La Bretagne et les Bretons dans la Grande Guerre

La Bretagne et les Bretons dans la Grande Guerre(1914-1918)

 

par Patrick GOURLAY – historien

La Grande Guerre à nos yeux est synonyme de souffrances, de pertes effroyables, de sacrifices de la part de tous : soldats, familles, économie…. La Bretagne est une région qui a fortement contribué à l’effort de guerre national. Quel impact aura eu cette guerre sur la société bretonne dans son ensemble ?

L’ENTREE EN GUERRE

le contexte général

1914_new_alliancesBien que les USA soient devenus le 1ère puissance économique mondiale ,en 1914, l’Europe domine encore le monde : elle représente la moitié de la production industrielle mondiale ,elle possède les 2/3 de la flotte de commerce mondiale.
Bien qu’elle ait connu 44 ans de paix, cette Europe est minée de l’intérieur. Outre l’ancienne rivalité franco-allemande résultant du sort réservé à l’Alsace Lorraine suite au conflit de 1870, l’Allemagne se sent lésée dans le partage « colonial »de l’Afrique, l’Angleterre et la France s’étant accaparés la part du lion.Les colonies sont un débouché pour les productions nationales et une source d’approvisionnement en colonie14matières premières.
Deux crises ( Tanger en 1905 – Agadir en 1911) avaient mené l’Europe au bord de la guerre.Les divers gouvernements fourbissent leurs armes :de vastes programmes de réarmement sont mis en oeuvre ; deux blocs sont prêts à en découdre . En effet ,la Triple Alliance ( Allemagne , Autriche- Hongrie, Italie) fait face à une Triple Entente entre la France , l’Angleterre et la Russie ( alliances de type défensif).
Par ailleurs, le inventions en matière militaire ( mitrailleuse, canon à tir rapide, sous marins, torpilleurs ) promettent une guerre « industrielle » dévastatrice, la Guerre mitrailleusede Sécession US en ayant été une pré-figuration.

La Bretagne en 1914

 

Avec ses 5 départements , la Bretagne compte 3,2 millions d’habitants en 1914 ; la natalité y demeure forte : 4 enfants par famille ; 41 % de la population ont – de 20 ans. L’exode rural y est important vers les villes littorales, Paris, voire l’Amérique,
La société bretonne reste sous l’influence de l’Eglise catholique et de l’aristocratie terrienne.
La Bretagne demeure rurale : 75 % de la population vit dans les campagnes contre 56% pour la France.( les grandes villes : Nantes 200 000 h – Brest 80 000 h – Rennes : 80 000 h – Lorient 50 000 h)
C’est une région peu industrialisée : les industries marquantes sont d’une part les arsenaux et d’autre part les industries liées au secteur de l’agriculture-pêche ( à Douarnenez par ex ; 26 usines de conserverie – 40 millions de boites produites par ans – 4 000 ouvriers)
La Région est acquise à la République depuis 1900 avec le ralliement de la hiérarchie catholique. Les Républicains sont aux commandes de mairies importantes à la veille du déclenchement des hostilités.

L’entrée en Guerre

L’assassinat de Sarajevo ne laisse pas présager une guerre au début du mois de juillet 1914.
Le 23 Juillet, l’Autriche Hongrie adresse un ultimatum à la Serbie : la prise de conscience d’une conflagration générale se fait jour.
Les socialistes se mobilisent pour bloquer l’engrenage qui mène au conflit, sans toutefois évoquer la menace de grève générale que brandissait la IIème Internationale socialiste en cas de guerre .
Le basculement vers la guerre est manifeste après la mort de Jaurés : l’Union Nationale se profile et le gouvernement n’a pas besoin « d’appliquer le carnet B » qui prévoyait d’interner tout opposant à la guerre.
Le 1er Août , les affiches annonçant la mobilisation générale sont placardées sur les édifices publics. Le tocsin sonne à la campagne : l’ordre de mobilisation ….

POILU 1914Le départ pour le front

Loin de l’image d’Epinal ( « la fleur au fusil »)les sentiments qui prédominent sont la consternation, l’émotion , la tristesse et la résignation. Le Breton va au front pour défendre son pays attaqué, défendre les frontières ( patriotisme défensif).
L’Eglise catholique adhère immédiatement à l’idée de l’Union Sacrée. ( 600 religieux pour le diocèse de Quimper sont immédiatement mobilisés)
Entre les 4 et le 8 Août 1914, 350 000 bretons s’en vont par train rejoindre le front.Ces troupes sont engagées dès Aout 14.

 

 

 

LES BRETONS AU FRONT

aux frontières terrestres

bénédiction d'un mort au combatLes premiers affrontements des régiments bretons ont lieu en Belgique au cours des batailles de Maissin, de Charleroi et de la Sambre.
Les Bretons sont sur tous les théâtres d’opérations dans les tranchées mais aussi aux Dardanelles et en Salonique
Les bretons résistent avec des pertes considérables à Verdun : 50 % en une journée.
Leur héroïsme au combat modifie l’image du breton : de chouans, ils deviennent l’exemple du bon soldat courageux , craints par ses ennemis.
Autre aspect spécifique du soldat breton : le côté dévot

sur le front naval

Stöwer_U-Boot_TruppentransporterLa Bretagne est au coeur du front naval . Elle devient une des bases essentielles pour les Alliés. Dès le début du conflit, ses ports sont utilisés à plein :
en Août 14 , à St Nazaire débarquent 120 000 anglais accompagnés de 12 000 chevaux
en 1916, Brest accueille 30 000 russes qui s’en vont sur le front de Champagne

A Brest également transitent du matériel, des munitions, des matières premières essentielles à l’effort de guerre.

La Bretagne devient une cible majeure pour la Kaiserliche Marine. Les U-Boote traquent tous les navires et envoient par le fond entre 1915 et 1918 300 bateaux aux larges des côtes bretonnes , en ne faisant aucune distinction entre navires de guerre et bateaux de pêche : guerre totale.

La réplique ne se fait pas attendre : une lutte sous-marine s’engage avec des dirigeables, des hydravions et des navires spécialisés hydracvion penzedans la chasse aux sous-marins. La sécurisation des convois s’avère efficace : 300 victimes pour 300 000 militaires US débarqués par mois.( cf base hydravions de la Penzé)
8 millions de tonnes de marchandises sont acheminées vers la France au cours de ce conflit et débarquées essentiellement dans les ports bretons

 

La Bretagne tête de pont du débarquement US

St Nazaire pour le matériel, Brest pour les hommes ont joué un rôle essentiel comme tête de pont .
St Nazaire : 3 300 000 tonnes de matériel – 200 000 hommes après juin 1917
Brest : 800 000 hommes du contingent US passent par Brest soit le 1/3 de l’effectif engagé
La ville se transforme pour accueillir ces soldats : la longueur des voies de quai passe de 7 km à 33 km ; 9 camps de transit sont aménagés
Le camp de Pontanezen par exemple a une capacité d’accueil de 80000 soldats ; il couvre 700 ha, 700 baraques ;5300 tentes ; un hôpital de 2 000 lits., un parc automobile de 900 voitures…
La ville de Brest dont la population intramuros n’excède pas les 65 000 habitants s’américanise au contact de l’American Way of Life de ces dizaines de milliers de soldats ( jazz, film de Chaplin…).
wilson à brest _04En décembre 1918 d’abord,  puis en 1919 en route pour Versailles, le Président Wilson vient rendre hommage à la ville de Brest pour l’accueil que la ville a réservé à ses soldats.

 

 

 

 

 

LA GRANDE GUERRE :UN CHOC POUR LA SOCIETE RURALE BRETONNE

les ruines d'un villageD’une guerre imaginée en Août 14, la guerre devient réelle :
avec le départ des Bretons qui ont accepté le conflit pour défendre le sol national,
avec l’hécatombe des premiers combats où des milliers de jeunes sont fauchés.

Les conséquences sur l’activité économique

La guerre frappe directement le secteur agricole ( 55 % de la population active) et le désorganise.
Les hommes sont partis pour les champs de bataille et vont tomber au champ d’honneur, les femmes partent pour les champs…Les mairies mettent sur pied des crèches pour garder les enfants de – de 10 ans : leurs aînés rejoignent leurs mères et les anciens dans les champs. Le fonctionnement réel de l’économie repose sur le travail des femmes.
La réquisition des chevaux prive de plus le secteur ( peu mécanisé) de cette force de travail. Le monde agricole dans son ensemble est touché : le forgeron, le maréchal ferrant, le boucher, le boulanger sont aussi partis…L’entraide, l’utilisation des prisonniers ,les permissions de 15 jours pour les semailles pallieront partiellement ce manque de main d’oeuvre.
Dans le monde industriel , des mesures permettront le retour dans les usines de personnel qualifié ( techniciens, cadres ), les effectifs étant complétés là aussi par les femmes , des étrangers et des prisonniers. La poudrerie de Pont de Buis compta 3 000 ouvrières.
Par ailleurs des secteurs industriels se développent, portés par la guerre et les commandes publiques:le textile, la métallurgie, la sidérurgie et l’agroalimentaire.

La présence de la guerre en Bretagne

1) La Bretagne sert de base sanitaire pour 800 000 soldats blessés au cours d ela guerre. Ils sont répartis entre 273 hôpitaux . Appel au bénévolat pour s’occuper d’eux.
2) La Bretagne accueille également les réfugiés du Nord, de l’Est , de Belgique chassés par l’avancée allemande : en 1918, 167 000 réfugiés sont recensés en Bretagne.
3) Les prisonniers civils allemands , hongrois, autrichiens sont internés dans des camps pour éviter qu’ils ne deviennent an cas de retour dans leurs patrie des soldats qui affronteront les soldats de l’Entente.( camp de l’île de Sieck par ex.).
4) la correspondance entre le front et l’arrière
– lettres autocensurées et censurées mais qui permettent de converser entre le front et les familles .
– envoi de la presse régionale
5) l’envoi de colis alimentaires aux militaires
6) les permissions : en 1915, compte tenu du la prolongation de la guerre , un système de permission est rétabli , essentiel pour le moral des troupes et de l’arrière.
7) Mobilisation des enfants
– au niveau de l’école : l’instituteur reçoit des instructions pour traiter de la guerre dans le maximum de matières enseignées.
– quête pour des dons : la journée du poilu
– incitation au don : le sou des écoliers
– parrainage de soldats
– incorporation de jeunes n’ayant pas l’âge requis pour aller sous les drapeaux
( Jean Corentin Carré cité à valeur d’exemple)
8) organisation d’une journée spéciale du Finistère
– objectif : financer un centre de rééducation pour les mutilés ;
– 100 000 F sont recueillis
9) mobilisation des esprits
– l’Eglise met en avant le sacrifice des vies pour sauver la France
– les républicains évoquent plutôt les soldats de l’an II
– les intellectuels bretons sont également appelés pour galvaniser le peuple.

Le moral

Les préfets sont chargés de surveiller le moral de la population par des rapports mensuels transmis au gouvernement.
En 14 et 15 , la population accepte avec résignation la guerre bien que les deuils s’entassent sur les deuils.Mais pour financer la guerre , le gouvernement joue de la planche à billets et l’inflation s’installe, rognant le revenu des fonctionnaires, rentiers et retraités. Le réveil social débute donc en 1916 mais l’année 17 est marquée par une agitation revendicative liée à la baisse du pouvoir d’achat et la lassitude devant cette guerre sans fin.
Durant les 6 premiers mois de 1918, les Bretons redeviennent optimistes, du moins plus que les autres français.

Au 1152e jour de guerre, ( 11 novembre) l’armistice est signé : les empires centraux acceptent leur défaite.
La Victoire est ambiguë : l’immense joie collective est associée à la douleur du deuil.

L’EMPREINTE DE LA GRANDE GUERRE

le retour des soldats

ce retour s’effectue entre novembre 1918 et l’été 1919 souvent dans l’indifférence. Puis l’accueil s’organise : les fêtes du 14 Juillet et du 11novembre sont l’occasion de célébrer le retour des régiments( avec arc de triomphe).

En début 1919, les prisonniers reviennent également

le retour des morts : les morts sur les champs de bataille devaient rester sur les lieux de leur mort. Toutefois une loi votée en 1920 autorise le retour des corps et ceci à la charge de l’Etat.Morlaix devient le centre départemental d’accueil des cercueils En mars 1921, un premier convoi de 6 wagons contenant 160 cercueils arrive en gare : ils repartent vers 75 communes. 55 autres convois suivent.

Le « bilan humain »

necropole_de_douaumont_dia_02La Bretagne a payé un lourd tribut. Sur les 600 000 bretons engagés, 138 000 ont péri.Les régions rurales comme la Bretagne ont fourni l’essentiel des fantassins, ceux qui ont connu les plus lourdes pertes. Les paysans représentaient 40 % de la population active française en 1914 : ils constituent 50% des pertes.A cela s’ajoute le fait que la population bretonne est plus jeune que la population française. Le % de soldats bretons tués s’élève à 22% contre 16 % en moyenne pour l’ensemble du pays. Sans parler des invalides et des blessés.

 

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERALes monuments aux morts

l’hécatombe a fait naître avant la fin de la guerre le besoin d’organiser le souvenir des sacrifices pour la patrie.
A la fin de la guerre , les municipalités envisagent l’édification d’un monument à la gloire de leurs concitoyens morts pour la patrie. Le financement est assuré par une subvention communale, une aide de l’Etat et une souscription publique. Le choix du monument et son emplacement sont fortement marqués par les orientations politiques du lieu : les municipalités républicaines par exemple tentent de créer un axe civique : école publique-mairie – monument aux morts , elles mettent en valeur la notion d’égalité républicaine dans l’hommage et face à la mort : classement des noms par ordre alphabétique sans distinction d’ordre hiérarchique.

MEMORIAL SAT ANNE D4AURAYL’Eglise n’est pas en reste . Elle veut son monument religieux, futur lieu de pèlerinage :ce sera le mémorial des Bretons morts pendant la Grande Guerre à Saint Anne d’Auray dont la crypte est bénie en 1927 et qui sera inauguré en 1932 devant 120 000 fidèles.

Autre lieu de mémoire : le monument de la Pointe Saint Mathieu érigé en 1927 en hommage aux marins de la Royale et aux marins de commerce disparus, monument qui incarne la douleur et la tristesse de la mère ou de la veuve

Le 11 Novembre devient le moment majeur des associations d’anciens combattants pour rendre hommage à ceux d’entre eux morts au combat.
La Grande Guerre par le brassage des populations aura stimulé le sentiment d’appartenance à une même nation. Le conflit aura parachevé le projet de gommer les disparités régionales , projet initialement porté par l’école de Jules Ferry.