de caractères, et raisonner là-dessus ne peut être qu’un jeu qui ne mène à rien, si ce n’est à des opinions extravagantes.

Il existe donc finalement diverses sortes de problèmes, vrais ou faux, certains demandent non pas une solution mais un choix entre des solutions dont aucune n’est entièrement satisfaisante. POIDS ET MESURECeux des philosophes viennent le plus souvent de l’ambiguïté des mots, et ceux des scientifiques, s’ils ne sont pas de nature mathématique, ne peuvent être résolus que par l’observation de faits concrets.

8.Les deux cultures.

On peut dire que la culture est tout ce qui enrichit l’esprit. Faisant l’inventaire de ce qu’on y met habituellement, on y trouve les lettres, les arts, les spectacles et les traditions populaires. On place souvent la littérature au premier rang, sans doute parce que les auteurs ont le privilège de parler d’eux mêmes et des autres, tandis que les artistes n’ont que leurs techniques pour s’exprimer. Vouloir les expliquer par du discours n’est que les dénaturer: un tableau est fait pour être vu, une symphonie pour être écoutée, et les commentaires verbeux deviennent vite fastidieux.
Cependant, quand on parle de cette culture, qui fait largement appel à l’imagination et à la fiction, on oublie souvent qu’il existe aussi une autre culture orientée vers la connaissance des choses concrètes: c’est la culture scientifique. Qu’est-ce que la matière, l’énergie, la vie, la pensée? Se poser ces questions, c’est bien du domaine de la culture, et si les réponses des philosophes ne sont que des discours stériles, celles de la science, plus modestes, plus partielles, sont aussi bien plus consistantes. Peut-on se prétendre cultivé si on les ignore délibérément?
Les arts, les lettres et la philosophie ont pour eux l’ancienneté, une longue tradition, auprès de laquelle la science est une nouvelle venue. Elle souffre aussi d’exiger un apprentissage qui ne tolère pas la fantaisie, alors que les autres semblent plus conformes aux tendances naturelles de l’esprit qui préfère la spontanéité des émotions à la rigueur de la pensée. Mais les acquis de la science ont bouleversé la façon de vivre, es techniques et surtout la façon de penser, et il n’est plus possible de ne pas en tenir compte, qu’on le veuille ou non.
Cependant, pour y atteindre, l’apprentissage des sciences dans l’enseignement secondaire parait à beaucoup rebutant, et ceux qui ne poursuivent pas dans cette voie n’en retiennent souvent pas grand-chose. Si c’est une formation de base indispensable pour les futurs scientifiques, il est mal adapté aux autres parce que trop technique et scolaire, et a plus en vue la préparation d’examens faciles à noter que la culture générale. Il en résulte que si la science fait partie de la culture de notre temps, beaucoup de nos contemporains s’en tiennent complètement à l’écart: dépassées mais toujours vivaces.
Si beaucoup de scientifiques savent apprécier les arts et les lettres, ils sont plus rarement payés de retour il existe une coquetterie assez répandue qui consiste à déclarer qu’on ne sait rien, qu’on ne comprend rien aux sciences et qu’on préfère ne pas en entendre parler, en laissant entendre qu’on est bien trop subtil pour s’abaisser à ces choses matérielles, et on fait volontiers l’amalgame entre la culture scientifique, qui est affaire de compréhension autant, sinon plus, que de connaissance, et les technologies qu’on peut très bien laisser aux spécialistes.
Souvent, plus modestement, on s’avoue dépassé ou peu intéressé. C’est alors le rôle des scientifiques de montrer que des domaines les plus difficiles on peut tirer quelques idées fondamentales accessibles à tous, et, sans prétendre tout comprendre, en avoir au moins un aperçu, et qu’il suffit d’un peu de curiosité pour y trouver de l’intérêt.

9.Les philosophes et la philosophie.

Les différents aspects de la pensée philosophique se situent entre deux attitudes opposées. L’une est la cogitation sur des notions abstraites considérées comme le fondement de la réalité, qui n’aboutit qu’à des discours stériles. L’autre est l’analyse critique du sens et de la valeur des mots et des idées, qui s’efforce d’éclairer la compréhension des choses.
Beaucoup de notions usuelles ne résistent pas à cette analyse à cause de leurs significations floues, multiples, entachées de préjugés: le bien, e mal, la justice, ’égalité…
Les attitudes des philosophes fluctuent entre ces deux extrèmes. Ceux du passé, avec un désir immodéré de tout expliquer tout de suite, avaient l’excuse de l’ignorance, mais leurs affirmations catégoriques et souvent saugrenues dans des domaines dont ils ne connaissaient rien montrent leur présomption et les failles de leurs jugements. Presque aucun des plus grands parmi eux n’a échappé à ce travers dont Montaigne (8) avait déjà compris et montré toute la vanité. Déjà cité (3),Paul Valéry aussi a fait une critique subtile et très pertinente des philosophes et de la philosophie.
Parmi les philosophes contemporains, il s’en trouve qui sont bien informés des connaissances actuelles et dont les analyses souvent très lucides s’expriment en langage clair. Il en est aussi d’attardés, parfois tout à fait ignares et naïfs, qui en sont restés à Aristote et aux médecins de Molière. On en trouve enfin trop souvent qui ne veulent pas, qui ne cherchent pas à être compris, et qui camouflent des idées creuses ou délirantes sous un galimatias hermétique.

10.Conclusions.

Ce qui précède pourra sembler bien sévère pour les philosophes; cependant, l ne s’agissait pas de condamner en bloc toute la philosophie, mais d’opposer deux modes de pensée dont l’un, beaucoup plus ancien, se ressent notoirement de son archaïsme; .En manque de connaissances et de pouvoirs réels, ils s’en sont inventés d’imaginaires. La science fait de temps en temps son aggiornamento; la philosophie saura-t-elle faire un jour le sien?
La cogitation pure ne mène pas très loin, et la réalité est infiniment plus riche que l’imagination. Quelle différence, par exemple, entre les conceptions simplistes et purement spéculatives des anciens philosophes sur l’atome, et la connaissance approfondie que nous en avons maintenant, et dont les applications pratiques sont innombrables.
Mais les scientifiques aussi sont des hommes, avec leurs faiblesses et leurs défauts, et il est bien évident qu’il existe des philosophes clairvoyants et des scientifiques bornés. Tous, quels qu’ils soient, ont tout à gagner à confronter leurs idées.

Références.

1.S.Hawking.Une brève histoire du temps; Trous noirs et bébés univers.

2.R.Feynmann.La nature de la physique.

3.Paul Valéry.Variétés III.Léonard et les philosophes.

4.Spinosa.Principes de philosophie.

5.La Science et les Hommes. France Culture,2 février 1994.

6.Jacques Monod. Le hasard et la nécessité.

7.La Science et les Hommes. France Culture,22 février 1995.

8.Montaigne.Essais,Livre II, ch. XII. Apologie de Raimond Sebond