La mémoire des landes par François de Beaulieu

« La mémoire des landes de Bretagne »

par François de Beaulieu, historien naturaliste, ethnologue, écrivain

références  : les peintures de Lucien Pouëdras
1 Généralités

800px-View_along_Monts_d'Arrée_1Paysage si caractéristique de la Bretagne, les landes sont composées de graminées, de bruyères , d’ajoncs et de plantes diverses. Elles ne se développent que sur des sols très pauvres (qu’appauvrissent les bruyères) que sous des climats venteux et pluvieux.
Deux types de landes se distinguent :
– celles façonnées par le vent , sur les falaises littorales et les dunes = les landes primaires , le vent empêchant les arbres de s’implanter
– les landes secondaires issues de la déforestation dues aux animaux et aux hommes . Elles se situent à l’intérieur des terres et sont diverses en fonction de l’emploi recherché.

La Bretagne était couverte de près d’1 million d’ha de landes vers 1800, soit le 1/3 de la surface régionale ( 66% de la surface autour de Morlaix) contre 20 à 30 000 environ en 2000.

Il y a 10 000 ans , la forêt ( chêne , tilleul, frêne, noisetier )recouvrait la Bretagne. Puis la glaciation , le feu et les troupeaux d’herbivores ont modifié le paysage

Les landes secondaires se sont vraiment développées après les premiers défrichements initiés il y a près de 6000 ans et qui se sont accélérés il y a 3000 ans à la fin de l’âge de bronze, pour faire place à des cultures de céréales et au pâturage.

2 Un système agricole spécifique
21 développement et particularités

Peu avant le Moyen Âge tardif , les moines exploitaient directement les terres. Puis, pour défricher, ils cherchèrent à attirer des gens.
Les moines instaurèrent alors un mode de tenure : « la quévaise ». Ils proposaient aux paysans défricheurs l’emplacement d’une maison, d’un courtil et d’une petite étendue de terre contre le paiement d’une rente annuelle, une partie en argent, une partie en nature.
– Le droit de propriété était partagé entre le seigneur et le tenancier.
– Le tenancier perdait sa tenure s’il l’avait abandonné plus d’un an.
– Le plus jeune des enfants en héritait.et les aînés étaient dans l’obligation de partir « coloniser »  un autre site .

Les landes est ce « commun » où la communauté fait pâturer ses bêtes, vient chercher de la litière pour les animaux de la ferme ,tandis qu’en parallèle les paysans cultivent individuellement les meilleures terres.

Les landes avaient deux fonctions principales :
– par ses mottes fournir du feu à combustion lente pour usage domestique ou pour la ferronnerie, –
– assurer l’alimentation et la litière pour les animaux.
Par écobuage ensuite, le paysan pouvait également faire pousser pendant 4 ans du seigle ou du blé noir sur les hache landecendres des landes répandues sur des billons, les landes revenant sur ces parcelles tous les 20 ans env. Au fil des ans , le développement d’outils spécifiques pour le tranchage des mottes ,de la récolte d’ajonc témoignent de cette activité agricole ( faucilles, étrèpes , hache-lande ….)
Pendant près de 8 siècles, la société rurale bretonne vivait harmonieusement entre terres cultivées , prairies et landes jusque dans les années 1930.L’équilibre apporté par la culture des landes a donné une résilience à la société rurale bretonne qui , selon toute vraisemblance,lui a permis d’échapper aux famines frappant d’autres régions françaises : au pire en défrichant un bout de lande , du blé noir pouvait être semé ….Les excédents de production en période « normale » étaient écoulés sur les marchés régionaux.

22 le déclin des landes1 landes de bretagene

De son voyage en France en 1780 , Arthur Young décrit la Bretagne comme arriérée et misérable. : il n’y voit que landes , landes et landes entre Nantes et Vannes.
Partie d’Angleterre, la révolution fourragère atteint la Bretagne . Elle est initiée principalement par des agronomes, qui créent des écoles et stations d’expérimentation en agriculture.
Une Princesse Napoléone-Elisa Bacciochi émue par la misère des paysans bretons qui, sur ces landes ingrates de Lanvaux, vivent chichement de la culture du seigle et du blé noir,  va se consacrer à améliorer leur sort.
Dans les années 1860 ,elle expulse 400 « « bohémiens » qui iront grandir les rangs du prolétariat urbain et qui vivaient sur ces 525 hectares de terre  , à Colpo, à dix-neuf kilomètres au nord de Vannes, pour installer des colons Elle fait défricher.. drainer…
A partir de 1830 , l’agronome alsacien Jules Rieffel, fondateur de l’école nationale d’agriculture de Grand-Jouan. fait défricher 400 ha sur Nozay et développe l’emploi de nouvelles techniques
De 1846 à 1873, les premiers ingénieurs agronomes du Finistère sont formés sur la ferme de Trévarez
En 1851, Théophile de Pompéry publie un premier ouvrage qui a la particularité d’être bilingue, Quelennou var labour pe gonnidègues an douar, ou le nouveau guide du cultivateur breton.
Il expérimente les assolements et amendements en systématisant l’introduction des plantes fourragères et le drainage des terres.Il soutient activement les projets de dragage du maërl .Il pense qu’une industrialisation de l’agriculture bretonne nécessite la maîtrise des assolements et des défrichements : les cultures fourragères sont le socle du développement de l’agriculture bretonne .
Par un lobbying efficace, l’Association Bretonne fait voter une loi obligeant aux partages des communs , qui reviennent dans certains cas aux paysans ayant la capacité financière d’acheter ( situation inchangée en ce cas), soit à de riches propriétaires qui y installent des colons.( L’élite commerciale nantaise dont le commerce négrier s’est épuisé se réoriente vers le développement agricole par exemple)
Cette nouvelle agriculture va dévorer au fil des ans ces landes façonnées et entretenues par l’homme ,modifier en profondeur le paysage breton et bouleverser le mode de vie des ruraux.

3 Les landes : quel intérêt de nos jours

Les landes ne représentent plus que 20 à 30 000 ha de nos jours
1 valeur agricole : la lande dont la récolte peut être totalement mécanisée est une litière de bonne qualité ( 1500 ha de fauche dans les Monts d’Arrée)
2 valeur paysagère ( et donc touristique) cf Crozon et les Monts d’Arrée
3 un refuge pour certaines espèces animales ( courlis , papillons) qui suppose des surfaces importantes de landes d’un seul tenant.

L’introduction de résineux inadaptés, certains incendies importants, l’assèchement de zones humides ont porté atteinte ces dernières décennies aux surfaces couvertes de landes . Une loi votée en 2014 qui fait obligation de reboiser systématiquement après déforestation ( ou versement compensatoire) ne va pas dans le sens d’une gestion pérenne de ces espaces ..

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Le 5. – Montauban. Les pauvres ici le sont tout à fait ; les enfants terriblement déguenillés, et plus mal peut-être sous cette couverture que s’ils restaient tout nus ; quant aux bas et aux souliers, c’est un luxe hors de propos. Une charmante petite fille de six à sept ans, qui jouait avec une baguette et souriait, avait sur elle de tels haillons, que mon cœur s’en serra : on ne mendiait pas, et quand je donnai quelque chose, on me parut plus surpris que reconnaissant. Le tiers de ce que j’ai vu de cette province me paraît inculte et la presque totalité dans la misère. Quel terrible fardeau pour la conscience des rois, des ministres, des parlements, des états, que ces millions de gens industrieux, livrés à la faim et à l’oisiveté ; Arthur Young. Extrait.

la mamoire des landes