la violence dans les villages finistériens au 19ème – Annick Douget

LA VIOLENCE DANS LES VILLAGES FINISTERIENS AU 19ème SIECLE (1815-1914)

ANNICK DOUGETpar Annick Le Douget , greffier au Tribunal de Quimper

 

A partir des archives judiciaires du XIXème siècle, l’analyse des différentes formes de violence tant au sein des familles que dans le village permet de dresser une typologie des violences qui sont «remontées» jusqu’à l’appareil judiciaire étatique, de souligner des caractéristiques propres au Finistère, de voir l’évolution du monde rural face au contrôle de la violence.

Elle est aussi une manière de pénétrer au coeur de la société rurale finistérienne afin de lui rendre tout son relief

1) Typologie des violences observées

a) Les violences collectives, les révoltes paysannes dans la 1ère moitié du XIXème

L’Etat français est considéré comme un oppresseur et non un régulateur par la société rurale finistérienne
une crise frumentaire se traduit par des émeutes de la faim
disette 1846-1847
ex. pillage en bande de grains par 12 femmes (et leurs enfants) de Quimperlé qui récoltent 2 ans d’emprisonnement
révolte paysanne en 1824 où 400 paysans refusent un péage sur l’Aulne
insurrection (800 paysans) dans le Poher,en 1828, quand les propriétaires terriens remplacent le statut du domaine congéable par le fermage
Ces mouvements sont spontanés et non structurés, donc sans danger pour le Pouvoir.
. rébellion contre la force publique
Le Finistère entre 1845 et 1914 apparaît comme le 1er département français pour faits de rébellion contre l’autorité publique. L’alcool est mis en avant pour expliquer cette rébellion.
Les nouveaux règlements étatiques portant sur le sel, les jeux, les droits forestiers, la récupération sur les épaves de navires viennent peu à peu restreindre de 1800 à 1850 les usages locaux ancestraux qui étaient plus avantageux pour la population. La maréchaussée est honnie…
En 1844, une nouvelle loi sur le droit de chasse a pour effet de décupler les délits. En 1873, l’ivresse sur la voie publique, tolérée par la société finistérienne, devient condamnable avec amende et peine de prison.
Les gendarmes, chargés d’appréhender les délinquants, sont pris à partie :
ex. au conseil de révision, à Plouescat, lors du tirage au sort en 1893, une rixe éclate, les gendarmes interviennent, sont molestés par la population et, pistolet au poing, empoignent un individu. Suivront des condamnations de 3 mois à 1 an d’emprisonnement pour les personnes qui se sont pris aux forces de l’ordre.

Dans d’autres régions françaises, les résistances à la réglementation étatique ont pris des caractères plus violents : meurtres de gardes forestiers dans les Pyrénées après l’application du Code Forestier de 1827, tension dans le Sud de la France autour de la maîtrise de l’eau).

Ces violences expriment la résistance des ruraux avec leur passé culturel et religieux face aux innovations brutales édictées par le pouvoir étatique.

b) Les vengeances

– Le code de l’honneur régissait les relations dans les communautés villageoises. Tout atteinte à la respectabilité d’une famille se devait d’être sanctionnée.
Par exemple, une grossesse illégitime pouvait mener au meurtre (ex. en 1830 la famille Lochet du Ponthou élimine le père de leur petit-enfant que ce dernier ne voulait pas assumer : cette élimination avait l’assentiment de la population)
– la violence relative aux litiges relatifs à l’exploitation des terres
ex. : en 1853, les Le Gac tentent d’éliminer un beau-frère qui voulait accéder à la direction
de leur exploitation agricole

c) Les travers des finistériens

Dans les discours et les rapports rédigés par les magistrats qui, dans leur carrière, ont travaillé sur le territoire français, ressortent deux particularismes :
l’ivrognerie
Dans un rapport de 1853, la consommation démesurée d’alcool est considérée comme un vice profond du finistérien. Sur 30 accusés, 20 arrivent pour des motifs liés à l’ivresse. De plus, ce même rapport insiste sur le fait que dès un âge précoce (8 ans), il en est fait un usage massif.
Une répression sans fin s’enclenche contre l’ivresse publique qui était tolérée par la communauté villageoise. En 1853, le Préfet prend des mesures pour faire passer devant les tribunaux de police les ivrognes avec des peines d’emprisonnement à la clef.
En 1873, une loi portant sur la santé publique qualifie d’infractions l’ivresse sur la voie publique. Dès 1874, les condamnations pleuvent : le Finistère représente plus de 10% des condamnations nationales pour ce type d’infraction. En 1900, ce chiffre est monté à 20%.
Ces condamnations sanctionnent mais les causes de cet alcoolisme massif n’est pas recherché.
la sauvagerie
Le caractère féroce des finistériens, la brutalité de leurs moeurs choquent les magistrats en poste dans le Finistère.
Des rixes violentes entre villages, entre individus, par leur brutalité entraînent parfois la mort (Procès Quiniou, …)
L’enfermement d’un handicapé dans des conditions déplorables (une personne vivant bloquée entre 2 lits-clos pendant 4 ans) choquent les magistrats.
De la lecture des PV, ces griefs de sauvagerie réflètent un dialogue de sourds entre des magistrats d’origine citadine et des communautés rurales qui n’envisagent pas de la même manière les problèmes. Pour un villageois, un faible d’esprit peut toujours travailler dans les champs pour gagner sa pitance, un handicapé par contre n’est qu’une charge, une bouche à nourrir…

2) la répression dans les villages

SYMBOLE JUSTICELa répression des délits au début du 19ème siècle reste l’apanage de la communauté. Un système de régulation basé sur la médiation (solidarité, parenté) n’a pas encore cédé la place à la justice d’Etat.
Comment rester en dehors de l’appareil judiciaire :
les accommodements règlent les conflits de voisinage : le Finistère est l’un des 2 départements qui font le moins de procédures en France entre 1821 et 1880 sur ce sujet.
la compétence pénale :
. la surveillance mutuelle dans un groupe fermé assure la sécurité
. les punitions, même pour les exactions les plus graves, ne se traduisent que par des réparations financières allouées à la victime (si désaccord recours à la Justice)
. les sanctions financières sont toutefois assorties de sanctions exercées par la communauté : perte de l’estime – mépris – rupture des relations sociales – rosseries diverses – exclusion des cercles d’alliances, du service d’entraide
. les médiateurs ou arbitres sont choisis parmi les notables de la communauté : curé, maire, notaire, juge de paix de manière officieuse qui sont à la marge de la société rurale.
Mais comme l’éloignement d’un individu est impossible à l’intérieur d’une communauté, la tâche des médiateurs n’est pas des plus aisées (impuissance ou lassitude des médiateurs)
ex. : en 1831 un litige opposant des Floch à des Abiven pour un vol de poules aboutit au meurtre de l’un d’entre eux : les médiateurs de la commune avaient baissé les bras…

L’Etat, tout au long du 19ème siècle, a bousculé le bastion communautaire, fort en Finistère en raison de son éloignement, menant à bien son oeuvre de judiciarisation.
Les rapports avec la Justice d’Etat basculent vers 1850 quand les 1ères affaires de viol lui sont soumises

La Justice d’Etat a-t-elle modifié les moeurs ?
Elle a certainement pacifié les campagnes en mettant fin aux rixes inter-villages, en mettant fin aux zones de non-droit, en ouvrant les villages aux villes, contrairement au Clergé qui voulait fermer l’horizon à ses ouailles.
La langue bretonne a été également un facteur de résistance à la Justice d’Etat : comment un justiciable parlant breton pouvait-il avoir confiance en un magistrat qui ne parlait pas sa langue. Il n’était donc pas assuré d’être bien compris par ce dernier ( et vice-versa)

De ces comportements, que reste-t-il ?
Le goût de la rixe est-il du passé ? Les comportements vis-à-vis de l’alcool ont-ils disparu ?(cf le résultat des contrôles alcoolémie sur les routes ).
Avec un décalage chronologique par rapport à d’autres régions, la modernité a eu finalement raison de la vitalité communautaire.