Mateo, sur un arbre perché par Maria

Mateo, sur un arbre perché

par Maria Mens-Casas Vela

Il avait perdu la notion du temps. Depuis qu’il fuyait les autres, les nuits et les jours se confondaient et ils n’avaient pas d’importance. Sans repères, tenaillé par la faim aussi constante que sa vigilance, il ne pensait qu’à chercher les siens, manger et se mettre en sécurité. Son corps d’adolescent, bien nourri dans la bergerie d’antan, du pain rond de mie dense et des fromages frais et succulents de ses chèvres, avait beaucoup changé. Il souffrait des privations inhérentes à sa nouvelle situation. On pouvait sentir ses os sous sa chemise, après plusieurs semaines de jeûne. Et il avait encore la chance d’avoir trouvé un potager à l’abandon, loin de tout, d’où il prenait des laitues qui étaient presque montées en graine et il déterrait quelques carottes qu’il lavait dans le petit ruisseau adjacent et consommait avec avidité .Mais il tournait en rond.
La nuit était dangereuse et il se réfugiait dans la creux entre les branches d’un chêne-liège, car en bas, s’il s’abandonnait au sommeil, il aurait pu être repéré, attaqué, par des loups ou par des hommes. Il n’y avait plus de loi, ni de religion, ni de chaleur humaine. Il n’y avait que la peste et chacun s’évertuait à survivre. Les champs étaient délaissés, car les hommes étaient morts ou sans forces, touchés par la maladie. Il avait vu au loin des maisonnettes avec la porte ouverte, comme dans la campagne jadis, mais en approchant un silence terrible et une odeur pestilentielle l’avaient fait reculer vivement. Cela lui rappelait douloureusement sa propre maison. Quand son cousin, l’orphelin que sa mère avait accueilli, était venu à la montagne l’avertir que la peste avait éclaté dramatiquement dans son village et que ses proches voisins étaient mourants, Mateo était accouru chez lui pour aider sa mère et ses petites sœurs, laissant les chèvres à son parent. Mais au village il n’avait trouvé personne. La porte chez lui était ouverte mais la maison était vide. Il n’y avait pas une âme, tout avait été déserté. Si morts il y avait eu, ils étaient enterrés. La petite ânesse avait aussi disparu. Peut-être sa mère l’avait emportée ; alors Mateo s’était mis à chercher sa famille avec espoir mais il croisait quelquefois des silhouettes furtives, qui le fuyaient autant que lui les évitait et il fut témoin des horreurs inimaginables qui le faisaient éclater en sanglots nerveux. Car, quand des groupes d’oiseaux, des corbeaux ou d’énormes vautours à cou déplumé et ailes immenses s’affairaient autour de quelque chose, sans même lever la tête à son passage, il savait ce qu’il y avait dessous.
Il chercha à gagner le village le plus proche, pour le cas où sa famille s’y serait réfugiée; il fallait qu’il demande, car les gens se connaissaient et certains étaient leurs parents. Mais en arrivant devant la route barrée par toutes sortes d’objets, il fut interpellé par un groupe d’hommes menaçants munis de solides bâtons : « Tu n’as rien à faire ici ! Nous n’avons pas la maladie et personne n’entrera ici ! Suis ta route ! » En vain il tenta de poser des questions sur sa famille. On ne voulut pas lui répondre.
Découragé, il avait rebroussé chemin et il s’était préparé pour la nuit suivante, regardant en passant s’il pouvait trouver une corde pas trop épaisse, mais solide. Il se souvenait d’avoir vu un peu de linge suspendu près d’une masure abandonnée et il s’avança. Il pourrait mettre des collets pour prendre un lapin et la nuit il s’attacherait dans un chêne-liège large et accueillant, pour ne pas tomber. Au moins il pourrait dormir d’un sommeil réparateur au lieu d’être dans un état de veille épuisant.
Il prit les quelques hardes suspendues déchirées par le vent, qui le couvriraient la nuit et au petit matin. Les nuits sont froides dans ces terres près des Pyrénées, même en été. Mais quel beau pays ! Quelles belles vallées où les ruisseaux chantent la joie de dévaler les pentes et de glisser vers les fleuves pleins d’écume où sautent les truites ! Terres devenues maudites en cet an de Grâce 1650, dans le pays d’Aragon, car la terrible peste bubonique était entrée par les ports de la Méditerranée, venant des terres de Maures. On disait qu’elle s’était propagée comme un feu invisible dans tout le Royaume et elle était arrivé aussi à la montagne. Bientôt il n’y aurait personne pour admirer le paysage, car ceux qui ne mouraient pas fuyaient, terrifiés par un ennemi invisible, d’autant plus effrayant qu’insoupçonnable.
Mateo, épuisé par sa journée, grimpa dans le creux entre les branches d’un des chênes, de taille moyenne mais suffisamment haut pour se protéger, s’attacha et s’endormit profondément, sans rêves, avec l’espoir pour le lendemain d’un lapin dans ses pièges. Du vivant de son père, il l’accompagnait souvent pour poser des collets et vendre les lapins, ce qui les aidait à vivre un peu mieux. C’est lui aussi qui lui avait appris à grimper aux arbres pour voler les œufs des nids, qu’ils mangeaient en famille ; un vrai festin avec la soupe aux choux et aux herbes fraîchement cueillis.
Soudain, Mateo sortit de son sommeil avec une impression de danger imminent. Un animal grognait au pied de l’arbre. Totalement réveillé, il se pencha dans l’obscurité, silencieusement. Mais le grognement n’en était pas un, on aurait dit un petit chat avec une sorte de hoquet plutôt humain…. Sans doute quelqu’un pleurait.
Mateo était prudent, les circonstances ne se prêtaient pas aux réactions spontanées. C’était assurément un enfant jeune et seul, mais dans quel état ? Mateo l’observait sans bouger, mais intensément. Il était menu, maigre et il se tenait recroquevillé sur ses bras pliés, comme pour se protéger. Il devait avoir froid, faim et… peur. L’aube commençait à pointer et une brume humide enveloppait le paysage. Mateo se décida en fin à se manifester : « Eh, toi ! tu n’es pas malade ? » L’enfant poussa un cri terrifié en levant la tête. Les larmes avaient laissé des sillons sur ses joues poussiéreuses et ses yeux étaient dilatés par la terreur. « Tu réponds ? Tu n’es pas malade au moins?
– Ah ! je croyais que c’était l’arbre qui me parlait !
– Alors, reprit Mateo, c’est oui ou c’est non ?
– Non, je ne suis pas malade, mais j’ai très froid. »
Mateo lui lança un bout de la corde pour que l’enfant l’attache très serrée autour de sa poitrine, tout en l’agrippant avec ses mains. L’arbre n’était pas très haut, mais l’enfant croyait rêver en se balançant dans le vide. Une fois en haut de l’arbre, Mateo enleva les cordes qui serraient le petit, le frotta vigoureusement, comme son père le faisait avant de dormir quand il avait cinq ou six ans – probablement l’âge de l’enfant – et l’enveloppa des linges qu’il avait emportés pour se réchauffer. Dans le creux de l’arbre, entouré des bras protecteurs et tièdes de Mateo, le petit sombra dans un sommeil paisible et sécurisant, comme il n’en avait pas eu depuis longtemps.
Le lendemain, Mateo voulut savoir le nom et l’histoire de son protégé et pourquoi il s’était retrouvé tout seul, encore que sur cette circonstance il avait une petite idée. La peste frappait les familles, laissant des orphelins livrés à eux-mêmes, sans distinction d’aucune sorte, ni de naissance ni de richesse, car la peur dévalorisait l’argent et aucun domestique ne serait resté seulement pour ça. L’idée d ‘imaginer ses sœurs dans cette situation, seules dans un monde hostile, le remplissait d’angoisse.
L’enfant s’appelait Hernando de Gazas et il avait habité Zaragoza, avec ses parents et sa sœur plus jeune. Mais la peste avait fait beaucoup de morts dans la ville et à la mort de son père touché par la maladie, sa mère avait pris les enfants, accompagnés par leur nourrice, et, dans une carriole légère s’était fait conduire, à la maison de campagne, au milieu des pommiers et cerisiers de son enfance. Mais la petite sœur et la mère avaient déjà été contaminées et la nourrice s’était enfuie épouvantée. Alors, la mère, pour sauver Hernando lui donna l’ordre de partir sans tarder à la recherche de sa propre sœur qui l’accueillerait, l’abbesse du Couvent de Santa Eulalia, non loin de là, au pied de La Comba, un promontoire isolé. La vie cloîtrée et l’isolement étaient une garantie de sécurité.
Il dut apprendre le nom par cœur et la direction à suivre, mais il fallait marcher au moins deux jours, et Hernando, épuisé et désorienté, ne sut bientôt où il était. Les provisions qu’il avait apportées étaient finies. Il les avait préparées tout seul. Sa mère ne pouvait et ne voulait pas les toucher à cause de la contagion. Ils s’étaient dit adieu, anéantis de chagrin, sans même la tendresse d’un contact.
Des charrettes avec des familles étaient passées par la route pendant sa marche, probablement en fuite, mais comme on ne le connaissait pas, on se méfiait et personne n’avait proposé de le prendre ; seule une femme charitable lui avait lancé un quignon de pain. C’est après cela que, à bout de forces, il s’était écarté un peu du chemin pour se réfugier sous l’arbre providentiel de Mateo. Ce fut sa chance !
L’adolescent prit les choses en main, rapidement. Il fallait chercher le couvent, ce qui ne l’empêcherait pas de mener ses propres recherches. Mais la première chose à faire, c’était de s’alimenter. Dans un des collets qu’il avait posés, il y avait un lapin, à sa grande joie. Il était content que ce ne fut pas un lièvre, car les gens disaient qu’ils mangent les cadavres et Mateo, dans ses pèlerinages, avait eu son compte de visions d’horreur.
Il envoya Hernando se laver au ruisseau proche, pendant qu’il tuait le lapin et lui enlevait la peau avec dextérité, aidé par son couteau de berger. Dans sa besace dont il se séparait rarement, il y avait aussi l’antique briquet de silex et amadou – « la yesca » -hérités l’un et l’autre de son grand-père berger. Pour lui c’était une sorte de trésor de famille : ses insignes de berger. Ses ancêtres avaient vécu longtemps pendant l’été, dans les communautés des bergers des Pyrénées, dans des huttes rondes de soubassements de pierre, couvertes par des toits de branches enduits d’argile. C’est là qu’il vivait jusqu’à l’automne, et après la transhumance on s’installait dans les villages.
Il espérait que sa mère avait pris la décision de le rejoindre dans la hutte. Peut-être qu’à l’arrivée de l’hiver les choses iraient mieux.

Mateo apprit à Hernando à préparer des braises et à poser dessus de larges pierres plates pour cuire le lapin en petits morceaux, plus facile pour le manger à fur et à mesure. Rassasiés, ils se regardèrent en souriant : « C’était bon, Mateo! – Oui , mais nous allons garder une partie bien cuite pour demain, enveloppée dans les feuilles. » Ce qu’il fit en la mettant dans sa besace : « Et maintenant, en route pour le couvent ! »
Quand le petit spontanément prit la main de Mateo, celui-ci sentit qu’un élan de tendresse lui serrait la gorge. Il fallait qu’il le conduise à bon port, Dieu le lui avait peut-être confié.
Mateo savait où se situait le couvent, il passait de loin devant quand il conduisait ses chèvres, mais il ne l’avait jamais approché. Il fallait marcher encore au moins une journée, mais le fait de voir la silhouette du bâtiment, au loin, donnait des ailes aux garçons. Il fallait ménager Hernando que ne se plaignait pas pour ne pas démériter, mais son compagnon voyait bien qu’il ralentissait la marche.
Quand enfin ils arrivèrent à Santa Eulalia de la Comba une surprise les attendait : ils n’étaient pas les seuls devant le couvent. Une foule bigarrée et misérable attendait l’heure de la pitance, car les moniales partageaient les denrées de leur potager et un peu de pain de leur four, le tout avec un semblant d’ordre et par familles. Trois silhouettes de religieuses silencieuses faisaient descendre des cordes avec des paniers de victuailles tout du long du mur. Par tour, la mère de famille ou des enfants seuls ou des vieillards s’avançaient et ils retournaient à leur place silencieusement, pacifiquement, pour se partager la nourriture. Ils paraissaient tous en bonne santé; au moins pour le moment. Il est vrai qu’ils ne se mélangeaient pas. Chacun s’isolait avec les siens.
Mateo ne put cacher son admiration. Il fallait que la mère abbesse ait de l’autorité pour imposer un tel règlement à des foules affamées. Mais lui avait un problème, car il fallait faire entrer Hernando dans le couvent qui était un cloître et en plus une vraie forteresse. Un enfant de cet âge pourrait-il entrer dans un couvent de femmes où seuls le prêtre et les médecins étaient dispensés ? Aucun homme ne pouvait passer le seuil du couvent. Seuls les enfants jusqu’à un certain âge, mais il n’en était pas sûr. Par contre, l’église dûment séparée, était publique.

Il fallait qu’il fasse savoir à l’abbesse que son neveu était là. Il attendit que le dernier repas soit reparti et il s’approcha du mur avec Hernando à ses côtés et avant qu’on lui descende un panier il leva la tête et cria : « Dites à l’abbesse que Hernando de Gazas, le fils de sa sœur, est là ! »
Une certaine agitation s’ensuivit et au bout d’un moment une tête apparut dans la fenêtre, qui regarda Hernando longuement : « Comment s’appelle ta mère, petit ?
– Mariana de Contreras, madame ma tante.
– Elle va bien ? »
L’enfant baissa la tête avec accablement. L’abbesse, comprit. Elle s’adressa à Mateo et lui dit d’attendre le lendemain matin, à l’arrivée de l’aumônier : il prendrait les choses en main.
Mateo, fidèle à ses principes, s’éloigna pour chercher un arbre caché discrètement, un chêne pour ne pas changer, aida  Hernando à grimper et ils s’installèrent pour la nuit.
A l’arrivée de l’aumônier à dos de mule, Mat eo se précipita à sa rencontre et lui fit le récit des faits. Le prêtre les fit entrer dans la chapelle du couvent et, à travers les croisillons de bois des jalousies du cloître, une conversation avec l’abbesse eut lieu où se jouait l’avenir d’Hernando, Mateo le savait. Mais l’enfant répondit à toutes les questions et il raconta comment, à la mort de son père, ils avaient fui Zaragoza vers la propriété où sa mère avait passé son enfance, là même où jadis, l’aïeul Alonso, leur cueillait des cerises à même l’arbre, à sa sœur et lui. C’était là que sa mère lui avait dit adieu.
A ces mots, l’abbesse ne put retenir des sanglots déchirants, mais elle se reprit vite et déclara qu’elle prendrait en charge son neveu, car il n’y avait aucune doute sur son identité, et elle veillerait à son éducation et à son avenir. Mateo, malgré ses protestations, reçut une bourse avec un pécule suffisant pour pouvoir vivre un certain temps, des victuailles et des remerciements pleins de gratitude. Le plus dur ce fut de dire adieu à Hernando. Le petit s’accrochait à son cou et le suppliait de revenir le voir et lui donner de ses nouvelles surtout s’il rencontrait sa famille. Mateo promit.
Le garçon continua sa route, le cœur lourd et en même temps heureux d’avoir contribué à sauver l’avenir de son petit compagnon. Il avait hâte de savoir si sa propre mère, même dans l’affolement, n’avait pas eu le réflexe de regagner la hutte, loin de la peste. En avait-elle eu le temps? Mateo accélérait le pas, angoissé, mais ne voulait perdre espoir. Des heures après, quand il arriva épuisé au bord de « sa montagne », il vit deux silhouettes dévalant la pente, courir vers lui et entendit les voix de ses sœurs qui criaient joyeusement « Mateo ! Mateo ! »

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