Les malgré-nous

Les « MALGRE NOUS »

 

par Andrée PORTE, enseignante e.r.
Andrée Porté, en se basant sur sa propre histoire  familiale a évoqué le sort des « Malgré Nous », et plus largement du sort de la population alsacienne et mosellane sur la période 1870 – 1956

1 – Rappel des contextes historiques

-BismarckRoonMoltkea) affrontement militaire franco-allemand
La défaite des armées françaises à Sedan signe la fin du 2nd empire et donne  naissance à l’Allemagne. Un traité de paix, signé à Francfort le 10 mai 1871, ampute la France de l’Alsace sauf Belfort, d’une partie de la Lorraine et des Vosges. Une somme de cinq milliards de francs or est demandée à titre de dommages de guerre .
En 1911,est adoptée de une Constitution d’Alsace-Lorraine dans le cadre de l’autonomie alsacienne décidée par l’empire allemand .
En 1919 , l’Alsace redevient française, à la suite de la ratification du traité de Versailles .
Quand est signé l’armistice du 22 juin 40 , le cas de l’Alsace n’est pas évoqué. Le régime nazi l’annexe de fait en y nommant un gauleiter dès le 20 juin sans en faire la proclamation officielle.
En 1944 ,la 2e DB du général Leclerc libère Strasbourg le 23 novembre , respectant ainsi le serment de Koufra; la 1re armée française du général de Lattre de Tassigny libère Mulhouse le 21 novembre . Et l’Alsace redevient française.
b) les conséquences pour les territoires alsaciens et mosellans
b1 . Les 2 premiers conflits
En 1871 dès l’annexion, se met en place une politique visant à éliminer la francisation menée depuis les traités de Westphalie et de Ryswick datant de la fin du 17ème siècle . Après une épuration qui chasse de ces territoires les français jugés « indécrottables » , la langue allemande devient obligatoire entre autres ( les noms de famille sont germanisés…)
1919 Le retour de la région dans le giron de la France ne s’est pas fait sans douleur ni maladresse de la part de l’administration française.
Les autorités françaises mettent en place une politique d’épuration. 110 000 personnes sont expulsées, au printemps 1919 par des commissions de triage « Tous les Allemands devront évacuer le pays, sauf de nombreuses exceptions ; tous les Alsaciens et Lorrains pourront rester sauf de rares exceptions ».Tous les fonctionnaires allemands sont mis à la porte.
Sur le plan culturel l’administration tente de développer l’usage du français ; le nom des habitants est francisé : les fonctionnaires s’expriment en français. L’ordre est donné d’utiliser la méthode d’enseignement directe dans les écoles, qui consiste à utiliser le français sans transition. Les habitants de l’Alsace en 1918 sont divisés en quatre classes de citoyens en fonction de l’ascendance et d’enquêtes, plus ou moins fiables dans un climat de délation, sur le degré de francophilie.
b2 . la 2nde Guerre Mondiale
alsace 2nds WWLa ligne Maginot est située à l’Ouest de l’Alsace ; en cas de conflit armé avec son voisin de l’Est, la région est donc « sacrifiée » par les stratèges français.
De ce fait, pendant la drôle de guerre les autorités françaises demande à la population civile d’évacuer les lieux : s’en suit un exode vers le Sud Ouest
La Blitzkrieg , qui met à genoux l’armée française, s’achève par un armistice signé à Rethondes :
l’Alsace est annexée de fait au III Reich et forme avec le pays de Bade , le Gau Oberrhein dont la capitale administrative est Strasbourg. La région est administrée par un Gauleiter, Wagner. Il est interdit de parler alsacien ou français et obligatoire de ne parler qu’allemand dans la région.
gauleite wagnerUne vague d’épuration s’en suit : les français de souche , les étrangers sont priés de quitter le territoire ; les tziganes, les juifs, les communistes sont dirigés vers des camps de concentration.
Toute trace de la langue française disparaît : nom de rue , nom des boutiques, nom des habitants , les administrations,qui sont de nouveau germanisés.
PROPA NAZIE ALSACELa germanisation est accompagnée par une nazification ( port de la croix gammée, le salut hitlérien, le serment au führer)avec une incorporation de la population dans un réseau d’associations hitlériennes.
Le système pour parvenir à fonctionner s’est appuyé sur des opérations de séduction dans un 1er temps ( Grandes manifestations de masse), par des promesses ( de non incorporation dans l’armée allemande) non tenues et pour finir par la terreur ( Camps de Schirmeck ( transit de prisonniers) et surtout du Struthof : Nacht und Neubel)
La vie quotidienne des Alsaciens a ressemblé à celle des autres citoyens restés français ( rationnement, vie économique désorganisée, peur, bombardements)
Un mouvement de Résistance y a vu le jour ( tracts ,faux papiers, filière d’évasions, sabotages, renseignements militaires…)

Struthof entrée
entrée Struthoff

2 – Les « MALGRE NOUS »

Le terme « malgré-nous » désigne les Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans l’armée allemande durant la 2nde Guerre Mondiale, que ce soit dans la Wehrmacht , l’armée régulière allemande, dans la Luftwaffe, dans la Kriegsmarine, ou encore dans la malgré nous uniformesWaffen SS .
Le terme « malgré-nous » apparaît déjà en 1920 , après la 1ère Guerre Mondiale , lorsque des associations d’anciens combattants alsaciens et lorrains de la Grande Guerre employèrent cette formule pour mettre en avant le fait qu’ils avaient dû se battre « malgré eux » dans l’armée allemande contre la France.
Dès avril 41, le « RAD devient obligatoire pour tous les jeunes de 17 à 25 ans (garçons et filles) ,sorte de service civil avec musique de parade, défilés, serment d’allégeance à Hitler et travaux des champs. Le symbole en est la bêche….
L’hécatombe sur le front russe contraint Hitler à introduire dès 1942 le service militaire obligatoire en Alsace : 100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans se retrouvent, principalement sur le front de l’est ( en sus des 14 classes d’âge appelées, sont enrôlés des anciens de l’armée française ainsi que des écoliers soldats qui serviront par exemple dans la flak en Yougoslavie)
Par ailleurs , le régime nazi fait également appel à des « malgré elles » soit pour le service au Travail avec départ pour l’Allemagne, soit pour les Services auxiliaires de la Wehrmacht ou même dans la SS féminine .
tambovA l’Est, beaucoup d’incorporés furent fait prisonniers par l’armée soviétique durant la débâcle allemande. Ils connurent, comme les militaires de l’Axe les camps de détention soviétiques. Le camp de Tambov regroupa une grande partie des prisonniers Alsaciens et Mosellans .
Nombre d’entre eux ont cependant vécu les combats de Normandie comme les « malgré-nous » de la 2nde division SS Das Reich , dans la poche de Falaise, division qui s’était illustrée auparavant par des représailles sur la population française.
Certains « malgré-nous » ont déserté pour rejoindre la Résistance ou la Suisse ; leurs familles furent parfois déportées dans des camps de travail ou de concentration en vertu de la responsabilité collective de la famille en cas de délit .Le choix de la désertion était d’autant plus difficile qu’ils apparaissaient comme traitres à la patrie française, collaborateurs.
Le 10 juin 1944 un détachement du 1er bataillon du 4e régiment de Panzergrenadier Der Fuhrer appartenant à la Waffen SS perpètre le massacre d’Oradour sur Glane ( 642 victimes civiles- village détruit), une pratique courante sur le front de l’est .
Ces événements marquèrent profondément les consciences ; leurs conséquences judiciaires suscitèrent une vive polémique, notamment à la suite de l’amnistie accordée en 1956 aux 14 « Malgré nous » qui avaient participé au massacre( aucun SS allemand ni responsable SS n’ayant comparu au procès.)
L’alternance de la domination franco-allemande, le fait pour la région d’être toujours en première ligne de l’affrontement de ces deux grandes puissances européennes, la crainte permanente de la guerre, les mesures prises par les Français et les Allemands pour « assimiler » la population alsacienne, les répressions, épurations, incorporations de force, déportations, pénuries en temps de guerre, ayant rythmé l’histoire de la région, ont laissé des traces profondes, encore perceptibles chez une partie de la population. La quasi-totalité de la population compte dans sa famille des victimes de la dernière guerre. Le sujet est souvent tabou, surtout en ce qui concerne les incorporés de force : les malgré- nous, qui mènent toujours un combat pour reconnaître leur statut et faire réparer le préjudice qu’ils ont subi…..(130 000 incorporés : ,40 000 tués ou portés disparus ,30 000 blessés et 10 000 invalides, )
Quatre Malgré-nous ont participé pour la première fois aux cérémonies du 70e anniversaire du Débarquement allié, le 6 juin 2014 en Normandie…
…………………………….
Illustration  : La famille d’Andrée Porté
le grand père Auguste, né français en 1870 devient allemand en 1871, puis redevient français en 1919, puis allemand en 1940 pour mourir français en 1956. (5 changements de nationalité dans une vie !!! ou comment perdre son identité….)
un oncle portant l’uniforme allemand mort sur le front russe au cours de la 1ère guerre mondiale .
un cousin germain sous uniforme allemand qui déserte en Grèce au cours de la 2nde guerre mondiale.