Le métier d’écrivain par Hervé Hamon

Le métier d’écrivain

H HAMON PHOTpar Hervé Hamon, écrivain , journaliste

« L’écrivain ne considère aucunement ses travaux comme un moyen. Ils sont des buts en soi. » disait un écrivain allemand.

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Les écrivains, d’ordinaire, ne parlent guère de leur travail. Ils parlent d’esthétique, ils évoquent les influences reçues, leurs sources d’inspiration. Quelques uns commettent une autobiographie mais ils répugnent à se présenter comme des producteurs.
En France, une image très XIXè Siècle de l’artiste éthéré que les contingences de la vie n’atteignent pas (bien que la rançon du génie soit l’alcool, la tuberculose, le suicide ou la misère) perdure.
Le « livre » dans notre société est une marchandise comme une autre, un produit élaboré par un producteur : l’écrivain. Comme tout travailleur, cet écrivain a donc un métier mais un métier qui n’est pas  reconnu officiellement : pas de diplôme, pas de certificat, pas de nomenclature dédiée au niveau de l’INSEE, pas de droits sociaux. Par contre il jouit d’une liberté totale dans sa création, n’étant tenu par aucun code. Seule la maîtrise de la langue lui est indispensable.
Pour se déclarer écrivain faut-il être reconnu par ses pairs, par le volume de diffusion de ses ouvrages ?
L’éditeur, qui a un statut voisin de l’écrivain exerce un métier qui lui fait faire des choix hasardeux, incertains où l’erreur sur le volume des ventes est aussi fréquente que la bonne estimation.

1 – Comment devient-on écrivain ?

Autant de réponses que d’écrivains. H Hamon ne peut donc que reprendre son cas personnel pour évoquer la question.
Malgré l’école et grâce à l’école !
La fréquentation des grands textes (Montaigne, Pascal, Diderot, Montesquieu…) permet d’approcher la beauté de la littérature.Le lecteur est en position de consommateur et de commentateur.
Mais implicitement, l’écriture est réservée aux «génies» aux destins hors normes et contrariés (buveurs invétérés, drogués impénitents…), destins qui ne peuvent que s’achever par une mort prématurée.
En France, s’accorder le droit d’écrire prend donc du temps.
H Hamon, après 5 années de professorat, s’est plongé dans le journalisme d’investigation où les enquêtes ne se résumaient pas à des commentaires de dépêches.
Puis en compagnie de P. Rotman, il s’est investi dans des enquêtes longues (24 à 36 mois) qui ont débouché sur des livres :
les porteurs de valises, ( Guerre d’Algérie )
La deuxième gauche,
les intellocrates chez Ramsay ( le monde intellectuel et littéraire parisien)
Tant qu’il y aura des profs,
Génération,
Tu vois je n’ai pas oublié (biographie d’Yves Montand).
En 1991, il débute sa carrière solo
Nos médecins, Seuil, 1994 (enquète dans un hôpital)
puis trois livres centrés sur la mer
Besoin de Mer, Seuil, 1997
L’Abeille d’Ouessant, Seuil, 1999
Le Livre des tempêtes, Seuil, 2001
Puis entre autres
. Le vent du plaisir, Seuil, 2001
. La Diagonale du traître, nouvelles, Dialogues Éditeur, 2010.
. Ceux d’en haut, Seuil, 2013
. Pour l’amour du capitaine, Seuil, 2015.
Quand s’est-il senti écrivain ? Quand Pivot l’a «labellisé»dans son émission Apostrophes en parlant de son livre «Besoin de mer», (soit après avoir commis 16 livres)

Un écueil attend l’écrivain : son désir d’écrire le chef d’œuvre du siècle.  Typhon de Conrad, et de Moby Dick de  Melville   à ses yeux sont des bijoux de la littérature : rien à retoucher. Il considère que l’écrivain doit se cantonner à écrire selon ses capacités, du mieux qu’il peut bien entendu… et ne pas être obnubilé par la postérité.

2 – Quelques aspects de l’économie du livre

a) l’offre en librairie
Chez un libraire, avoisinent en général 2 tables  :
– l’une pour les documents
– l’autre pour les romans
Ce distinguo n’est pas aussi tranché qu’il n’y paraît. Si la littérature est la capacité du passage à l’universel, des romans comme Les Habits neufs du Président Mao de S Leys, le joueur d’échec de Stefan Zweig, Hommage à la Catalogne de George Orwell,  Voyage au bout de la nuit de Céline ou La route au tabac d’Erskine Caldwell permettent de donner le reflet complexe des sociétés dans lesquelles ces romans évoluent.
L’écrivain, après sa longue phase solitaire d’écriture, est ensuite chargé d’en assurer la promotion (séance de dédicace, interviews…)
Pour un 1er roman, les tirages s’effectuent à 800 ex., les suivants entre 1000 et 2000 puis quelques fois à 30 000ex. A ce stade, la reconnaissance arrive, parfois tardivement Kourouma qui à son 26 ème livre et à 68 ans a vendu 70 000 exemplaires , soit 3 ans avant sa disparition.

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b) le monde de l’édition
– Certains écrivains tombent dans le piège du succès, dans la mesure où les volumes de vente du dernier ouvrage déterminent le volume du tirage du suivant. Sous la pression de son éditeur, l’écrivain se sent obligé de conserver le genre qui l’a mené au succès, en délaissant les chemins de traverse qui lui auraient permis d’aborder d’autres genres de littérature.
H Hamon plaide pour un déplacement permanent des écrivains dans les genres où les différentes facettes des auteurs pourraient s’exprimer.

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– les prix littéraires
Ces prix représentent un danger pour la profession. Une rentrée littéraire représente 400 ouvrages : 5 sont mis en avant. Quid des autres ? D’autant que la vie d’un livre en librairie ne cesse de se restreindre : de 4 mois il y a 30 ans à 15 jours à l’heure actuelle. Ils sont retirés avant d’être connus…

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– la concentration du monde de l’édition et de la diffusion (4 groupes en France)
Comme tout secteur économique, ce monde connaît une forte concentration et une internationalisation à l’heure actuelle avec le risque de favoriser les «best-sellers» et de passer à coté de perles.
H Hamon a connu au Seuil l’époque où le primat était donné au décryptage de l’évènement, le service commercial étant chargé de placer les livres.
En 2015, le schéma est renversé : primat du commercial sur l’éditorial
En France, les deux premiers distributeurs, Hachette et Interforum (Editis) contrôlent de l’ordre de 65 % du marché et les six premiers 80 % au moins.

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-particularité du marché du livre
.la demande pour un titre donné est difficilement prévisible, que ce soit par l’éditeur, le vendeur ou le lecteur;
.la période pendant laquelle se fait l’essentiel des ventes d’un nouveau titre est très courte (rentrée littéraire, livres concernant l’actualité);
.les livres se différencient sur un spectre de caractéristiques de dimension très grande, par opposition aux biens conventionnels.

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– autres menaces sur l’édition
. les étals des libraires regorgent de faux livres qui jouent sur le capital de notoriété ( Zidane, Trierweller ex) au détriment des livres qui ont leur propre valeur intrinsèque.
. internationalisation du droit (le copyright prendrait le pas sur le droit d’auteur)
. le développement de sociétés de type Amazon et le numérique qui pourraient remettre en cause l’équilibre économique fragile des librairies, protégé par la loi Lang.
L’arrivée du numérique serait-elle l’occasion pour l’écrivain de renégocier à la hausse ses droits ?(sachant que l’écrivain est dans l’ordre des rémunérations le dernier maillon de la chaîne = variable d’ajustement).

composition du prix du livre                                                                       estimation           en H.T.

 

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amour du capitaine_Après s’être mis au roman à soixante ans passés, passionné par les romans d’aventures (Dumas, Reverte…), H Hamon à 68 ans vient de publier dans cette veine «Pour l’amour du capitaine».
Manifestement épargné par le syndrome de la page blanche , et le terme « retraite » n’apparaissant  pas dans son horizon, il a l’intention de poursuivre sa carrière d’écrivain en privilégiant 3 axes d’écriture :
– traiter d’évènements sérieux avec «légèreté» (références : Molière, Goldoni, Dac et … Soljenitsyne / le pavillon des cancéreux)
– mélanger les genres, les styles…
– conserver l’enracinement sociétal (référence : Louis Guilloux/ le sang noir) et la présence du monde du travail dans les écrits (référence : Maylis de Kerangal).
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Economie du livre en quelques chiffres :
production de livres en 2013 = 75 000 titres (nouveautés et rééditions)
production commercialisée en 2013 = 66 500 (nouveautés et rééditions)
tirage moyen 2012 = 7 300
nombre de titres disponibles = 674 000
CA éditeur : 2 771 M€
droits d’auteurs : 437M€
ventes totales : 440 millions d’exemplaires/an