Mythique Irlande de Maria

Mythique Irlande

de   Maria Mens- Casas Vela

Et pourtant cela avait bien commencé.
Le voyage en Irlande, nous l’avons préparé depuis l’hiver, pour le mois d’août, avec toute la minutie que nous dictait notre enthousiasme. Grands et petits étions disposés à toute éventualité, comme à essuyer des tempêtes de vent et de pluie, à nous promener dans les landes humides, grimper dans les collines, parler aux habitants (dans la mesure du possible) écouter de la musique dans les « pubs » traditionnels… Bref, les clichés typiques des films irlandais, et l’envie de vivre la vie quotidienne dans ce mythique pays.
Nous avions les billets pour le bateau depuis plusieurs mois, et de la monnaie irlandaise. Nos trois derniers enfants qui nous accompagnaient, passablement survoltés, avaient préparé les planches-à-voile et mon mari marquait des sites sur les cartes et parlait de grands espaces à parcourir. Pour cela il y avait le camping-car, d’une marque italienne, dont le constructeur avait pensé à tout, pour notre commodité. C’était notre « maison de campagne » mobile, qui nous permettait de changer de paysage quand on voulait, vivre des aventures amusantes et visiter la famille sans trop déranger.
Mais pour la visite à Irlande on avait jugé plus prudent de louer à Connemara une petite maison, à cause du temps. Nous pourrions rayonner à partir de là, selon notre plaisir. Ah, l’Irlande! J’avais rêvé depuis des années de ses monuments préhistoriques, de ses moines de rite celtique qui christianisèrent l’Europe, de sa musique et de la fantaisie un peu extravagante des irlandais. Cela valait la peine d’avoir des courants d’air dans les oreilles.

Et le soir du départ arriva. Il y avait un bateau par semaine. Nous sommes arrivés au port de Roscoff avec deux heures d’avance, car nous avions l’expérience de la longueur de l’embarquement: camions, voitures, camping-cars; c’était très technique et interminable. Il y avait une foule de véhicules, mais le bateau était grand. Nous gardions la file et on nous demanda de nous grouper avec les autres camping-cars. C’était long et fastidieux pour tous mais surtout pour les enfants qui se chamaillaient sans cesse. Enfin on arriva devant le pont d’embarquement,-il était temps! et mon mari attendit le signal pour avancer.
Subitement, le pont du bateau se leva comme le pont d’un château-fort irlandais et nous vîmes, incrédules, le bateau s’éloigner du quai….On n’arrivait à croire ce qu’on voyait, stupéfaits, assommés, déçus.
Le moment qui suivit fut très animé. Les occupants des six camping-cars descendirent les uns après les autres, échangèrent des commentaires sur la compagnie navale appropriés aux circonstances, et chacun exposa sa situation : qui, retournait en Irlande, lieu de sa résidence , qui avait loué une une maison, qui, s’était donné rendez-vous avec des amis et ainsi de suite. C’est là que pour la première fois j’entendis le joli nom de « surbooking ». Quelques instants après, tous réunis dans le bureau du représentant de la compagnie, qui tenta des vaines explications et palabra pendant plusieurs heures pour chercher des solutions individuelles, nous acceptâmes -très à contre-cœur – un passage pour le pays de Galles et le dîner gratuits. L’assurance payait aussi la location de la maison irlandaise. Mon mari aurait préféré faire demi-tour et aller en Espagne, mais nous avions de vêtements inappropriés et la résolution de visiter un pays différent. Nous changeâmes la monnaie à perte, évidement.
Après une traversée mélancolique, nous arrivâmes en Cornouailles désireux de tirer le meilleur parti possible de la situation. Nous cherchâmes la côte et les plages , ce qui s’avéra difficile, surtout pour y accéder en voiture, pire encore, en camping-car. Celles que nous découvrions étaient au fond des criques, petites et coincées entre les rochers , où les gens s’entassaient sur un peu de sable.
Impossible de s’arrêter dans ces chemins étroits. Mais providentiellement, à l’entrée d’un champ en pente, fermé par une grille, un écriteau maladroit disait plus au moins: « La mer par là, derrière la colline. Pour passer par le haut des champs mettez 2 pennies dans la boite. »
Enfin! Les enfants déchargèrent leurs planches à voile, nous nous acquittâmes du droit de passage et allègrement, nous arrivâmes au sommet….pour trouver un deuxième grillage, devant un maquis sauvage et un ravin. Mais, oui, la mer était derrière, sans aucune doute! Ce fut la goutte de trop.

Nous décidâmes de visiter l’intérieur du pays et de chercher des lacs du Pays de Galles pour que les enfants puissent faire de la planche à voile, leur plus grand souhait. Nous sommes passés par quelques charmants villages avec des maisons fleuries et des ponts minuscules, sur des rivières aussi petites. Mais pour les grands espaces c’était plutôt maigre; il y avait de vertes collines et de magnifiques prairies…. pour les vaches! Celles-ci étaient protégées par des fils de fer et regardaient passer des files interminables de caravanes et voitures touristiques, que ne pouvaient pas s’arrêter dans les étroits chemins tournants, jusque l’arrivée à un village.
Comme nous avions besoin de recharger les batteries du véhicule et de prendre de l’eau, nous sommes rentrés dans un camping qui annonçait des jeux et une piscine entre autres avantages. Il était assez surpeuplé, pourtant il n’avait pas l’air brillant. Pour une nuit, ce n’était pas compliqué et de toutes façons notre « camping sauvage », depuis qu’on était en Grande-Bretagne, se limitait à des arrêts nocturnes sur la place d’un village, près des camionneurs qui passaient la nuit dans leur camion.
La visite du camping ne nous remonta pas le moral de prime abord. La piscine ressemblait à une immense marmite en plastique pas rassurante du tout, grouillant des nageurs , comme une marmite de lentilles en ébullition. Le bar convivial où se tenaient les jeux, c’était un vrai hall de gare avec un immense comptoir qui s’étendait tout du long de la pièce et qui en disait long sur les préférences du public; d’ailleurs il était plein.
Nos adolescents voulaient rester pour jouer au « baby-foot », pendant que nous continuerions l’exploration, trop heureux de trouver une distraction. Cela ne dura guère. Une demi-heure n’était passée qu’ils sont arrivés furieux au camping-car: un groupe de jeunes gallois étaient venus les empêcher de jouer, les avaient traités des noms variés avec l’intention de chercher la bagarre pour passer le temps, je pense.
Nous sommes partis assez vite pour contourner le mont Snawdon le plus haut du Pays de Galles, près des lacs. Nous étions seuls face à une étendue d’eau magnifique et nous nous installâmes au bord. Les planches à voile étaient prêtes à entrer en action, et nous commençâmes à apprécier, quand soudain, surgi de nulle parte, un garde forestier s’approcha et nous demanda si nous étions associés au club de voile de « ce » lac…
Nous reprîmes la route. Sans cesse, là ou il y avait des plages il y avait un hôtel qui en avait l’exclusivité, ou c’était un grand club de golf des plus chics, le tout convenablement encerclé de barrières . Mais les barrières morales pour les malheureux gallois sont pires. Ils peuvent regarder leur pays comme à travers une vitrine. Ce n’est pas le cas des écossais. Et c’est à partir de là que je me suis mise à chanter à tue-tête des chansons révolutionnaires pour soulager ma furie.
Je ne sait pas si depuis tout ce temps (vingt ans) les choses ont changé, mais j’ai des doutes. Les privilèges ont la vie dure dans certains pays.
Je préfère arrêter là. Nous sommes rentrés avec une semaine d’avance pour mettre les planches à voile dans nos libres côtes bretonnes, dont nous avons apprécié les grands espaces.
Mais avant je veux rendre hommage à un charmant gardien gallois d’un parc près de la mer très au nord du Pays de Galles. Nous sommes arrivés tard et il devait fermer à six heures ( comme tous les parkings des plages de là bas) en faisant sortir toutes les voitures, mais voyant notre déception il nous chercha un coin discret pour passer la nuit. Le matin un de mes fils put faire du footing dans la plage, pas loin d’un château fort en ruines. La mer était loin après une zone sablonneuse très accidentée. Ce n’est qu’après qu’il lut une affiche plantée au milieu qui disait :
ATTENTION, DANGER. SABLES MOUVANTS.