La Guerre de la Ligue en Bretagne (1588-1598)

 La guerre de la Ligue en Bretagne ( 1588-1598)

par Hervé Le Goff , professeur de lettres et historien

Quand le sort de l’Europe se jouait en Bretagne (1588-1598)
Guerre civile et conflit international

Cette période troublée, connue, et en même temps mal connue est le fruit d’une construction historique élaborée à des fins politiques. Les conflits qualifiés de « religieux » sont en effet, au 16ème siècle, essentiellement d’ordre politique.

1 Rappels historiques généraux

Les guerres de religion qui ont ravagé le royaume de France où se sont opposés catholiques et protestants, (les huguenots) commencent en 1562 et se suivent (8 au total), entrecoupées de périodes de paix jusqu’en 1598

Henri_III_VersaillesEn 1588, la dynastie française est dans une situation particulière : elle n’a pas de successeur en ligne directe et le futur roi, issu d’une ligne collatérale, Henri de Navarre est protestant.
Les Guise, branche cadette de Lorraine, représentant l’aile ultra-catholique prennent la tête d’une rébellion contre le pouvoir royal à laquelle s’associe une ligue des villes (d’abord Paris, puis des villes en Touraine, Champagne, Bourgogne ).Le roi doit abandonner la capitale aux ligueurs après la journée des barricades du 12 mai 1588.
Le roi profite de la réunion des États généraux à Blois pour faire assassiner les chefs de la Ligue, le duc de Guise et son frère le cardinal de Lorraine en décembre 1588.
En réaction à cet assassinat, toutes les provinces tenues par la Ligue dirigée par le duc Charles de Mayenne, frère de Henri de Guise.(essentiellement la Champagne, le Midi, la Bourgogne, la région de Paris…) se soulèvent contre le « tyran » Henri III. Celui-ci s’allie au roi de Navarre, et leur armée met le siège devant Paris. Henri III est assassiné le 1er août 1589 par Jacques Clément, un dominicain membre de la ligue.
Henri de Navarre, chef des protestants, devient le nouveau roi de France réactivant la guerre civile. Comprenant HENRI IVqu’il ne sera accepté comme roi que s’il est catholique, il annonce sa conversion au catholicisme et abjure pour la 2ème fois, à la cathédrale de Saint-Denis le 25 juillet 1593. Cette conversion lui ouvre les portes de Paris en 1594. Il est sacré à Chartres le 27 février 1594. Le 7 décembre 1595, le pape reconnait la légitimité de la succession. Les ralliements (contre finances) au roi légitime s’accélèrent.Il déclare officiellement la guerre à l’Espagne et entame une campagne en Bourgogne qui débouche sur l’écrasement des dernières forces armées de la Ligue à la  bataille de Fontaine-Française. Mayenne vaincu, la Ligue nobiliaire cesse peu à peu d’exister L’Edit de Nantes, en 1598, met un terme définitif à la Guerre de la Ligue.

2 La Bretagne et la Guerre de la Ligue (1588-1598)

a) clarifications préliminaires

Le 16 éme siècle est pour la Bretagne le siècle d’or, contrairement aux idées reçues . La Bretagne, en expansion démographique (2,4 millions d’habitants) est une province prospère qui commerce avec tous ses voisins : 65% des entrées sorties de l’avant port d’Amsterdam sont enregistrées sous «pavillon breton». Par ses ports très actifs, les idées nouvelles pénètrent sur son territoire.
«On ne peut laisser tomber aux mains des Espagnols une province aussi riche que la Bretagne» dixit Elisabeth I d’Angleterre
La Guerre de la Ligue n’est, en Bretagne, ni une guerre de religion ni une guerre séparatiste, ni une simple mise à sac de villes (La Fontenelle)

b) son déroulement

b1 une guerre civile

Après l’assassinat des Guise, passé le moment de sidération, la Bretagne ne bouge pas contrairement à d’autres provinces françaises. Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne et beau-frère -mercoeur_(détail)d’Henri III, dit Mercoeur se range finalement, sous l’influence des ordres religieux, du coté des ligueurs prenant la tête d’une révolte armée :
-paralysant le Parlement de Bretagne en emprisonnant son président
-en provoquant un coup d’état municipal à Nantes
-en investissant Rennes en tant que représentant du roi mais établissant aussitôt des comités ligueurs
-en marchant sur Fougères pour contrôler «l’entrée» de la Bretagne
Puis dans un 2ème temps en1589-1590, la Bretagne est secouée par des insurrections de type rural
-siège de Vitré qui compte 20 % de protestants (peur d’une St Barthélémy à rebours)
-pillage de Tréguier contraignant à la fuite l’Evêque fidèle au roi ainsi que le lieutenant général
-sédition populaire anti-seigneuriale et conflits locaux (de Boiséon) à Kérouzéré dans le Léon
-pillage de Carhaix
-blocus de Brest de février à août 1591 assiégé par des léonards
En dehors du cas de Vitré, la religion n’intervient pas dans ces troubles.
Le commandement militaire royal, après le défection de son gouverneur est désemparé. Aussitôt nommé, le nouveau gouverneur de Bretagne, le comte de Soissons est fait prisonnier par Mercoeur. Le Duc de Montpensier lui succède.
Se poursuit une guerre de type médiéval sans objectifs bien précis. L’organisation rebelle s’appuie essentiellement sur les villes : conseils des ligueurs ou conseils de l’Union (cf archives de Morlaix, Nantes, Guingamp) et offre une résistance au pouvoir royal.
Au final la Bretagne est divisée en 2 , non par des axes géographiques, mais par petites zones géographiques (en fonction des influences nobiliaires et des intérêts économiques) constituant un véritable patchwork. Vont coexister 2 administrations parallèles avec 2 parlements (Nantes et Rennes), 2 chambres régaliennes, 2 chambres d’Appel…

b2 un conflit  international

l’affrontement de 2 puissances
PHILIPPE 2La Bretagne est coincée entre 2 impérialismes et est l’objet de convoitise :
& l’Espagne et Philippe II
Pour rallier les Flandres, l’Espagne recherche des bases pouvant servir d’escale à ses bateaux : elle lorgne vers les ports bretons
Pour contrer l’Angleterre, elle a également besoin de ces ports
Cf : l’Invincible armada
Par ailleurs, Philippe II a des prétentions pour l’Infante : la couronne de Bretagne, mais également la couronne de France et il passe des accords et traité avec les ligueurs.
& l’Angleterre et Elisabeth Ière
Avec une population de 4 millions d’habitants à la fin du 16 ème, l’Angleterre dispose de peu de moyens mais sa reine Elisabeth ne veut à aucun prix que la Bretagne ne tombe aux mains des Espagnols. ( et pire encore la couronne de France…)
Elle lâche ses « chiens de mer »Hawkins, Raleigh,Drake.Ils coupent la route des galions espagnols en provenance d’Amérique du Sud, les délestant de leurs précieuses cargaisons, et ce faisant  mettent à mal les finances espagnoles qui étaient déjà à leur 3ème banqueroute.
L’Angleterre tient également à protéger ses voies de communications avec la Guyenne ( fourniture de sel, de vin)
Le comte d’Essex en 1595 se permet de piller dans le port de Cadix un convoi chargé d’or et de saccager le port.
Par ailleurs Philippe II a été chassé d’Angleterre à la mort de son épouse, reine d’Angleterre.Vieux contentieux personnel.
« Qui commande la mer, commande le commerce, qui commande le commerce commande les richesses du monde » Cette devise anglaise résume l’affrontement entre les 2 puissances, …tandis que les troupes d’Henri IV qui n’a aucune politique maritime font le siège de Montcontour, Josselin, Abbeville…..

la guerre sur le terrain
Les deux camps, de force égale, ne peuvent prétendre l’emporter sans le renfort de forces étrangères. Le duc de Mercoeur fait alors appel à Philippe II d’Espagne qui lui envoie en octobre 1590 une armée de 7 000 soldats, commandée par Don Juan del Aguila et bientôt installée à Blavet (Port-Louis). Puis ils construisent un fort à Roscanvel pour contrôler l’entrée de la rade de Brest, menace directe pour les intérêts anglais.

En réponse à l’appel à l’aide du roi de France , Elisabeth Ière fait débarquer en mai 1591 à Paimpol, seul port resté royaliste , un corps expéditionnaire de 2400 hommes qui restera jusqu’en février 1595 commandé par John Norris, et qui comptera jusqu’à 15 000 hommes
La guerre de faible intensité prend une autre tournure quand débarquent ces troupes étrangères.
Des batailles rangées s’engagent : ,Merdrignac, Craon (1592) où les royalistes associés aux anglais accusent une cuisante défaite.( 5000 morts du coté anglais)
Les anglais reviennent alors vers l’Ouest , reprennent avec des forces royalistes  Quimper, Morlaix et s’emparent du fort de Crozon en nov-déc1594. Leur objectif est atteint : ils ont neutralisé les espagnols et s’en retournent en Albion …
(Les espagnols restent jusqu’en 1598 , date du Traite de Vervins.)
Après le départ des Anglais, alors que les ralliements au roi sont nombreux , la guerre s’éternise en Bretagne. Pour quelles raisons ? Mercoeur poursuit la lutte pour obtenir un bon prix de son ralliement ( 2 800 000 écus soit le tiers du budget du royaume) : membre de la maison de Lorraine, il a des prétentions sur la couronne (car le roi à cette époque n’a pas de successeur en ligne directe) et  en continuant à guerroyer, il reste entouré d’anciens ligueurs pouvant l’appuyer dans ses desseins.

Henri IV , le bon roi, qui s’était engagé à payer le contingent anglais, à apporter à ce contingent l’aide d’une troupe équivalente, à donner un port fortifié à la couronne anglaise renie tous ses engagements mais il met les bretons à contribution : paiement des soldes des soldats étrangers, paiement du retour des troupes espagnoles dans leur pays.
A Nantes,ex-ville rebelle où il refuse une entrée solennelle, il prend l’Edit de Nantes en 1598, qui est présenté comme un modèle d’expression de la liberté religieuse, qui en fait organise un « apartheid » religieux : la religion catholique retrouve sa place de religion officielle tandis que les protestants sont cantonnés dans des régions réservées…
Elisabeth I  a , quant à elle, préservé les intérêts de son royaume à peu de frais, sauvant le trône d’Henri IV vacillant, influençant en cela le sort de l’Europe.

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