2015-01-20 une terre d’ombre de Ron Rash

une terre d'ombreL’ombre de la falaise est si dense qu’elle s’infiltre dans le bois, les maisons et les champs. De toute la chaîne des Blue Ridge, dans les Appalaches, la terre de ce vallon est la plus noire, maudite et ­silencieuse. Hank et Laurel y habitent seuls depuis la mort de leurs parents. Hank va bientôt se marier mais Laurel, affublée d’une tache de naissance qui bleuit son bras et son cou, ne risque pas de trouver un époux. Au village, les habitants superstitieux l’évitent comme la peste. Dans ce coin, déserté par les Indiens cherokees eux-mêmes, et où se dessèchent les derniers châtaigniers, un nouveau venu vient secouer la torpeur ambiante. Un étranger mutique qui joue de la flûte. Nous sommes dans les derniers mois de la guerre de 14-18, qui, aux Etats-Unis aussi, divise les hommes, les envoie au casse-pipe et les restitue en morceaux à leurs familles.

Ron Rash reprend dans Une terre d’ombre quelques-uns de ses thèmes favoris : les séquelles irréversibles que portent les combattants de toutes les guerres, la puissance de la nature mais également celle de l’éducation, capable de sortir les hommes de la sauvagerie. Dans le décor indompté, le romancier installe une femme, une héroïne courageuse qui sait à la fois travailler dur à la ferme et rêver près de la rivière d’un destin meilleur. Dans ce roman rugueux comme les paysages, elle est un souffle généreux, incarnant une forme douce de rébellion contre la bêtise humaine.

Porté par une écriture descriptive, ample et d’un lyrisme mesuré, Ron Rash entreprend, comme dans chacun de ses livres, une fouille archéologique de son pays natal, la Caroline du Sud, pour en tirer une remarquable réfle­xion sociale et politique. Une terre d’ombre est aussi un conte noir, où le joueur de flûte vient secouer hommes et femmes, révéler leur vraie nature, pour s’éloigner finalement, laissant derrière lui la désolation.

Christine Ferniot – Télérama

Atelier Lecture = 5/5