Anne de Bretagne

Le 04 décembre à Langolvas :

Anne de Bretagne (1477 – 1514), un destin d’exception

par Jean Kerhervé, professeur d’Histoire médiévale à l’UBO .

blason d'Anne de Bretagne
blason d’Anne de Bretagne

Anne de Bretagne dont le nom est passé à la postérité est entourée de mythes, tantôt présentée en reine parfaite , symbolisant l’union et la paix entre le royaume de France et le duché de Bretagne, tantôt comme une duchesse bretonne contrainte à un mariage forcé et attachée à l’indépendance et au bonheur de son duché . Les historiens donnent également une vison contrastée de sa personnalité, « bornée, vindicative » pour l’un, « riche et positive » pour l’autre … Les sources narratives manquent pour discerner la réalité : les chroniqueurs bretons sont muets sur le sujet, les chroniqueurs français donnent une vision stéréotypée d’une reine.
500 ans après sa mort, elle représente dans l’imaginaire breton l’identité bretonne . Les publicitaires de tout poil se sont servis et se servent encore de cette image dans la promotion de leurs produits.
« Trois mariages et deux enterrements » résument le destin exceptionnel de cette duchesse qui , du fait de son statut d’héritière d’une principauté de rang royal , fut l’enjeu central dans les luttes d’influence  qui aboutirent à l’union de la Bretagne à la France…, en cette fin du Moyen – Age où la France des Princes allait faire place à la France du Prince.

a) une héritière – un héritage contesté.

portarait anna breizh-Anne de Bretagne est née en 1477 à Nantes. Elle est l’héritière de la lignée des Montfort , apparentée aux grandes familles de l’époque ( Navarre, Aragon, Visconti, famille royale française..) qui a assis son pouvoir sur la Bretagne depuis plus d’un siècle.
A sa naissance, son père François II est à la tête de la principauté de Bretagne, l’équivalent d’un état actuel, qui a la particularité de s’être autocréée (sui generis) : en effet, la Bretagne ne procède pas d ‘une concession de l’Empire Carolingien auquel elle n’a jamais fait partie. Le Duc, fait par la grâce de Dieu à l’image du Roi de France, possède tous les pouvoirs : fiscalité, pouvoir militaire, justice, émission de monnaie.. L’autorité du roi de France s’arrête au Couesnon…
A cette époque , la prospérité économique de la Bretagne dépasse celle de la France.Par ailleurs , le « centre de gravité » du monde bascule : la Méditerranée encombrée par les sarrazins perd de son intérêt , les yeux se tournent vers l’Atlantique ( découverte des Amériques : 1492)
Le Roi de France ne peut donc que convoiter cette pointe dans l’Atlantique , et de surcroît riche.
-une héritière à l’héritage contesté
En 1365, le traité de Guérande, signé de son grand-père, prévoyait une succession de mâle en mâle dans le famille des Montfort en priorité, puis dans celle des Penthièvre. Coté Montfort, Anne, coté Penthièvre , Nicole de Penthièvre.Impasse .
En 1480, le roi de France Charles VIII achète à dessein le droit des Penthièvre pour 50 000 écus : il se pose en héritier.
La réplique bretonne ne se fait pas attendre :
. François II et son entourage s’emploient à lui trouver un mari à même de sauvegarder l’indépendance du duché. Sont pressentis : le Prince de Galles, Henri VII d’Angleterre, Maximilien d’Autriche, Alain d’Albret, Louis , duc d’Orléans, Jean de Chalon, le vicomte de Rohan.
. en février 1486, François II fait légitimer le droit de sa fille Anne à régner devant les Etats de Bretagne à Rennes , en faisant jurer solennellement ses membres de servir loyalement l’une des 2 filles qui lui succèdera.

b) sa défaite , son humiliation et sa marginalisation dans la France royale : un destin subi

Tomb_of_Francis_II,_Duke_of_BrittanyMais François II met son duché en s’alliant avec les Princes Rebelles( rebelles à l’autorité royale française) dans une situation militaire désespérée. Non content de s’allier avec ces derniers ils les accueillent sur son territoire ; ils font de l’ombre à une partie de la noblesse bretonne qui font appel au roi de France , qui n’attendait que cela , pour intervenir dans la querelle dynastique.

En 1488, les armées bretonnes sont mises en déroute à Saint Aubin du Cormier. La « guerre folle » prend fin avec le traité du Verger dont une clause stipule que François II ne pourra marier ses filles qu’avec le consentement du roi de France.François II meurt peu après.
En décembre 1490, Anne , devenue duchesse, épouse à Rennes et par procuration Maximilien 1er. Provocation pour le camp français, car ce mariage introduit un ennemi de la France à sa frontière Ouest. De plus il est conclu au mauvais moment ; les alliés de la Bretagne sont occupés sur d’autres fronts.
Au printemps 1491, Charles VIII met le siège devant Rennes où réside Anne afin de la faire renoncer à son mariage non consommé avec Maximilien.

charles viiiCharles VIII fait son entrée dans la ville en novembre et signe le traité de Rennes, mettant fin à la 4ème campagne des troupes royales en Bretagne.Sur les conseils des Etats de Bretagne , Anne accepte le mariage avec le roi de France.
Le 6 Décembre, au château de Langeais le roi de France épouse discrètement mais officiellement Anne, dont le mariage a été annulé par Innocent III . Le 2nd contrat de mariage comprend une clause de donation mutuelle au dernier vivant de leurs droits sur le duché de Bretagne, et stipule qu’en cas d’absence d’héritier mâle, Anne ne pourra épouser que le successeur de Charles VIII.
Par son mariage , elle devient reine consort de France. Elle est sacrée et couronnée à Saint Denis. Par contre, elle perd son titre de duchesse de Bretagne.Vivant dans les châteaux royaux de la Loire ou dans les grandes villes françaises, elle est chargée d’assurer le descendance de son noble roi ( de préférence mâle) : tous ses enfants meurent en bas âge .
Le duché est mis sous l’éteignoir : les libertés et privilèges de la Bretagne disparaissent ; la justice devient royale, les impôts français .

c.    la réassurance d’une duchesse reine : un destin assumé

La mort inopinée en 1498 de Charles VIII permet à Anne, en l’absence d’héritier mâle de recouvrer sous ses droits sur le duché .Elle reprend son titre de duchesse.
De retour en Bretagne, elle se comporte en souveraine : rétablissement de la chancellerie de Bretagne , convocation des Etats de Bretagne, émission d’un monnayage à son effigie bretonne…

louis xIIMais selon son 1er mariage, elle doit épouser le successeur de Charles VIII. Le pape annule un autre contrat de mariage, celui de Louis XII, En 1499, elle est sacrée une nouvelle fois reine, mais en négociant un contrat de mariage favorable ( l’enfant vaincue est devenue reine et duchesse souveraine, titre qu’elle conserve cette fois ): les privilèges et libertés de la Bretagne sont préservés , des précautions sont mises afin que le duché ne revienne pas à l’héritier du trône de France.
Mais quoique les décisions soient prises au nom de la duchesse, le prince consort qui n’est autre que le roi de France gouverne habilement en sous main  .
En 1505, elle effectue un bref « pèlerinage » dans ses terres bretonnes qu’elle n’a pas foulées enfant et qui la mène jusqu’au Folgoët.Ce périple dure 3 mois au final. A chaque étape, elle convoque les hauts dignitaires de l’endroit : noblesse , bourgeoisie, affirmant ainsi sa souveraineté.

Jusqu’à sa mort en 1514 au château de Blois, elle s’oppose au mariage de son ainée Claude de France avec le futur François 1er.
CLAUDE DE frANCEElle est inhumée dans la nécropole des rois dans la basilique de Saint Denis, après des funérailles d’une ampleur exceptionnelle mais son coeur, selon ses dernières volontés ,repose en la chapelle des Carmes à Nantes ,près de son père François II de Bretagne.
Quel est le bilan de sa vie ?
Elle voulait conserver « sa Bretagne » ; contrainte et forcée, elle a fait allégeance au roi. Elle voulait un fils : elle n’en a pas eu qui soit resté en vie. Elle est inhumée à St Denis, loin de ses terres natales..
Toutefois, son règne marque un tournant : autour du faste qui lui est réservé pour ses couronnements et de son inhumation, la France marque l’importance de la réunion de la Bretagne à son royaume. Son règne a également permis de faciliter la transition vers le rattachement de la Bretagne  à la France, en préservant des institutions qui ne disparaîtront qu’à la Révolution, de maintenir une Bretagne différente du reste de la France.
Sur le plan personnel, bien que sa vie ait été jalonnée de morts, son nom est passé à la postérité  Quel singulier parcours !.Peu de reines ont échappé à l’oubli : Blanche de Castillle, Catherine de Médicis, Marie Antoinette. Pour quelle autre reine de France a-t-on organisé une commémoration nationale, 500 ans après sa disparition ?
Jean KERHERVE
Agrégé d’histoire (1969), docteur ès lettres (1986)
Professeur émérite de l’UBO ; Spécialiste d’histoire médiévale et de civilisation de la Bretagne
(thèse d’état : L’État breton aux 14e et 15e siècles. Les ducs, l’argent et les hommes, 2 vol., Maloine, 1987. )
Ses travaux portent sur l’histoire de la France au bas Moyen Âge (Histoire de la France. La naissance de l’État moderne 1180-1492, Paris, Hachette, 1998), l’État ducal de Bretagne au temps des Montforts (1364-1491), la construction politique, les structures administratives et les gestionnaires, le sentiment identitaire en Bretagne au Moyen Âge, la société et l’économie bretonnes à la fin du Moyen Âge.