Le patrimoine sous-marin en Bretagne

« le patrimoine sous-marin en Bretagne »

par Bernard Foucault, plongeur, chercheur d’épaves

«Celui qui a inventé le bateau a aussi inventé le naufrage. » Lao- Tseu.

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Le service hydrographique de la Marine (Shom) recense à ce jour pas moins de 4.125 épaves (bateaux, avions…) le long des côtes françaises. la Bretagne est aux avant-postes. Cargos, chalutiers, navires des deux dernières guerres… En Bretagne, les épaves sous-marines attirent de plus en plus de «chasseurs de trésors»: des  passionnés de plongée et d’archéologie sous-marine , mais aussi des collectionneurs invétérés, des pillards en tous genres et même des sociétés spécialisées internationales.

état de l'épave du Leopoldville au large de Cherbourg
état de l’épave du Leopoldville au large de Cherbourg
1 INVENTAIRE
A) les raisons des naufrages

Elles sont multiples : des côtes mal « pavées », les tempêtes, le brouillard, les collisions, les erreurs de navigation, les avaries et les guerres (mines , torpillage,…)

carte_finistere epaveB) la recherche d’ une épave

a) recherche préliminaire dans les archives
plusieurs sources permettent de croiser les informations : les archives militaires, les cartes SHOM, la presse de l’époque du naufrage,les compagnies d’assurances Lloyd’s- Véritas , les témoignages, les cimetières, les pêcheurs signalant des croches, un document Ouest France
b) recherche de la localisation effective de l’épave
Du matériel sophistiqué embarqué permet de localiser les épaves
Suit une plongée sur site pour confirmation : celles qui ont échoué près de la côte sont rapidement détruites par le ressac et la houle. Les plus belles se trouvent au-delà de quarante mètres,

c)des épaves exceptionnelles : un inventaire non exhaustif

Prince Frederik coulé en 1890 au Sud Sud-Ouest de la pointe bretonne. Il recèlerait 400 000 pièces d’argent valant 2000€/pièce. Non retrouvé .
Elisabethville gisant à 70 m de profondeur , torpillé en 1917 près de Belle Ile
Au fond des cales du bateau sommeillaient 30 tonnes d’ivoire et 12 kilos de diamants soit 12.770 carats. Cette cargaison va éveiller bien des appétits, dont celui de la SORIMA. L’Artiglio arrive de Quiberon, le 18 juin 1928 pour la pêche aux diamants. Les 12 kg n’ont pas été officiellement retrouvés….
La Cordelière , bateau d’Anne de Bretagne coulé par la flotte anglaise en 1512, non retrouvé
Drummond Castle paquebot anglais au large d’Ouessant
Egypt paquebot anglais contenant 7 tonnes d’or et 40 tonnes d’argent , à 120 m de fond
(voir infra Sorima)
Village de Bomport , bateau de Louis XIV, non trouvé cargaison estimée à 24 millions d’€
-L’Aboukir Bay disparût au cours d’une tempête le 25 novembre 1893 lors d’un voyage retour en Iquique (Chili) et Dunkerque avec sa cargaison de nitrate. .. Aucun marin écossais n’en réchappa. Le maire de Carantec se distingua particulièrement par son comportement peu reluisant : partant du principe que les marins de l’Aboukir Bay étaient écossais et donc protestants, il décida de les enterrer dans la fosse commune du cimetière de Carantec .L’épave repose désormais par 30 mètres de fond au large de la baie de Morlaix
HMS Victory avec 100 000 pièces d’argent à son bord – 70 m de fond
– le President Lincoln, plus gros navire américain coulé,sans doute à 430 milles à l’ouest de Brest , durant la 1ère Guerre mondiale, disparaît chargé d’une importante cargaison d’or destinée à financer l’effort de guerre en Europe.
GAIRSOPPAMantola ( 1917) et Gairsoppa ( 1941) coulés en mer Celtique reposant à 4000 m de fond contenant à eux des dizaines de tonnes d’argent

d) l’exploitation des épaves

Après la 1ère Guerre mondiale au cours de laquelle un grand nombre de bateaux furent envoyés par le fond, la chasse aux épaves s’est ouverte :
Exemples :

d1 SORIMA ( l’entre 2 guerres)

ARTIGLIOL’Artiglio fut sans doute l’un des plus célèbres navires de l’histoire de la plongée sous-marine.
Patrouilleur pendant la première guerre mondiale, il est acquis et réarmé par la Société Italienne de Récupération Maritime (SORIMA) en 1928.
Cette société fut la première à son époque à effectuer des plongées à plus de 100 mètres pour récupérer les cargaisons de navires naufragés. L’Artiglio a ainsi travaillé sur de nombreuses épaves en Méditerrannée, en Atlantique et en Manche. Les scaphandriers de la Sorima ont acquis une renommée mondiale en remontant, de 1930 à 1932, les 7 tonnes d’or des cales du paquebot Egypt coulé au large de Sein par 130 mètres de profondeur. Technique employée : chalutage en bœufs pour détecter l’épave – dynamitage par tronçon (sous le contrôle d’un plongeur) pour accéder au coffre-fort- remontée au grappin du butin

d2 ODYSSEY MARINE EXPLORATION ( XXIème siècle)

ZEUSPlus la technologie s’améliore ( robots, sous-marins de poche…), plus les sociétés spécialisées plongent profondément pour dénicher des épaves englouties
BlueExplorerDans les années 2010,la société spécialisée dans la récupération d’épaves Odyssey , cotée en Bourse (CA 2013  : 31,7 millions de dollars)a retrouvé les 1.574 lingots à bord du SS Gairsoppa, qui repose à 4.700 m de fond dans l’Atlantique Nord, au sud-ouest de l’Irlande. ( butin estimé à 40 millions de dollars.)
Le cargo britannique avait coulé en février 1941 après avoir été torpillé par un sous-marin allemand alors qu’il  naviguait de Calcutta vers Londres. Odyssey a remonté plus de 99% de la cargaison qui a été déposée en lieu sûr en Grande-Bretagne. Selon le contrat passé avec le ministère britannique des Transports, la GairsoppaSilversociété garde 80% de la valeur de la cargaison. La récupération de la cargaison a pu se faire grâce à des engins conduits à distance équipés spécialement pour les grandes profondeurs.
La même société a retrouvé la cargaison du vapeur britannique SS Mantola, MANTOLAqui a coulé en 1917 Le Mantola aurait transporté une vingtaine de tonnes d’argent assurées pour les risques de guerre.

 

D’autres sociétés ne sont pas en reste. Galleon Ventures et Seaquest International ont remonté des artefacts et autres trésors d’un bateau espagnol du XVIIe siècle. Sub Sea Research a trouvé 1,7 million d’onces de platine à bord d’un navire marchand coulé en 1942…

2 EPAVES – BUTIN – DROIT DE LA MER

Ces bâtiments reposant sur les fonds marins sont la mémoire historique de nombreux et dramatiques événements de mer. Navires de commerce, bateaux de guerre, sous-marins quasiment intacts posés sur le fond.(renfermant parfois des équipages entiers).. Beaucoup de ces épaves des deux guerres mondiales sont donc de poignants sanctuaires sous-marins.

L’Unesco estime à 3 millions le nombre d’épaves englouties à travers le monde. Moins d’un millier d’entre elles renfermeraient assez d’objets de valeur pour rentabiliser leur renflouement.
L’exploration et l’exploitation de ces épaves sont-elles encadrées ?

A) Dans les eaux territoriales, chaque pays a adopté sa législation.

En France,
tout vestige découvert doit être déclaré et appartient à l’État. Doctrine : laisser sur place
Le DRASSM est chargé de veiller à l’inventaire, la mise en valeur et la protection du patrimoine immergé
Cet organisme , basé à Marseille ,regroupe trente fonctionnaires d’Etat aux compétences diverses, archéologues, scaphandriers professionnels, administratifs et techniciens.Il accorde parfois des délégations de fouille à certaines associations.

en Grande-Bretagne :
Trois lois protègent les épaves
Protection of Wrecks Act 1973 (loi sur la protection des épaves de 1973) :
Protection of Military Remains Act 1986 (loi sur la protection du souvenir militaire 1986) :
Merchant Shipping Act 1995 (loi sur le commerce maritime 1995)
Une commission d’experts prend des décisions au cas par cas.
U.S.A.
Dans les eaux américaines, seules les épaves à moins de 5 km des côtes reviennent à l’État. Entre 5 et 22 km, la juridiction n’étant pas clairement établie, c’est souvent un procès qui départage les parties.

b)Dans les eaux internationales,

Les biens retirés des galions ou des épaves  appartiennent en totalité au découvreur.
Sauf si… Sauf s’il s’agit d’un bâtiment militaire, qui revient alors à son pays d’origine, ou d’une épave relevant du patrimoine de l’humanité.
Jusqu’à une période récente, les chasseurs de trésors américains avaient coutume de faire fi de ces restrictions….

En 2001 , l’UNESCO a élaboré une convention sur la protection du patrimoine sub-aquatique.

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Pour l’anecdote : l’ARTIGLIO , le fameux chasseur d’épaves des années 30 ,a été englouti par les flots dans la baie de Quiberon lors d’une opération de dérasement d’un navire bourré d’explosif. Son épave a fait depuis l’objet de fouilles sous-marines…..

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